MORTALITÉ CHEZ LES ALIÉNÉS
ineiils qui ont perdu l'instinct de la conservation, ignorent danger, et chez lesquels le décubitus prolongé et le con- (act incessant de l'urine et des matières fécales favorisent le développement des eschares et des congestions hypostaliques. Les idiots vivent peu et dépassent rarement trente ans, tandis que chez les imbéciles bien constitués la vie atteint les limites ordinaires.
Chez les aliénés, les causes de la mortalité sont donc bien plus nombreuses que chez l'homme jouissant de ses facultés intellectuelles. Cependant, lorsqu'un individu n'est pas paralytique, lorsqu'il a traversé sans accident la période aiguë et dangereuse de la maladie, et qu'il n'existe dans ses habitudes, dans sa manière d'être aucune cause positive de dépérissement, il peut vivre pendant un temps fort long. Chaque jour nous voyons dans les asiles des malades incurables dont l'admission remonte à dix, vingt ou trente ans, et quîatteignent une vieillesse trèsavancée. Desportes, Esquirol, MM. Thore et Aubanel ont publié des documents statistiques qui confirment cette vérité. Je trouve également que sur 2369 ahénés du département de la Seine existant à la fin de 1859:
avaient
1 année de séjour.
2 années.
3 années.
'lAG
4 années.
ô années.
de 6 à 10 ans.'
de 11 à 20 ans.
de 21 à 30 ans.
de 31 à 40 ans.
de 41 à 50 ans.
au-dessus de 51 ans de séjour.
Ce qui fait un total de 289 malades, c'est-à-dire prés de 1/9'' ayant vécu dans l'asile pendant plus de dix années. Parmi eux il en est qui succombent aux progrès mêmes
MALADIES JNClDEiNTES.
de ralïeclion cérébrale. Les autres sont enlevés ['ar des maladies incidentes, qui souvent empi'imtent un cachet spécial à leur association avec la folie.
§ a. — lfala<li(>N iiiridoiilON.
Chez certains aliénés qui peuvent rendre compte de leurs souffrances et dont les fonctions organiques s'exécutent normalement, les maladies incidentes se présentent avec leur appareil symptomatique habituel, et n'offrent rien de particulier à noter. Mais il n'en est plus de même dans la majorité des cas. Sous l'influence des perturbations de l'intelligence et de la sensibilité, les uns "dissimulent ou ne perçoivent pas des maladies réelles, les autres se plaignent sans cesse de maux imaginaires et interprètent à leur guise les sensations réelles qu'ils éprouvent; puis, quand l'agitation est violente, il est fort difficile, au raiheu du désordre complet des actes et des idées, de démêler les symptômes propres à une affection viscérale. En joignant à ces difficultés celles qui résultent de l'absence presque complète de commémoratifs, on comprendra sans peine que le diagnostic des: affections incidentes, en raison même de leur marche indécise et inaccoutumée, exige une attention soutenue et toujours en éveil. En général, on tiendra le plus grand compte des changements qui surviennent dans les allures et dans les habitudes des malades. Refusent-ils de manger, restent-ils couchés, pour peu que le pouls offre en même temps ^ un peu d'accélération, il faut soupçonner quelque affection, latente et explorer minutieusement chaque organe et chaque fonction. Sous ce rapport, la médecine des aliénés offre plus d'une analogie avec la médecine des enfants, et exige les; mêmes précautions.
Nous dirons seulement quelques mots des trois affections ^ incidentes les plus communes, en insistant non sur leurs;
MALADIES INCIDENTES. -Ibl
symplumos normaux, mais sur les parlicularités qu'elles présentent en raison même de leur association à la folie.
1° La pneumonie (1) est une des maladies incidentes qu'on observe le plus fréquemment chez les aliénés. Il résulte de la plupart des statistiques, qu'elle enlève à peu près le cinquième des sujets qui succombent dans les asiles. Chez les paralytiques la diminution des forces respiratoires et le décubitus dorsal prolongé ; chez les maniaques, les cris et les vociférations, et d'une manière générale les refroidissements, les changements brusques de température, sont les causes qui favorisent le plus sa production.
