‹ Traite pratique des maladies mentalesChapitre 18 sur 172 · LIVRES HIPPOCRATIQUES. MÉDECINS GRECS ET LATINS · texte numérisé non relu

LIVRES HIPPOCRATIQUES. MÉDECINS GRECS ET LATINS

thodistes, le traducteur et le commentateur de Soranus [97-117 après J. -G.] dont les œuvres ne sont pas arrivées jusqu'à nous, complète l'œuvre d'Arétée, et présente dans, ses écrits plus d'un point remarquable. Sous le nom de phrénésie, il comprend la plupart désaffections aiguës avec délire ; il la définit, comme Démétrius, un violent délire avec fièvre, finissant par une mort rapide ou par la santé ; il place dans la tête le siège de cette maladie, et cherche à la distinguer de l'aliénation mentale. Chez les phrénétiques, dit-il (1), 1^; fièvre précède le délire ; chez les aliénés, le trouble des facultés intellectuelles précède la fièvre ; le pouls est petit, ïxéquent, chez les phrénétiques; il est grand chez les maniaques qui ne présentent ni crocidisme , ni carphologie. Actuellement encore nous ne saurions mieux séparer la n^anie des délires gymptomatiques.

Cœhus Aurelianus donne de la manie une bonne descrip^ tien (2). A l'exemple de Platon, il admet deux espèces de fureurs: l'une est inspirée par Apollon et s'accompagne du don de prophétie, l'autre provient du corps. Dans cette origine surnaturelle attribuée à certains délires, on retrouve non sans étonnement le point de départ de cette opinion si puissante au moyen âge, que des esprits et le plus souvent des esprits malfaisants, pouvaient s'introduire dans le corps des hommes et causer par leur intervention des actes anaT logues à la fohe. Sous le nom de manie, fauteur confond, d'ailleurs, des états bien différents. Parmi les maniaques, dit-il, l'un se croit moineau, coq ou vase de terre; un autre tuile ou dieu, orateur, acteur comique ou tragique ; celui-ci porte gravement un chalumeau de paille et s'imagine tenir le sceptre du monde; on en a vu pousser les vagissementg d'un enfant et demander à être portés sur la main.

(1) Cœlii Aureliani siccensis De morbis aculis et chrqmcis, lib. VIII. Amstelœdami, 1727. Acut. morb.,lib. 1", chap. G, p. 18.

(2) Morbis chronic, Mb. I", cap. 5, p. 325,

O HISTOUIQUE.

Le même auteur parle peu des troubles intellectuels de la i mélancolie, il insiste surtout sur les troubles digestifs qui l'accompagnent, sur les vomissements de bile et de matières noires, sur les déjections alvines de même nature, et il conclut ainsi : in melancholicis stomachus, in furiusis vero caput afficitur (1).

Mais c'est principalement à propos du traitement que | nous trouvons des pensées qui frappent l'attention et dont quelques-unes indiquent un grand sens et une réelle expérience. Pour les malades agités, il conseille l'obscurité, l'isolement, l'habitation dans des rez-de-chaussée, il s'élève contre l'abus des moyens de contention et écrit celte phrase qui semble contenir toute la doctrine du no-restraint (2) : facilius fit œgros ministrantiutn manibus quam inertihm vinculis relinere. Il donne du vin avec de grandes précautions et recommande la diète ; contre l'insomnie il conseille la gestation sur un Ht suspendu, le bruit monotone de la chute d'un filet d'eau ; il s'élève contre l'emploi de l'opium et de la musique, ne permet pas aux aliénés l'usage de l'acte vénérien, et combat énergiquement l'opinion des médecins | qui ne craignaient pas de recourir à la faim, aux chaînes, aux violences corporelles pour dompter leurs malades. Comme moyen thérapeutique, il vante encore l'emploi d'injections excitantes dans les oreilles pour arriver jusqu'aux membranes du cerveau (3).

Celse [5 après J.-C] a consacré à la folie un petit nombre de pages dans lesquelles on ne retrouve que peu d'idées nouvelles. Il distingue la manie qu'il rapproche du délire fébrile passager et qu'il appelle aussi phrenitis d'après les Grecs, d'une autre forme de maladie mentale caractérisée par

(1) Liv. cliap. 6.

(2) Loc. cil., cap. 5, p. 336.

