CHAPITRE V
DE LA DÉMENCE
Dèfinilion. — Causes. — Symptômes. 1'" période, 2*^ période, 3" période. — Marche et pronostic. — Anatomie pathologique. — Diagnostic. — Traitement.
§ t" — néfinition.
Esquirol avait défini la démence (1) : une affection cérébrale, ordinairement sans fièvre, et chronique, caractérisée
('t; Tome H, p. 219.
^•'^ Dli LA UKMliNCË.
par ralTîiihlissomciil de la sonsibililé, de riiiielligcnce cl de la voloiilé.
Celle défiriilion peut être conservée, mais pour éviter toute confusion, il est utile de rappeler qu'Esquirol, tout en séparant bien nettement l'idiotie et la démence confondues par Pinel, appelait encore du nom de démence aiguë l'état que nous avons décrit sous le nom de mélancolie avec stupeur, état dans lequel il y a non pas affaiblissement mmrable, mais o/9;:>rm2o?z momentanée des forces intellectuelles qui peuvent, après la guérison, retrouver toute leur énergie. Le Code désigne sous le nom de démence, non l'affaiblissement intellectuel, mais tout état mental qui enlève à un individu son libre arbitre.
La démence s'observe consécutivement à la plupart des affections organiques du cerveau, quelle que soit leur nature ; mais nous ne traiterons qu'incidemment et à propos du diagnostic de cette variété appelée démence symptomatique, pour nous occuper plus spécialement de la démence consécutive aux vésanies, ou démence simple, qui est plutôt une période terminale qu'une forme particulière de la folie.
§ 2. — Causes.
Rien n'est absolu dans le mode et l'époque de développement de la démence : certains aliénés conservent pendant de longues périodes toute l'énergie de leurs facultés intellectuelles délirantes, tandis que chez d'autres, une ou deux années suffisent pour amener leur affaiblissement : la cause de cette inégalité réside dans certaines circonstances, dont quelques-unes peuvent être utiles à connaître au point de vue de la médecine préventive, mais dont beaucoup aussi échappent à toute action médicale.
\° L'âge avancé des sujets facilite le développement de la démence, alors même qu'il n'existe aucune autre complication. J'ai vu guérir en deux mois un accès de mélancolie
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chez une dame de soixante-quinze ans, mais ces faits sont rares, et pour peu que la maladie se prolonge, l'affaiblissement sénile, qui est une des lois de révolution de l'intelligence, ne tarde pas à survenir et à lui imprimer le cachet de Fincurabilité.
2° Il faut tenir grand compte du degré d'intelligence des ahénés. Une tête bien organisée, bien douée, résistera plus longtemps qu'une autre, et aura plus de chances pour retrouver, même après un long accès, toute l'énergie de ses facultés. Les imbéciles tombent vite en démence ; chez eux, un accès même peu intense, suffit pour anéantir les minimes ^ressources dont ils peuvent disposer.
3° Les mauvais traitements, une alimentation insuffisante, des conditions hygiéniques défavorables accélèrent l'arrivée de la démence. Il en est de même de toutes les causes débilitantes, et surtout des émissions sanguines exagérées. L'onanisme, dont nous avons déjà signalé la pernicieuse influence, lorsqu'il se produit avec persistance pendant le cours d'une maladie mentale, lui imprime une gravité inaccoutumée, en abaissant le niveau des facultés intellectuelles.
h" Nous avons démontré que la grossesse et l'allaitement, loin d'exercer une heureuse action sur la marche de la folie, favorisaient le développement delà démence en contribuant à épuiser les malades : les faits de ce genre sont maintenant assez fréquents et assez bien constatés pour ne plus laisser la moindre prise au doute.
5° L'épilepsie et surtout le vertige épileptique, lorsqu'ils sont associés à la folie, permettent de pronostiquer à coup sûr l'incurabilité et la démence.
§ s. — lS;finptdmcs.
