‹ Traité pratique des maladies nerveuses (volume 2)Chapitre 21 sur 33 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Je n’ai pas l’ambition de faire dans ce chapitre l’histoire de tous les désordres de la vue, dans lesquels les fonctions nerveuses des yeux sont viciées secondairement ou primitivement. Ce serait entreprendre un

traité complet d’ophthalmologie, et je ne veux pas sortir du sujet que j’ai choisi. Par conséquent, et au point de vue des maladies nerveuses seulement, je vais parler des désordres fonctionnels, qui se manifestent primitivement dans les appareils qui servent à la vision. Le champ ainsi limité, quoique beaucoup moins vaste, restera néanmoins encore assez fécond en déductions pratiques.

En envisageant mon sujet de cette manière, j’ai cru pouvoir, à cause de leur nature commune, réunir en un seul chapitre toutes ces maladies, dont l’expression symptomatique peut être très-différente. La similitude d’origine et de nature, les liaisons fréquentes de développement que l’on y observe, et enfin les règles communes du traitement applicable à peu près à toutes, m’ont semblé des raisons suffisantes pour justifier cette façon de faire. J’espère qu’on les trouvera justes en lisant ce que je vais dire, et le praticien ne pourra que me savoir gré d’avoir, par cette méthode, simplifié l’art, du moins pour ce qui concerne ces maladies.

Amaurose. — En tête de toutes les affections que comporte ce chapitre, nous devons placer Y amaurose.

L’amaurose est l’abolition de la vue par la perte plus ou moins absolue de la sensibilité delà rétine, ou, dans quelques cas, des rameaux ophthalmiques des nerfs de la cinquième paire.

Cette perte de la sensibilité spéciale de la rétine, et par conséquent l’abolition de la fonction visuelle, peut arriver de différentes manières.

Tantôt une altération matérielle intra-crânienne, ou bien un développement anormal du corps pituitaire1, aura envahi les origines des nerfs optiques, ou les aura altérés, comprimés sur leur trajet, avant leur entrée et

* Archives de médecine , 1823, t. III, p. 352|etsuiv.

leur épanouissement dans les globes oculaires. Tantôt un changement organique se sera opéré dans Tintérieur de l’œil, et, à la suite d’une vive inflammation ou d’une production anormale, aura changé la texture, et par conséquent détruit la fonction de la rétine, ou bien altéré les liquides ou les membranes de l’œil. Tantôt, enfin, il s’agira d’une perte de la vue qu’aucune des circonstances précitées n’avait indiquée ou accompagnée, et dans laquelle l’œil aura perdu toute perception au contactdes rayons lumineux. Cette dernière abolition de la vue constitue seule l’amaurose; c’est elle qui doit ici nous occuper; les autres aveuglements comparés nous donneront seulement des moyens de nous reconnaître et fourniront pour le diagnostic de précieux rapports.

Diagnostic. — Ainsi les signes anamnestiques, qui se seront montrés en leur temps , ceux toujours présents qui indiqueront le désordre du cerveau et de ses annexes , qui laisseront voir le changement de texture et de couleur de la rétine ou des humeurs de l’œil, distingueront tout d’abord les premières sortes d’amauroses, les aveuglements en quelque sorte mécaniques, de ceux dont nous parlons ici. Les circonstances suivantes compléteront l’histoire de l’amaurose.

La maladie aura pu suivre deux marches différentes : ou bien elle sera venue tout à coup, ou bien - elle aura procédé lentement, en annonçant, comme elle fait assez souvent, sa venue par quelques-uns des autres désordres dont nous parlerons tout à l’heure. Dans le premier cas, après la vive et subite perception d’une lumière intense , un éclair, l’examen d’une fournaise ardente, la contemplation du soleil sans voile, la vue aura été anéantie, et ne se sera pas rétablie. Dans le second cas, après des désordres très-divers, la vue se sera progressivement affaiblie, soit que l’on ait abusé de la lumière pour étudier au microscope, pour tra-

vailler des objets qui demandent à être vivement éclairés, soit qu’on ait voyagé dans des sables ou sur des neiges qui auront réfléchi une lumière trop vive et trop longtemps supportée, soit enfin parce qu’on aura trop longtemps et trop souvent regardé, avec une attention minutieuse, des choses excessivement menues. Dans d’autres cas, des névralgies oculaires, des névralgies des branches de la cinquième paire qui se distribuent à l’œil, fréquemment et trop longtemps gardées, pourront amener aussi de véritables amauroses (ces exemples sont surtout favorables à la théorie émise par M. Magendie, sur les amauroses incomplètes par paralysie de la cinquième paire) , ou bien la maladie aura suivi le développement de quelques affections de nature tout à fait différente , telles que le diabète sucré, la syphilis, ou la goutte.

On peut rapporter à ces circonstances ou à d’autres semblables, tous les phénomènes que nos prédécesseurs ont indiqués comme prodromes de l’amaurose, tels que : sensation de sécheresse à la surface de l’œil, vertiges, céphalalgies répétées, quelquefois insomnies, douleur dans les mouvements des paupières , quelquefois léger strabisme, objets déformés ou diversement colorés , myopie et plus souvent presbytie, héméralopie ou nyctalopie. On a cité aussi des changements de couleur et des déformations de la pupille. Mais je pense que, dans ces derniers cas, le diagnostic aura été insuffisamment posé.

Dans tous les cas, et quel que soit le point de départ, les accidents , d’abord faibles et peu appréciés même par le malade, vont progressivement en augmentant. Au bout d’un temps plus ou moins long, ils finissent par caractériser l’amaurose dans toute son intensité. Alors, qu’elle ait débuté brusquement et sans antécédents, ou bien quelle ait revêtu la seconde forme, de

quelque manière qu’elle ait marché depuis son début, elle présente toujours, surtout quand elle est complète, des caractères qui ne permettent pas de laconfondreavec aucune autre maladie des yeux. Les humeurs qu’on voit au travers de la pupille ont conservé leur couleur et leur transparence; la cornée est restée parfaitement intègre; l’iris a gardé sa couleur et son apparence normales; pourtant la lumière même la plus vive n’est pas perçue. La pupille reste immobile, quoiqu’on change même brusquement la direction et l’intensité de la lumière projetée dans l’œil. Beer et S. Cooper ont observé, diton, des malades chez qui la cécité amaurotique n’empêchait pas la pupille de se contractera une lumière modérée. Himly a vu, dans un cas, la pupille se dilater à la lumière. Mais la plupart de ces faits exceptionnels s’expliquent, comme je le dirai plus tard, par l’inégalité de l’amaurose et par la synergie habituelle des deux yeux. Les faits qui sortent de ces conditions sont trop peu démontrés et d’ailleurs trop rares, pour détruire la loi. 11 est universellement vrai de dire, que, dans l’amaurose confirmée, le mouvement de la pupille et de l’iris, la vue et le regard manquent complètement.