(3) Loc. cit., [), 335,

LIVRES HlPrOGRAïlQUES . MÉDECINS GRECS ET LATINS. ^

de la tristesse qu'il attribue à la présence de l'atrabile (1). 11 insiste, lait assez curieux, sur ces sujets qui éprouvent des hallucinations de la vue sans délire proprement dit {quidam imaginibus, non mente falluntur). Il aborde surtout avec détail la question thérapeutique, donne d'excellents conseils sur le mode d'alimentation, sur le régime, sur l'utilité de l'obscurité, des émissions sanguines, de la promenade, de la lecture, du balancement dans un lit suspendu; il reconnaît toute l'importance du sommeil. Ce n'est pas sans un étonuement pénible qu'on voit cet auteur, à côté de préceptes excellents, admettre pour les aliénés la nécessité d'une répression sévère, et conseiller nettement, dans certains cas, l'emploi des châtiments : Uhi perperflm aliquid dixit aut fecit, famé, vincidis, plagis coercendus est (2).

Galien [131 après J.-C], dont les ouvrages encyclopédiques résument les systèmes de ses devanciers et exercent une si grande influence sur la marche de la médecine (3), Galien semble avoir vu peu d'ahénés, et l'on cherche en vain chez lui quelques aperçus nouveaux, quelques indications pratiques sur ce sujet spécial. Il admet à la fois une âme rationnelle dans le cerveau et une âme irrationnelle, il place les sensations dans les viscères, l'esprit animal dans le cerveau, l'esprit vital dans le cœur, et reconnaît à la fois le froid et le chaud, le sec et l'humide : la mélancohe est causée par une humeur provenant du foie, la démence par l'abolition des esprits animaux, l'imbécillité par leur aff'aibhssement, la manie et la mélancolie par leur perversion. Galien dit quelques mots des fantômes et des hallucinations de la vue (ZI).

(1) C. Celsi. Deremedica, éd. Pariset. t. II, lib. III, cap. 2, sect. vu p 17U

(2) Loc. cit., p. 181.

(3) V,Mich6a, Ann. méd.-psych., 18/i3, t. p>-.

W De sympt. causis, lib. II, cap. 2.-Œuvres, Uad. par Ch. Dareniberg, ailm-.^ôs'^^" livre 1",

HISTORIQUE

Les notions assez avancées de Galien sur la physiologie do certaines parties du système nerveux, semblent difficilement conciliables avec ses idées théoriques, et l'on est étonné dQ trouver, dans ce grand esprit, si |)eu de connaissances précises sur le sujet qui nous occupe.

Après Paul d'Egine [«3/j après J. -G.], dont les écrits n'ont que peu d'importance à notre point de vue, nous retombons dans une longue période d'ignorance et de barbarie, pendant laquelle la science reste muette ou se borne à répéter ce qui avait été dit par les anciens. Lesarabistes eux-mêmes qui, sur certains points de la médecine, établissent une transition féconde entre les derniers médecins grecs et latins et le moyen âge, ne nous donnent sur la pathologie mentale aucun aperçu nouveau. Ils insistent seulement sur ce fait, que la folie a souvent son siège dans différents viscères, et surtout dans le foie, la rate, et reviennent sans cesse sur cette pensée que des recherches ultérieures ont en grande partie confirmée en démontrant l'existence des folies sympathiques.

ARTICLE II

DEUXIÈME PÉRIODE, XV^, XVI% XVII* ET XVHl" SIÈCLES.

C'est en vain encore que pendant les siècles qui ont précédé la renaissance des sciences en Europe, on chercherait quelque auteur digne d'être signalé ; l'étude de la folie se perd au milieu de l'ignorance et de la confusion générale, et il faut arriver jusqu'au xv' siècle pour renouer, au point de vue de l'histoire, cette chaîne si longtemps interrompue. A cette époque où les sciences naturelles dominées par les idées théologiques du temps et par une tradition incomplète, n'étaient pa? encore entrées librement dans la voie de l'observation, l'étude de la folie devait subir une déviation remarquable. Ilippocrate, Arétée, Cœlius Aurelianus, Celse, Galien avaient admis, nous l'avons vu, l'existence des

XV% XVr', XYII*^ ET XYlir SIÈCLES. H

hallucinations, et envisageaient les diverses formes de folie commodes états pathologiques. Auxv" siècle, la saine tradition médicale fut totalement méconnue pourfaire place aux inter-r prélationssurnalurçlles et à l'intervention des idées rehgieuses dans des faits purement pathologiques; les hallucinations ne furent plus un phénomène morbide, elles s'expliquèrent universellement par l'existence d'êtres surnaturels, de puis^ sances actives et intelHgenles placées entre Dieu et l'homme; chaque hallucination avait aussi une cause extérieure positive, et là 011 le médecin reconnaît actuellement un phénomène purement subjectif, le théologien ne voyait que les effets pernicieux d'une puissance infernale, hostile à la puissance divine, et qui devait être combattue par les exorcismes, par les tortures et le bûcher. On sait quelles furent les conséquences pratiques d'une semblable théorie.