Première période. — La démence à son début s'annonce par de simples nuances parfois difficiles et délicates à saisir. La forme primitive de la maladie mentale s'altère, et l'on
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voit disparaître, s'il s'agil d'un maniaque ou d'un mélancqliquc, le fonds d'expansion ou c}e dépression sur lequel s'élaienl développées les idées délirantes. Ces idées elle^mêmes, et ceci s'observe surtout chez les monomaniaques, deviennent moins accentuées, moins coordonnées, moins logiques; les mqlades n'inventent plus rien, ils répètent les j mêmes pensées, les mêmes mots, les mêmes phrases, et leurs hallucinations sont vagues, confuses et trop peu distinctespour entraîner leur conviction; les angles de leur caractère s'émoussent, ils se laissent plus facilement gouverner, et leur, haine ainsi que leurs affections perdent de leur énergie première pour faire place à l'apathie et à l'indiflèrence : leun mémoire, intacte pour les anciens souvenirs, s'affaiblit chaque jour pour les faits récents; ces symptômes peu sensibles à un examen superficiel, sont bien appréciés par ceux^ qui vivent constamment avec les malades et sont chargés de leur direction.
Quelques aliénés dont l'intelligence commence à s'afTaiblir soutiennent encore assez bien une conversation peui longue, majs ils se fatiguent promptement, et au bout d'un, quart d'heure ou même d'un espace de temps plus court, ils-^ perdent le fil rie leurs idées, oubjient ce qu'ils ont dit uni instant ^up^rav^iit, et deviennent incohérents. Viennent-lls^ à écrire, les premières Hgnes sont convenables, mais lesautres présentent bien vite la même dissociation des idées, . plus vite même que dans la conversation ; aussi ces deux' modes d'examen sppt-ils indispensables pour le diagnostic.
Par unp CQnséqîieiîce naturelle de leur débilité intcllec-tuelle, ces malades sont insouciants, imprévoyants, puérils, dans leurs désirs et dans leurs projets, oublieux des plus-i simples convenances, négligés dans leur tenue dans leurs-! allures. Leurs septinients affectifs s'affaiblissent, ils devien-nent indifférejits pour les personiies qui jeur étaient les pluschères, les quittent sans ppine et les reçoivent, même après-
une longue absence, cpmme s'ils l^s avaient vues h veille.
2" Ai| secopci degré tous ces symptômes se prononcent (lavanlage : les malades oublient ce qu'ils ont fait quelques jours ou quelques heures auparavant ; ils n'ont plus qu'une conscience imparfaiie du temps, des distances et des lieux, et finissent par perdre la notion exacte des incidents qui les touchent le plus près, de leur fortune, de leurs relations, des membres de leur famille, de la situation où ils se trouvent. Cherche-t-on à leur imposer quelque travail , ils viendront sans peine à bout d'une tâche purement mécanique; mais si l'on exige d'eux du jugement, de la réflexion, de l'initiative, l'œuvre qu'ils produiront sera mal faite, et contiendra de grossières erreurs; c'est ainsi que, dans les ateliers des asiles, on réserve poi^r les sujets en démence les travaux élémentaires qu'ils exécutent machinalement et toujours de la même façon. Chez quelques-uns cependant la mémoire ne semble atteinte que partiellement, pt par un contraste saisissant, certaines facultés restpnt intactes au miheu de la dégradation générale de rintehigencp : on ne voit pas sans étonnement, dit M. Calmeil (1), des malades jouer aux dominos, aux dames, aux échecs, prévoir et calculer habilement toutes les combinaisons de ces jeux difficiles, tandis qu'ils ne sauraient indiqvier leur ancienne profession, le heu où ils habitaient la veille. Georget a vu une dame aliénée depuis trois ans ayant conservé le talent de la musique et oubhé celui du dessin qu'elle avait cultivé à un égal degré.
A mesure que la mémoire s'alfaiblit, l'incohérence augmente, et elle porta d'abqrd sur l'enchaînement des idées. Voici un exemple de ce premier degré que j'emprunte à M. Parchappe (2) :
« ^pttre d'un médecin à sa femme. — Ma chère amie, j'ai
(1) Calmeil, Uiclionnaire en 30 vol., art. Dkmenoe, p. 76.
(2) SymplomalologiQ delg, folie (Ann. rriçd.-psych,, 1851).
