MONOMANIES INTELLECTUELLES
pas IVanchir les limites de la iblie, mais dans la majorité des cas elle n'en est que le premier degré. Acceptant ce point de départ comme nécessaire et irrévocable, l'esprit en déduit logiquement toutes les conséquences jusqu'aux dernières limites et même au delcà, jusqu'au délire; les actes eux-^ mêmes ne tardent pas à se conlbrraer à ces préoccupations maladives, ils deviennent absurdes et extravagants. Bornée d'abord à une idée ou à une série d'idées, la folie gagne de proche en proche, occupe chaque jour un point nouveau, et par une série de déductions légitimes finit par rayonner sur toutes les pensées, sur toutes les actions. Je ne puis mieux faire pour donner une idée de cette progression de la monomanie, que de rapporter ici succinctement deux observations dont la première m'est personnelle, et qui font parfaitement comprendre le mécanisme de cette marche envahissante.
Observation. — Une jeune fille delà campagne, n'offrant pSiS d'antécédents héréditaires fâcheux, présente depuis l'âge de seize ans une grande tendance à se préoccuper des choses les plus fuliles, et beaucoup d'hésitation et d'incertitude dans le caractère. Plusieurs mariages qu'elle manqua par suite de ses irrésolutions la rendirent inquiète, portée à la mélancolie, et ces dispositions morales furent loin de s'améliorer à la suite d'une affection aiguë des bronches compliquée de pleurésie qui altéra beaucoup ses forces. C'est en ce moment qu'elle vint à entendre parler d'un chien enragé qui, disait-on, courait dans le pays et venait de mordre un des chiens de sa ferme. Le chien mordu ne devint pas malade, elle resta néanmoins frappée de l'idée qu'elle pourrait gagner la rage, et dès lors cette pensée ne la quitta plus. D'abord elle évita avec soin l'animal suspect, puis elle en vint à prendre en horreur tous les objets qu'elle supposait avoir pu être en contact avec lui. Les cordes qui servaient à étendre le linge ayant été jetées près de l'écuelle du
chien, elle n'osait plus toucher ni les cordes ni même le linge : chaque fois qu'il fallait changer de vêtements, elle éprouvait une répugnance qu'on ne pouvait vaincre qu'au prix des plus vives instances, et quand, par malheur, elle avait posé la main sur un objet suspect, elle passait des heures entières à se frotter et à se laver dans un bain de savon. Son père et sa mère négligeant de prendre les mêmes précautions qu'elle, elle n'osait ni les toucher ni s'approcher d'eux, et bientôt sa répulsion s'étendit à tous les objets de son entourage qui pouvaient directement ou indirectement avoir touché un objet contaminé. Au bout d'une année les idées délirantes gagnèrent encore du terrain : un médecin ayant été appelé près d'elle, elle le soupçonna de vouloir l'empoisonner et devint défiante vis-à-vis de lui ; elle en arriva à regarder comme dangereux non-seulement le contact des objets suspects, mais encore leurs exhalaisons : c'est ainsi que pendant plusieurs jours elle fut très inquiète, parce qu'on avait cassé auprès d'elle un objet de verre qui se brisa en un grand nombre de morceaux : elle craignit d'en avoir introduit des fragments parles voies aériennes, en respirant. Son père ayant été un jour pour consulter une somnambule, rapporta dans sa poche, sans l'avoir enveloppé, un serretête que la devineresse avait dù toucher pour donner son opinion : la malade conçut à la suite de cette circonstance et pendant plus de deux ans les plus vives appréhensions, redoutant qu'on eût conservé sur elle quelque pouvoir magnétique par l'intermédiaire de ce bonnet qu'on avait omis de brûler.
X en proie à des souffrances morales très vives, restait chez elle des journées entières, n'osant ni sortir, ni s'asseoir, ni lire, ni écrire, ni manger ; debout, immobile, inoccupée, ne voulant toucher à rien, elle parvenait à peine à finir sa toilette pour la fin du jour. Lorsqu'on la contraignait à mettre la main sur les objets de sa répulsion, il survenait
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des paroxysmes avec cris, angoisses précordiales et malaise physique qui se prolongeait pendant plusieurs jours.
Lorsque je vis cette jeune fille, cet état avait déjà plus de deux ans de durée, et la vie était devenue insupportable autant pour elle que pour les siens. Un traitement tonique et ferrugineux, car la malade était anémique, des affusions froides, l'isolement, une direction morale à la fois bienveillante et énergique continuée pendant plusieurs mois, amenèrent à la longue une certaine amélioration dans son état : ses répugnances étaient moins vives, elle s'habillait plus vite, consentait à toucher à certains objets, sortait régulièrement, mais cette amélioration resta toujours bien loin de la guérison. J'ai su que plusieurs années après, l'état mental était le même, à quelques nuances près.
• J'emprunte à M. Lasègue (1) le résumé d'une observation qui peut être donnée comme le type d'une forme de monomanie, désignée par cet auteur sous le nom de délire de persécution ; monomanie très commune, et qui, malgré certaines nuances dépendant de la position du malade, de son entourage, des diverses circonstances de sa vie, se présente avec un ensemble symptomatique d'une uniformité remariquable.
Observation. — M..., cinquante ans, employé dans une administration publique, caractère habituellement capricieux et irritable. Les premiers symptômes du délire se manifestent dans ses rapports avec le pubUc; il croit que les gens qui s'adressent à lui pour afl'aires veulent le sonder; il les accuse d'être salariés pour surveiller sa conduite : on est obligé de le faire passer dans un bureau oîi il travaille seul; en même temps on augmente ses appointements en raison
(1) Lasègue. Archives de médecine, 1852. Dit délire de persécution, ohsevvalion 1%.
