IMBÉCILES
intellectuelles et affectives, mais à un degré moins élevé que l'homme parfait; à peine peuvent-ils apprendre à lire, à écrire, à compter; incapables d'attention, entraînés par la mobilité de leurs idées et par un bavardage incessant, ils peuvent imiter, mais ils ne produisent rien, ne perfectionnent rien, et sont incapables de s'élever à des notions générales ou abstraites; au milieu de cette insuffisance intellectuelle qui enlève à leurs pensées, à leurs actes, toute suite, toute cohésion, quelques-uns ont des réparties spirituelles et mordantes. C'est parmi cette classe d'imbéciles qu'étaient jadis choisis les fous des rois qui, jouets de leurs maîtres et de la cour, savaient, par leurs mots piquants et hardis, par leurs allures bizarres, égayer et plus d'une fois confondre leurs interlocuteurs.
Les sentiments affectifs chez les imbéciles sont très inégalement développés et se rattachent principalement à l'instinct et à l'habitude; ils ont peu de sens moral, se montrent peureux, crédules, faciles à tromper, deviennent bien vite la risée de tous, et servent d'instrument docile pour les actions les plus répréhensibles; bien dirigés, ils peuvent vivre à la rigueur dans le monde dont ils remplissent extérieurement les principales obligations; abandonnés à eux-mêmes, ils sont entraînés par leurs mauvais instincts, et se montrent vaniteux, gourmands, poltrons, crédules, paresseux, irascibles, enclins aux excès vénériens et alcooliques, et aux actes de violence. Il est cependant remarquable que certains imbéciles, à côté d'une intelligence aussi peu développée, présentent des aptitudes naturelles tout à fait singuHères pour le chant, pour la musique, pour le calcul, aptitudes qu'il faut savoir entretenir, mais qui ne sont guère susceptibles de recevoir un développement plus complet à l'aide de l'éducation.
L'imbécillité, dont les degrés et les nuances varient à l'infini, peut se compliquer de manie ou de mélancolie. On
^lî^A DE l'idiotik.
voit des imbéciles s'agiter, devenir violents, délirer, et alors, sous l'influence de cette excitation passagère, leur intelligence s'élève à un degré inaccoutumé et d'énergie et d'étendue ; mais quand le calme revient, l'imbécile retombe audessous de lui-même, et, pour peu que les accès se répètent, la démence arrive avec une telle rapidité que le malade arrive à l'état d'idiot complet. D'autres, au contraire, deviennent mélancoliques, ont des idées de suicide sous l'influence d'une contrariété insignifiante, ou bien passent leur vie au milieu d'alternatives incessantes et irrégulières d'excitation et de dépression.
li° Enfants arrié^-p'^ — Auprès des imbéciles, mais en dehors de l'idiotie, se rangent les enfants simplement arriérés dont le développement intellectuel, sans s'arrêter jamais complètement, s'opère avec une extrême lenteur : en général ils sont lymphatiques, raahngres, scrofuleux, d'un caractère difficile, et se laissent diriger avec peine. «La compréhension de l'enfant arriéré est juste, dit M. Séguin, mais limitée, et s'embarrasse particulièrement lorsqu'on lui présente plusieurs objets de comparaison. Il perçoit bien un fait simple, comprend une idée simple, mais il ne peut comparer deux, trois, quatre choses ou idées entre elles ; donc il perçoit mieux qu'il ne raisonne, comprend mieux qu'il ne compare (1). »
Les enfants arriérés, dit le même auteur (2), se distinguent facilement des idiots en ce qu'ils n'ont pas de mouvements mécaniques, et des imbéciles en ce qu'ils ne sucent ni ne mordent habituellement. D'autres signes font encore distinguer de ces deux catégories les enfants arriérés : c'est la forme de leur crâne, qui est normale et ne présente ni déformations monstrueuses, ni temps d'arrêt de développement; c'est encore l'absence de déperdition involontaire
(1) Seguin, Trailement moral, hygiène el educalion des idiots, p 73.
