ABSENCE DE TROUBLES INTELLECTUELS
état moral et intellectuel. Cette proportion est considérable, et c'est inutilement que j'ai cherché dans le sexe et l'âge des sujets, dans l'intensité et l'étendue des mouvements choréiques, dans l'acuité ou la chronicité de la maladie, la cause probable de cette immunité.
Ce n'est - pas, en effet, le sexe qui exerce une réelle influence, puisque sur 21 cas de chorée sans trouble intellectuel, j'ai rencontré 9 sujets du sexe masculin et 12 du sexe féminin, proportion qui devient au moins égale, en raison de la fréquence plus grande de la chorée chez la femme.
Vâge n'a pas non plus une grande importance, car, en comparant mes observations, je vois que les malades exempts de troubles cérébraux offrent indifféremment tous les âges intermédiaires entre huit et quarante-cinq ans.
Devons-nous attacher une plus grande valeur à Ymtensité et à r éteiulue des mouvements choréiques? n'ose le croire, car, parmi les malades observés, il en est chez lesquels la chorée était générale, tandis que d'autres avaient une hémi^ chorée ou même des convulsions beaucoup plus limitées. Cependant je dois faire remarquer qu'en général les choréiques dont l'intelligence est restée parfaitement intacte, ont en même temps l'articulation des mots facile. C'est là une coïncidence qui n'est pas constante, mais qui me paraît digne d'être soumise à un examen ultérieur.
Enfin Vacuité ou la chronicité de la maladie n'exerce pas même l'influence que tout d'abord on serait disposé à leur accorder. A côté de malades dont la chorée n'a pas dépassé un mois ou six semaines, et qui ont guéri sans avoir offert la moindre perturbation morale ou intellectuelle, j'en^ ai rencontré d'autres qui en étaient à une rechute, ou qui, atteints depuis dix, vingt ou même trente ans, étaient très probablement incurables; tous conservaient néanmoinsleurs facultés intellectuelles dans une complète intégrité ; j'ai même été frappé du contraste qui existait entre l'intensité-
OoO DE LA CIIORÉE OU DANSE DE SAINT-GUY.
des mouvemenls choréiques et la lucidité parfaite de l'intelligence. C'est donc par erreur que chaquejour on répète que la chorée chronique amène nécessairement avec elle de l'aflaiblissement inteliecluel; ce fait est commun, sans doute, mais on ne saurait le transformer en règle générale sans contredire les résultats de l'observation clinique.
§ * — >*cs troubles intellectuels dans la chorée.
Si, dans un tiers des cas à peu près, la chorée ne s'accompagne d'aucun trouble appréciable de l'intelligence, dans les deux autres tiers les fonctions cérébrales sont évidemment altérées. Tantôt ce sont de simples modifications de la sensibilité morale, de la mémoire et de l'ensemble des facultés intellectuelles, modifications qui ne vont pas jusqu'à l'aliénation mentale ; tantôt ce sont des lésions beaucoup plus accentuées, et tout à fait semblables aux éléments pathologiques de la foUe, c'est-à-dire des hallucinations, du délire maniaque.
1' Modifications de la setisibilité morale et de l'intelligence.— Chez la plupart des choréiques se rencontre cette mobilité nerveuse qui accompagne toutes les névroses; les sujets sont impressionnables, faciles à émouvoir, leur sommeil est léger, ils ont des vertiges, des étouffements et quelques autres symptômes hystériformes ; mais ce n'est là que le premier degré d'un état qui peut se révéler par des traits plus saillants. On peut observer, surtout chez les enfants, tantôt une gaieté insolite, un rire niais, qui surviennent à propos des causes les plus futiles; tantôt de la tristesse, de l'abattement, de la tendance aux pleurs, ou bien encore d'incessantes alternatives d'excitation et de dépression.
En même temps le caractère s'altère ; les enfants les plus souples, les plus dociles, les plus sympathiques, deviennent irascibles, impatients, disputeurs; ils mentent à tout propos, frappent ceux qui les approchent, et sont ingouvernables.
TIlOUr.LES INTELLECTUELS.
/ Les adultes éprouvent, mais à un moindre degré, ces I diverses transformations; on les voit devenir extravagants, ' bizarres dans leurs allures, incapables de supporter la ' moindre contradiction.
Lorsque la chorée porte sur les muscles phonateurs au point de rendre difficile ou même impossible l'articulation des mots, j'ai remarqué que l'élat nerveux en est sensiblement augmenté ; les malades , incapables d'exprimer leurs pensées, s'épuisent en efforts superflus, s'impatientent, s'ir-ritent; plus on les presse de questions, plus ils s'animent, et plus aussi l'articulation des sons devient pénible et embarrassée.