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(le ses longs services administralifs. Il voit dans cette laveur une raison d'inquiétude. Ses nouveaux collègues l'accueillent mal à ce qu'il suppose ; il entend à travers une cloison des propos injurieux; ces conversations se répètent, il les écoute aux portes, on l'accuse d'être un malhonnête homme. Les garçons de bureau parlent sans cesse de lui ; on le montre au doigt dans l'administration ; on le dénonce à ses chefs comme un voleur. Quelques-uns des papiers qu'il a transportés par erreur, en changeant de cabinet, doivent être le prétexte de ces calomnies; on fait sans cesse allusion à ces papiers; on lui reproche un vol. Tout le monde le fuit. M...., malgré toutes les instances, refuse de continuer son emploi; il vient jusqu'à la porte de l'administration, conduit par sa femme, et n'ose pas franchir le seuil dans la crainte d'être injurié et arrêté comme voleur. Bientôt les persécutions le suivent jusque dans les rues; ses ennemis ont organisé un complot; la police est sur ses traces; il refuse de sortir. Pas d'hallucinations; insomnie par intervalles, accidenls nerveux, faiblesse des extrémités inférieures avec léger tremblement. Indifférence absolue pour sa famille qu'il oblige à de grandes privations en cessant de remplir ses fonctions.
Tel est le mode de développement des monomanies. Une fois que le délire partiel est organisé et systématisé, il présente une ténacité désespérante : le malade interprèle toutes les paroles, toutes les actions, même les plus insignifiantes, dans le sens de ses fausses conceptions. Veut-on discuter avec lui, lui démontrer qu'il est dans l'erreur, en vain on épuise tous ses arguments, en vain on lui fait toucher du doigt la vérité. L'aliéné combat, résiste et se retranche derrière ses convictions avec une inébranlable opiniâtreté. Parvient-on à lui faire avouer que ses ennemis sont imaginaires, que tel individu qu'il soupçonne est au
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contraire son ami le plus sûr, que telle invention qui absorbe son intelligence est irréalisable, on croit à sa guérison, on reçoit les promesses les plus formelles; mais une heure •après, les hésitations, les inquiétudes, les mêmes convictions reparaissent. On connaît l'histoire de cet inventeur du mouvement perpétuel que M. Trélat conduisit chez Arago. Aux déclarations nettes, positives et précises du grand savant, notre inventeur resta comme atterré et fondit en larmes en voyant s'évanouir sa chimère. On le crut guéri, le lendemain il répétait qu'Arago était dans l'erreur.
Loin de guérir les monomaniaques, la discussion les excite, leur fait chercher de nouveaux arguments pour consolider leur thèse, et incruste plus profondément que jamais leurs idées délirantes. Ce n'est guère que chez les convalescents qui doutent et hésitent que cette manière de procéder peut être de quelque utihté.
3° Symjitômes et marche. — La symptomatologie des imonomanies varie singulièrement selon le degré de réaction que déterminent les idées déhrantes. Certains individus, tout en ayant des idées d'empoisonnement, des scrupules portés jusqu'au délire, ou même là crainte d'ennemis imaginaires, peuvent dissimuler devant les étrangers leurs fausses conceptions et vivre dans le monde qui remarque en eux des bizarreries, des singularités,' sans se douter des idées étranges qui servent de mobile à leurs apparentes originalités. Interrogés et serrés de près, ces malades avouent et discutent leurs idées fausses, et alors donnent pleine carrière à leur délire ; mais placés sur un terrain différent, ils raisonnent souvent avec justesse, conservent sur une foule (le points des appréciations exactes, et semblent jouir d'une santé intellectuelle parfaite.
Chez d'autres, la réaction est plus active, les moments de calme aUernent avec des paroxysmes survenant sous l'influence d'une émotion morale, des grandes chaleurs ou des
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grands froids, de la iDeiistruation, el quelquefois même sans cause appréciable. Pendanl ces paroxysmes le délire s'étend, se généralise et perd son caractère de délire partiel : celle phase de la maladie, jointe à son caractère essenliellemoni progressif, a singulièrement frappé les auteurs qui nienl l'existence de la monomanie; ils ont été frappés de la dilfusion que subit alors un délire limité à son origine, oubliant que cet état est passager, que, pendant les périodes de rémission, les délires accessoires disparaissent pour laisser ; isolées et prédominantes les conceptions qui tout d'abord ; donnaient à la maladie son cachet spécial; c'est, en un mol, i une rivière qui déborde de temps à autre, mais finit par rentrer dans son Ht.
Les moments de paroxysmes dans les monomanies ne sont pas habituellement dangereux et exigent seulement quelques moyens sédatifs et un redoublement de surveillance. Ils peuvent toutefois prendre un aspect plus grave et offrir tous les symptômes du délire aigu; si le déhre aigu guérit, il peut arriver que de nouvelles idées déhrantes ou des hallucinations, développées pendant le paroxysme, persistent même après la disparition de la période d'exaltation; la . monomanie reparaît alors, augmenlée de nouveaux symptômes qui modifient, et, le plus souvent, aggravent son i pronostic et sa physionomie.
On a pensé que ces délires généraux qui surviennent dans le cours des monomanies pouvaient exercer sur sa marche une heureuse influence ; on a espéré qu'après avoir imprimé aux fonctions intellectuelles une secousse violente ils pourraient peut-être, en disparaissant, entraîner avec eux ces idées déhrantes isolées implantées dans l'esprit. On a même cherché dans ce but à provoquer, à l'aide de substances toxiques, des délires généraux artificiels, passagers comme la cause qui leur aurait donné naissance. Le succès n'a pas réalisé ces espérances, et après chaque paroxysme provoqué,