(2) Ouv. cilé, page 211.
INTELLIGENCES ANORMALES. àÔ5
de la salive, le non-balancement dans la marche, si peu ferme qu'elle soit d'ailleui's ; c'est encore le regard qui a peu d'éclat, mais qui ne fuit ni ne se perd dans le vague ; c'est enfin la présence des sentiments moraux, de la gaîlé,' de l'affection familiale, de l'obéissance, du senliment du devoir.
5" hitelligenc es anormales. — Au-dessus de l'imbécillité, mais dans une classe inférieure aux sujets dont le développement intellectuel est complet, se place toute une catégorie d'individus que M. Morel range avec raison parmi les aliénés héréditaires, et regarde comme atteints d'un premier degré de dégénérescence. Ces sujets se font remarquer par un manque complet d'équilibre dans leurs fonctions intellectuelles ; ils ont parfois des qualités brillantes, des aptitudes distinguées, des instincts bizarres et énergiques, mais ils manquent de direction et de suite dans les idées, se font remarquer par l'incohérence et l'irrégularité de leurs actes, et offrent une faiblesse de jugement qui indique de graves lacunes dans leurs facultés; c'est pour ainsi dire un instrument auquel il manque un certain nombre de cordes. En général le sens moral leur fait complètement défaut, ils commettent le bien et le mal sans discernement, et lorsqu'on les interroge d'une manière pressante sur un méfait qu'ils ont commis, il reste évident qu'ils n'en ont compris ni la portée ni la valeur ; ils dépensent sans prévision de l'avenir, ont de la tendance au vol, aux mensonges, aux faux rapports, à la débauche effrénée. Quelque bien entourés qu'ils soient, ils aiment la société crapuleuse, pervertissent ceux qui les approchent, portent le désordre partout où ils habitent et deviennent de véritables fléaux : c'est même parmi eux que l'on rencontre ces instincts de férocité inouïe, de débauche sanglante dont l'histoire rapporte plus d'un exemple.
Cette forme d'aliénation mentale est congénitale et se traduit dès la jeunesse par une indocihté excessive, par de l'inaptitude au travail et l'apparition précoce des plus mau-
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vais inslincls : tel était ce comte de Charolais qui aimait ù ensanglanter ses débauches, exerçait des barbaries de toute sorte sur les courtisanes qui lui étaient amenées, et tirait sur les couvreurs travaillant sur les toits afin de jouir du plaisir de les voir rouler sur le sol. Les actes deviennent plus graves et plus désordonnés à mesure que ces sujets se produisent dans le monde avec plus de liberté, et ce sont les individus de cette nature qui, dans la classe élevée, sont embarqués pour des voyages transatlantiques, engagés dans des régiments, confinés dans des maisons de correction et dans des maisons de santé, après avoir causé mille maux autour d'eux, et sans avoir jamais retiré aucun avantage des leçons qui leur ont été infligées. Dans la classe peu aisée de la société, où ils sont abandonnés à eux-mêmes et dépourvus d'aide et de protection, ils passent leur vie sur les bancs de la police correctionnelle et de la cour d'assises, et à peine sortis de prison, retournent au vol, au vagabondage, et à tous leurs mauvais instincts.
L'éducation n'a qu'une action très douteuse sur ces aliénés qui souvent raisonnent assez bien, en imposent parleur exté- \ rieur, et que M. Trélat a si bien décrits dans son livre sur la folie lucide. Mais le médecin qui les examine de près, quia j suivi leurs actes et leur conduite, a bien vite reconnu derrière cette perversité tenace un véritable état . morbide rebelle à tous les moyens de traitement. Quel«|ues anomalies de l'organisation physique se surajoutent même à ces états ' intellectuels comme pour en indiquer la véritable nature. C'est ainsi que, chez ces sujets, on constate des conforma- i tions vicieuses de la tête, des doigts palmés, des anomalies dans les organes de la génération, de la stérilité, enfin une impressionnabilité nerveuse excessive, des tics, des affections convulsives.
