FOLIE ALCOOLIQUE AIGUË
le délire aigu alcoolique. « Ce qui distingue surtout cette forme, dit M. Delasiauvc (1), c'est la prodigieuse activité nerveuse. Le malade n'a ni paix, ni trêve ; aucune partie du corps n'est exempte d'agitation ; les membres tremblent; vultueuse, rouge, violacée môme, la face grimace par le frémissement prononcé de ses muscles ; les yeux roulent dans leur orbite; la peau chaude et brûlante, s'humecte d'une sueur profuse, visqueuse, exhalant parfois une odeur alcoolique. La langue peut conserver sa fraîcheur naturelle; elle est plus souvent desséchée sur ses bords, à sa surface, et couverte, de môme que les lèvres, de croûtes fuligineuses. Communément, la soif est vive, inextinguible ; la respiration plus ou moins gênée; l'altération des traits indique une prostration profonde. Quant au pouls, tantôt accéléré et déprimé , d'autres fois , il contraste par son rhythme presque normal avec l'ensemble des symptômes.... Le délirant devient incoercible ; les paroles se pressent dans sa bouche au point de se faire concurrence, ne s'en échappent qu'avec effort, en phrases saccadées, entrecoupées et souvent inintehigibles... . »
Si la guérison est la règle dans la forme simple de la manie alcoolique, ici le pronostic est beaucoup plus grave; sur 1000 cas d'alcoohsme aigu ou chronique entrés à l'hospice de Bicêtre, nous avons relevé 30 observations de morts survenues au miheu même de cette période aiguë : tantôt les malades, épuisés par une agitation incessante, succombent dans un état adynamique avec la langue et les lèvres sèches et fuligineuses, la voix éteinte, le pouls misérable; tantôt, au contraire, et ce cas n'est pas rare, la mort a lieu presque subitement, au miheu d'une agitation violente et après des mouvements convulsifs survenant par accès séparés à peine par un court intervalle ; les malades s'affaissent et suc-
(1) Delasiauvc, Revue mcdirale française et étrangère, 30 avril 1852.
^^^à DE l'alcoolisme.
eombenl (luohiuos heures après leur entrée ù l'hôpilal, ofl'ranL presque jusqu'au dernier instant des cris et des mouvements désordonnés.
La lésion que l'on rencontre alors le plus fréquemment à l'autopsie est la distension des vaisseaux de la pie-mère que l'on trouve en même temps infiltrée de sérosité : cette injection, que j'ai vue chez certains sujets très considérable et allant jusqu'à la suffusion sanguine, est chez d'autres infiniment moins accentuée et peut même faire complètement défaut. Il en est de même de la coloration de la couche corticale qui peut être très peu prononcée, ou bien aller jusqu'au rouge violacé et à la teinte livide ; on a signalé encore chez les sujets qui succombent au délire alcooHque le pointillé de la substance blanche, l'épanchement de sérosité dans les ventricules latéraux, la mollesse du cerveau et du prolongement rachidien, mais en somme aucune de ces lésions n'est constante et pathognomonique, et l'on ne trouve même pas ici ces hémorrhagies méningées, ces apoplexies pulmonaires que M. Tardieu (1) a constatées si fréquemment chez les individus morts en état d'ivresse.
Quant à l'odeur alcoolique exhalée par les divers tissus et surtout par l'encéphale, elle s'observe très rarement, et on le comprend sans peine, l'élimination de l'alcool ayant eu le temps de se produire pendant les quelques jours qui séparent l'explosion de la maladie de sa terminaison fatale.
B. Dans la forme mélancolique, les malades sont obsédés par des hallucinations de nature terrifiante : ils se voient entourés d'animaux monstrueux, d'ennemis qui les menacent, se ghssent sous le lit, rampent sous les couvertures; ils aperçoivent les cadavres lacérés de leurs parents, et, pendant la nuit, s'ils viennent à sommeiller un instant, se ré-veillent enveloppés de flammes et en proie à une terreur
(1) Tardieu, Ann. dliyg. publique cl de me'd. légale, 1848, I. XL, p. 390.