C’est donc à s’assurer de la réalité de cet état, que le médecin doit tendre, quand il veut poser le diagnostic delà maladie. Pour cela, on a coutume d’abaisser la paupière supérieure, de tenir l’œil couvert pendant quelque temps; puis, brusquement on le découvre en face d’un grand jour, afin d’examiner les mouvements qui pourront se montrer dans l’iris. Quand celte membrane reste immobile et insensible, l’amaurose est caractérisée , et il ne reste plus qu’à s’enquérir par tous les moyens possibles de la nature simplement nerveuse de la maladie ou de la présence de quelques désordres matériels, organiques, dont nous avons dit un mot en commençant ce chapitre. L’absence de tout signe d'alté-

ration cérébrale, de la contracture, de la douleur, de la paralysie des membres ou de la face, éloigneront toute idée de désordre local des nerfs à leur origine ou sur leur trajet; la conservation de toutes les apparences de l’œil sain fera repousser toute hypothèse de production anormale dans l’intérieur de cet organe. L’historique souvent minutieusement retenu par le malade confirmera le diagnostic. Il ne pourra guère rester douteux, surtout quand les deux yeux seront à la fois affectés.

Mais il arrive fort souvent que l’un d’eux seulement le soit, ou qu’ils le soient inégalement. Il faut prendre garde alors de se laisser tromper par la mobilité de la pupille. En procédant comme je le disais tout à l’heure, couvrant et découvrant l’œil tour à tour et brusquement , il peut se faire que l’œil, même frappé complètement d’amaurose, montre un peu de contraction ou de dilatation de la pupille au contact de la lumière. Cela peut provenir de ce que l’autre œil, resté sain ou du moins beaucoup moins avancé dans la maladie , subit encore l’influence des rayons lumineux, et, selon la position de la lumière, fait varier l’étendue de la pupille. Les deux organes suivent alors la loi de synergie qui leur est naturelle; la contraction du coté voyant entraîne, sans vue, la contraction simultanée du côté frappé d’insensibilité.

Je dis contraction , parce qu’en effet, c’est ce phénomène que l’on observe, quand on expose les yeux à la lumière. Mais il faut prendre garde que le phénomène opposé , la dilatation de la pupille, n’est pas impossible, et j’ajoute même, n’est pas absolument rare.Àu moment où j’écrivais ces lignes, j’en avais sous les yeux un exemple remarquable. Une jeune fille est entrée dans mon service, à l’hôpital Beaujon, se plaignant de ne pas voir de l’œil droit. L’œil gauche a conservé toutes ses fonctions dans un degré parfait; l’œil droit ressemt. ii. 27

ble complètement à son congénère , en a toute la transparence et la couleur, en suit tous les mouvements; quand on les met en face du jour, les deux pupilles se resserrent également; si on les place à l’ombre, les pupilles se dilatent avec un accord parfait. Quand on couvre l’œil amaurotique, l’autre manifeste toutes les impressions d’un œil sain; mais quand on couvre l’œil sain, la pupille de l’œil malade, soit en face du jour, soit dans l’obscurité, se dilate jusqu’à un certain point. Dans cet état, si on découvre le bon , on observe que la pupille du mauvais se contracte plus vivement, quand on est sous une lumière plus vive. Pourtant il n’y a pas autre chose qu’une amaurose d’un côté ; il faut seulement l’étudier dans toutes les conditions de lumière et d’isolement, pour ne pas se laisser surprendre par les phénomènes de dilatation et de contraction, c’est-àdire, de mouvements de la pupille, qui ne manquent pas de se produire dans les deux yeux, toutes les fois que le bon œil est soumis à une modification lumineuse quelconque.

Cette observation, indispensable pour bien poser un diagnostic , est encore incessamment utile dans le courant du traitement, quand on veut s’aider de ce moyen, pour juger les changements qui seront survenus en bien ou en mal. 11 ne faut jamais la perdre de vue ou l’on s’expose à des méprises très-fâcheuses.

Causes. — -Les auteurs ont indiqué des causes assez diverses et multipliées de l’amaurose. Par exemple, ils ont remarqué que cette maladie appartient spécialement à l’âge moyen delà vie; qu’elle est plus commune dans les yeux noirs; puis ils ont mentionné, parmi les causes spéciales, les abus directs des yeux, la congestion sanguine commune de ces organes, la pléthore, les épuisements généraux, le coït, la masturbation, une lactation prolongée, des saignées répétées, des suppressions

et rétrocessions de maladies cutanées, goutteuses, rhumatismales, syphilitiques, des plaies de branches delà cinquième paire de nerfs, et enfin certaines altérations organiques du cerveau.

Hyadu vrai dans toutes ces remarques, et elles sont d une utilité incontestable dans la pratique. Je les ai rapportées avec reconnaissance , parce qu’elles doivent, dans la pratique générale , servir souvent de base aux préceptes les plus surs de la véritable prophylactique. Mais au point de vue qui nous occupe, elles s’appliquent à des états organiques trop différents, pour que nous puissions y puiser les règles principales de notre conduite. Nous devons y noter seulement les circonstances dans lesquelles le système nerveux est plus ou moins directement intéressé , tels sont les abus de la vue , les maladies de la cinquième paire de nerfs, qui attaquent spécialement la sensibilité de la rétine; tous les épuisements généraux , qui provoquent si activement l’état nerveux, et qui le portent bientôt à l’extrême, et enfin les affections générales, telles que la goutte, le rhumatisme, et la syphilis.

En dehors de ces remarques générales, j’ai vu dans quelques cas l’abus des pédiluves froids ou des irrigations froides sur les membres inférieurs amener rapidement un affaiblissement progressif de la vue, qui aurait infailliblement fini par une véritable amaurose, si, prévenu à temps , je rf avais pas complètement suspendu l’usage de ces moyens, d’ailleurs utiles.

A propos des affaiblissements de la vue jusqu’à amaurose, une question assez sérieuse à examiner se présente naturellement ici. On ne manque pas de dire, par le monde, que les saignées affaiblissent lavue, et ce dicton est si bien ancré dans l’esprit de beaucoup de gens , que l’on en fait souvent une raison suffisante pour repousser une saignée, qui est d’ailleurs indiquée. Je re-

uarde comme un devoir de conscience de combattre ce

préjugé, en faisant voir d’ailleurs dans quelles limites il est d’accord avec la vérité.