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reçu la dernière lettre il y a quelques jours. Je l'ai lue plusieurs fois et j'y ai vu avec plaisir une petite tirade fort bien faite qui m'a conduit à la jeter aux passants par-dessus le mur... Moi, je contemple le bleu firmament et les nues selon que le jour est serein ou bien nébuleux. Je prie Dieu de tuer mes ennemis ni plus ni moins, et je pense ensuite aux diables de l'enfer. Je te salue et j'engage mon fils à être obéissant, pieux, laborieux, et à vaincre chaque jour leurs passions. »
A un degré plus avancé, et après avoir présenté une foule de nuances, l'incohérence passe des idées aux mots : la phrase n'est même plus construite ; les paroles se succèdent sans suite et comme au hasard et indiquent le vide absolu de la pensée. Comme type de cette démence incohérente, je transcris ici quelques hgnes écrites sous la dictée d'un malade de Bicêtre :
« Je puis créer Jumièges pour qu'ils sachent lire le camphre dans toutes les situations de la vie ; la femme ivre qui accouche du néflier et de l'écureuil en ramonant les cheminées et d'une très nombreuse fortune. Je suis l'auteur de trois gibecières; vous mourriez hf.téralement de faim si vous aviez un chien enragé dont nous fîmes un gros caillou. »
Chez quelques-uns de ces derniers, les intonations sont si variées, si naturelles, et ressemblent tellement aux intonations habituelles d'une conversation sensée, qu'il semble que le désordre des mots est plus grand encore que le désordre des idées, et qu'il y a manque de concordance entre la pensée et son expression ; derrière les phrases les plus étranges on croit deviner, au geste, à l'accentuation, une pensée, un sentiment, une intention.
Dans tous ces cas, l'incohérence ne résulte pas, comme chez le maniaque, d'une succession tumultueuse d'idées qui se pressent et s'enchevêtrent sans pouvoir fixer l'attention pendant un temps suffisant, elle tient uniquement à la
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dissociation de l'intelligence, à l'affaiblissement du jugement et de la mémoire. Quant aux idées elles-mêmes, elles deviennent niaises, enfantines, ridicules, sans portée, et portent l'empreinte d'une profonde débilité intellectuelle.
Au milieu de tous ces symptômes, les malades conservent encore un reflet éloigné de la forme primitive de leur délire. Quelques maniaques en démence ont souvent de l'agitation, quelques mélancoliques offrent encore de l'immobilité, de 'apathie et des débris, même reconnaissables, d'idées délirantes de nature triste; enfin, on voit chez d'anciens mofiomaniaques prédominer certaines préoccupations qui, au lébut de la maladie, lui avaient donné son cachet spécial. y est ainsi que les idées rehgieuses, ambitieuses, érotiques, lue les craintes de persécution, les illusions et les hàlluùnalions ne s'effacent qu'à la longue et en proportion lu degré d'usure intellectuelle. Chez un hypochondriaque ombé en démence depuis longues années, j'ai constaté jus- [u'au dernier moment des préoccupations maladives relativement aune douleur de jambe qui avait joué un grand rôle [U début de l'hypochondrie et sur laquelle le malade revenait ans cesse. Ces divers états constituent ce qu'on a appelé les ormes mixtes ou associées de la fohe : manie avec démence. nélancoUe avec démence, monomanie avec démence,
A la longue, les déments prennent des allures particuières; ils restent indifférents, apathiques, n'ont plus d'élergie ni de spontanéité et se laissent aller à toutes les xcitations venues du dehors; le regard s'éteint, le faciès rend une expression particulière de niaiserie et d'hébétude. Is oublient leurs affections les plus tendres et les sentiments ss plus élémentaires de pudeur, deviennent obscènes, malropres, laissent parfois aller involontairement l'urine et les latières fécales, s'en barbouillent à plaisir, ramassent toutes 3S ordures qui leur tombent sous la main, en remplissent 3urs chambres, leurs meubles, leurs vêtements, ou se les in-
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Iroduisenl dans les narines, dans la bouche, dans le conduit auditif.
Presque tous ont un tic, une manie, une liabilude; les uns passent des journées entières immobiles dans le coin d'une cour ; les autres se promènent sans relâche dans um3 allée de jardin, dans un endroit qu'ils ont choisi et dont ils ne s'écartent jamais. Celui-ci se balance sur son siège d'une manière uniforme, celui-là s'ôcorche jusqu'au sang les doigts, le front, la figure, sans éprouver la moindre douleur; il en est qui affectent certaines grimaces, certaines altitudes. J'ai sous les yeux depuis plusieurs années un malade en démence qui, soit en mangeant, soit en marchant, soit en parlant, porte la tête fortement renversée en arrière, sans qu'aucune cause ait jamais pule décider à la baisser un seul instant.
