‹ Traite pratique des maladies mentalesChapitre 168 sur 172 · A LA MONOMANIE · texte numérisé non relu

A LA MONOMANIE

vent au monomaniaque loule responsabilité morale, et c'est un principe que le médecin doit tout d'abord établir; il procédera ensuite à l'examen clinique du sujet incriminé, et recherchera la présence ou l'absence d'une idée délirante, d'une hallucination ou d'une impulsion instinctive, en se fondant sur les caractères physiques et intellectuels que nous avons assignés à ces diverses monomanies. Qu'il s'agisse d'un halluciné, d'un monomane homicide, d'un pyromane, la marche à suivre est exactement la même; il est bon toutefois de mettre en rehef ou de discuter certaines circonstances accessoires qui peuvent aider à séparer nettement l'aliéné du criminel.

1° Le criminel tue pour satisfaire une passion, pour voler, pour se débarrasser d'un témoin importun ; un intérêt quelconque arme son bras. L'aliéné lue quelquefois sans mobile, ou ce mobile est une idée délirante; il sacrifie les personnes qui lui sont les plus chères, un enfant, un mari, ou bien un inconnu, un indifférent, une personne qu'il n'aura jamais vue.

2° Une fois l'acte commis, le monomaniaque avoue son crime, il ne cherche pas à le cacher, il en raconte tous les détails et souvent va se remettre entre les mains de la justice; bien plus, l'acte une fois exécuté sert quelquefois de crise à l'accès, et est suivi d'une sorte de détente pendant laquelle l'aliéné peut avoir conscience de l'acte qu'il a commis, le déplore et le maudit. Rien de semblable chez le criminel qui nie l'acte qu'on lui impute et ne se décide souvent qu'à la dernière extrémité à faire des aveux.

3° Quant à la préméditation dont on a voulu faire un argument péremptoire pour nier l'aliénation mentale, il suffit d'avoir suivi de près des malades pour savoir combien cette preuve a peu de valeur. Le monomaniaque poussé par des idées de suicide ou d'évasion, combine ses projets avec une ruse, une patience, une habileté qui déconcertent la plus

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active surveillance el ne laissent pas subsister un seul instant cette opinion des gens du monde, qui se figurent que l'aliéné doit nécessairement manquer de toute présence d'esprit, de toute prévoyance.

h° Certaines conditions étiologiques que souvent on fait ressortir pour arriver à prouver l'existence d'une monomanie, ne doivent être acceptées qu'avec une très grande réserve. C'est ainsi qu'on admet volontiers que l'état de grossesse détermine chez certaines femmes , d'ailleurs saines d'esprit, des impulsions irrésistibles qui prennent le rang et l'importance d'une véritable monomanie. Marc rapporte le fait d'une dame riche et appartenant à une classe élevée de la société, qui, étant enceinte, déroba une volaille exposée chez un rôtisseur, dans le but d'apaiser le vif appétit que l'odeur et la vue de ce plat avaient développé en elle ; on trouve dans Ossiander, dans Roderic a Castro, des histoires plus ou moins vraisemblables relatives à des femmes enceintes qui étaient prises d'un désir irrésistible de mordre ou de battre ; mais, ainsi que j'ai essayé de le prouver autre part, cette influence que je ne nie pas d'une manière absolue, a été singuhèrement exagérée. La grossesse peut déterminer des troubles dyspeptiques variés, capables de faire convoiter tel ou tel aliment avec une ardeur immodérée, mais jamais à elle seule elle ne détermine d'impulsions irrésistibles; aussi le médecin légiste appelé à décider de la situation mentale d'une femme enceinte qui cherche à excuser par sa position et par une impulsion irrésistible un délit ou un crime qu'elle aura commis, devra se borner à un examen approfondi de l'état mental, en se rappelant que la vérité ressortira bien plus des circonstances qui ont précédé ou accompagné le délit, que de la considération de l'étal de grossesse qui jamais ne servira de preuve directe.

A LA PARALYSIE UÉNÉRALIE.

§ 5. De la paralysie générale au point de vue médico-légal.

La paralysie générale, à sa première période, peut entraîner à des actes de violence; mais les questions médico-légales que cette maladie soulève se rattachent bien souvent à des affaires civiles, ou à des accusations de vol ou de fraude, suite de graves erreurs de comptabilité. Quand la maladie débute d'une manière insidieuse, comme dans la variété paralytique, quand le sujet n'offre aucune idée délirante et se conduit, en apparence, comme un homme raisonnable, tout en ayant un léger embarras dans la parole et des troubles sérieux de la mémoire, le médecin a besoin d'une connaissance approfondie des prodromes souvent obscurs de la maladie pour asseoir son opinion au premier coup d'œil, mais un examen suivi ne laissera planer aucun doute dans son esprit. Outre les troubles de la motilité, il constatera que les faits incriminés portent dans leur mode d'exécution l'empreinte de la faiblesse intellectuelle et de l'imprévoyance qui caractérisent dès le début la démence paralytique; les vols sont commis avec maladresse, et aucune mesure n'est prise pour les dissimuler; loin de chercher à utiliser les objets volés, les paralytiques les accumulent, les égarent et n'ont conscience ni de leur valeur vénale, ni de la portée morale de l'acte qu'ils ont commis. Il en est de même dans les cas où de graves erreurs d'écriture éveillent d'abord l'idée de fraude et de mauvaise foi; la grossièreté des méprises et des omissions, l'absence de tout effort pour les dissimuler, l'insouciance et l'apathie des sujets, dirigent l'attention vers un état mental qu'un examen ultérieur ne tarde pas à conlirmer.

