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CHAPITRE IV

La fonction auditive peut être modifiée ou altérée par le système nerveux de diverses manières. Tantôt le sens lui-même est affecté dans son exercice et détérioré pour ainsi dire intrinsèquement.

C’estcequi arrive, par exemple, primitivement quand il y a paralysie du nerf auditif, ou que, par suite d'une altération matérielle de l’oreille, ce nerf est mis dans l’impuissance deremplir sa fonction normale. Tantôt au contraire, le sens de l’ouïe n’est affecté que secondairement, c’est-à-dire, que ce symptôme est seulement l’expression fugitive d’un désordre expliqué par des lésions siégeant partout ailleurs que dans l’organe de l’ouïe.

C’est ce qu’on rencontre dans le plus grand nombre des cas , dans les maladies de toutes sortes qui sont accompagnées de tintouins, de bourdonnements d’oreilles, d’hallucinations de l’ouïe.

Dans certains cas, on entend plus ou moins bien que dans l’état normal.

L’ouïe est rendue obtuse par la maladie, ou au contraire prend une acuité excessive, une sensibilité exquise. J’ai donné des soins à une dame névropathique, qui avait acquis une sensibilité de l’ouïe telle que les moindres bruits lui semblaient d’une intensité insupportable. Les pas de son valet de chambre, chaussé de pantoufles , résonnaient à son oreille, comme auraient pu faire les bonds du cheval le plus lourd.

Dans d’autres cas, la sensation est tout à fait pervertie ; on croit entendre des bruits , des sons, des paroles, qui ne sont pas réellement produits à la portée de l’oreille qui les perçoit.

Dans beaucoup de circonstances , ces désordres du sens résultent de quelque altération matérielle de l’organe. Il y a ou une oblitération plus ou moins complète des conduits auditifs interne ou externe; mille causes peuvent donner lieu à cet empêchement matériel de l’audition : ou une oblitération des canaux, ou un épaississement, un dessèchement du liquide qui les remplit; une perforation des membranes qui circonscrivent ces liquides; ou un dérangement dans les osselets qui s’enchaînent pour transmettre à l’intérieur les vibrations sonores. Dans quelques cas au contraire, aucun de ces désordres matériels ne se sera ostensiblement produit, et néanmoins l’ouïe aura été profondément affectée.

On comprend qui* la direction de cet ouvrage m’oblige à laisser de côté tout ce qui regarde les désordres matériels dont je viens de faire ci-dessus l’énumération, et à m’occuper exclusivement des cas, dans lesquels

l’ouïe aura été troublée ou suspendue par le fait seul des fonctions nerveuses.

A ma connaissance, ce résultat aura pu se produire de deux manières. Ou bien le désordre spécial sera arrivé sous l’empire d’une affection nerveuse générale. C’est ainsi qu’on le reconnaît, par exemple, pour certaines névralgies de l’oreille, pour les hallucinations de l’ouïe, pour les tintouins de toutes sortes de nature , pendant certaines intoxications. Ou bien il sera survenu sans qu’on puisse remonter ni à ces causes nerveuses générales dont je viens de parler, ni aux altérations matérielles quej’ai rappelées en commençant. La première classe n’est pas une altération de la sensation auditive proprement dite. Je m’en tiendrai pour ce qui la regarde à ce quej’ai dit jusqu’à présent, quand j’ai parlé des vertiges, des hallucinations, des états nerveux, etc. , de toutes les conditions enfin dans lesquelles se rencontrent ces illusions d’acoustique, par suite d’un trouble général. Les désordres de l’ouïe de la seconde classe, feront seuls la matière de ce chapitre. C’est sur eux que nous allons jeter un regard rapide. La pratique ne m’a pas appris que ce sujet méritât plus d’importance.

Exaltation de l’ouie. — Dans quelques cas, ai-je dit plus haut, l’ouïe est exagérée d’une manière notable. Les moindres bruits sont perçus avec une grande netteté; ou bien les perceptions auditives ordinaires frappent tellement l’oreille du patient qu’elles y deviennent une véritable douleur. Ces désordres arrivent quand de grandes passions ont surexcité les sens d’une façon extraordinaire. On sait à cet égard quel est le pouvoir delà peur, de l’amour, de la haine, etc. La même chose arrive dans des accès de névralgies de la cinquième paire ; ou bien dans les premiers degrés d’inflammation de 1 oreille interne , quand les choses ne sont pas encore

au point d’altérer plus profondément la sensation; ou enfin quand des rhumatismes ont envahi spécialement ces organes sans les oblitérer.

On reconnaît la nature de ce mal : 1° à la sensation exagérée que les malades éprouvent ; 2° à l’absence des signes qui indiqueraient un désordre matériel de l’organe; 3° à l’absence de toute maladie générale dont cette susceptibilité de l’ouïe pourrait être un symptôme; 4° à l’absence d’une véritable fièvre capable de modifier la circulation intracrânienne, de façon à changer les conditions ordinaires de l’audition ; 5° aux circonstances anamnestiques qui ne présentent aucune affection d’un autre ordre, comme explication du trouble présent. Quand tous ces signes négatifs ont été examinés et bien jugés , d’autres signes positifs amèneront à considérer l'hyperesthésie de l ouïe comme nerveuse; je veux parler des signes que nous avons presque toujours rencontrés dans les affections nerveuses, la brusquerie, la mobilité, la marche fantasque, les interruptions bizarres et les réapparitions presque inattendues; la nature des sensations douloureuses, les maxima subits et les relâches imprévus.