ALCOOLISME CHRONIQUE. (îl 5
indicible; au milieu de ces accès de panophobie, ceux-ci s'enfuient en aveugles par la première issue qui se présente à eux, ceux-là s'arment précipitamment, se jettent en furieux sur leurs fantômes ou sur le premier objet qu'ils rencontrent; chez d'autres, enfin, les hallucinations déterminent un état de stupeur et de prostration caractéristique : immobiles, hébétés, incapables de répondre et d'agir, offrant sur leurs traits l'empreinte de la frayeur qui les domine, ils ne sortent (^e cet état que pour faire quelque tentative de suicide : lorsqu'à force d'instances, on parvient à leur arracher quelques mots, on constate bien vite qu'ils sûnt en proie à une profonde terreur, que des idées hypochondriaques se mêlent à leur délire : on va les fusiller, les guillotiner, on les a pendus, leur tête a été séparée du corps, ils sont morts.
Quand la période aiguë est passée, le malade renaît lentement à la vie extérieure, et en recueillant ses souvenirs, se rappelle peu à peu tout ce qui lui est arrivé les jours précédents. Mais, dans les cas oii la stupeur a été profonde, il est très fréquent de voiries sujets ne conserver qu'une idée extrêmement vague de tous les faits qui se sont passés pendant leur déhre, et même des tentatives de suicide qui ne leur apparaissent que comme un rêve confus et éloigné ; pendant plusieurs jours encore, les convalescents conservent un sommeil agité, de l'obtusion et de l'incertitude dans lesidées ; parfois même des hallucinations effrayantes reviennent pendant la nuit à intervalles très éloignés et déterminent des cris, de l'agitation et une profonde angoisse; peu à peu cependant, ces symptômes s'éloignent, le calme devient parfait et au bout de dix jours, quinze jours ou quelques semaines, il est bien rare que la guérison ne soit pas complète.
1° Période d'état ou période intermédiaire. — Les formes de l'alcoolisme que nous venons de décrire sont des états
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passagers, et en général facilement curables, qui se produisent chez des individus à peu près sobres d'ordinaire, mais ayant fait pendant plusieurs jours des excès alcooliques inaccoutumés; ou bien chez des ivrognes de profession ayant dépassé momentanément leur limite de saturation. Mais lorsijue les excès alcooliques deviennent habituels, il se produit h la longue et indépendamment des accidents aigus, une altération profonde et plus durable, non-seulement des fonctions nerveuses, mais encore des fonctions respiratoires, circulatoires et digestives.
C'est ainsi que dans l'alcoohsme chronique, Yappétit est irréguher ou même complètement perdu; la langue est sale et recouverte d'un enduit muqueux, il y a des vomituritions le matin, et chaque repas est suivi de tension àl'épigastre et de rapports acidulés, symptômes qui correspondent à l'épaississementet à la coloration ardoisée de la muqueuse stomacale. L'appareil hépatique, dans lequel s'accumule l'alcool du sang, s'altère à son tour et la peau prend une teinte subictérique. Magnus Huss, Annesley, MM. Andral, Rayer, Becquerel ont signalé dans l'alcoohsme les congestions du foie, la cirrhose, la dégénérescence graisseuse et l'hypertrophie de cet organe ; d'un autre côté, l'éhraination de l'alcool par l'appareil urinaire explique la fréquence de la maladie de Bright, soit que le poison agisse comme irritant local, soit qu'en augmentant la sécrétion urinaire, il détermine une hypérémie permanente qui amène la dilatation des vaisseaux et la formation de dépôts plastiques dans le parenchyme même delà glande.
Enfin chez les ivrognes, malgré l'anorexie et le peu d'abondance de l'ahmentation, on observe une tendance, remarquable à la dégénérescence graisseuse non-seulement de certains viscères, mais encore des fibres musculaires et surtout des fibres musculaires du cœur. Magnus Huss, Carpenter, M. Thomeuf et beaucoup d'autres auteurs ont ren-
conlré le foie gras et volumineux, et les reins ayant subi la même transformation : les fibres musculaires du cœur, les parois des vaisseaux sanguins s'infillrant aussi de graisse, perdent de leur résistance et de leur élasticité, mais rien ne prouve encore que la substance nerveuse subisse elle-même cette transformation.