Il faut le dire, d'ailleurs, tout dans les traditions de l'antiquité païenne, dans l'Ancien Testament, dans les récits innombrables des saints, tendait à faire admettre comme irrécusable cette croyance à des spectres, à des ombres intervenant dans les affaire d'ici-bas, se présentant aux hommes sous une forme visible et palpable, faisant entendre leurs voix, donnant des conseils et annonçant l'avenir. La mythologie ancienne avait peuplé l'univers de dieux de toutes sortes. Aristote admettait pour présider aux mouvements des corps célestes un certain nombre d'intelligences secondaires. Les visions de Pausanias, de Brutus, de Cassius, de Constantin, visions complexes, célébrées parla tradition et par l'histoire; lanesse de Balaam, l'ange Gabriel, compagnon de Tobie, le messager céleste qui ordonne à Pierre de se lever, de se vêtir et qui fît tomber ses chaînes, celui qui apostropha Daniel sur les bords du Tigre, les visions de saint Antoine, de saint Martm, de saint Augustin et de tant d'autres saints et martyrs, tous ces faits que l'on pourrait accumuler en si grand nombre, constituaient des autorités irrécusables sur lesquelles

HISTORIQUE

s'appuyaient les philosophes, les nfifitaphysiciens, les théologiens pourétayer leurs croyances; ils admettaient d'ailleurs une distinction fondamentale : si les saints étaient visités par des anges, tous les personnages de l'antiquité voués au paganisme et ayant éprouvé des visions, étaient en rapport avec le diable et avec les esprits infernaux. Il en était de même des maniaques, des convulsionnaires, chez lesquels le démon s'était insinué par un des orifices naturels, mettait en jeu la langue, le pharynx, le poumon et tout l'appareil vocal pour produire les sons et les mouvements les plus étranges. Le moindre doute pourrait-il exister pour les sorciers qui racontaient leurs voyages à travers les airs, et avouaient avec les plus grands détails les profanations et les sacrilèges dont ils se rendaient coupables au milieu des réunions diaboliques du sabbat?

Telle était la croyance universelle au xv" siècle, et si l'on rencontre quelques auteurs, Nider par exemple, cité par M. Calmeil, qui regarde certains états nerveux comme occasionnés, non par le démon, mais par une maladie réelle, ces faits restaient isolés, leurs auteurs ne songeaient pas à les généraliser, et les opinions dominantes n'en éprouvaient aucune modification.

Nous retrouvons au xvi" siècle la même croyance à l'influence malveillante des démons sur la production des troubles intellectuels. Ce ne sont plus seulement ici des théologiens, des philosophes, mais des médecins, et des médecins éminents qui poussent l'esprit public dans cette voie déplorable; àcôté de Bodin, dontle livre sur la démonomanie est si connu, de Boquet et de tant d'autres, nous devons citer aussi Fernel et Ambroise Paré. Fernel (1) [lZi97-1558], à la fois médecin et astronome distingué, a donné des descriptions concises

(1) J. Vevnuln unioersa iMdicina, in-folio. Genevas, 1679, lib. II, cap. 16, p. 802.

XV% XVI% XVU* ET XVIIl" SIÈCLES. 13

de la manie, de la frénésie, de l'hypochondrie et de la mélancolie dont il admet plusieurs espèces. Il cite souvent Hippocrate et Galien, et néanmoins il admet l'action des esprits malins sur l'homme; il croit que les adorateurs du démon peuvent, àl'aide d'imprécations, attirer les esprits déchus dans le corps de leur ennemi ; les possédés ressemblent aux maniaques ordinaires, mais ils ont le privilège de lire dans le passé et de deviner les choses les plus secrètes. Aussitôt qu'on fait retentir à leur oreille quelques paroles à la louange de Dieu, ils deviennent tout tremblants. Fernel dit avoir été témoin d'un cas de déhre causé par la présence du diable dans l'organisme, et qui fut d'abord méconnu par les plus doctes médecins de l'époque.