J ai noté tout à l’heure les affaiblissements provoqués comme causes d’amaurose. Les saignées trop multipliées, trop abondantes, pratiquées sans raison ou mal à propos , sont capables plus que toute autre cause de produire un de ces affaiblissements artificiels, dont l’affaiblissement de la vue et même l’amaurose peuvent être la suite. Mais il y aurait injustice à attribuer le même effet à des saignées nécessaires , raisonnables pour la quantité, et opportunes de toute manière. Ces saignées, au lieu d’affaiblir, rétablissent et régularisent les forces ; elles remettent en leur jeu régulier les fonctions troublées par la pléthore sanguine, et bien loin d’attaquer la vue, la rendent plus claire et plus solide. L’auteur de cet ouvrage, longtemps tourmenté par des congestions sanguines cérébrales et une fois averti par une hémiplégie brusquement survenue dans un de ces moments de pléthore , a été saigné au moins cent fois depuis celte époque, et sa vue, bien loin d’en être affaiblie, en est devenue plus longue, plus sûre et plus claire. Eile ne se trouble un peu que quand le sang est en excès, et après la saignée elle participe évidemment au soulagement général.

Pronostic. — «Pour le pronostic, il importe de tirer ses principales inductions surtout de la marche et de la nature de la maladie.

Par exemple, dans le plus grand nombre des cas, P amaurose ne vient pas brusquement. La vue s’affaiblit progressivement, sans que l’œil ait présenté à l’observateur attentif ni opacité du cristallin, ni désordre dans la cornée , ni changement de couleur dans les membranes et dans les humeurs, ni grossissement extraordinaire du globe oculaire ; les objets ont seulement été

aperçus moins distinctement, moins bien accusés dans leurs contours , moins exactement limités et dessinés dans leurs lignes ; on a vu moins bien de près ou de loin; il a fallu augmenter l’éclairage; l’attention à regarder aura beaucoup plus tôt fatigué les organes de la vision, et en peu de temps les images seront devenues confuses.

Tous ces affaiblissements de la vue auront une plus ou moins grande importance , suivant leur nature. Phénomènes nerveux passagers dans quelques cas, ils n'auront pas de conséquence plus grave que l’affection générale dont ils dérivent, ils en suivront les destinées; en d’autres occasions, symptômes avancés d’une maladie grave, comme le diabète sucré, ces affaiblissements de la vue auront encore à suivre la marche de la maladie principale qui les aura produits, et ne finiront malheureusement qu’avec elle ; mais le plus souvent ils ne seront qu’un début plus ou moins rapidement progressif, si on ne les arrête, d’une amaurose définitive.

On conçoit facilement, d’après cela, quelle différence le pronostic doit reconnaître entre toutes ces affections si semblables par leurs effets, si opposées par leur nature. Les premières sont seulement une des mille bizarreries dont les affections nerveuses sont diversifiées; les autres annoncent les plus graves dangers de la maladie qu’on a en vain combattue jusque-là; les dernières enfin, moins marquées quelquefois mais plus tenaces que les premières, moins dangereuses que les secondes mais presque aussi déplorables, puisqu’elles n’annoncent pas la fin de la vie et qu elles menacent d’une des plus tristes infirmités, sont un des prodromes les plus affligeants de la cécité.

En somme, je suis disposé à admettre, avecSchmucker, Scarpa et Beer, que le pronostic est plus favorable quand la maladie a débuté plus brusquement. Il est moins favorable quand la marche a été lente, et surtout qu’il

y a raison de supposer des altérations cérébrales. Entre ces deux nuances extrêmes , basées, comme on le comprend, principalement sur la nature du mal, le pronostic est très-variable, suivant les espèces; d’autant meilleur qu'il s’agit plus sûrement d’une affection nerveuse et curable ; d’autant plus grave qu’il y a une altération organique générale ou locale cachée derrière le symptôme.

L’expérience m’a prouvé qu’il n’y a plus rien à espérer pour la guérison des amauroses, quand la maladie est allée jusqu’à abolir la perception, la sensation d’un peu de lumière ou de quelques couleurs \ues par éclaircie sous l’influence de l’électricité, ou de la strychnine introduite par endermie autour de la base de l’orbite. Quand l’obscurité reste complète et absolue, malgré des tentatives réitérées de ces moyens, j’ai toujours reconnu avec le temps l’impuissance complète de l’art.

J’ai eu le bonheur d’arriver à des résultats beaucoup plus satisfaisants, quand les pansements à la strychnine ont produit dans l’œil la sensation de quelques étincelles lumineuses , de minces jets de feu, et surtout quand l’application de l’électricité a fait éprouver au malade une sensation de lumière , analogue à celle que produisent les coups portés sur un œil sain. Plus ces perceptions ont été distinctes dans le principe, et plus elles se sont augmentées avec le temps, plus la guérison a marché vite et bien.

Je crois qu’il ne faut pas désespérer de la guérison d’une amaurose traitée méthodiquement, tant que l’œil conserve encore ainsi la possibilité de recevoir l’impression de la lumière. Dans le cas contraire la rétine est morte pour sa fonction originaire, et j’ai toujours alors constaté l’inutilité des traitements qu’on a conseillés et que j’ai cru devoir essayer.

Traitement. — Au point de vue de la thérapeutique,

nous devons d’abord mettre de côté toutes les amauroses symptomatiques des désordres organiques des yeux ou des nerfs optiques. Pour les guérir, il faudrait pouvoir faire reculer la maladie arrivée à ce point, fondre les squirrhes, les cancers, les tubercules comprimant ou dénaturant les nerfs optiques; il faudrait dominer le diabète arrivé à la période où il détermine l’amaurose et la fonte tuberculeuse des poumons. Malheureusement, l’art n’est point encore parvenu là. D’ailleurs cesamaurosessymptomatiquesnesontpas des maladies nerveuses. Quant à celles que comprend le sujet spécial dont nous nous occupons , nous devons et voulons exposer les règles de conduite qui nous ont jusqu’à présent paru les meilleures en ce qui les regarde. C’est ce que nous allons tâcher de faire.

Disons d’abord que plus tôt on aura pu reconnaître la maladie et en bien assurer la nature, mieux on sera placé pour la combattre. Le premier point à bien établir est donc le diagnostic de la nature autant que de la réalité du mal. C’est de là que sortiront nécessairement les indications générales et locales qu’on devra poursuivre.

Les indications générales dépendront du tempérament du sujet, de ses habitudes , de ses maladies antérieures . Ce sont celles dont il est nécessaire avant tout de s’occuper; car les indications locales, qui en seront un complément utile, resteraient presque toujours impuissantes , si on n’avait pas d’abord satisfait à celles dont nous parlons d’abord. En remplissant d’ailleurs ces premiers devoirs, le médecin aura presque toujours assuré la guérison de tous les affaiblissements nerveux de la vue, qui ne seraient pas le commencement d’une amaurose ; et il se sera mis, dans ce dernier cas, à même d’attaquer directement le mal avec les meilleures chances de succès. C’est pourquoi nous allons nous y étendre un peu.