C'est à tort qu'on a voulu invoquer tous ces faits en faveur des propriétés nutritives de l'alcool, et qu'on a insisté sur la tendance à l'embonpoint que présentent certains ivrognes: si les buveurs de bière ont un embonpoint remarquable dû aux substances féculentes et sucrées que cette boisson renferme, les buveurs d'eau-de-vie sont généralement amaigris et perdent rapidement leur tissu adipeux ; quant à la dégénérescence graisseuse de certains organes, c'est là un état purement pathologique qui s'explique sans peine par la présence des globules graisseux trouvés par Magnus Huss et plus récemment par MM. Lallemand, Perrin et Duroy (i), dans le sang même des individus soumis à l'intoxication alcoobque.
L'influence de l'alcoolisme chronique sur les organes circulatoires et respiratoires est moins directe, mais n'en est pas moins réelle : la bronchite chronique, la laryngite avec raucité de la voix et aphonie, ont été regardées comme le résultat de la pénétration de la muqueuse des bronches par l'alcool. On a signalé encore l'altération athéromateuse des artères et surtout de l'aorte, la dilatation des vaisseaux du cerveau, et surtout de tous les capillaires de l'extrémité céphalique. Et en effet, c'est à cette congestion des vaisseaux du nez, des joues, des lèvres et des oreilles qu'est dû le développement de la couperose des ivrognes, et M. Siebel a noté de son côté la congestion et l'inflammation des membranes de l'œil comme une conséquence de l'intoxication alcoolique.
(1) Lallemand, Maurice Perrin et Duroy, ouvrage cité, p. 39!
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; Parmi les symptômes qui se présentent du côté du système nerveîix, nous distinguerons les troubles de la sensibilité, de la motilité, de l'inLelligenee.
a. Les troubles de la sejisibililé consistent, mais au début seulement, en une hyperesthésie qui se révèle au moindre contact, ou bien en des fourmillements des pieds et des mains s'accompagnant d'une sensation de chaleur ou de froid qui devient à la longue un symptôme très incommode, et entretient par son intensité un état permanent d'in(|uiétude et d'agitation. A mesure que l'intoxication devient plus grave, l'hyperesthésie fait place à de l'engourdissement, à de l'anesthésie, et cette dernière, qui est très fréquente, peut envahir toute la surface cutanée au point de rendre les sujets insensibles même aux excitations les plus douloureuses. Très souvent l'anesthésie coïncide avec de l'impuissance et l'absence complète de désirs erotiques. Dans sa description de ralcoohsme, MagnusHuss a pris l'hyperesthésie et l'anesthésie comme signes caractéristiques de deux formes d'alcoolisme, mais ces deux symptômes se remplacent l'un l'autre et souvent existent simultanément chez le même sujet; comme, d'ailleurs, ils se trouvent toujours associés à des troubles de la motilité et de l'intelligence, ils sont par euxmêmes insuffisants pour caractériser deux formes distinctes de la maladie.
Aux troubles de la sensibilité se rattachent des modifications pathologiques des organes des sens. La vue s'affaiblit, la pupille est moins mobile, les objets tremblent sous les yeux et sont perçus avec moins de précision, comme s'ils étaient enveloppés d'un nuage ; quand les malades lisent, leur livre se couvre subitement de ténèbres, et ils restent pendant quelques instants frappés de cécité. Mais parmi ces troubles sensilifs, les illusions et les hallucinations occupent le premier rang. Les objets paraissent doubles, il semble aux malades que des insectes voltigent autour d'eux, ils aperçoivent
des formes lumineuses et fanlasliques qui traversent rapidement le champ de la vision, des objets hideux, des figures menaçantes, des animaux de toute nature qui les poursuivent môme pendant leurs rêves, et rendent leur sommeil inquiet et agité. Magnus lluss rapporte l'observation d'un de ses malades qui chaque jour, à midi, voyait devant lui une table richement servie, la vision s'évanouissait devant le repas ordinaire de l'asile dont il devait se contenter. Un autre apercevait entre ses jambes un chat prêt à dévorer son scrotum. Les illusions et les hallucinations s'observent, mais avec moins de fréquence, dans le sens de l'ouïe. Magnus Huss n'a rencontré que deux fois des hallucinations de l'odorat. Enfin, la sensibilité générale peut être atteinte à son tour, et il n'est pas rare de voir les malades accuser, dans tous les membres, des douleurs qu'ils comparent à des brûlures, à des déchirures, à des morsures d'animaux et à toutes ces variétés de sensations maladives que nous avons notées chez les hypochondriaques.