Souvent des étals aigus se développent sur cet état morbide congénilal. Paen n'est plus commun que de voir ce? «
CAUSES, ll97
sujets en proie à d'incessantes alternatives de dépression et d'excitation qui reviennent avec une certaine régularité. Parfois même ils olTrent de véritables accès de manie ou de mélancolie qui se dissipent en général assez promptement, mais qui aggravent singulièrement l'état primitif, et, à côté des mauvais instincts, de la mobilité des idées, développent une faiblesse d'esprit qui les conduit peu à peu à la démence.
§ 4. — Causes.
L'idiotie peut être acquise ou congénitale. • Entre toutes les causes de l'idiotie congénitale, signalons d'abord l'hérédité : parmi les parents des idiots, se trouvent en grand nombre des aliénés, des épileptiques, des hystériques, des sourds-muets. Ainsi que l'a dit M. Moreau, en présence delà quantité vraiment prodigieuse d'états nerveux de toute sorte que l'on observe chez les ascendants des idiots et des imbéciles, aussi bien que dans le lignage des aliénés et des épileptiques, il est impossilDle, malgré la différence des caractères symptomatologiques, de ne pas admettre qu'idiots et imbéciles, aliénés et épileptiques, naissent et se développent sous les mêmes influences, comme effets d'une même cause, comme les rameaux d'un même tronc (1).
A côté des affections nerveuses, indiquons, chez les ascendants des idiots, l'alcoolisme, sur lequel nous aurons cà revenir, et la conception pendant l'état d'ivresse. Les mariages consanguins donnent une très grande proporlion d'idiots, il en est de même des mariages disproportionnés par l'âge des conjoints, et des cas où l'un des parents ou tous les •deux sont atteints de scrofules ou de rachitisme; on a noté encore les impressions morales pénibles pendant la grossesse, sur lesquelles on a tant disserté, et les grossesses g,é-
(1) Moreau, Psychologie morbide, p. 53.
MAtlCÉ. — MAL. MENT.
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mollaires, qui, par suite de la distension de l'utérus, gêneraient le développement du crâne des enfants; mais ces dernières causes sont loin d'être constantes, et dans bien des cas leur influence est contestable.
L'idiotie acquise est souvent déterm.inée par des causes physiques ou pathologiques qui influent directement sur le développement cérébral de l'enfant. Ainsi des liémorrhagies méningées, des méningites laissant après elles soit des , exsudats plastiques qui compriment le cerveau et s'opposent à sa libre expansion, soit des épanchements séreux qui deviennent le point de départ d'une hydrocéphalie chronique. Les convulsions, l'épilepsie, développées dans le jeune âge, arrêtent quelquefois un développement intellectuel quijusque-lcà semblait s'exécuter normalement; des coups, des chutes sur la tête, des manœuvres obstétricales, comme l'application du forceps, ont pu, dans certains cas, comprimer le crâne au delà de son élasticité normale et nuire à sa nutrition. Il en est de même des coutumes absurdes qui existent dans certains pays, et qui consistent à comprimer la tête des enfants à l'aide de certains appareils, de manière àluidonner une forme déterminée. En 1834, M. Foville (1) a insisté j sur une déformation du crâne que l'on rencontre souvent en Normandie, et qu'il attribue avec raison à l'usage du bandeau, morceau de toile triangulaire au grand bord duquel on fait un pU de deux travers de doigt, et qu'on apphque circulairement autour de la tête des enfants nouveau-nés en ; le serrant avec une grande énergie. La déformation qui en résulte consiste en une dépression circulaire, ou même une véritable gouttière, qui commence au haut du front, se dirige obliquement en bas et en arrière, passe au-dessus de la conque de l'oreille, et va gagner cette portion de la nuque où les masses charnues du cou se fixent cà l'occiput; la boîte
(1) Déformation du crâne résullant de la méthode la plus générale de co«<"| vrir la iêle des enfants, Paris, 183^ . f