ANNÉES. ALIÉNÉS. ANNÉES. ALIÉNÉS
On voit que, tant dans les départements qu'à Paris oîi l'influence de nos révolutions s'est plus particulièrement fait sentir, les années même les plus agitées parles orages politiques n'ont nullement été signalées par une augmentation relativement plus considérable dans le nombre des cas dé folie.
S — Causes prédisposantes Individuelles.
1° Hérédité. — V hérédité est une disposition en vertu de laquelle les parents transmettèntà leurs enfants certains états ou certaines dispositions physiologiques ou pathologiques. De toutes les causes prédisposantes de la folie, l'hérédité est sans contredit la plus importante. Elle domine la pathogénie
DE LA. FOLIE. ^^'
des maladies mentales, et l'on peut dire avec certitude que, plus celte cause sera étudiée avec soin, plus on arrivera a
étendre le cercle çle son action.
Sanscherclier a prouver'son existence par des faits d^
toute sorte qu'il nous serait facile d'accumuler, étudions le^
modes si nombreux par lesquels elle se manifeste, et le^
conditions qui influent sur son degré de gravité.
L'hérédité peut provenir à la fois du père et de la mère,
et celle-là est la plus grave. Un enfant né d'un père et d'une
mère aliénés aura contre lui les chances les plus redoutables.
' Lorsque l'hérédité provient d'un seul côté, soit du père,
soit de la mère, il semble prouvé que l'hérédité du côté de
la mère est plus dangereuse. Telle était l'opinion d'Esquirol,
et M. Baillarger, à son tour, sur une statistique de /i53 faits
d'hérédité, a calculé que l'influence maternelle prédominait
dans les deux tiers des cas ; 271 fois la folie provenait de la
mère, et du père \ fois. Le raisonnement semble d'ailleurs
venir en aide à cette donnée statistique : « Les maladies de
» la mère, dit Chomel (f), se transmettent peut-être encore
» plus communément que celles du père, non-seulement
» parce qu'il ne peut y avoir d'incertitude sur la maternité,
» mais encore parce que la femme qui a une part égale à
T) celle de l'homme dans l'acte de la conception, fournit au
> développement du fœtus pendant toule la durée de la vie
» intra-utérine, et le nourrit encore de sa propre substance
5) pendant toute la durée de rallailement. Il est donc natu-
» rel de croire que la mère a une plus grande part que le
» père dans la constitution des enfants et dans leurs disposi-
l àons morbifîques. Ajoutons enfin à l^appui de cette opi-
l mon que dans le croisement des races d'animaux, l'in-
» fluence inégale des deux sexes se montre manifestement.
» Le mulet, issu de la jument et de l'âne, est incomparable -
(i) Chomel, Palh. générale, p. 59.
CAUSES PRÉDISPOSANTES INDIVIDUELLES
» meut plus grand oL plus l'oil qiio celui qui provieiii d'un » croisement inverse. »
Lorsqu'un individu né de parents actuellement sains d'esprit devient aliéné, il ne faut pas se hâter de déclarer que la fulie est survenue en dehors de toute cause héréditaire. On peut, même alors, se demander si le malade n'a pas reçu des siens quelque prédisposition restée jusque-là chez eux à l'état latent, et ce qui le prouve, ce sont les cas encore assez nombreux où les parents tombent malades longtemps après leurs enfants, et où l'hérédité se manifeste en suivant un ordre rétrograde.
Au lieu d'être directe, l'hérédité peut être collatérale : ainsi pour beaucoup d'aliénés on ne retrouve de traces d'antécédents fâcheux que chez un cousin, un oncle, une tante. Dans d'autres cas, l'hérédité saute un degré, la maladie se transmet du grand-père au petit-lils en épargnant la génération intermédiaire. Quelquefois elle suit les sexes; on voit des familles dans lesquelles les femmes seules deviennent aliénées, tandis (]ue les hommes conservent leur raison intacte. L'inverse a été observé. Enfin il y a parfois intermittence dans les enfants qui succombent à la transmission héréditaire : entre deux enfants qui sont frappés il en naît un qui reste indemne jusqu'à la fin de sa vie de toute atteinte de folie.