b. Du côté de la motilité on observe en première ligne le tremblement qui, limité d'abord aux mains et aux bras, s'étend ensuite aux extrémités inférieures et aux muscles de la face, et a été désigné sous le nom de chorée alcoolique. Ce tremblement se manifeste, soit au moment du lever, soit dalis le cours de la journée, après l'ingestion de doses élevées d'alcool. Passager au début, il finit par être permanent, et devient d'autant plus manifeste que le sujet fait de plus grands efforts pour donner de la précision à ses mouvements : c'est lui qui amène de l'incertitude dans les mouvements, de la titubation, et ce bégayement si caractéristique qui éveille de bonne heure la crainte de la paralysie générale.
C'est encore aux troubles de la motihté qu'il faut rapporter les crampes, les soubresauts parfois douloureux que les malades éprouvent, soit le jour, soit la nuit; la dyspnée,
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indépendante de toute lésion cardiaque ou pulmonaire, s'observe chez les alcooliques sous Ibrme d'accès passagers qui se prolongent à peine quelques minutes; elle lient à une sorte de spasme des muscles de la respiration et s'accompagne d'un sentiment d'angoisse très pénible.
Les convulsions épilepti formes qui sont un des symptômes les plus graves de l'alcoolisme aigu, s'observent aussi dans l'alcoolisme chronique. C'est habituellement à la suite d'une vive émotion morale ou d'un redoublement dans les excès de boissons, qu'on les voit se développer. Elles se présentent par accès irréguliers, précédés de délire, de céphalalgie, de troubles des sens, suivis d'un sommeil comateux plus ou moins prolongé et ne différant en rien des accès d'épilepsie. L'épilepsie alcoolique exerce une déplorable influence sur les facultés intellectuelles qu'elle compromet bien vite pour peu que les accès soient intenses et prolongés, et elle favorise le développement de la paralysie générale. Cependant j'ai vu plusieurs faits de ce genre s'améhorer et même guérir par une bonne hygiène et la suppression des boissons toxiques.
c. Quant aux troubles intellectuels observés pendant la période intermédiaire de l'alcoohsme chronique, ils sont nombreux et variés. Tantôt ce sont des hallucinations, et surtout des hallucinations de la vue, telles que nous les avons signalées, qui, se présentant en dehors de tout état aigu, jettent les malades dans une inquiétude continuelle, déterminent chez eux de véritables accès de panophobie et leur font croire qu'ils sont poursuivis par des ennemis ou par des animaux malfaisants; tantôt ce sont des idées isolées d'empoisonnement qui influent sur les actes, et amènent les extravagances habituelles des monomaniaques ; il en est qui, tout en conservant la pleine conscience de leur état, sentent en eux des impulsions irrésistibles qui les portent à frapper, à tuer, à mettre le feu, à voler ; d'autres ont des idées de suicide qu'ils
exécutent sous l'influence de leurs hallucinations, ou dans ces [accès de désespoir qui surviennent pendant les rémittences de la maladie. Enfin, ce qui domine tous les troubles intellectuels consécutifs à l'intoxication alcoolique prolongée, ce qui leur sert pour ainsi dire de fond commun, c'est l'état d'hébétude et d'abrutissement dont les malades ont parfois conscience, et qui, par ses progrès incessants, les conduit lentement à la démence.
2° Période terminale. — Les symptômes que nous venons d'énumérer comme propres à la période intermédiaire de l'alcoolisme, indiquent déjà une profonde altération de l'économie, et surtout des fonctions nerveuses. Cependant, malgré leur gravité, ils restent pendant quelque temps encore susceptibles de guérison : la cessation du poison, une hygiène régulière peuvent ramener à un niveau à peu près normal l'inteUigence déjà si ébranlée.