Ce que nous avons dit des rémittences dans le cours de la paralysie fait pressentir les difficultés et les contestations que cette situation peut soulever. Lorsque chez un paralytique les idées délirantes disparaissent , lorsque les troubles de la

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motilité s'allcnuent h leur tour, les gens du monde, les magislrals croient volontiers à une guérison en présence d'un malade qui cause comme tout le monde, réclame sa liberté et proteste contre sa réclusion et contre les mesures qui ont été prises contre lui. Mais nous savons que ces sujets, malgré l'amélioralion considérable qui s'est produite dans leur état, restent, avec les apparences de la raison, dans un état d'infériorité intellectuelle qui les rend accessibles à toutes les suggestions venant du dehors, et que d'ailleurs l'imminence d'une rechute doit toujours être présente à l'esprit de ceux qui doivent décider de la somme de liberté qui leur sera accordée. Le degré delà rémittence doit encore être pris en grande considération, lorsqu'il faudra décider soit de la mise en liberté, soit de la levée du conseil judiciaire, soit même de la levée de l'interdiction qui ne devra être faite que dans des circonstances tout à fait exceptionnelles et après une longue épreuve.

Quant à la démence non compliquée de paralysie, quel que soit son point de départ, elle entraîne complètement l'absence de responsabihté morale, et l'enquête médico-légale n'offre de difficulté réelle que dans les cas où la maladie est à son début et où l'incohérence ne devient manifeste qu'au bout d'une conversation soutenue pendant un temps suffisamment long.

§ 6. — Idiotie et imbécillité.

L'idiotie donne rarement lieu à des contestations médicolégales, l'état des sujets ne permettant à première vue aucune espèce de doute. Il n'en est pas de même de l'imbécillité à un degré peu avancé : les imbéciles, avec leurs penchants pervers, avec leur propension au vol, à l'incendie, au vagabondage et à toutes sortes de mauvaises actions dont ils ne peuvent apprécier la valeur morale, sont fréquemment l'objet de poursuites judiciaires, et il n'est pas rare de voir leur état

A l'état mental dans les affaires civiles. OM) rester méconnu après un examen trop superficiel. Un interrogatoire approfondi sur leur existence, sur leur travail, sur la manière dont ils jugent les choses delà vie, permettra d'apprécier la portée de leur intelligence, sans qu'on se laisse égarer par les instincts brillants qui masquent quelquefois l'insuffisance de leur esprit. Il faut avoir soin, dans l'examen de ces sujets, de rechercher en même temps les arrêts de développement organique qui viennent donner un appui indirect à l'existence d'une conformation défectueuse du système nerveux.

L'imbécillité se comphque souvent d'ivresse, de délire alcoolique ou d'un accès de folie surajouté, et il faut quelquefois faire la part, au point de vue médico-légal, de ces deux états pathologiques.

§ 9. — De l'appréciation de Tétat mental dans les affaires

civiles.

L'appréciation de l'état mental dans les affaires civiles est fondée sur les mêmes principes que pour les affaires criminelles, aussi nous nous bornerons ici à de simples indications.

C'est principalement à propos de donations, de testaments, de conventions commerciales, quelquefois à propos de projets de mariage que le médecin est appelé à donner son opinion sur l'état mental d'un individu.

L'art. 901 du Code civil est formel : pour faire une donation entre-vifs ou un testament, il faut être sain d'esprit.

Le rôle du médecin appelé comme expert à propos d'une donation attaquée par un tiers, est bien simple quand le donateur est encore vivant, puisqu'il se borne alors à l'examen médico-légal de la capacité intellectuelle de ce donateur. Il n'en est plus de même lorsqu'il s'agit d'un testament; il faut alors recourir à deux ordres de preuves pour fonder une opinion motivée : 1° preuves tirées de l'enquête faite

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par les soins de la juslice sur l'état habituel du testateur; 2" preuves tirées du document écrit, du testament lui-même.

1° L'enquête sui' le testateur décédé, sur son t^enre de vie, sur ses antécédents héréditaires, sur son caractère, ses penchants, son intelligence, sur les modifications qui se sont produites dans sa manière d'être depuis un temps déterminé, se fera sans peine à l'aide des documents écrits, des dépositions des témoins, des certificats médicaux : au miheu de ces pièces souvent contradictoires, il faut que l'expert sache s'appuyer sur des faits précis en éloignant tout ce qui lui paraîtra vague et douteux. Il va sans dire que la moralité des témoins, leurs connaissances plus ou moins spéciales, donneront un poids variable à leurs appréciations.