Telles sont les variétés bizarres que peut offrir la loi d'hérédité. Quant au degré d'énergie que présente cette influence étiologique, certaines conditions peuvent le faire varier. Plus dans une famille le nombre des aliénés est considérable, plus le degré de parenté avec les aliénés est rapproché, plus jcs chances défavorables sont nombreuses. Les enfants qui naissent avant que leurs parents aient été aliénés sont moins disposés à la folie que ceux qui naissent de parents ayant eu déjà un ou plusieurs accès; en tout cas, on admet généralement que le danger est d'autant plus grand que le moment de la naissance est plus voisin de l'époque de l'accès chez les
DE LA FOLIE. -^"0
parents. Quant aux cnCaiils qui proviennent de parents en état d'aliénation mentale, sans posséder sur ce sujet une statistique suffisamment étendue, je suis disposé à les regarder comme plus exposés que tous les autres. J'ai vu un certain nombre de grossesses survenir dans des ménages où le mari paralytique avait été conservé chez lui pendant plusieurs mois avant d'être isolé dans un asile ; or, les cinq sixièmes des en- Amts nés dans ces conditions sont chétifs, malingres et succombent en bas âge au milieu de convulsions. J'ai également rencontré parmi les nouveau-nés de femmes atteintes de folie puerpérale une mortalité plus grande que n'en indiquent les statistiques pour les enfants nés dans des conditions ordinaires.
Existe-t-il des signes particuliers auxquels on puisse reconnaître la prédisposition héréditaire aux affections cérébrales? Un père, une mère ou un ascendant quelconque ayant été atteints d'aUénation mentale, à quels signes reconnaître s'il y a heu de redouter pour les enfants la même maladie, et lorsqu'il existe plusieurs enfants lequel d'entre eux est le plus particuhèrement prédisposé ?
A la suite de recherches précises et nombreuses sur ce point curieux d'étiologic, M. Moreau est arrivé à conclure (mais nous donnons cette conclusion sous toutes réserves) qu'il y a jusqu'à un certain point antagonisme entre la ressemblance des traits de la figure (i), l'hérédité de la physionomie et l'hérédité de l'organisation psycho-cérébrale, que tous les descendants qui présentent une ressemblance physique plus ou moins frappante avec ceux de leurs parents qui ont été atteints de foHe, ont plus de chance de conserver l'intégrité de leurs fonctions cérébrales, en sorte qu'on peut jusqu'à un certain point et avec la chance de tomber juste 72 fois sur 100, reconnaître s'il y a lieu de craindre que les
(1) Moreau (de Tours), Union médicale, 1852.
1Ç|6 CAUSES PRÉDISPOSANTES INDIVIDUELLES
enfants d'alicncssne soient tôt ou lard frappés à leur tour, et quels sont ceux dCs enfants qui se trouvent plus particulièrement menacés du mal héréditaire.
L'affection héréditaire peut se transmettre soit d'une manière complète, soit d'une manière incomplète.
Il est rare qu'une maladie mentale se retrouve chez l'enfant exactement avec les mêmes formes, les mêmes nuances qu'elle j)résentait chez les parents. Il existe toutefois dans la science certains faits pleine d'intérêt qui démontrent que cette transmission peut être aussi parfaite que possible. Une dame est ahénée à vingt-cinq ans, après une couche; sa fille devient folle à vingt- cinq ans et à la suite de couches. Dans une famille, le père, le fils et le petit-fils se sont suicidés vers la cinquantième année de leur vie. Un monsieur frappé des premiers événements de la révolution est resté pendant dix ans renfermé dans son appartement; sa fille, vers le même âge, tombe dans le même état et refuse de quitter son appartement (1). A tous ces faits M. Moreau en a joint d'autres non moins curieux. J'ai connu, dit-il, à Charenton, deux sœurs atteintes d'une monomanie qui datait déjà de plusieurs années. Quelque bizarres, quelque variées que fussent les nuances, leur délire s'accordait en tout point. Ces demoiselles se persuadaient qu'on influençait leurs pensées et leurs actions au moyen de l'électricité. Toutes les deux étaient en relation avec des génies invisibles habitants de l'air. Elles appelaient du même nom, M. Duplafon, le plus puissant de tous, qu'elles consultaient sur tout ce qu'elles devaient fairè. J'ai connumoi-même deux frèresjumeaux d'une grande ressemblance, cités par le même auteur, qui, renfermés h Bicêtre pour des hallucinations de l'ouïe et des idées de persécution tout à fait identiques, vivant isolés, ne coramuni-
(1) Esquirol, Des maladies mentales.,t. I, p. 66.