Mais il est rare que l'alcoohque puisse être arrêté sur cette pente fatale : le plus souvent la persistance de l'intoxication amène des troubles irrémédiables; c'est alors qu'on voit se produire les symptômes de la dernière période, c'est-à-dire la démence et la paralysie générale.
a. La démence chez les alcoohques survient lentement et progressivement, à la suite d'une série interminable de rechutes; presque toujours elle est précédée d'une assez longue période de manie chronique avec illusions, hallucinations, et alternatives incessantes et irrégulières d'agitation et de stupeur. Confinés dans un Etsile, où ils jouissent d'une hygiène bien entendue et ne peuvent commettre aucun excès, ces malades finissent par se calmer et par retrouver le sommeil et l'appétit ; les uns sont incohérents, les autres ont simplement la mémoire affaiblie, et se montrent insouciants, apathiques, ne se préoccupant ni de leur position, ni du sort de leur famille; ils répondent à peu près exactement aux questions banales qu'on leur adresse, mais, poussés à
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bout, laissenL entrevoir une insuffisance intellectuelle manifeste, souvent sans idées délirantes nettement accentuées. Si le médecin, cédant aux instances de leur famille, les rend à la liberté, ils restent incapables de gagner leur vie, et ont besoin d'être surveillés comme des eniïints, car le moindre excès ramène des accidents aigus qui nécessitent bien vite une nouvelle séquestration. A un degré plus avancé, ces individus deviennent gâteux et malpropres, le cercle de leurs idées se restreint encore davantage, et ils ne diffèrent en rien des autres malades en démence qui remplissent les asiles; ils finissent par succomber à quelque affection intercurrente après un long séjour qui souvent fait perdre de vue le point de départ spécial de l'affection.
h. La parahjsie générale, d'origine alcoolique, une fois qu'elle a atteint son complet développement, ne diffère en rien de la paralysie générale ordinaire ; mais, dans sa période prodromique et dans la période d'invasion, elle présente une physionomie spéciale; les sujets chez lesquels elle se développe ayant depuis longtemps abusé des boissons alcooHques, présentent, en général, l'ensemble des symptômes qui caractérisent la cachexie ébrieuse et surtout les troubles musculaires : tremblement des mains, des jambes, des muscles de la langue et de la face ; ces troubles musculaires, plus sensibles après de nouveaux excès, s'améliorent par l'isolement et par un bon régime, mais à chaque rechute ils deviennent plus accentués, et il arrive un moment, difficile à préciser, où l'embarras de la parole, le tremblement vermiculaire de la langue et des muscles de la face, devenus rebelles à tous les moyens de traitement, et coïncidant avec un trouble profond et permanent de l'inteUigence, indiquent qu'il s'est produit enfin une lésion dans la couche corticale; il ne s'agit plus alors d'une simple intoxication, mais d'une altération organique qui désormais ne saurait rétrograder. Les malades, ainsi frappés, sont remarquables au début par l'intensité des
ondulations fibrillaires des muscles vocaux, quelquefois ils n'ont pas de délire et offrent simplement de l'affaiblissement intellectuel, chez d'autres domine le délire hypocliondriaque et mélancolique; plusieurs, enfin, par une sorte de retentissement de l'intoxication primitive, conservent pendant longtemps encore des hallucinations très actives et surtout des hallucinations de la vue; mais, en somme, ces diverses nuances sont insuffisantes pour constituer une espèce à part, et bientôt la maladie retombe dans la symptomatologie habituélle de la paralysie générale : idées ambitieuses, affaibhssement de la mémoire et de toutes les facultés, embarras très prononcé de la parole, évacuations involontaires et terminaison constamment fatale. Enfin, à l'autopsie, les lésions anatomiques sont exactement les mêmes que celles que nous avons décrites à propos de la paralysie générale, et ce dernier point achève de compléter l'identité des deux états pathologiques.
§ 6. — Pronostic.
La description qui précède indique assez la gravité des accidents que détermine l'intoxication alcoohque. Disons toutefois que, même à un degré assez avancé, les troubles psychiques qui reconnaissent l'alcoolisme pour point de départ sont, toutes choses égales d'ailleurs, d'un pronostic moins grave que ceux qui se développent en dehors de celte influence , la suppression de la cause pouvant même dans des cas très graves, laisser des chances sérieuses de îïuérison.