2° L'examen du testament lui-même est d'une haute importance, et dans quelques cas peut suffire à lui seul pour entraîner la conviction du médecin.

On peut trouver en effet dans ce document l'expression d'idées délirantes très nettement accentuées. Tel est, par exemple, ce testament cité par Marc, dans lequel l'aliéné qui termina sa vie par un suicide, en proie depuis longtemps à des idées de persécution, énumère dans son testament les complots dont il a été victime, les machinations qui se sont organisées autour de lui, puis révoque dans divers codicilles des legs destinés à des individus que plus tard il avait enveloppés dans ses soupçons ; dans ce cas et dans les cas analogues, le doute n'est pas longtemps permis.

Non-seulement il faut tenir compte des fausses conceptions exprimées dans un testament, mais encore il est nécessaire d'examiner minutieusement le corps de l'écriture, de le comparer à l'écriture normale du sujet, de tenir compte de la direction et de la régularité des hgnes, du style, de l'orthographe, de l'intégrité des mots; toutes ces précautions sont d'autant plus importantes que la plupart des testaments dans lesquels il y a eu captation, sont rédigés par des malades

VALEUR DE l'iNTEUVÂLLE LUCIDE. OÙl

en état de démence paralytique. Or, dans la paralysie générale, à mesure que les troubles intellectuels et les troubles musculaires font des progrès, l'écriture s'altère visiblement. Elle perd sa précision et sa régularité, et prend le caractère enfantin : les lignes deviennent divergentes, irrégulières, les linéaments sont tremblés surtout aux jambages, les lettres sont mal dessinées, et leur ensemble offre à peine quelques traits lointains de ressemblance avec l'écriture du sujet avant qu'il ne tombât malade. En même temps les phrases sont mal construites, irrégulières, la ponctuation manque, on trouve des mots passés, des syllabes omises, des fautes d'orthographe inusitées, des erreurs de date grossières : alors même qu'on ne rencontre l'énonciation d'aucune idée délirante, l'aspect de l'écriture d'un paralytique comparée à l'écriture du même individu en état de santé, est véritablement frappant, et suffit à lui seul pour étabhr l'état du sujet au moment où le document a été écrit.

Chez les monomaniaques, l'examen de l'écriture elle-même fournit des documents moins précis et moins concluants ; toutefois il est certaines particularités qui peuvent venir en aide au médecin dans les cas, douteux : les monomaniaques dans leurs écrits soulignent un grand nombre de mots, ils leur donnent, d'après des idées systématiques, une accentuation et une ponctuation à part, ils inventent des dénominations nouvelles, et, lorsqu'ils sont polyglottes, accolent souvent l'un à l'autre des mots appartenant à diverses langues ; il leur arrive enfin d'intercaler au miheu de leurs phrases des signes auxquels ils attachent une valeur spéciale en raison même de leurs préoccupations déhrantes.

§ 8. — De la valeur de rintervallo lucide.

Quelle peut être la valeur d'un acte, quel qu'il soit, contracté pendant un intervalle lucide? Ici, comme pour les actes qui appartiennentàlajustice criminelle, la lucidité plus

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OU moins complèlo cl u contractant est le poini que le médecin doit éla])lir, et pour cela nous devons renvoyer à ce qui a été dit précédemment des intermittences dans les maladies mentales. La monomanie comporte des moments de calme, de rémission, mais jamais elle n'offre d'intermittence à proprement parler jusqu'au jour de la guérison ; l'idée délirante ou la série d'idées délirantes persiste au fond de l'intelligence, et peut influer en tout temps et en tout lieu sur les déterminations de l'aliéné. La manie, la mélancolie et quelquefois la folie à double forme peuvent seules faire admettre la possibilité d'un intervalle lucide complet, mais on comprend de combien de renseignements le médecin s'entourera avant de se prononcer d'une manière affirmative. Il devra savoir si la lucidité est relative ou si elle est complète, si l'intervalle lucide a été suffisamment long, si l'acte a été contracté un certain temps avant la rechute ou après la disparition des troubles intellectuels, toutes circonstances qui doivent être prises en grande considération.

S 9. — De la valeur du témoignage d'un aliéné.

Quant au témoignage d'un aliéné dans l'instruction d'une affaire judiciaire, jamais, d'une manière générale, il ne pourra être accepté sous la foi du serment et comme valable de tous points : sous ce rapport, l'aliéné se trouve assimilé avec raison au mineur chez lequel on suppose, en raison de son jeune âge, le manque de discernement : la forme et le degré de la maladie mentale, la nature des idées déhrantes, influent singulièrement sur l'exactitude des faits énoncés par l'ahéné et sur le degré de confiance qu'on doit leur accorder. Si l'idiot et le malade en démence ne peuvent jamais fournir que des renseignements fort confus et fort suspects, il n'en est pas de même du monomaniaque dont les éclaircissements méritent souvent beaucoup d'attention et peuvent mettre sur la trace des faits les plus importants ; mais, je le répète, ce

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