DK I.A FOLIE. 1^'^
quant jamais entre eux, ofiVaientla même attitude, s'agitaient rt tombaient en stupeur aux mêmes époques, et cela même lorsqu'ils étaient séparés par plusieurs kilomètres de distance, l'un habitant Bicêtre, l'autre la ferme Sainte-Anne.
Ces cas représentent pour ainsi dire le type le plus parfait de l'hérédité, mais en somme ils sont assez rares : toutes les formes de' la folie, manie, mélancolie, délire partiel, s'engendrent réciproquement et d'une manière indistincte. La paralysie générale elle-même qui, par ses symptômes, ses lésions anatomiques spéciales, diffère si notablement des névroses pures de l'intelligence, se retrouve chez les ascendants ou les descendants d'ahénés avec une fréquence qui prouve de la manière la plus péremptoire qu'elle n'est qu'un rameau détaché de la même famille pathologique. Il ne faut pas croire non plus que la folie confirmée puisse seule avoir quelque valeur comme antécédent héréditaire. Depuis longtemps M. Moreau a insisté sur ces bizarreries intellectuelles, sur ces excentricités, sur ces appréciations fausses et erronées, sur ces allures défiantes, mobiles, insaisissables qui forment le triste apanage de certains parents d'aliénés. Ils nient les faits les plus évidents, les jugent de travers et s'ingénient à trouver des explications pour les actes les plus déraisonnables. Ce n'est pas encore là de la folie, mais il y a déjà un état anormal de l'inteUigence, qui sert de transition vers une lésion plus grave et offre un grand danger au point de vue de la transmission. Tantôt ces états intellectuels anormaux donnent naissance à la folie chez les descendants, tantôt, au contraire, ris sont le retentissement éloigné de la folie des ascendants.
Enfin, sans vouloir adopter de tous points la pensée qui a présidé au livre de M. Moreau (1), et sans ranger le génie parmi les causes héréditaires de la fohe, ne devons-nous pas voir avec étonnement cette coexistence si fréquente dans
(1) Moreau, Psychologie morbide, p. 493.
lOb CAUSES r'RKDlSPOSAMES I.NUlVlDUliLLES
une mcirie famille d'un aliéné cl d'un homme de génie, et n'est il pas saisissant d'observer si iréquemment chez: des hommes remarquables par des qualités intellectuelles extraordinaires, des anomalies nerveuses de toute sorte, comme si, en définitive, les troubles cérébraux, chez les grands hommes, depuis les simples névroses jusqu'aux perturbations morales les plus graves, loin d'être un accident, étaient des cITets naturels, sinon nécessaires, de leur organisation? Quelle que soit l'opinion que l'on se fasse sur ce point, les faits accumulés par l'auteur et confirmés chaque jour par la pratique font réfléchir les plus incrédules.
En établissant que tous les degrés, toutes les formes de la folie peuvent indistinctement naître les uns des autres, avons-nous lait à l'hérédité une assez large part ? Le médecin i qui voit beaucoup d'affections nerveuses s'aperçoit bien vile' que ce champ d'action déjà si vaste doit être encore élargi, et que loutesles névroses, quelle que soit leur nature, ne con-stituent pour ainsi dire qu'une seule et même famille ; car à chaque instant la pratique nous démontre qu'elles se retrouvent, mais sous une autre forme, à la génération suivante. Parmi les ascendants, les cohatéraux ou les descendants desahénés se rencontrent un grand nombre de sujets atteints^ d'épilepsie, de chorée, d'hystérie, ou bien offrant une aptitude particulière aux affections convulsives et névralgiques, , aux maladies congestives et apoplectiforraes des centres ner-veux, à la cécité, à l'amaurose. Bien plus, lorsque à cette' influence héréditaire il vient se joindre d'autres causes acci-dentelles, comme l'alcoolisme, de mauvaises conditions d'aé-ration, de nourriture, d'hygiène, l'espèce aboulit(etM. Morel a surtout insisté sur ce point) soit à la stérilité, soit à la procréation d'individus offrant à un degré plus ou moins marqué un caractère de dégénérescence, c'est-à-dire dans l'ordre inlehectuel un affaissement ou une déviation des facultés mentales, et comme dernier terme l'imbécillité et
DE LA FOLTE. '^^^
•idiotie ; dans l'ordre physique, des arrêts de développement 51 des lésions du système nerveux ^montant à la vie intrautérine, strabisme, cécité, surdi-mutité, pieds bots, bcc-delièvre, doigts palmés, tics nerveux de toute sorte.