D'après Ambroise Paré, le père illustre de la chirurgie française, « les démons se forment tout subit en ce qui leur plaist ; souvent on les voit se transformer en serpents, crapaux, chats-huants, corbeaux, boucs, asnes, chiens, chats, loups, taureaux; ils se transmuent en hommes et aussi en anges de lumière; ils heurlent la nuit et font bruit comme s'ils étaient enchaînés...., ceux qui sont possédés des démons parlent la langue tirée hors de la bouche, parle ventre, par les parties naturelles; ils parlent divers langages incognus, font trembler la terre, tonner, esclairer, venter, desracinent et arrachent les arbres, font marcher une montagne d'un lieu en un autre, souslèvent en l'air un chasteau en sa place (1), etc. »

Malgré ces graves autorités, les protestations contre de semblables doctrines commencent à devenir plus hardies, plus fréquentes et plus nettement accusées. Nider, tout en admettant encore celte influence des démons devenue un article de foi, médite à fond les symptômes de la démonomanic, delà lycanthropie, de la mélancolie rehgieuse. 11 a vu de près beaucoup d'aliénés, a réfléchi sur le contenu des procès

(1) A. Paré, OEmres, édit. Malgaigne, t. III, p, 53 el seq.

niSTORIQUË.

de sorcellerie qui ont eu le plus de retentissement dans la chrétienté; il est demeuré convaincu que les lycanlhropes, les stryges que l'on s'acharne à brûler, sont en dehors de leurs habitude de raison (I) ; il s'élève contre l'usage où l'on est de les jeter dans des cachots sombres, froids, humides, où le chagrin, le désespoir, la frayeur, achèvent de bouleverser leur moral et leur entendement. C'est, dit-il, cet usage inhumain, l'âge avancé des malades, la douleur qu'excite le supplice de la question et l'enivrement où ces somnifères jettent souvent les victimes auxquelles des juges cruels les font administrer, q\ii ont le plus contribué à grossir le chiffre des prétendus disciples de Satan.

Alciat, le grand jurisconsulte, Leloyer, Montaigne enfin, ne craignent pas à leur tour d'attaquer violemment toute (2royance à ki sorcellerie ; ils osent écrire que la démonolâtrie est une maladie; ils révoquent en doute les témoignages des sorciers et les récits insensés de leurs voyages à travers les airs, dés nuîis passées au sabbat, alors qu'ils ont été vus dormant chez eux sans sortir de leur lit. Si parfois, disentils, les sorciers se laissent aller à des actes déraisonnables, s'ils commettent des homicides, c'est qu'ils ne sont plus capables d'apprécier la portée de leurs actions ou de résister à leurs impulsions. Montaigne démontre combien les arguments de ceux qui croient à la sorcellerie laissent de doute dans l'esprit. Après tout, dit-il, c'est mettre ses conjectures à un bien haut prix que d'en faire cuire un homme tout vif (2).

A partir du xvif siècle, l'impulsion donnée par Wier, Leloyer, Montaigne, à la saine appréciation des symptômes de la folie, se fait énergiquement sentir, rendue plus vive encore, quoique d'une manière indirecte, parles immortels

(1) Calmeil, De la folie, t. I", p. 191.

(2) Montaigne, ' E-ssais , édit. 1725, in-^°, t. III, p. 283. — Calmeil, p. 200 etseq.

XV% XVI% XVif Et XVIII" SIÈCLES. 15

travaux de Bacon, de Descartes, de Pascal, de Leibnilz et de Newton, qui poussent l'esprit humain dans une voie nouvelle. Désormais, à part les ouvrages du conseiller Delancre silr la sorcellerie et le livre sur la démonologie rie Torreblanca, il ne se produit plus de travaux importants dans cette déplorable direction. Baillou, Nicolas Lepois, Félix Plater, Sennert, Sylvius, Bonet approfondissent toutes ces questions au point de vue médical, et cherchent, sans toujours y réussir, à secouer le joug des préjugés si tenaces légués par les siècles précédents.

Baillou [1538-1616] (1) revient aUx doctrines des anciens sur les causes physiques du délire, reproduit les idéesd'tîip"pocrate et de Galien , rapporte au moins trente exemples d'épilepsie, d'hypochondrie, de mélancoHe, décrit l'hystérie et les principales formes de maladies vaporeuses, n'accorde rien à l'intervention des causes surnaturelles, et fait enfin quelques tentatives anatomo-pathologiques en attribuant une certaine valeur étiologique à la sérosité cérébrale.