Il ne faut pas croire qu'à ce degré l'état mental des déments soit parfaitement monotone et inoffensif, et se borne à une passivité complète. Quelques-uns cherchent à voler et à détruire les objets qui sont à leur portée, d'autres mettent le feu sans avoir conscience du danger qu'ils font courirx aux autres et à eux-mêmes. 11 en est enfin qui, sous l'in" fluence d'une contrariété, d'un accès de colère, éprouvent ; des impulsions de fureur irrésistible pendant lesquelles ils frappent et mettent en pièces tout ce qui est à leur portée : ; chaque malade constitue sous ce rapport une individualité morbide dont l'expérience seule apprend à connaître l piirticularités.
Quant aux fonctions organiques, elles s'exécutent en général d'une manière régulière. Les déments mangent avec' voracité, digèrent et assimilent parfaitement, et prennent presque tous de l'embonpoint. Les femmes sont bien menstruées, et il est clair que l'économie ne réagit plus contre cet état intellectuel devenu pour ainsi dire physiologique.
Arrivés à la troisième période, les déments sont réduits
MARCHE ET PRONOSTIC. i03
à la vie purement animale. Ils prononcent à peine quelques mots inarticulés, ou même ont complètement perdu tl'habilude de la parole; ils sont gâteux, ils entendent, voient, sentent sans pouvoir juger leurs impressions, n'ont aucune conscience du lieu où ils se trouvent et du temps écoulé, oublient l'existence de leurs enfants et ne savent même plus leur propre nom ; ne conservant aucune trace de l'instinct de la conservation, ils sont incapables de pourvoir cà leurs besoins les plus élémentaires, et se laisseraient mourir de faim si l'on ne suppléait à leur nullité intellectuelle.
§ 4. — marche et pronostic,
La marche de la démence est toujours lente, quelque déifavorables que soient d'ailleurs toutes les conditions. Souvent, d'une année à l'autre, la maladie n'a progressé que d'une manière peu appréciable, et certains sujets n'arrivent jamais à la troisième période que l'on n'observe guère que dans les démences compliquées d'affections convulsives, ou chez des I individus complètement dénués de soins moraux et hygiéniques. Les moments de paroxysmes n'influent que médiocrement sur les progrès de l'affaiblissement intellectuel, il en estde même des alternatives d'excitation et de stupeur. Quant aux émotions très vives, celles, par exemple, qui résultent de la frayeur, de la joie, de la vue inattendue d'une personne chère, on les voit, même quand la démence est assez avancée, provoquer des lueurs de raison et réveiller momentanément des souvenirs et des sentiments assoupis ; mais ce sont là des améliorations passagères qui ne changent en rien la marche essentiellement progressive de la maladie.
C'est qu'en effet la démence bien constatée est incurable : en dirigeant les malades avec intelligence, en exerçant autant que possible leur corps et leur esprit, on parvient à
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les maintenir dans un état stalionnaire qui enlève à la maladie ses aspects les plus pénibles, niais là doivent se borner les espérances du médecin. La démence d'ailleurs ne compromet pas la vie ; loin de là, la régularité de la vie organique, l'absence d'émotions, la disparition des accidents aigus de la folie, assurent en moyenne à ces aliénés une existence assez longue.
Ceux qui succombent sont emportés par des pneumonies, des tubercules pulmonaires, des diarrhées chroniques, ou par quelque affection intercurrente, remarquable dans la plupart des cas par sa marche latente, et par le peu de réaction qu'elle détermine dans l'économie.
§ 5> — Anatomic pathologique,
A l'autopsie des malades qui succombent après un état de démence prolongé (et ici je laisse de côté tous les cas de démence symptomatique d'une lésion organique du cerveau, apoplexie ou ramolhssement), souvent on constate, outre les lésions viscérales qui ont déterminé la mort, une altération dont l'existence a été rigoureusement démontrée par les belles recherches de M. Parchappe (1), et qui doit être regardée comme à peu près constante, malgré de grandes variations individuelles : c'est l'atrophie de l'encéphale, et une atrophie indépendante de l'âge des sujets et toujours proportionnelle au degré d'affaiblissement de l'intelligence.
Cette atrophie peut être considérée : 1° dans l'encéphale; 2" dans le cerveau ; 3° dans la couche corticale.