On devra en premier lieu faire une étude attentive de son malade. Là, rien ne sera impunément négligé. L’étude du tempérament aura une grande importance; car des affaiblissements très-divers de la vue peuvent résulter d'un certain excès dans les propriétés des tempéraments. Le sanguin poussé jusqu’à la pléthore, le nerveux jusqu’aux troubles protéiformes de la sensibilité, l’anhémique jusqu’à l’état nerveux et l’adynamie bien caractérisés, sont à chaque instant tourmentés par des affaiblissements delà vue, qu’il ne faut pas confondre les uns avec les autres, et qui demandent à être traités chacun à leur manière. Qu’il y ait ou non commencement d’une véritable amaurose, on comprend combien il importe d’être édifié sur tous ces troubles et sur toutes leurs causes; car il n’y a rien à faire de véritablement utile pour la guérison, si l’on n’a auparavant remédié au mal général qui persiste ; souvent même il arrivera que le remède de l’état général se trouvera en même temps celui du trouble local. Cette première considération renferme en soi ses indications d’une manière si évidente, que je ne crois pas nécessaire de les exposer par le menu avec la manière d’y satisfaire. L’importance du sujet une fois reconnue, et l’indication rencontrée, la conduite du médecin est tracée à l’avance d’une façon presque nécessaire ; il n’a plus qu’à se garder des excès, dans la lutte qu’il se trouve forcé d’entreprendre avec le tempérament naturel ou acquis.

Une autre source importante d’indications générales se rencontre souvent dans les habitudes du malade. En effet, ces habitudes sont fréquemment des causes d’amauroses progressives, qui finiront par devenir complètes et définitives, si on ne se soumet pas à une prophylactique bien entendue. Ici se trouve la série innombrable des abus, des excès de toutes les sortes dont les malades se rendent coupables et victimes.

Tantôt , il s’agira d’abus généraux propres à faire tomber les malades dans un de ces tempéraments acquis, dont nous disions un mot plus haut ; nous en avons assez parlé, en traitant de l’état nerveux, pour qu’il n’y ait pas nécessité d’en reparler ici. Dans d’autres cas, fort communs aussi, les abus purement locaux intéressent à peu près exclusivement les organes de la vision. Si on n’y met pas complètement obstacle , qu’on s’obstine à des occupations, à des travaux qui ont déjà commencé à compromettre cette fonction , on s’expose à faire sans succès tout le reste du traitement.

A chaque instant , on rencontre des malades disposés à se soigner, mais en même temps désireux de continuer des occupations qui leur plaisent, ou qui leur paraissent indispensables, ils demandent au médecin une sorte de transaction, en promettant de se soumettre à tout le reste du traitement avec docilité, pourvu qu’on n’exige pas la suspension complète du travail ou de la récréation qu’ils se sont imposés. Presque toujours les concessions ainsi faites par l’art à la convenance ou même à la nécessité sont funestes au malade , et dans son intérêt bien entendu une abstinence impérieuse lui doit être tracée. C’est à ce prix seulement que la vue pourra se conserver et surtout se rétablir; ce sera surtout ainsi que s’arrêtera le progrès du mal. Éloignez du sujet à demi amaurotique son microscope, sa loupe, sa fournaise, ses fins travaux à l’aiguille, au pinceau, ses études, ses livres, ses chiffres, ses écritures trop assidues; tenez-le dans un jour moyen; couvrez ses yeux d’une quasi-ombre artificielle, au moyen de lunettes colorées dans lesquelles n’entrent pas les nuances de lumière qui fatiguent la vue, le blanc, le jaune, le rouge et les teintes trop claires des autres couleurs. Laissez-le percevoir la lumière, assez pour se conduire et pour remplir toutes les conditions ordinaires de la vie, pas

assez pour qu’il ne cherche pas à saisir les nuances les plus fines des objets, pas assez peu pour qu’il soit obligé de faire des efforts, afin de bien voir ce qui se présente devant lui. Sans la soumission absolue à cette loi , la vue est pour jamais compromise.

La rigueur du précepte est d’ailleurs subordonnée aux progrès qu’aura faits la maladie, à la sensibilité que les yeux auront perdue au contact de la lumière , à la nécessité que reconnaîtra le médecin, suivant les cas et le moment, de se poser nettement entre le malade et la maladie, ou de transiger avec l’un et avec l’autre.

Enfin une dernière étude capitale pour le médecin , quand il s’agit de régler le traitement d’une amaurose , est celle des maladies antérieures . Certaines affections générales étant capables de produire les amauroses les plus caractérisées, on comprend quelle faute ce serait commettre que de ne pas s’éclairer complètement à ce sujet. La syphilis, la goutte, le rhumatisme, l’état nerveux, sont les plus ordinaires de ces causes pathologiques; c’est donc contre elles que le plus souvent le médecin aura besoin d’exercer son art. Quand elles ont existé, ou qu’elles existent encore, rien de plus logique que de leur supposer immédiatement une grande influence sur le trouble de la vue. Sans qu’on puisse toujours, même dans ces cas, les regarder comme cause directe de la maladie, il est très-souvent prouvé par l’événement qu’elles y influent notablement. En les éliminant, on aura produit plusieurs biens à la fois : on aura débarrassé le malade d’un hôte incommode et dangereux, et on aura mis de côté ou une complication fâcheuse, ou une cause directe de l’amaurose. Ce précepte, assez communément applicable, est dans beaucoup d’occasions assez facile à dégager et à suivre. Mais il y a aussi des occasions où cette indication est plus difficile à saisir et plus douteuse, je veux parler des

cas où l’amaurose se montrerait seul symptôme de la maladie générale.

Dans ces faits exceptionnels , l’histoire du malade, la remarque minutieuse de quelque symptôme imperceptible de la maladie générale, le développement ultérieur des signes pathognomoniques, la forme et le rapport des accidents avec les lois générales de l’affection primitive, finissent presque toujours par donner des indices suffisants pour tâtonner; puis le succès des tentatives pose réellement les indications, d’abord seulement entrevues. Nat-uram morborum ostendit curatio.