Enfin, certains auteurs, étendant jusqu'à ses dernières limites le cercle de l'influence héréditaire, ont rangé parmi les causes de la fohe, non-seulement la folie et les névroses, mais encore la plupart des maladies constitutionnelles susceptibles de se transmettre par voie de génération, ainsi la scrofule, la diathèse tuberculeuse, le rachitisme, les dartres; toutes ces dispositions sans aucun doute débilitent l'économie et la rendent plus apte à contracter toute espèce d'afl'ection, mais reo-arder toutes les maladies héréditaires comme susceptibles de se transformer les unes dans les autres, c'est donner à l'observation un champ tellement étendu que toute démonstration rigourfîuse devient impossible et qu'on risque fort, en suivant cette voie, de tomber dans le domaine de l'hypothèse. Aussi, tout en admettant que les névroses de toute sorte ont, au point de vue qui nous occupe, une influence au moins égale à celle de la folie, nous n'hésitons pas à rejeter, faute de preuves suffisantes, l'action étiologique directe des autres maladies constitutionnelles.
Ces limites variables assignées par chaque auteur au champ de l'hérédité ont influé sans aucun doute sur les chiffressi différents qui ont été donnés pour indiquer sa fréquence. Esquirol a trouvé dans son étabhssement privé IZiO fois l'hérédité sur 265 malades, soit 0,/i5; M. Parchappe estime l'hérédité à 15 pour 100, et Guislain l'évalue au quart des entrées, soit 56 fois sur 22/i, il pense toutefois que ce chiffre pourrait monter plus haut. Sur 56 malades atteints de folie puerpérale, j'en ai rencontré 2/i offrant, soit chez leurs ascendants directs, soit chez leurs collatéraux, des cas d'aliénation mentale coniirmée.
11 est d'abord un point incontestable, c'est que dans la
ilO CAUSES PREDISPOSANTES INDIVIDUELLES
clientèle privée où les reriseignemenls sont plus complets, plus faciles à obtenir, on arrive constamment à un chiflre d'antécédents héréditaires plus complet que dans la clientèle des hôpitaux. Mais si, par une investigation minutieuse et persistante, on recherche autour du malade non-seulement les cas d'aliénation mentale, mais encore les faits de chorée, d'hystérie, d'épilepsie, d'affections névropalhiques, je n'hésite pas à déclarer que dans les neuf dixièmes des cas on arrivera à découvrir des antécédents héréditaires d'une grande valeur.
côté des influences héréditaires proprement dites, il existe deux causes de folie qui peuvent légitimement en être rapprochées et qui méritent une mention spéciale, je veux parler des habitudes alcooliques chez les parents et des mariages consanguins.
Les habitudes alcooliques des parents créent chez les enfants une aptitude spéciale aux maladies mentales et aux lésions des centres nerveux. Sur 56 idiots ou imbéciles, M. Moreau a trouvé 12 fois des habitudes d'ivrognerie chez les parents. J'ai pu constater, dit Guislain (1), l'origine de toute une génération d'ahénés, composée de différents frères et sœurs, tous issus d'une mère qui avait fait une consommation si considérable de hqueurs fortes, que pendant toute une série d'années elle se trouvait dans un état d'ivresse complète. Jamais cette femme n'avait été ahénée, son mari ne l'avait pas été, pas plus qu'aucun membre de leur famille, de manière que toute une descendance d'aliénés était directement le résultat de cette union. J'ai constaté à Bicêtre un erand nombre de faits semblables. Outre cette influence ào. l'alcoolisme chronique, certains auteurs ont signalé l'action funeste exercée par l'état d'ivresse de la mère et surtout
(I) Leçons sur lex phrénopalhies, t. II, p.. 92.
DE LA FOLÏÉ. lll
du père au moment de la conception : des confidences précises les ont mis à même d'affirmer que beaucoup d'idiots et d'imbéciles étaient nés dans des conditions de ce genre : plus tard, à propos de l'alcoolisme, nous aurons à revenir sur tous ces faits.