1° Le poids de l'encéphale dans la folie aiguë étant pris pour terme de comparaison, si l'on en rapproche les moyennes du poids de l'encéphale tout entier dans la folie chronique, on trouve une différence en moins de 89 grammes pour les hommes et de 85 grammes pour les femmes dans
(1) Ttailé de la folie^ 1841, p. 143 el 348.
ANATOMIE PATHOLOGIQUE. AOÔ
a folie chronique; de 152 grammes pour les hommes et de .135 grammes pour les femmes dans le dernier degré de la olie chronique.
2° Dans une autre série d'ohservations, M. Parchappe lyant tenu compte uniquement du poids du cerveau, après 'avoir isolé du cervelet, de la moelle allongée et de la proubérance, a trouvé, en prenant toujours pour terme de omparaison le cerveau dans la fohe aiguë, que les diffé- ■cnces s'élevaient à lli7 grammes pour les hommes et à grammes pour les femmes dans la fohe chronique; à 51 grammes pour les hommes et à 168 grammes pour les emmes dans le dernier degré de la fohe chronique. Ainsi e poids du cerveau, isolé des autres parties de l'encéphale, ubit un décroissement plus considérable que celui qui a été 'onstaté pour l'encéphale tout entier.
3" Enfin, dans le cerveau lui-même l'atrophie est habiiiellement partielle; « elle porte plus souvent sur les deux iors antérieurs des hémisphères, souvent sur le quart antéieur, quelquefois sur quelques circonvolutions seulement les lobes antérieurs ou de la région syncipitale. Il résulte le là que l'atrophie peut exister dans un cerveau dont le )oids est néanmoins ordinaire ou même considérable. »
Voici les caractères assignés par le même auteur à cette itrophie des circonvolutions (1) :
« Les circonvolutions sont amincies; elles ont moins de lauteur du fond de l'anfractuosité à leur bord hbre. La lu'face de ce bord libre, étroite, oftre souvent des dépresiions. Les anfractuosités, moins profondes, ont plus de largeur et sont comme béantes; quand l'altération est trèsproloncée, les anfractuosités n'existent réellement plus et ne ^ont qu'indiquées par des sillons, des dépressions super/ilelles. Les circonvolutions ne sont plus que des bosselures.
(1) Dos alléralions de l'encéphale clans raliénalion mentale, 2* mémoire, 1H38, p. -105 et 106.
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» Cette altération dans les lobes antérieurs modifie leur forme générale et les rend plus étroits, plus courts, plus pointus.
» La diminution de volume paraît s'opérer à la fois aux dépens de la substance blanche et de la substance grise; cependant elle paraît relativement plus considérable dans la couche corticale que dans les fibres blanches.
» J'ai eu plusieurs fois l'occasion de constater une atrophie partielle de la couche corticale, atrophie qui, dans certains points, avait assez diminué l'épaisseur de la couche corticale pour que la substance blanche apparût par transparence au travers de cette couche. Dans d'autres points, la couche corticale avait complètement disparu et la substance blanche était à nu. »
Outre ces altérations, j'ai constaté au microscope l'atrophie et la déformation des tubes nerveux, la destruction et la dégénérescence graisseuse des cellules nerveuses dont les connexions se trouvent rompues; mais ces lésions ne sont pas constantes, et jusqu'ici il n'existe pas plus pour la démence que pour la folie aiguë, une altération essentielle et caractéristique à laquelle puissent se rattacher les symptômes observés pendant la vie. Quelquefois même on ne trouve à l'autopsie des déments que des lésions tout à fait insignifiantes. Cependant, ainsi que l'a fait remarquer M. Parchappe, tandis que dans la folie aiguë les altérations dominantes sont des formes de l'hypérémie cérébrale, dans la démence on trouve principalement la décoloration de la couche corticale, l'induration des deux substances et enfin l'atrophie des circonvolutions qui exprime un mouvement de la force plastique contraire à celui que représente l'hypérémie active.
Cette atrophie est-elle la cause de la démence, en est-elle le résultat? Nous nous contentons de poser la question, laissant deviner toutes les controverses auxquelles elle peut donner lieu.
§ G. — Diai^nostic.
La démence étant toujours incurable, il est important de pouvoir la distinguer d'autres états morbides qui la simulent, mais sans avoir sa gravité.