Je me hâte d’ajouter d’ailleurs que ces faits exceptionnels sont fort rares. Dans les occasions les plus nombreuses, des symptômes non douteux, syphilitiques , goutteux , rhumatiques , ou nerveux , mettent le praticien sur la voie. Mais il faut qu’il ait là-dessus les yeux ouverts; il pourrait à chaque instant se laisser tromper, s’il n’était pas suffisamment éveillé. C’est pour cela que j'insiste tant sur la nécessité de l’attention avec laquelle le médecin doit poursuivre tous les signes qui lui serviront à démêler les affections générales indiquées plus haut. Une fois qu’il s’y est reconnu, aux symptômes syphilitiques tertiaires, dont l’amaurose peut faire partie , il opposera, comme je l’ai déjà répété plusieurs fois, le traitement spécifique jugé le meilleur pour le malade et contre la maladie ; aux symptômes dégoutté, l’usage continu des alcalis sous toutes les formes, de la semence de colchique à petites doses incessamment répétées, et surtout d’un régime de vie approprié aux exigences du tempérament acquis; aux dispositions rhumatismales, une hygiène bien réglée, l’usage des agents sudorifiques au dedans et au dehors, les eaux minérales du Mont-Dore, des Pyrénées, d’Aix en Savoie, de toutes les sources à la fois thermales et un peu sulfureuses et ferrugineuses; à l’état nerveux, toute la

thérapeutique dont nous avons plus haut exposé les règles.

De cette manière, on aura ou obtenu la guérison de l’amaurose, quand elle était purement symptomatique, ou délivré l’économie d’une fâcheuse complication. On se trouvera dorénavant dans les conditions pareilles à celles de l’amaurose accidentelle la plus aiguë et la plus rapide, et on se sera mis en droit d’invoquer, avec toute son activité, le traitement local dont nous allons présenter les principales indications.

On a conseillé contre l’amaurose , comme révulsifs plus ou moins éloignés, Y émétique répété, le calomel à haute dose, des applications multipliées de vésicatoires, des cautérisations sincipitales par une pommade ammoniacale, des frictions mercurielles , des sétons , des cautères profonds à la nuque, des moxas; on a recommandé, comme moyen général, un régime exclusivement tonique. Ce que je viens de dire plus haut montre que je crois cette dernière règle susceptible de grandes modifications. Je ne suis pas mieux édifié sur la valeur banale des moyens locaux que je viens de rappeler.

D’après mon expérience, le traitement local de l’amaurose se compose principalement de trois choses, 1 usage des vésicatoires multipliés aux environs de l’orbite, l’emploi de la strychnine parla méthode endermique et Y électricité. Je n’entends pas dire par là que ces trois moyens remplissent toutes les conditions et suffisent dans tous les cas. Au contraire, je pense que le médecin qui n’aura pas su s’inspirer des indications générales dont j’ai parlé plus haut, échouera dans le plus grand nombre des traitements qu’il entreprendra; maisj’ajoute que, ces indications générales une fois bien vues et acceptées, les trois indications locales dont je parle prennent la plus grande importance, et, bien satisfaites, ou avancent ou assurent le succès. Je préfère ces moyens

de beaucoup à tous les exutoires dont la pratique banale couvre les malades, et j ai l’expérience qu’ils conduisent plus sûrement au but.

Je me contente des applications fréquentes de petits vésicatoires autour de l’orbite , quand l’amaurose n’est pas encore avancée , que l’insensibilité de la rétine n’est pas portée très-loin ; j’y ai recours encore , quand la sensibilité du malade est telle qu’il ne peut pas supporter les applications de strychnine sur le derme mis à nu , ni les douleurs ou les secousses du traitement par l’électricité. Je préfère la strychnine par la méthode endermique, toutes les fois que la nécessité se fait sentir de rendre la vue à quelqu'un qui va la perdre; quand la strychnine peut être supportée sur la surface dénudée d’un vésicatoire; quand enfin rien dans les fonctions générales et dans l’étude du malade ne me cause de craintes sur une congestion trop active vers les centres nerveux.

Pour ces deux méthodes, je conseille de préférence les vésicatoires obtenus au moyen de l’ammoniaque, soit pure et assez concentrée, soit mêlée avec un corps gras, comme dans la pommade dite de Gondret. On a [ avantage de produire la vésication en quelques minutes, et les conséquences pour le malade en sont par conséquent acquises plus tôt, avec moins de gêne et d’ennui. Ces petits vésicatoires, auxquels on donne la largeur de deux ou trois centimètres, se multiplient audessus du sourcil, jusque sur le sinciput et vers l’angle externe de l’œil; ils peuvent ainsi être promenés sur toute la base de l’orbite, pendant longtemps, sans inconvénient; l’un séchant et guérisssant complètement, pendant que l’autre se forme et suppure, ou bien encore absorbe la strychnine. On a plus d avantage à ne pas conserver trop longtemps la même surface en vésicatoire, parce que cela finit par attaquer le derme et

laisser dans le visage des cicatrices souvent regrettables ; parce que les longues suppurations sont difficiles à entretenir dans un état convenable, enfin parce quelles finissent par devenir en quelque sorte une fonction locale habituelle, sans influence sur les parties environnantes. Quand on se sert de la strychnine , elles ont de plus l’inconvénient de se transformer en peu temps en surfaces irritées impropres à l’absorption du médicament. Je conseille donc de changer de places ces vésicatoires tous les quatre ou cinq jours; l'effet en est plus marqué, la conservation plus facile, la cicatrisation ultérieure beaucoup moins difforme.

S’agit-il de vésicatoires simples? On les applique et on les déplace comme je l’ai indiqué plus haut, et on en observe les effets. Veut-on faire prendre localement de la strychnine par les vaisseaux absorbants? On applique les petits vésicatoires comme à l’ordinaire, et sur l’emplâtre qui devra servir au pansement du matin ou du soir, quelquefois sur tous les deux, suivant feffet, on étend la petite dose de strychnine. On doit commencer par un demi-centigramme qu’on augmentera progressivement suivant les résultats observés jusqu'à un, deux et meme trois centigrammes. Ces applications ne manquent pas de déterminer sur la plaie une assez vive cuisson; mais il arrive souvent aussi qu elles amènent dans l’œil amaurotique quelques sensations de lueurs, d’étincelles fugitives, et c’est là le meilleur signe que la médication agit. On persévère et on voit lentement à la vérité, mais enfin d’une manière positive revenir la vision; l’iris, comme les paupières, finit par reprendre sa vie et sa mobilité; la fonction de l’œil se rétablit, même quelquefois complètement.

Si l’on tombe sur un de ces sujets délicats, chez lesquels une médication si active est trop douloureuse ou présente quelque danger, on peut remplacer ces vésica-

toires et cette strychnine sur le derme, par un usage bien entendu d’une pommade contenant en proportion diverse ce dernier médicament. On l’étale autour de la base de l’orbite, et on peut compter qu’elle ne manquera pas complètement d’efficacité. Les effets en seront seulement plus lents et moins marqués. On compose cette pommade de parties égales d’axonge et d’huile d’amandes douces, auxquelles on ajoute par incorporation un trentième de leur poids de strychnine. On en emploie plus ou moins, suivant les résultats obtenus. On ne doit pas craindre d’ailleurs de forcer dans ce cas un peu les doses de la base active, parce qu’elle est toujours absorbée en très-petite quantité. Il ne faudrait pas néanmoins compromettre, par une imprudence, la vie du malade. Cette médication iatraleptique peut même au début permettre d’appliquer sur la peau du malade cinq centigrammes de strychnine matin et soir. On augmente les doses ultérieurement avec prudence.