Les symptômes et la marche de la pneumonie différent singulièrement selon l'état mental des individus. Chez les aliénés qui conservent encore une partie de leur intelligence, la pneumonie se révèle par ses symptômes habituels, |oux, lièvre, expectoration sanguinolente, modifications des bruits respiratoires et de la sonorité ; la marche et la durée de la maladie n'offrent également rien d'anormal. Mais il n'en est plus de même chez les paralytiques, chez les malades en démence, chez tous ceux dont la sensibilité est obtuse : pas de frisson initial, pas de toux, pas de douleur, rien qui éveille l'attention. Souvent le malade prend ses repas comme de coutume, se lève, se promène, lorsqu'on peu d'heures on le voit tomber dans un état de prostration extrême; la figure s'altère, le pouls faiblit, la respiration s'embarrasse ; il survient du râle trachéal, et la mort arrive en moins d'une journée. M. Falret (2) a même observé une vieille femme, remarquable par sa loquacité et la vigueur de ses intonations, qui, un matin, sans que rien ait indiqué chez elle le moindre changement morbide, au point qu'elle se promenait et pérorait avec la même énergie de
(1) Thore, Ann. méd.-psijch., 1844, p. 12.
(2) V. Dechambre et Hourmann, Sur la pneumonie des vieillards {Archives de médecine, 1836, p. 37.
MAllCK. — MAL. MKNT. H
■i"^ MALADIES INCIDENTES.
délire que de coulumo, tomba tout à coup el mourut. A l'autopsio, lo poumon tout entier l'ut trouvé converti en hépatisation grise.
Le début de la maladie est loin d'être toujours aussi insidieux, mais bien souvent les symptômes initiaux, sans être nuls, sont très peu accusés. La toux et l'expectoration manquent presque constamment, la dyspnée est plus commune, la fièvre ne fait jamais défaut, et ce sont ces deux derniers symptômes qui, avec le refus d'aliments et l'altération des traits, inspirent tout d'abord quelque inquiétude. L'auscultation à laquelle on a recours, dès que l'éveil est donné, révèle dès le début l'existence de gros râles muqueux et de raies sonores disséminés des deux côtés de la poitrine, et persistant à toutes les périodes de la maladie au point de masquer la respiration bronchique qui bien souvent ne peut être perçue, même dans les cas où l'autopsie indique qu^ la maladie est passée au second degré. Le râle crépitant fm et sec ne se trouve guère que chez les individus placés dans de bonnes conditions et offrant des chances sérieuses de guérison. C'est qu'en effet la forme inflammatoire de la pneumonie est rare et ne se voit que chez quelques maniaques ou monomaniaques encore vigoureux et capables de réagir. La forme adynamique est de beaucoup la plus commune, et est spéciale à tous les aliénés paralytiques; en peu de temps la langue devient sèche, fendillée, et se recouvre d'un enduit brunâtre, les lèvres s'encroûtent, les dents sont fuligineuses, le pouls est petit et misérable. La mort est la terminaison presque constante de cette forme de pneumonie, elle peut survenir en vingt-quatre ou quarante-huit heures ; rarement, à moins d'une terminaison heureuse, la maladie se prolongeau delà de quatre ou cinq journées.
A l'autopsie, on trouve dans la moitié des cas que les deux; poumons sont également atteints. Quand la pneumonie estl simple, celle du poumon gauche est trois fois plus fréquente'
MALADIES INCIDENTES. -l"^
que celle du poumon droit. Ce résultat noté par M. Calmeil ,.t par M.Thore, est important h signaler, car il est en opposition complète avec la loi générale qui place dans le côté droit la prédominance de la pneumonie à tous les âges et dans toutes les conditions (1).
Quant aux lésions présentées par les poumons, elles sont assez variables. Le plus souvent elles consistent en de l'engouement simple, uni à un degré plus ou moins prononcé d'hépatisation. L'hépatisation elle-même se présente rarement avec ses caractères nettement tranchés, c'est-à-dire augmentation de la densité, friabilité du tissu, absence de . crépitation, aspect granulé. Dans la majorité des cas l'organe, compacte, lisse à la coupe, offre cet aspect que l'on a désigné sous le nom de splénisation ou de carnification, et qui se rapproche des états observés dans les fièvres typhoïdes et dans toutes les pneumonies hypostatiques.
L'hépatisation grise, assez rare, n'offre rien de spécial.
2° Gangrène du poumon. — La gangrène du poumon s'observe plus fréquemment dans les asiles d'aliénés que partout ailleurs, sans qu'il soit facile d'expliquer cette fâcheuse aptitude. Guislain, qui a publié sur ce point un travail justement estimé, a établi qu'on l'observait principalement chez les individus qu'un refus prolongé d'aliment a jetés dans un état de débilitation profonde, le plus souvent par conséquent chez des mélancoliques. Cette étiologie ne saurait être contestée, mais il a été prouvé que la gangrène pulmonaire se rencontrait encore, et même avec une fréquence assez grande, chez les déments et les paralytiques, dont l'innervation est profondément lésée. L'encombrement, la respiration d'un air vicié par des émanations animales, la langueur de toutes les fonctions organiques, contribuent pour leur part à la production de la maladie.
(1) Thore, loc. cil., p. 43.