L’affection une fois reconnue dans sa nature, le 'pronostic est infailliblement décidé. Il est aussi peu grave que possible, et la thérapeutique s’en ressent. Des précautions pour mettre les oreilles ainsi excitées à l’abri de la sensation qui les tourmente; l’éloignement, ou une obturation momentanée , l’usage de quelques narcotiques locaux , capables d’éteindre la sensibilité , suffisent le plus souvent à toutes les indications. 11 est bien entendu d’ailleurs qu’il faudra laisser au temps et à l’habitude, si la raison y est impuissante, la faculté d’éteindre les dispositions morales, quand il y en a, qui dominent toute la maladie.

Diminution de l’ouïe. — A l’autre extrémité de l’échelle

des sensations se trouve la cophose nerveuse, que le docteur Kramer1 distingue en surdité nerveuse créthique et en surdité nerveuse torpide ; celle-ci caractérisée par la simple dureté de l’ouïe ; la première reconnaissable aux bourdonnements qui accompagnent la dureté.

Quoi qu’il en soit de la valeur pratique de cette distinction, constatons que, dans la cophose nerveuse, le malade perd l’ouïe sans que l’examen le plus attentif permette de reconnaître autre chose qu’une diminution de la sensibilité spéciale de l’organe. C’est ce qui arrive à certains viedlards, sans qu’on puisse se rendre autrement raison de leur surdité progressive, et malgré le soin qu’on prend de bien débarrasser leurs conduits auditifs de tout corps étranger; c’est ce qui arrive aux artilleurs, quand des décharges réitérées les ont rendus impropres à percevoir des sons moins intenses ; c’est ce qui arrive peut-être à quelques musiciens, quand ils, ont passé de longues années à prêter une attention excessive à certaines distinctions infiniment délicates des perceptions auditives qu’ils ont étudiées.

Tous ces exemples présentent en général cela de commun entre eux, et de contraire aux faits que j’ai rappelés à propos de l’exaltation du même sens , que la maladie vient lentement, progressivement, et affecte une forme chronique, toujours grave pour le pronostic et presque toujours fâcheuse pour le traitement. Ici, en effet , comme en beaucoup de maladies d’un autre ordre, on éprouve souvent que, s’il est facile de retrancher à 1a, machine humaine, il faut s’entendre avec la nature pour y ajouter ou y refaire quelque chose. Malheureusement la nature se prête rarement à l’alliance indispensable.

* Kramer, Traité des maladies de l’oreille , avec notes et additions, par P. Ménière; 1848, p. 355.

Le repos absolu de l'organe ou du moins le plus grand calme dans ses fonctions doit d’abord être essayé, et peut faire obtenir au moins un sursis dans la maladie. C’est un moyen éminemment utile, surtout quand il y a eu excès dans l’exercice de l’organe; les agents de dérivation placés aux environs des oreilles, les exutoires pansés avec un peu de strychnine, des courants ou des décharges électriques dans le sens des nerfs qui se distribuent dans l’oreille ; à quoi il faut ajouter les insufflations de vapeur d’éther acétique dans le conduit auditif interne , préconisées et pratiquées par itard , vulgarisées par Kramer, et remplacées avec autant d'efficacité, au dire de M. Ménière, par des insufflations de vapeur d’éther sulfurique, tels sont les moyens les plus rationnels à conseiller. Puis en définitive, l’usage des cornets acoustiques, appropriés aux besoins, aux habitudes et aux facultés des malades.

Entre les deux extrêmes de la fonction auditive, se rencontrent parfois des sensations insolites qu’on serait tenté d’attribuer à un trouble de l’ouïe ; mais qu’une étude plus sérieuse reporte le plus souvent à une source toute différente. Tels sont la plupart des cas qu’il faudrait ranger dans ce que le docteur Kramer nomme sui'dité nerveuse érélhique ( dureté avec bourdonnements); tels sont une infinité de bruits perçus sans raison ou altérant d’une façon quelconque la netteté et la finesse de l’ouïe. On comprend qu’il y a lieu de faire alors la médecine ou de l’état général ou de la disposition organique momentanée, tout autrement qu’on ne la ferait s’il s’agissait d’un trouble spécial nerveux de l’oreille.

Ce dernier cas est de beaucoup le plus rare, s’il existe. Les autres résultent de dérangements fonctionnels du cerveau ou des nerfs avec lesquels le lecteur doit être suffisamment familiarisé. Je ne ferai que rappeler, de même, les désordres de l’ouïe qui procèdent d’une in-

fînité de maladies aiguës, de certains empoisonnements , de goutte , de rhumatisme ou de syphilis. Alors la surdité, l’exagération ou les désordres de l’ouïe dépendent d’une altération connue et portant avec soi des indications imprescriptibles, sur lesquelles j’ai déjà plusieurs fois et longuement insisté.

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