Les mariages consanguins exercent sur leurs produits, tant dans l'espèce humaine que dans l'espèce animale, une influence déplorable au point de vue des dégénérescences de la race (1). Quand ils ne se terminent pas par la stérilité, ils donnent presque toujours naissance à des enfants entachés de vices organiques graves, surdi-mutité ('2), polydactylie, albinisme, hydrocéphalie, scrofule, rachitisme; de plus, les grossesses sont rares ; peu d'entre elles arrivent à terme, et les fœtus offrent souvent des monstruosités incompatibles avec la vie : l'idiotie, l'imbécillité, l'aliénation mentale sont encore une des conséquences les plus funestes de. ces unions réprouvées par la loi civile et la loi religieuse. Les mariages consanguins sont d'autant plus redoutables que les deux branches qui s'unissent entre elles offrent déjà des parents ahénés, car alors les prédispositions héréditaires fâcheuses se prêtent un mutuel appui : si une première alliance entre parents épargne, à la rigueur, les enfants qui en naissent, il n'en est plus de même lorsque ces alliances se continuent dans les mêmes conditions pendant plusieurs générations successives, soit par suite de l'isolement et de la difficulté des relations, comme pour certaines populations perdues au milieu des montagnes et dont tous les membres se marient entre eux, soit en raison de préjugés de race,' comme dans quelques aristocraties. C'est à des alliances con-
(1) Francis Devay, Du danger des mariages co^rsanguins, au point de vu9 sanitaire, 1857. — Voy. aussi Boudin, Danger des unions consanguines et nécessités des croisemenls dans l'espèce humaine et parmi les animaux {Annales d'hygiène, 1862, t. XVIII, p. 1 el suiv.).
(2) Menière, Gazette médicale, 1846, p. 225.
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sanguines nmllipliées qu'Esquirol allribuait l'abàlardissement de la race et la fréquence de la folie dans l'aristocralic espagnole et française à la fin du dernier siècle.
Les unions disproportionnées, d'une jeune fille et d'un vieillard, d'un jeune homme et d'une femme déjà âgée, de deux vieillards ou de deux jeunes gens incomplètement développés, donnent des résultats tout aussi déplorables. On a remarqué dans les campagnes qu'il naissait beaucoup d'idiols de l'union de ces femmes qui, après avoir passé comme domestiques dans les villes les années de jeunesse, retournent dans leurs villages et se marient à des jeunes gens séduits par les économies qu'elles ont lentement amassées.
Nous reviendrons bien souvent sur cette grave question de l'hérédité, qui a du moins, malgré sa pernicieuse influence, l'immense avantage d'avoir une prophylaxie. Consulté à chaque instant sur l'opportunité de certains mariages, le 'médecin ne devra perdre de vue aucun des faits que nous venons d'indiquer. Si la plupart des aliénés ont autour d'eux un vice héréditaire, sans aucun doute la proposition inverse n'est pas réelle, et tous ceux qui naissent de parents aliénés ne sont pas fatalement voués à la folie. Mais les lois de l'hérédité sont si mobiles et si imprévues, une maladie comme la folie jette dans les intérêts moraux d'une famille tant de perturbation, qu'il faut tout dire sans arrière-pensée, et ne laisser ignorer à ceux qui nous interrogent aucun des dangers qu'ils auront à affronter.
2" Age. — A part l'idiotie et rimbécilHté, la folie est rare avant la puberté. De vingt à trente ans elle devient plus fréquente, de trente à quarante ans le nombre des aliénés est très considérable. Cette dernière période, qui est celle de l'émancipation domestique et des préoccupations de famille, est la plus dangereuse pour l'homme d'après les calculs de M. Parchappe, tandis que la femme serait surtout exposée à la folie vers l'âge critique, entre quarante et cinquante ans.
DE LA FOLIE. J-i.O
Au delà de cinquante ans les cas d'aliénation mentale deviennent moins fréquents et font place à des affections organiques des centres nerveux amenant avec elles un affaiblissement plus ou moins prononcé des facultés intellectuelles.
L'âge n'est pas non plus sans influence sur la forme de maladie mentale. La manie est surtout fréquente de vingt à trente ans; au delà de trente ans, la paralysie générale se substitue trop souvent à l'excitation maniaque pure; les femmes à l'âge de retour sont exposées à la mélancolie, et à partir de soixante ans toutes les formes de folie se compliquent facilement de démence. En traitant de la pathologie spéciale nous aurons à insister avec détail sur tous ces faits que nous ne faisons qu'indiquer rapidement.