Félix Plater [1536-161 /i], outre son ouvage de médeciné pratique, nous a laissé un recueil d'observations. Dans son travail, les affections mentales occupent une place importante et inusitée ; il est en effet remarquable que les lésions de l'entendement deviennent pour cet auteur le point dé départ de toute une classification, classification purement artificielle, car elle réunit les maladies les plus différentes. Jl distingue quatre classes; 1° mentis imbedtlitates ; ^2"^ defatigationesi 3° consternationes; h" alienationes .

Dans la première et la seconde classe, il confond la démence simple, la démence sénile, rimbécilUté etl'idiotiè [stukilia originalis). Il indique et décrit les traits caractéristiques du crétinisme, et rapproche de ces états spéciaux tous les cas de maladies cérébrales dans lesquels on constate

(1) Ballioni Opéra omnia. Genevœ, 1762, k vol. in-8'

HISTORIOUE.

un anuiblissemonl plus ou moins marqué de la mémoire.

La troisième classe {mentis conslernationes) comprend les maladies furl disparates : en parcourant les observations correspondantes, on y trouve des faits d'apoplexie cérébrale, de catalepsie, des affections convulsives de toute sorte, des cas d'épilepsie, de somnambulisme, de tumeurs cérébrales, et même d'asphyxie par la vapeur de charbon.

Parmi les aliénations d'esprit se trouvent la frénésie, la manie, la mélancolie, l'hypochondrie , la choréomanie. Toutes ces formes sont décrites avec une grande exactitude, avec des détails qui indiquent une réelle expérience de la médecine mentale, et dépassent à ce point de vue tout ce qui avait été écrit antérieurement. On trouve avec intérêt, parmi les observations, deux faits répétés partout et devenus classiques, d'impulsions homicides constituant à elles seules toute la fohe : le plus connu d'entre eux a trait à une femme qui, à deux reprises différentes étant devenue grosse, fut prise du désir de tuer l'enfant qu'elle avait dans son sein, et conservait ce désir après l'accouchement et pendant l'allaitement. Elle cachait cette impulsion, et à diverses reprises essaya de se tuer pour échapper a cette fatale tentation. Enfin elle avoua à Plater la cause de ces tentatives de suicide. Des saignées et des purgatifs répétés finirent par la guérir (1).

A côté de doctrines et de descriptions dont l'ensemble constitue un prt)grès scientifique réel, ce n'est pas sans une surprise pénible que l'on voit Plater admettre encore que les esprits déchus peuvent porter le désordre dans l'organisme humain : il cherche même à distinguer la folie ordinaire de la folie démoniaque, et assigne principalement à la dernière la faculté de prédire l'avenir, de deviner la pré-

(1) F. Plalcri, In mentis alienatione observaiiones, lib. I", p. à9. Basilepe, 1641. — Praxeos medicœ, lomi très, édit. in-li". Basileœ, 1736.

XV% XV1% XVIl' ET XVIil' SIÈCLES. 17

sence des choses cachées, de parler des langues qui n'avaient point été apprises. Les exorcisrnes, dit-il, peuvent seuls venir en aide aux possédés.

Ch. Lepois(l) [1563-1633] insiste particdièrement sur les phénomènes convulsifs de l'hystérie, qu'il décrit avec une grande exactitude; il s'attache à prouver que le siège de la maladie est exclusivement cérébral, car le cerveau, dit-il, , préside à l'exercice des mouvements volontaires, de la sensibihté et de la pensée. Par cette interprétation d'une vérité physiologique rigoureuse, Lepois combat implicitement les idées de possession qui s'attachaient principalement aux convulsions hystériformes.

On trouve dans Sennert (-2) [1618-1637] tout ce que les anciens ont écrit sur la folie. Son travail n'offre d'original que quelques observations recueillies par cet auteur dans sa pratique, et appréciées par lui avec justesse. Mais tout en plaçant dans le cerveau le siège de la maladie, Sennert admet encore dans certains cas l'influence des causes surnaturelles ; il reconnaît une variété d'extase provoquée par des influences diaboliques et croit que, grâce à l'intervention du démon, les lycanthropes possèdent en réalité la forme d'un loup. Et cependant de 1621 à 1635 avaient successivement paru les sept livres de médecine légale de Zacchias (3) [1 58â- 1659], esprit encyclopédique qui doit être considéré comme le fondateur de cette branche des sciences médicales, et qui, dans ses consultations médico-judiciaires, envisage avec une grande sagacité plus d'une question de pathologie mentale.