Mais, à part cette nuance dans le pronostic, la fréquence toujours croissante de l'alcoolisme, ses conséquences désastreuses au point de vue de l'état physique et de l'état mental, en font une des plaies de la société moderne. Il n'agit pas seulement sur l'individu dont il dégrade le corps et l'intelligence, il poursuit au delà son action si funeste, et con-
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Iribuc puissamincnl h abâtardir l'espèce. Tous les médecins d'aliénés qui ont fixé leur attention sur les descendants des ivrognes, ont constaté de la manière la plus saisissante que les enfants issus d'un père ou d'une mère adonnés aux boissons alcooliques, fournissaient une proportion considérable d'aliénés, d'imbéciles, d'idiots, d'épileptiques, de scrofuleux, de sourds-muets. Plus souvent encore les enfants nés dans de semblables conditions sont exposés dans leur bas âge à des convulsions qui les emportent d'une manière presque fatale.
Parmi les faits si nombreux que révèle l'observation de chaque jour, contentons-nous de citer les trois suivants qui frappent par leur netteté.
Un homme ayant éprouvé à diverses reprises des symptômes d'aliénation mentale dus à des excès alcoohques, se marie deux fois ; avec sa première femme il a seize enfants dont quinze sont morts avant un an, au milieu de convulsions, le survivant est épileptique. Avec sa seconde femme il a huit enfants, sept ont succombé à des convulsions, le survivant est scrofuleux. Il y a eu en outre une fausse couche.
V..., marchand de vins, quarante-six ans (alcoohsme chronique avec vertiges, idées d'empoisonnement), a eu six enfants : trois sont morts avec des accidents cérébraux, une petite fille est scrofuleuse, les deux autres sont assez bien portants.
F..., âgé de cinquante ans, entré six fois à Bicêtre pour des troubles cérébraux consécutifs à des excès alcooliques prolongés pendant vingt ans, a eu seize enfants : quinze sont morts, deux à la suite de la rougeole, deux à la suite de maladies de langueur, tous les autres d'accidents cérébraux ; aucun n'a dépassé trois ans. L'enfant qui reste est épileptique et scrofuleux.
De semblables résultats, que l'on rencontre à chaque instant dans la pratique, n'ont besoin d'aucun commentaire.
S "ï. — Traitement.
Dans la majorité des cas , la folie alcoolique aiguë ne réclame qu'un traitement fort simple : l'isolement, une rigoureuse surveillance, un émétique ou même un émétocatliartique pour com?jattre l'état saburral, des boissons acidulés données abondamment, quelques bains tièdes, suffisent avec la privation des boissons alcooliques et une bonne alimentation pour que le calme reparaisse, à mesure que le poison s'élimine ; cependant, quand l'agitation est violente, un traitement plus énergique est indispensable pour abréger sa durée et prévenir toute complication.
Les saignées, bannies d'une manière absolue par certains auteurs, ne méritent pas une proscription aussi rigoureuse. Sans doute, il faut en user avec une grande prudence, car, employées d'une manière intempestive, elles peuvent amener une grande prostration de forces sans calmer le délire; mais les congestions cérébrales intenses que l'on rencontre dans quelques autopsies font pressentir ce fait démontré par la pratique, que chez les sujets replets, pléthoriques, dont la face et les conjonctives sont vivement injectées, des émissions sanguines soit locales, soit générales, sont d'une incontestable utilité.
Les bains tièdes seront donnés avec insistance, quand l'agitation sera fort vive ; dans les cas graves, il ne faut pas craindre de recourir aux bains prolongés dont nous avons indiqué, à propos de la manie, les dangers et les avantages. Les affusions froides seront utiles dans la forme mélancolique.
Quant à l'opium, il peut être employé soit comme traitement exclusif du délire, soit à titre d'adjuvant : dans le premier cas, il faut le donner à assez haute dose et aller jusqu'à 20, 30 et hO centigramme? d'extrait thébaïque et
MARCÉ. — MAL, MENT. ZlO