1° Nous ne reviendrons pas ici sur le diagnostic souvent très délicat des premiers symptômes de la démence. Chez un maniaque, un mélancolique, ou un monomaniaque, il s'agit, au début du moins, de simples nuances qui exigent du médecin une sage temporisation, car elles ne prennent que lentement et au bout d'un temps parfois très long, un aspect nettement caractérisé.
2° Le diagnostic différentiel de la démence simple et de la paralysie générale à son début se fera d'une manière plus ' complète lorsque nous étudierons cette dernière maladie. Indiquons seulement les points suivants : la démence paralytique s'accompagne d'embarras dans la parole, de troubles dans la motilité des membres, d'idées ambitieuses; rien de semblable dans la démence simple qui n'offre pas d'autre symptôme que l'affaiblissement de la mémoire et des facultés, avec intégrité des mouvements et sans idées délirantes nouvelles. La démence simple est toujours consécutive à un état i de folie plus ou moins longtemps prolongé; la démence paralytique survient d'emblée et sans troubles intellectuels I antérieurs, à tel point qu'un affaiblissement notable de l'in- ' telligence qui se développe primitivement doit toujours, ' même en l'absence de troubles appréciables de la motilité, éveiller l'idée d'une paralysie générale commençante.
3° Il sera toujours facile de séparer la démence simple de la stupeur mélancolique. Dans cette dernière maladie, l'invasion rapide dos symptômes, le faciès des malades, leur attitude caractéristique, les paroles qui leur échappent et qui révèlent l'existence d'un délire mélancolique caché sous la stupeur, enfin la terminaison heureuse de la maladie, tout
^l^S DE LA DÉMENCE.
tend à éloigner l'idée d'un affaiblissement intellectuel. Mais quand la stupeur devient chronique, quand les malades restent pendant des mois ou même des années entières dans le mutisme et l'immobilité, le doute doit survenir, car il peut arriver que la transition vers la démence se fasse d'une manière latente pour ainsi dire, et sans se manifester au dehors par les symptômes habituels : on est en droit de supposer la démence quand cet état s'est prolongé pendant plusieurs années; on l'affirmera lorsque, épiant le réveil de ces malades et observant leurs paroles, leurs gestes, leurs allures, on aura constaté qu'ils ne montrent ni curiosité, ni étonnement; qu'ils ne cherchent pas à se rendre compte de leur situation, de l'endroit où ils se trouvent, de ce qui s'est passé pendant leur sommeil intellectuel ; que leurs idées sont peu suivies, peu logiques, et que chez eux la mémoire a beaucoup perdu de sa force.
Outre les cas bien accusés de stupidité mélancolique, on rencontre dans le cours de certaines affections mentales irrégulières et à marche chronique, des périodes de stupeur légère pendant lesquelles les malades se montrent silencieux, inertes, apathiques; cet état qui peut se prolonger pendant plusieurs mois, éveille d'autant plus facilement l'idée de la démence que la durée déjà longue de la maladie première permet de l'admettre logiquement, et ce n'est pas sans étonnement que l'on voit parfois ces sujets se réveiller au bout de plusieurs mois, pour montrer une activité intellectuelle délirante que l'on n'aurait jamais soupçonnée chez eux. brusque développement de cet affaissement intellectuel et sa disparition non moins rapide peuvent seuls mettre sur la voie d'un diagnostic impossible pour celui qui n'a pas suivi de près tout l'enchaînement des symptômes, et qui n'examine le malade qu'une fois en passant.
Il" Certains faits (\' hypochondj^ie intellectuelle peuvent simuler la démence : des sujets névropathiques viennent se
DIAGNOSTIC. à09
^plaindre de leur mémoire qui devient infidèle, de leur jugement qui a. perdu de sa sûreté, le moindre travail les fatigue, leur esprit est comme obscurci et ils se sentent audessous d'eux-mêmes. Mais il est bien rare, sauf au début de quelques paralysies générales à forme non délirante, que la démence ait ainsi conscience d'elle-même; et d'ailleurs, en examinant ces malades, en les stimulant vigoureusement, on les voit se débattre, faire preuve d'énergie, et l'on retrouve en eux un ensemble de préoccupations hypochondriaques, qui s'étendent non-seulement à leur état intellectuel, mais encore à toutes leurs fonctions,
5° Enfin j'ai observé à la suite d'hémorrhagies abondantes, d'accouchements suivis de pertes de sang considérables chez des femmes déjà épursées,un état particulier d'hébétude et d'affaiblissement intellectuel qu'il ne faut pas confondre avec la démence : les malades, calmes, mais hébétées, incapables de s'habiller, de vaquer aux soins de leur ménage, disaient des niaiseries, répondaient de travers à toutes les questions, ignoraient leur propre nom, celui de leurs enfants,
< et semblaient avoir tout oublié. Ces accidents surviennent subitement, et l'on trouve toujours une relation étiologique intime entre leur production rapide et les pertes de sang subies par les malades. De plus, la connaissance des antécédents, l'invasion subite des symptômes, l'aspect anémique des sujets, enfin leur prompte guérison sous l'influence d'un traitement tonique et reconstituant, établissent une ligne de démarcation bien tranchée entre la démence et cet état d'ailleurs assez rare.