Ce changement dans le caractère et dans le moral est un 'i symptôme qui ne manque pas de valeur; il précède quelque- 'p fois de deux jours, de huit jours, de quinze jours et même 3- plus l'explosion des mouvements choréiques qui, par leur apparition tardive, viennent expliquer un trouble moral dont la cause était insaisissable; puis, une fois développé, il persiste tant que la chorée dure, et disparaît en général avec elle; dans certains cas exceptionnels la chorée guérit, et le moral reste gravement altérée.
Quant aux troubles de Y intelligence, ils n'existent jamais isolément. Toujours, aussi bien chez l'enfant que chez l'adulte, ils sont associés, mais dans des proportions inégales, aux modifications de la sensibilité morale que nous venons de décrire.
Ces troubles de l'intelligence consistent principalement dans la diminution de la mémoire et de l'attention; les sujets, même les mieux doués, perdent le souvenir de ce qu'ils ont appris; ils comprennent ce qu'on leur dit, mais n'y pensent plus un instant après; et cela principalement au réveil, car le soir la mémoire reprend encore quelque énergie. Une jeune fille nous disait qu'elle avait oublié la plupart des détails concernant ses connaissances les plus
«'^82 DE LA CllOUÉE OU DANSE DE SAINT-GUY.
intimes; une autre nous répétait que, sur trois commissions qu'on lui donnait à faire, elle en oubliait au moins-( deux.
Lorsqu'on interroge les malades et qu'on essaye de les i( faire causer longuement, on s'aperçoit qu'ils passent très facilement d'une idée à yne autre; ils adressent de nouvelles questions sans même attendre de réponses à celles qu'ils viennent de faire; pour peu qu'on tente de maintenir et de fixer leur attention sur un point donné, ils deviennent rouges, embarrassés, éprouvent des vertiges et un malaise manifeste. Quand cet état est porté à un haut degré, la phy-sionomie, altérée d'ailleurs par les mouvements convulsifs de la chorée, revêt un aspect particulier de niaiserie et' d'hébétude qui a fait dire, par une désignation d'ailleurstout à fait impropre, que ces sujets sont atteints d'idiotisme; , le regard, en effet, a perdu de sa précision et de son intel-ligence, la physionomie ne s'anime plus lorsqu'on l'interroge.
Existe-t-il un état organique du cerveau qui puisse expU-.v quer tous ces phénomènes?
Dans certains cas de chorée très intense, où l'obtusion desi idées s'accompagnait même d'un état semi-comaieux, j'aii constaté plusieurs fois l'existence d'une congestion cérébrale;! qui se traduisait par l'ampleur du pouls, la rougeur de l*i face et des conjonctives, et pouvait d'ailleurs s'expliquef. ; sans peine par l'intensité des convulsions choréiques, et la\ gêne qu'elles devaient amener dans la circulation cérébrale. Mais, à part ces cas encore rares oîi une émission sanguine • faite à propos améhore trèspromptement l'état des malades, . il n'existe en réalité dans les centres nerveux aucune lésion organique spéciale qui puisse rendre compte de ces divers phénomènes, dont la cause anatomique est tout aussi inconnue que celle de la chorée.
Lorsque les mouvemenls cboréique^ devicnncnl moins
HALLUCINATIONS
intenses, il est habituel de voir en mônie temps diminuer les troubles de la sensibilité morale et de l'intelligence; leur disparition est lente, progressive, et le malade ne revient que peu à peu à ses allures ordinaires. Dans l'immense majorité des cas, il retrouve après sa guérison toute l'énergie de ses fonctions intellectuelles ; cependant on voit persister, dans quelques cas exceptionnels, un état mental bizarre, difficile à classer dans le cadre des maladies mentales, mais qui peut grandir de façon à attirer l'attention d'une ma-: nière à peu près exclusive, tandis qu'au contraire les mouvements choréiques sont si peu prononcés qu'ils échappent presque complètement à une observation superficielle.
•i" Arrivons maintenant à l'étude d'une lésion partielle de l'intelligence beaucoup plus accentuée, que l'on rencontre chez les choréiques, soit seule, soit associée à d'autres troubles cérébraux; je veux parler des hallucinations.
Ces hallucinations n'affectent pas également tous les sens; le goût, l'odorat, n'ont jamais été atteints chez les malades que nous avons observés ; une seule fois nous avons constaté des hallucinations de l'ouïe, et trois fois des hallucinations de la sensibihté tactile. Mais ce sont les hallucinations de la vue qui, par leur fréquence, leur intensité et les caractères spéciaux qu'elles présentent, méritent toute notre attention.