Quant aux vésanies du jeune âge, elles doivent être considérées comme assez rares.
Pinel, sur cent onze malades, n'en trouva que quatre audessous de vingt ans (1). Esquirol a donné des soins à trois enfants, l'un de huit ans, l'autre de neuf ans, et aune jeune demoiselle de quatorze ans, tous les trois maniaques; il a été également consulté pour un mélancolique âgé de onze ans. MM. Aubanel etThore ont noté pour l'année 1839 à Bicêtre, huit cas de manie et un cas de mélancolie chez des enfants âgés de onze à dix-huit ans. M. le Paulmier, dans sa thèse (2) , donne les chiffres suivants pour trois années d'admission à Bicêtre :
Adultes au-dessus de 18 ans 1714
Enfants au-dessous — 17
Les vésanies des enfants consistent le plus souvent en de l'excitation maniaque, quelquefois simple et quelquefois corn-
(1) Pinel, ouv. cité, p. 456.
(2) Des affecUons mentales chez les enfants et en particulier de la marne. 1856, p. 9,
MAUCIC, — M^L, MENT, 8
CAUSES PRÉDISPOSANTES INDIVIDUELLES
pliquée de chorée ou d'épilepsie, et caractérisée par une activité infatigablé et mallaisanle, qui transforme en sujets ingouvernables des êtres débiles et par leur âge et par leur constitution.
La mélancolie, les hallucinations, bien qu'il en existe quelques exemples, sont beaucoup moins fréquentes chez les enfants que la manie et n'offrent d'ailleurs rien de spécial,; il n'en est pas de mèthe de certains fàits de monôraanie instinctive qui étonnent pal- la manifestation précoce d'impulsions maladives réservées d'ordinâirë à un âge plus avancé. Esquirol (1) a rapporté avec détail l'obéervàtion très intéressante d'une jeune fille de sept ans et denii jDossédée du désir fixe de tuer sa belle-mère et l'exprimànt avec un sangfroid et un cynisme d'expression tout à fait i-emarquables. Marc (2) a cité un grand nombre de faits de pyi-omanie observés chez des enfants de neuf à seizè âris. Enfin les ahénistes observent chaque jour des cas de suicide qui se sont produits chez de très jeunes enfants à propos des causes les plus futiles. Dans son ouvrage sur l'hypochondrie et le suicide, M. Falret (3) donne l'observation d'url enfant de douze ans qui se pendit de déses^Doir de n'avoir été que le douzième à une composition où il espér^ait un meilleur rang. Un petit garçon de cinq ans, le fils d'uri vitrier, se précipita dans l'Elbe, à Magdebourg, à cause des mauvais traitements dont sa mère l'accablait [h). M. DuHiid-Fai-del (5) a constaté qu'en France, pendant une période de dix àtiriées (1835-18ZiZi), sur un chiffre de 25 760 suicides, 192 cas ont
(1) Esquirol, Des maladies mentales, l. II, p. 115.
(2) Marc, De la folie considérée dans ses rapports avec les questions médicojudiciaires, t. II, p. 354.
(3) Falret, De l'hypochondrie el du suicide-, \>. 14.
(4) Ann. méd.-psych., octobre 1854, p. G75.
(5) Durand-Fardel, Études sur le suicide chez les enfants {Ann. hiéd.-psych., 1855, p. 61)-, et Brierre de Boismont, Du suicide et àe la folie s'iiicicfe . Paris,
DE LA FOLIE. 110
OU lieu avant seize ans. Dans vingt observations qu'il a recueillies, l'âge se distribue ainsi :
1 avant 5 ans.
2 — lû — .
En lisant avec soin toutes ces observations, on voit que le plus souvent les actes de suicide se produisent chez les enfants d'une manière rapide, instantanée, sous l'influence d'une vive impression et sans que le raisonnement intervienne; les sujets ne peuvent comprendre la gravité d'un pareil acte,et ne sont nullement effrayés par l'idée de la mort qui, pour eux, est confuse et dont jamais ils ne se sont préoccupés. Quelquefois, au contraire, le suicide a lieu par une véritable impulsion irrésistible, sans qu'il y ait eu prétexte à une contrariété, à une émotion pénible. Pris dans leur ensemble, ces faits ne peuvent pas être indistinctement regardés comme le signe d'une folie confirmée ; on ne peut s'empêcher toutefois de les considérer comme le résultat, d'une intelligence anormale, résultat d'autant plus significatif que les sujets avaient pour la plupart des antécédents héréditaires suspects.