Pour le gouvernement du traitement, soit général , soit local, il est à peine besoin de dire que le médecin devra se laisser guider par les indications qui se présenteront. Il procédera suivant les cas et les sujets, avec plus ou moins de rigueur et d’activité; il suspendra son action, quand il aura obtenu quelque chose, et qu il aura lieu d’espérer que l’impulsion donnée continuera à se faire sentir, sans qu’il s’en mêle; il reprendra son rôle agressif, aussitôt que l’intervention de Fart lui semblera redevenue nécessaire ou utile. 11 insistera plus ou moins sur le traitement général ou sur le traitement local; il modifiera plus ou moins l’un ou l’autre, et il ne s’arrêtera définitivement que quand le malade sera guéri, ou quand il aura malheureusement constaté l’impuissance des thérapeutiques les plus rationnelles.

Je n’ai rien dit ici de ces applications autour de l’œil ou devant l’œil de substances volatiles, excitantes,

plus ou moins aromatiques, baumes, collyres, etc., dont quelques spécialistes font grand usage; je les regarde comme moins actives, au cas qui nous occupe, que les moyens dont je viens de parler, et ne les tolère que pour amuser l’imagination des malades, et les occuper à quelque chose, pendant qu’on travaille sérieusement à les guérir.

Durant assez longtemps , les efforts de l’art contre F amaurose nerveuse étaient limités à ce que je viens d’exposer sur ces deux moyens thérapeutiques. Le docteur Gondret s’était fait une spécialité du traitement des amauroses par la cautérisation ammoniacale de la peau du front jusqu’au sinciput, et il a obtenu quelques succès. Miquel, de regrettable mémoire, avait vérifié les faits de Gondret et enrichi la science de ceux qu’il avait, obtenus de son côté, par l’application de la strychnine sur le derme autour de l’œil. A mon jugement, ces deux agents de guérison , quelque faciles et quelque heureux qu’ils se soient montrés dans leurs mains, doivent céder le pas à l’usage bien entendu de l’électricité.

Pour appliquer ce dernier moyen, on fait pincer entre les lèvres, l’un des pôles de l’appareil de Breton ou de celui du docteur Duchenne , garni d’une éponge mouillée, en recommandant bien au malade de ne pas toucher l’éponge avec les dents, parce que cela lui pourrait causer de vives douleurs sur tout le trajet des nerfs dentaires. On met la machine en mouvement, et on applique plus ou moins souvent, plus ou moins longtemps, plus ou moins fortement sur l’œil l’autre pôle garni ou non d’une éponge mouillée.

Au moment du contact, l’œil se ferme avec violence et avec une sorte de trépidation des fibres musculaires de l’orbitaire; le malade perçoit un éclair de lumière, en même temps qu'il éprouve dans l’orbite et dans la partie antérieure du crâne un travail singulier et plus ou moins

douloureux. Si l’éclair de lumière est vif et brillant, on touche vite, peu, et légèrement; s’il est au contraire lent à se produire et peu intense ou peu coloré, on prolonge le contact, et on appuie davantage. Les premières expériences sont presque toujours moins douloureuses que les suivantes. La sensibilité électrique est en général beaucoup plus éveillée, à mesure que l’on approche de la guérison. Si ces lueurs manquent, on prolonge un peu plus le contact, et on le répète à quelques jours d’intervalle. En général, je n’ai guère prolongé une de ces expériences plus de cinq à six minutes , et pendant ce laps de temps je réitère le toucher électrique au moins vingt ou trente fois, en ayant soin de toucher tantôt directement sur la partie antérieure de l’œil, tantôt sur les côtés , mais toujours de manière à agir sur cet organe lui-même.

Je laisse ensuite deux ou trois jours de repos, et puis je recommence. Quand la guérison est possible, chaque séance est suivie d’une amélioration notable, qui fera de nouveaux progrès ensuite aux séances suivantes.

L’observation suivante, recueillie à Beaujon par M. Réal, mon interne, montrera mieux que tout ce que je pourrais dire, ce qu’on peut, dans les cas les plus heureux, obtenir par ce moyen :

Observation. — Un maître d’école du midi de laFrance avait éprouvé depuis plusieurs années toutes sortes d’accidents nerveux , des paralysies incomplètes des membres supérieurs et inférieurs , avec contractures fugaces dans toutes ces parties. De temps en temps, la parole avait été embarrassée, et en définitive la vue avait baissé depuis cinq ou six mois, de façon que ce pauvre maladeavait été forcé de renonceràses fonctions. Il était venu à Paris chercher du soulagement, et le hasard l’avait conduit à ma consultation.

J’avais bien constaté la nature purement nerveuse des t. ii. 28

accidents éprouvés par ce malade, l’intégrité matérielle de ses deux yeux et la présence d’une amaurose simple, (M. Sichel dirait torpide), assez avancée pour laisser au malade seulement la possibilité de se conduire. Je le soumis d'abord au traitement complet de 1 état nerveux; et quand il fut un peu refait, je me décidai à lui appliquer r électricité, d’après le procédé quej’ai décrit plus haut.

11 ne fallut que trois séances pour lui rendre la vue aussi bonne qu’avant la maladie. J ous les effets d'heureux augure décrits plus haut se montrèrent dès la première application de l’électricité par l’appareil de Breton. Les deux applications suivantes furent chaque fois suivies d’une amélioration telle qu’au bout de quelques semaines, ce malade tranquillisé sur son avenir put reprendre le chemin de son école.

Je n'ai jamais rencontré de guérison d’amaurose aussi rapide et aussi complète que celle-ci, et je me hâte de prévenir mes confrères qu’il y aurait au moins de la témérité à promettre souvent un aussi beau succès par le même moyen. Mais je n’ai pas dû laisser perdre un fait capable d’encourager à entreprendre la guérison d’une maladie si triste pour le malade et si souvent rebelle aux traitements ordinaires.

Nous avons jusqu’à présent parlé presque exclusivement de l’amaurose, parce que c’est le plus grave des désordres nerveux de la fonction visuelle, et parce que, dans beaucoup de cas, l'amaurose constitue la terminaison et l’expression la plus extrême et la plus fâcheuse des troubles sans matière, dont la vision est susceptible. Mais il ne faut pas croire que les yeux destinés à l’amaurose soient toujours et d’emblée affectés de cette maladie, ou bien qu’on soit à l’abri de l’amaurose quand les phénomènes morbides se montrent d’abord tout à fait différents en apparence du début ordinaire de cette maladie. Il y a lieu, sous toutes sortes de rapports,

d’étudier aussi les antres dérangements nerveux dont la vue pmit être affectée; c’est ce que nous allons faire en indiquant autant que possible les relations que ces désordres peuvent avoir avec la perte complète de la

vue.