Je me contente d'indiquer ici l'affaiblissement intellectuel consécutif à la fièvre typhoïde et à l'onanisme, car ces deux points ont été déjà traités.
6" Quant à la démence dite 5e??^7e qui survient, dit-on, chez les vieillards par suite des progrès de l'âge , et que l'on s'efforce de distinguer de la démence simple, elle n'existe
DE LA DÉMENCE
pas à titre de maladie essentielle, et c'est en vain que l'on a tenté d'en faire une espèce nosologique. Les cas de démence sénile sont ou des paralysies générales de vieillards, méconnues en raison de leur symptomatologie incomplète, mais laissant voir à l'autopsie un ramollissement superficiel de la couche corticale avec adhérences des méninges, ou des vésanies, manie, mélancolie, monomanie, se terminant en quelques semaines par la démence, en raison de l'âge avancé des sujets; ou, ce qui est bien plus commun encore, des apoplexies, des ramollissements incomplètement cicatrisés et ayant jeté dans la nutrition de l'encéphale une grande perturbation : dans ces derniers cas, tant que la lésion reste circonscrite aux parties centraies, çomme les corps striés, les couches optiques ou le centre ovale, la motihté seule est aiteinte, mais bientôt la couche grise, organe des fonctions ilitellectuelles, finit par s'altérer et par s'atrophier; ou elle est ramollie et désorganisée, ou elle offre des altérations de structure importantes : rugueuse et dépolie à la surface, . d'trne couleur jaune ambrée, mince et atrophiée, elle pré- i sente au microscope une disparition plus ou moins complète i d-es cellules nerveuses qui sont, ainsi que les tubes ner- : veux, envahies par des granulations graisseuses. Ces der- ! nières lésions ne font jamais défaut chez ceux qui, pendant i leur vie, ont offert des symptômes de démence associés à des hémiplégies plus ou moins complètes. En remontant d'ailleurs dans les antécédents trop souvent oubliés de ces malades, on apprend qu'ils ont eu plusieurs mois, plusieurs années avant les premiers symptômes de démence, des coups de sang qui se sont accompagnées d'hémiplégies variables par leur durée et leur intensité ; bientôt l'intelligence s'est affaiblie consécutivement, la mémoire a perdu sa sûreté, le caractère est devenu violent, irritable, et l'excitation incohérente; l'insomnie, l'agitation nocturne, les pleurs sans motif sont venus compléter cet état morbide dont le point
DE LA PARALYSIE GÉNÉRALE. — HISTORIQUE. flU
de départ est toujours facile à saisir à l'aide d'une enquête bien suivie.
§ 9. — Traitomont.
La démence ne comporte pas de traitement efficace; on retarde son développement en donnant une bonne direction aux malades incurables, en surveillant leur hygiène, en évitant de les débiliter, en exerçant leurs facultés à l'aide de travaux physiques et intellectuels compatibles avec leur état de santé; lorsque, malgré ces précautions, un ahéné semble offrir moins de réaction et s'affaisse d'une manière sensible sans que sa santé physique soit compromise , il peut être utile de recourir à un révulsif énergique, comme le cautère, le moxa ou le séton placé à la nuque : ces moyens puissants retardent quelquefois ou même entravent les premiers symptômes de démence, mais bien souvent ils restent insuffisants, et il ne reste plus qu'à mettre en apphcation, visà-vis de ces malades incurables, les principes généraux d'hygiène et de surveillance que nous avons exposés précédemment.