Sylvius (François de le Boë ou du Bois) [16U-1672] se fait remarquer par une analyse méthodique et rationnelle des lésions élémentaires des afl-ections nerveuses. Il parle des troubles des divers sens, des erreurs qui se rapportentà

(1) Caroli Pisonis, etc. Liber suigularis, edente H. Boerhaave, 1 768, in-ho

(2) D. Scnnerti Opéra ornnia. V. Calmeil, t. I, p. 379,

(3) (?t<œsiionesma/ico-/e()ra/(?s. Liigduiii, 1655-1661.

MAnCli. — MAL MF.Nr.

^8 HISTORIQUE

rimaginalion, au raisonnement, au jugement, à la mémoire, aux passions de l'àme, aux mouvements volontaires, et insiste plus particulièrement sur tout ce (|ui concerne la physiologie du système nerveux. Il traite du délire et de toutes les afl'ections nerveuses en général, sans apporter à cette étude aucun document digne d'intérêt.

Sydonliam [162A-1689] ne dit que quelques mots de la folie, et il traite d'une manière purement incidente ce sujet, qui ne fut jamais l'objet de son attention spéciale. Il parle très brièvement de la manie et de la mélancolie. Un seul point intéressant de pratique que nous rappellerons plus tard se trouve signalé dans ses ouvrages. Je veux {)arler de la manie développée à la suite de fièvres intermittentes, dans laquelle l'auteur vante, et avec raison, l'utilité d'un traitement tonique et fortifiant (1).

Les travaux de Willis (2) [1622-1675] offrent plus d'importance à notre point de vue spécial. Dans le volume que cet auteur consacre pres(]ue en entier à la pathologie cérébrale, ce qui frappe tout d'abord, ce sont d'incessantes analogies qu'il cherche à établir entre certaines réactions chimiques et les modifications qu'il attribue dans la folie aux esprits animaux. « Dans la manie les esprits animaux font effervescence, de même que certains réactifs au contact des acides concentrés. » Ces comparaisons si fréquentes et qui indiquent peut-être une tendance d'esprit plus positive, embarrassent singulièrement toutes les descriptions; parmi les idées que cet auteur met en lumière, il en est cependant quelques-unes qui frappent l'attention du lecteur. En traitant de la manie, il parle de la succession de la manie et de la mélancolie, et dans celte indication se retrouvent les premières traces de ce qui a été décrit plus tard sous le nom de folie à double

(1) Sytlenham, Médecine pratique. Traduction de Jault, p. 7ù, Fièvres intermitlenles^ § 53 et seq.

(2) Thomœ Willis Opéra omnia. Lugduni, 1681.

XV% XV1% XVir ET XVÏlf SIÈCLES. 19

forme (1). Sous le nom de mélancolie il décrit tous les délires autres que la manie, et établit une distinction frappante entre le délire qui porte sur un seul objet {melancholia specialis), et celui qui roule sur plusieurs objets à la fois [melancholia universalis) (2). Sous le nom de stupidité [de stnpiditate sine morosi) il réunit, comme le fit encore Pinel, l'imbécillité, l'idiotie, la démence et même la stupeur. Il insiste sur l'intluence de l'hérédité et de certaines causes morales, et cependant admet encore, par une contradiction qui étonne, l'influence des esprits sur l'économie humaine : l'âme peut s'éclipser et les démons s'insinuant à sa place peuvent se substituer à elle au moins dans certaines limites (3), grave concession aux idées théologiques de son époque et qui, malgré les réserves de l'auteur, devait enlever à ce livre une grande partie de l'influence heureuse qu'il aurait dû exercer sur l'esprit public.

Willis indique des règles de traitement pleines de sens ; il donne des formules nombreuses, vante bien des médicaments internes et externes, mais ne craint pas de conseiller encore des moyens de rigueur : Prima indicatio curatoria disciplinam, minas, vincula œque acmedicinamrequirit{h). furiosinonnunquam citius per supplicia et cruciatus, quam pharmacia aut medicamentis curantur.

Le Sepulchretum de Théophile Bonet (5), qui est lin des derniers ouvrages importants du xvif siècle, et qui résume avec assez de méthode les faits acquis jusque-là à la science, se fait remarquer non par une étude approfondie des symptômes de la folie, mais par la grande importance que l'au-

(1) Loc. cil., p. 255.

. (2) De melancholia, p. 252, cap. H.

Page 1