DES COLONIES D'ALIÉNÉS
grand soin dans le choix des paysans ou des bourgeois auxquels les aliénés sont confiés, et dans la surveillance et la ïnise à exécution des conditions de propreté, de nourriture et de salubrité qui leur sont imposées par les règlements (1); les nourriciers sont récompensés ou punis selon le soin qu'ils apportent à leur tâche; une inspection régubère signale les abus et s'efforce de les prévenir. Enfin, une infirmerie centrale destinée aux malades et aux agités est actuellement en voie de construction. L'aliéné vit au mibeu de la famifie, prenant son repas et travaillant avec elle, s'occupant des travaux du ménage, circulant librement au milieu des femmes et des enfants, et maniant à volonté les outils les plus dangereux. Et néanmoins les accidents ne sont pas fréquents ; il y a peu de suicides et les évasions sont difficiles en raison de la surveillance réciproque exercée par les habitants sur une vaste surface de pays ; le nombre des grossesses chez les femmes aliénées est rare, si on le compare à ce qu'il semblerait devoir être avec le degré de liberté dont jouissent les malades et avec le mélange continu des sexes jusque dans la même maison.
Mais, ainsi que l'a fait ressortir M. Jules Falret avec beaucoup de justesse, malgré ces avantages qui frappent au premier coup d'œil, les colonies d'aliénés, comparées aux asiles, offrent sous beaucoup de rapports une notable infériorité : les malades dangereux ou agités y sont soumis à des moyens de contrainte beaucoup plus rigoureux , et lorsqu'on songe à la difficulté que l'on éprouve, même dans des aggloméraitions d'aliénés, pour prévenir tout sévice de la part des gardiens vis-à-vis de ceux qui leur sont confiés, on devinera sans peine les abus qui doivent se produire quand malades et gardiens sont disséminés sur une vaste étendue de terrain et soumis seulement à un contrôle passager. Le bien-être
I (1) Rapport de M. J. Faim sur la colonie de Gheel, séance du 30 décembre I 861 de la Société médico-psychologique.
DES COLONIES d'aLIÉNÉS.
iiiaLériel osl reliitiveinenl inléricur n celui des asiles. Ajuutons enfin, el ce point a une importance du premier ordre, que la dioscmiiiation dos malades est la négation presque absolue du traitement médical : comment les médecins pourraient-ils, malgré tout leur zèle, suivre le traitement individuel de six ou sept cents individus dispersés sur une commune de neuf lieues de pourtour? Quelle action exercer sur des aliénés qui ne sont soumis à aucune règle, à aucune discipline, et se trouvent abandonnés à la libre et complète manilestation de leur délire ?
En résumé, les colonies d'aliénés ont l'incontestable avantage de démontrer que beaucoup de ces malades sont moins dangereux qu'on ne le suppose; elles prouvent qu'on peut, sans nuire à la sécurité de tous, leur donner une somme de liberté plus grande que celle qui leur est généralement accordée, mais un esprit inexpérimenté peut seul voir dans ce mode d'organisation une méthode également applicable à toutesles catégories d'aliénés. « La colonie, dit avec raison M. J. Falret, peut convenir aux aliénés arrivés à une période avancée de chronicité, qui sont généralement tranquilles et inofl'ensifs, qui ne présentent que de loin en loin des paroxysmes d'agitation, et qui n'exigent ni des soins ou un traitement assidus, ni des moyens de répression énergiques, Mais pour les malades qui, dans les périodes aiguës de leur afl'ection, offrent de véritables dangers pour eux-mêmes ou pour la sécurité publique, pour ceux dont l'état maladif réclame des soins de chaque instant ou un traitement médical suivi avec persévérance, aucun moyen ne pourra remplacer les avantages moraux et matériels que les aliénés trouvent dans des asiles bien organisés (1) . »
(1) Lac. cil.