Entîn l'enfance n'est pas soustraite à ces phénomènes ner-i veux qui se transmettent par imitation et se développent sur une vaste échelle, de manière à prendre le cachet de l'épidémie nerveuse. Du x' au xiif siècle, on voit en France et en Allemagne des rassemblements d'enfants qui, au nombre de 20 000 et même de 30 000, en proie à une surexcitation religieuse maladive, quittent leur pays et leur famille pour faire le pèlerinage de la terre sainte. En 1609, dans le pays de Labourd, où régna une épidémie de démonolàtrie, les enfants furent atteints, comme les adultes, d'hallucinations
116 CAUSES PRÉDISPOSANTES INDIVIDUELLES
et de transports extatiques. Pendant les guerres des CfWennes on vit jusqu'à 7000 ou 8000 enfants réunis et prophétisant avec la plus grande exaltation. Les faits analogues abondent dans le livre de M. Galmeil, où l'on trouve l'histoire de ces singulières névroses si bien faites pour causer l'étonnement par leur bizarrerie et leur multiplicité.
3" Sexe. — Il est assez difficile de préciser l'influence du sexe comme cause prédisposante de la folie. Dans les recherches ayant pour but d'élucider cette question, ce ne sont pas, dit M. Parchappe, les chifTres exprimant la population des asiles qu'il faut consulter, mais les chiffres exprimant les admissions annuelles pendant une période de temps déterminé (1), et en effet, personne n'ignore que la fréquence plus grande de la paralysie générale chez les hommes augmente le chiffre de la mortalité, renouvelle plus vile la population des asiles qui leur sont consacrés et donne un plus grand nombre d'admissions pour un chiffre donné de population.
De 1830 à 18/iO il est entré dans les deux hospices de Gand, /i8Zi hommes et 576 femmes (2).
De 1827 à 18Zi3, Saint-Yon a reçu lZi75 hommes et 133Zi femmes.
Sur 67 876 aliénés reçus dans divers établissements anglais, suivant les tableaux dressés par une commission d'inspecteurs, les hommes fournissent un chiffre de 53 pour 100 et les femmes de 47 pour 100.
Dans le département de la Seine, depuis ISOl jusqu'en 1858, le chiffre des admissions indique chaque année un nombre d'entrées plus élevé pour les femmes que pour les hommes, sauf toutefois pour 18/|3 où il y eut égalité presque parfaite ; il entra en effet 668 hommes à Bicêtre et 667 femmes
(1) Nolice sialislique sur les aliénés de la Seine-Inférieure, par MM. Parchappe et Debouteville.
(2) Guislaiii, ouv. cilé.
DE LA FOLIE
à la Salpêlrière. De I8/1/1 à 1853, pendant une période de dix années, il Y a eu pour les hommes 6353 admissions et 68-^3 pour les femmes. En 1859, au contraire, le nombre des hommes a été de 977, tandis que celui des femmes
n'a été que de 6/16 (1).
Enfin, dans la période de 18Zi2. à 185Zi inclusivement, on trouve que la population de tous les asiles de France est répartie de la manière suivante : 931/i hommes et 10 177 femmes; ce qui donne une proportion de 109 femmes aliénées contre 100 hommes aUénés. Or, dans la population saine la proportion est de 102 femmes pour 100 hommes.
Ces données de la statistique ne sont pas assez absolues pour permettre d'établir, en notre pays du moins, une règle absolue relativement à l'influence du sexe comme cause prédisposante de la fohe. Ce qui semble le plus probable après l'examen comparatif d'un grand nombre de documents, c'est que dans les contrées où la femme vit à l'écart, a peu d'instruction, se concentre dans les détails de l'intérieur et ignore les secrets et les affaires de son mari, elle offre moins de prédisposition aux maladies mentales; dans les pays, au contraire, où la femme est l'égale de l'homme, où elle prend sa part de la culture intellectuelle, des préoccupations d'affaires et de famille, elle est plus disposée à la foUe, et cela autant à cause de son organisation plus nerveuse et plus impressionnable, qu'à cause des conditions physiologiques, comme la grossesse, l'accouchement, l'allaitement, qui tendent à affaiblir sa santé et à accroître son émotivité. Ces influences contre-balanceraient et au delà les résultats de la débauche, des excès alcooliques qui exercent leurs ravages sur l'homme dans des proportions plus considérables.