Berlue. — 11 arrive à certaines personnes, dont la vue avait été jusque-là fort nette, d’apercevoir tout à coup une sorte de corps étranger qui se place entre l’œil et l’objet regardé. Ces sortes de corps étrangers peuvent avoir toute espèce d’apparences, de formes, de couleurs; dans quelques cas, ils changent et se diversifient aux différents moments de l’apparition; dans d’autres, ils se conservent toujours les mêmes et gardent invariablement le même aspect. Dans le plus grand nombre des cas , ils suivent la direction de l’œil et se transportent là où on regarde, en conservant relativement à l’organe de la vue une position fixe et invariable; d’autres fois, ils se déplacent et se promènent indépendamment de l’œil et de sa direction. On comprend toute la différence que cette diversité doit faire attribuer à ces sortes de bluettes. Les apparitions mobiles tiennent manifestement à un trouble momentané, nerveux ou autre; celles qui restent fixes au même point de la vision dépendent au contraire d’une disposition propre au point intéressé de l’expansion nerveuse par laquelle on voit. L’expérience a démontré, comme le raisonnement indique, que, dans le premier cas, l’attention du médecin doit s’appliquer principalement à deviner la cause du phénomène, à la saisir là où elle est, c’est-à-dire autre part que dans l’œil; tandis que, dans le second, c’est dans l’organe lui-même qu’on devra plutôt s’attendre à la reconnaître, et s’appliquer à la combattre. Au premier cas, aux apparitions mobiles se rapportent tous les troubles de la vue dépendant des états généraux et nerveux les plus divers; au second, ceux qui résultent

d’un désordre local même nerveux, et qui tourmentent le plus les malades par la crainte d’un aveuglement, dont ils croient déjà deviner le commencement. Tout ce que nous avons dit jusqu’à présent des états nerveux et des influences des organes sur le système qui nous occupe se rapporte aux premiers et nous dispense de nous en occuper; les seconds méritent au contraire une mention à part, parce qu’ils tiennent à l’organe.

L’expérience m’a montré jusqu’à présent que les personnes ainsi affectées ont généralement tort de craindre l’extension indéfinie de leur maladie. Ces apparitions, quand il n’y a point d’altération matérielle de l’œil, restent ordinairement ce qu’elles étaient au début ; on finit par s’habituer à en faire abstraction, quand on regarde, et on ne les retrouve plus que quand on les recherche, et quand on les rappelle, pour ainsi dire, par l’attention qu’on leur donne. Ce sont de petits accidents compatibles avec la meilleure santé , et sur lesquels on peut presque toujours avec certitude rassurer les malades. A moins d’une cause intime bien reconnue, à moins surtout d’une tendance vers l’amaurose, caractérisée par l’affaiblissement progressif de la vue , on n’y fait rien. Dans le cas contraire , les indications à remplir sont les mêmes que celles de l’amaurose commençante, et je ne peux que renvoyer à ce que j’en ai dit plus haut.

Diplopie. — Dans d’autres désordres de la vue, qui peuvent être causés, comme ceux dont nous venons de parler, par des affections nerveuses aussi bien que par des lésions matérielles des nerfs, des méninges ou de la pulpe cérébrale , la vue subit des modi fications tout aussi singulières. Dans certains cas, elle est double, c’est-àdire, qu’on voit des deux yeux le même objet à deux places différentes. Cela peut avoir lieu, parce que les axes des deux yeux sont détournés de leur rapport or-

dinaire , parce que l’un ou l’autre est convulsivement déplacé; la chose peut arriver aussi, sans qu’en apparence le parallélisme des rayons visuels ait été changé.

Hémiopie. — Dans d’autres occasions , les yeux auront continué à voir les objets simples et bien à leur place, mais une portion de l’objet regardé aura cessé d’être perçue. Ce sera le haut, le bas, les côtés ou le centre de Fobjet examiné qui auront disparu. Tantôt, à la place se trouve un vide tout à fait ténébreux, et remplaçant brusquement une partie du champ de la vision; d’autres fois, il y aura, en place de ce qu’on devrait voir, une nébulosité indéfinie, un mouvement là où la fixité devrait être, ou une couleur toute différente de celle qu'une perception régulière fournirait à l’observateur.

Rien n’est plus ordinaire que de rencontrer des histoires de malades qui confirment ce que je viens de rappeler. Les ivrognes voient souvent double; les vertigineux de toute espèce ont souvent la vision troublée par des apparences bizarres comme celles que je viens de décrire; la plupart des poisons végétaux, en même temps qu’ils agissent sur le cerveau , troublent la vue de mille manières différentes. La personne la mieux portante peut facilement se procurer des hallucinations de toutes ces formes , soit en comprimant dans un sens ou dans l’autre, l’un des deux yeux, soit en fixant pendant longtemps un corps très-éclairé , puis en portant ailleurs le regard. Les physiciens ont démontré que dans ce dernier cas, l’illusion perçue est en quelque sorte complémentaire de la couleur qu’on avait regardée. On peut à volonté se donner des illusions d’une couleur déterminée.

Nous ne pouvons d’ailleurs que répéter , à cet égard , ce que nous disions plus haut des distinctions à établir entre les différentes illusions optiques mobiles et celles d’une autre nature qui leur ressemblent le plus, et qui

sont fixes. Pour le siège, pour la durée , pour la nature, pour la fixité, pour la curabilité, la même remarque est applicable ; ce sont les mêmes règles de traitement que nous invoquerions au besoin.

Enfin un dernier désordre de la vue, dont je dois faire mention ici , consiste dans une violente perturbation de la sensation. Tantôt les sujets continuent à voir clair pendant la nuit et ont beaucoup de peine à bien voir à la lumière ( nyctalopie ); tantôt ils perdent complètement la vue, aussitôt que la lumière du jour leur fait défaut, c’est ce qui constitue b héméralopie. Maître Jean, Dujardin, Berger disent justement l’inverse sur l’héméralopie et la nyctalopie, mais le plus grand nombre des auteurs est d’accord contre eux et pour le sens que nous avons adopté. M. Lanelongue a rapporté dans le Bulletin médical de Bordeaux t. 1er, p. 135, un cas d’héméralopie très-curieux. Elle était causée par une lièvre quarte et guérit avec elle par le sulfate de quinine. 11 y eut récidive et guérison complète parle même moyen. Certains sujets affaiblis, les albinos de toutes les races, sont fort sujets à cette infirmité. Elle peut survenir à tous les individus nerveux, névralgiques, hystériques. On l’a vue assez souvent épidémique, surtout chez les soldats. Dans les premiers cas, l’infirmité est fixe et tient au vice naturel ou acquis de l’organe; dans les seconds, elle est éminemment variable comme les désordres delà nature desquels nous nous occupons ici. Quand elle est épidémique, rhéméralopie ou la nyctalopie suit toutes les conditions de la cause qui l’a produite. Elle est à peu près invariable dans le premier cas ; elle peutau contraire dans le second parcourir tous les degrés de l’échelle en montant ou en descendant. Pour la troisième hypothèse, il est impossible de rien fixer a priori sur la marche qu’elle adoptera. Chaque épidémie a ses lois particulières. On com-