Sur quarnnte malades, onze présentaient des hallucinations de la vue; sur ce dernier nombre de malades, il en est neuf qui appartenaient au sexe féminin, prédominance remarquable que nous exphquerons bientôt. L'âge a varié entre quatorze et vingt-quatre ans; les hallucinations de la vue font presque complètement défaut, dans la chorée de la première enfance, ce qui ne doit pas étonner lorsqu'on sait combien, d'une manière générale, ce symptôme est rare à pareille époque de la vie.
Ces hallucinations de la vue diffèrent d'une manière no-
DJ2 LA CHOKliE OU DAASE JJE SKlNT-GVY.
table de celles qu'on observe chez l'immense majorité des aliènes; elles surviennent non pendant l'état de veille mais dans cet état intermédiaire à la veille et au sommeil dont nous avons déjà signale l'inlluence. Une ou deux fois je lésai vues se produire au matin au moment du réveil, une fois aussi pendant le jour, quand la malade fermait les yeux- mais elles sont infiniment plus fréquentes le soir, dans cet assoupissement qui précède le sommeil. Il n'est pas rare alors de les voir se prolonger pendant l'état de rêve, et cela chez des sujets qui, dans leur état habituel de santé, jouissaient du sommeil le plus calme et ne rêvaient qu'à des époques très éloignées.
Il suffit aux malades de fermer les yeux pour voir autour d'eux des objets effrayants, des fantômes, des figures fantastiques, des têtes de morts, des croix, des cercueils, des cimetières, parfois des sorciers avec tout leur appareil'; ou bien encore des animaux, des lions, des loups, des chats, des chiens, qui grimpent sur leur lit, se cachent dans les rideaux, pour reparaître un instant après. Dans certains cas ce sont, au contraire, des figures amies, des parents, qui sont le sujet de ces visions, mais ils apparaissent très malades, à l'agonie, ou dans mille positions pénibles. Lorsque la chorée a éclaté à la suite d'une vive frayeur, souvent l'objet qui a si vivement frappé l'attention détermine la nature de l'hallucination. Une de nos malades, devenue choréique au moment de la mort d'une jeune sœur qu'elle avait vue succomber, avait sans cesse le soir cette vision devant les yeux. Une autre, citée par Bouteille, voyait devant elle le chien noir qui, en l'effrayant, avait déterminé l'explosion de la chorée. Une jeune fille que nous avons observée à l'Hôtel-Dieu, était vivement impressionnée chaque matin par la visite des médecins, et ne pouvait s'endormir le soir sans les voir nettement autour de son lit. Lorsque les malades ouvrent les yeux, les visions persis-
HALLUCINATIONS. 585
tent pendant quelque temps encore, et souvent en changeant de forme et d'aspect, puis elles finissent par disparaître et reviennent de nouveau dès que les paupières s'abaissent, pour se reproduire sous forme de rêves, même au milieu d'un profond sommeil. Il en résulte pour les choréiques beaucoup d'inquiétude et d'angoisse; ils s'endorment avec peine et éprouvent alors un vif sentiment de terreur qui se traduit par des cris, de l'agitation ou des précautions puériles : une de nos malades fermait chaque soir avec soin les rideaux de son lit; une seconde se cachait sous ses couvertures; une troisième se plaçait un oreiller devant les yeux pour tenter, mais en vain, de faire disparaître les visions qui l'effrayaient. Lorsque c'est pendant le rêve que les hallucinations surviennent, on voit ces réveils en sursaut, ces cris, ces cauchemars observés depuis longtemps chez les choréiques , mais dont on n'avait pas encore suffisamment cherché le point de départ.
Tous les malades d'ailleurs ont été très explicites sur la description nette et précise de l'hallucination. Ils voyaient, disaient-ils, les objets et les personnes distinctement, corporellement. Si dans le premier moment d'effroi ils appelaient quelqu'un à leur secours, les affirmations de ces personnes ne pouvaient qu'avec peine ébranler leur conviction sur la réalité de ces hallucinations. C'est surtout chez les sujets qui éprouvaient ces accidents pendant l'état de rêve que nous avons dû insister sur la description détaillée de la sensation éprouvée ; or ils distinguaient parfaitement l'hallucination sensorielle de la conception purement intellectuelle qui, à elle seule, constitue un si grand nombre de rêves.
Je n'insiste pas ici sur les hallucinations du toucher qui s'associent parfois aux hallucinations visuelles; certains malades, non-seulement voient autour d'eux des animaux, mais encore ils les sentent grimper sur leur lit et accusent