Plus tard, nous aurons occasion de rappeler que le sexe n'est pas sans influence sur la forme de folie, et que chez
(i) Rapporl de M. Hussori, direcleur général de l'assislance publique, 1859.
CAUSES PRÉDISPOSANTES INDIVIDUELLES
i'honimc la paralysie générale est inlinimcnt plus commune.
h" Climat. — Le manque de statistiques comparatives rigoureuses ne permet pas de décider si la folie est plus fréquente dans les climats septentrionaux, dans le midi ou dans les climats tempérés. Ce que l'on peut toutefois affirmer, c'est que le printemps, les chaleurs excessives et orageuses, les froids intenses et secs, les brusques changements de température, amènent une notable recrudescence dans l'agitation des malades. L'automne, au contraire, est une époque de calme et de détente qui voit se produire un assez grand nombre de guérisons et de rémittences. En consultant les statistiques des asiles de la Seine pour i8ô9 et ^ 860, je trouve que le chiffre moyen des admissions est notablement plus considérable pendant le semestre de mars à septembre que pendant l'autre moitié de l'année, et ce résultat est conforme à ce que la plupart des médecins ont . observé.
5" Etat civil. — Le célibat exerce une influence positive sur le développement de la folie; il favorise dans les deux sexes la débauche, la vie irrégulière, et laisse les individus sans appui moral au milieu de la société. Guislain a insisté sur cette cause en faisant remarquer que l'influence du célibat se fait sentir plus fortement chez les femmes que chez les hommes, tandis que l'homme supporte moins bien le veuvage que la femme. La statistique des aliénés de France, pendant une série de dix années, donne pour les célibataires . la proportion de 61,80 sur 100, tandis que dans la population saine d'esprit, en ne comprenant que les sujets au-dessus de quinze ans, la proportion des célibataires n'est que de 36.7/i sur 100, différence qui frappe au premier coup d'œil.
6" Professio?2s. — On a dressé de nombreux tableaux dans lesquels se trouvent indiqués les chiffres proportionnels des professions chez les aliénés : tous ces tableaux aboutissent
DE LA FOLIE. *1R
à des résultats différents selon les contrées où ils ont été dressés, et selon la nature du travail des populations, aussi ne permettent-ils aucune conclusion solidement établie ; on a dit, et c'est là une opinion que l'on répète volontiers dans le monde, que les médecin^, les surveillants, les gens de ç^rvice qui, par profession, sp trouvent en contact perpétuel avec jes aliénés, deviennenl- plus aptes que d'autres à contracter cette pi£^laç]ie. Il est inpontestable que pour des gens nerveux et impressionnable^ et surtout pour des gens prédisposés, la vie en commun avec les aliénés est une chose fâcheuse et qu'il faut savoir éviter ; il est incontestable encore qii'pji a vu chez des gens de service placés près de malades très agités des accidents si|ryenir à la suite d'insomnies et de fatigues excessives; mais ce sont là des faits accidentels que l'on a générahsés, sans sayqir qu'ils sont en opposition avec l'observation de chaque jour.
7° Échicalion. — L'influence de l'éducation ne doit pas être exagérée : il existe des natures qui portent en elles un germe héréditaire pour ainsi dire fatal, et dont le développement ne peut être évité, quelles que soient les précautions dont on entoure leur jeunesse. Mais i'ai vu nombre de cas où le point de départ des troubles intellectuels pouvait être raisonnablement attribué à la direction vicieuse imprimée à l'esprit. En gâtant les enfants, en allant au-devant de tous leurs caprices, en donnant un libre cours à leurs passions et 4 leurs fantaisies, on développe en (3ux une excitabilité nerveuse, une mobilité de désirs et de volontés qui les rend incapables de supporter la contrariété la plus légère et les f^it succomber au premier choc dès qu'ils entrent dans la vie. Il en est de même de ces éducations hâtives et précoces ji^ui usent bien vite l'intelligence, de ces éducations prétentieuses et insuffisantes qui déclassent un individu et développent chez lui une ambition sans fondement solide et le mènent souvent à la folie, à travers mille péripéties morales.