prend tout ce que comporte le pronostic quand il s’applique aux premiers. On doit être familiarisé avec la variabilité et en général le peu de gravité qu’il doit prendre , quand il s’agit des seconds. Les premiers peuvent passer à bon droit pour incurables; toute la série des agents thérapeutiques et des méthodes que nous avons déjà tant de fois développés, s’applique parfaitement aux seconds.

Quelle que soit d’ailleurs la diversité des troubles de la vue dont nous venons de présenter une idée, il est facile de comprendre toute l’affinité qui les réunit, les lie les uns aux autres, elles rend souvent solidaires de la même cause. La raison le fait concevoir a priori , et a posteriori l’observation des malades le démontre. Mais à l’un comme à l’autre point de vue, on est forcé de reconnaître aussi que la cause intime, la nature de la lésion détermine entre tous ces désordres des groupements qu’il ne faut pas perdre de vue , si on veut satisfaire complètement au désir du malade et aux devoirs de la médecine. C’est donc la nature de ces désordres, quand ils se montrent, qu’il faut principalement constater pour être utile. En ce qui regarde notre sujet, c’est la nature essentiellement nerveuse du mal qu’il faut rechercher, reconnaître et détruire. A cet égard il me paraît utile de rappeler ici les principales règles d’après lesquelles on pourra se laisser induire à admettre la nature nerveuse de tous ces troubles de la vue.

Il faudra commencer d’abord par s’assurer qu’il n’y a, ni au dedans, ni aux environs de l’organe, aucun désordre matériel qui explique la maladie; c’est dire en d’autres termes qu’au préalable, il aura fallu, par de bonnes raisons , éliminer toutes les maladies de l’encéphale, cerveau, membranes et liquides; toute lésion matérielle des nerfs , des orbites , et des tissus qui

44ü LIVRE II. DES MALADIES NERVEUSES SPÉCIALES.

les tapissent; toute altération des milieux de l’œil, de ses liquides, de ses organes intérieurs; toute déformation et toute lésion de la cornée; j’ajouterai enfin toute cause momentanée de trouble général , comme l’ivresse alcoolique ou éthérée , certains empoisonnements végétaux ou minéraux , certaines habitudes vicieuses de jour, de lumière, d’exposition, certaines dispositions ou certains mouvements.

Tous ces points bien arrêtés et successivement éliminés , restera à établir le diagnostic, non plus de l’affection qui est connue , mais de la nature présumée de cette affection.

On reconnaîtra que ces affections sont nerveuses, aux antécédents , à l’état général , à la forme du désordre local.

Pour les antécédents , on se mettra à la recherche des désordres nerveux de toutes natures; on pèsera avec soin toutes les circonstances d’âge, de sexe, d'habitudes, physiques ou morales, qui sont habituellement suivies de troubles nerveux plus ou moins graves; on se rendra compte des irrégularités possibles et observées de marche et de développement, analogues à celles que comportent seuls les maux de cette nature.

L état général du sujet fournira aussi une part fort utile de renseignements pour le diagnostic. On aura affaire à un sujet ou pléthorique sanguin, ou pléthorique avec un sang aqueux, ou bien au contraire anhémique ou chlorotique ; on apprendra de lui qu’il est éminemment impressionnable, ou qu’une circonstance brusque lui a fait éprouver immédiatement des impressions comme en ont les gens d’un système nerveux exagéré; on saura qu’en même temps se montrent d’autres désordres évidemment de la même nature, quoiqu ils apparaissent sous une autre forme.

Quant au désordre local , outre qu’il manquera de

tout signe qui doive le faire rapporter à d’autres espèces, il aura une forme qui n’appartient qu’aux maladies nerveuses. Il se développera d’une façon irrégulière, intermittente, sans règle. Il se montrera brusquement dans toute son intensité, se suspendra, s’aggravera sans raison appréciable, disparaîtra sans laisser de trace au bout d’un certain temps, puis se remontrera sans qu’on ait pu le prévoir. Dans quelques cas, il conservera une durée et une ténacité incroyables, mais sans que les fonctions en soient autrement lésées, et sans qu’il y ait de motif pour craindre qu’il en reste des traces, des dégénérescences d’une autre sorte. Enfin on retrouvera presque toujours ou les formes que nous avons indiquées dans les paragraphes qui ont précédé celui-ci, ou au moins de grandes analogies et des ressemblances qui, jointes aux caractères généraux sur lesquels nous venons d’insister, ne permettront pas de s’y tromper.

Je n’ai pas besoin d’insister sur les conséquences relatives au pronostic que l’on devra tirer de la connaissance acquise et confirmée de la nature nerveuse de ces maladies. Le pronostic devra suivre la loi que lui font la cause intime et l’intensité du mal. 11 est par conséquent fixé d’avance par ce que nous avons dit plus haut sur les affections nerveuses qui donnent lieu aux troubles de la vue, et sur celles qui s’attaquent particulièrement aux yeux.

Ce que nous pouvons ajouter seulement ici, c’est que, plus elles sont fixes dans leur siège et leur manifestation symptomatique , plus elles sont tenaces pour leur durée. Plus elles sont évidemment liées à un état général décidé et curable, ou à des circonstances matérielles qu’on puisse éloigner ou combattre, plus elles sont faciles à vaincre.

La thérapeutique est comme celles de toutes les af-

fections nerveuses, générale quant à la cause, locale et spéciale quant au symptôme. Au premier point de vue, nous n’avons rien à dire de plus que ce que nous avons exposé ci-dessus sur la thérapeutique de l’état nerveux. C’est la même règle de conduite, d’hygiène, de médication à appliquer.

Quant au traitement local, nous avons posé les règles principales qui regardent les troubles de la vue les plus importants. Pour les autres, presque toujours ils seront suffisamment traités par les moyens généraux dont nous venons de rappeler les indications. Dans les cas extraordinaires, ils rentreraient tous, du plus au moins, dans les indications que nous avons groupées à propos de l’histoire de l’amaurose, dont ils constituent souvent, comme Scarpa l’a fort bien remarqué, un premier degré , une attaque incomplète.

Page 1