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CHAPITRE III

DES CONTRACTURES

Définition. — * Il est impossible de ne pas écrire auprès de l’histoire des convulsions celle des contractures ou des rétractions musculaires. Je veux désigner par là une sorte de convulsioji chronique , dans laquelle le muscle, progressivement rétracté, finit par conserver

avec un raccourcissement souvent notable, une rigidité, une dureté, une sorte de gonflement, tout à fait comparables aux phénomènes qui se présentent dans ses contractions régulières un peu forcées. Cette disposition n’est pas rare, surtout quond les malades sont affectés d’une inflammation du cerveau. Elle est moins commune par le fait seul du système nerveux, excepté dans les occasions où ce système a subi lui-même l’influence d’une maladie rhumatismale particulière, ou bien quand il y a eu, volontairement ou non, immobilité prolongée d’une partie dans une position vicieuse.

Je crois avoir observé des contractures de toutes ces espèces, et d’après ce que j’ai vu, il me semble utile de les distinguer en deux classes, celles qu’on peut appeler générales , et celles auxquelles on doit appliquer plutôt la dénomination de partielles.

Contractures générales. — Comme échantillon de la première espèce, et abstraction faite de l’opinion théorique qu’on peut concevoir sur la cause, je citerai le fait suivant, observé dans mon service de Beaujon, recueilli parM. le docteur Aran et publié dans Y Union médicale \

Observation. — Au n° 80 de la salle Sainte-Claire, est couchée, depuis le 7 mars 1847, depuis 30 mois par conséquent, une femme de trente-cinq ans, cuisinière. Cette femme, qui est malade depuis un si long temps, ne paraît pas avoir beaucoup souffert dans sa constitution générale; elle est forte, robuste; la face a de l’embonpoint et présente la coloration de la santé, une coloration même assez vive, qui dénote chez elle les caractères du tempérament sanguin. Réglée pour la première fois à l’âge de treize ans, elle a cessé de l’être immédiatement jusqu’à l’âge de vingt et un ans, et, dans cet in-

1 Union médicale, 1849, t. III, n° 128.

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tervalle, elle a été sujette à des attaques d'hystérie trèsviolentes, qui ont disparu complètement à partir du moment où la menstruation s’est établie d’une manière régulière.

Cette femme, habituellement très-bien portante, n’avait jamais eu d’affection rhumatismale ou goutteuse, lorsque, il y a 32 ou 33 mois, elle fit une chute d’une assez grande hauteur. Elle était montée sur un banc placé sur une table ; le banc se renversa sous ses pieds, et elle tomba par terre sur le côté gauche du corps. La chute fut assez violente pour lui faire perdre connaissance pendant une demi-heure. Cette chute ne fut pas précédée d’éblouissements ni de tournoiement de tête; la malade avait toute sa connaissance, quand elle tomba , et ce fut la violence de cette chute qui occasionna la perte des sens. On lui fit une saignée du bras; on lui appliqua à plusieurs reprises des sangsues sur le côté gauche de l’abdomen, au-dessous des fausses côtes. La douleur locale fut soulagée; mais la malade ne se rétablit pas complètement, et, quinze jours après, sans céphalgie, sans bourdonnements d’oreilles, sans affaiblissement dans l’intelligence, dans la sensibilité générale ou sensoriale , elle s’aperçut qu’elle avait de la faiblesse dans le membre supérieur gauche. Appelée chaque jour à habiller sa maîtresse, elle ne pouvait qu’avec peine se servir de son bras pour attacher les robes.

Les choses en restèrent là pendant quelques jours, lorsqu’un nouveau symptôme vint s’ajouter au précédent. Lorsqu’elle marchait, de temps en temps le pied gauche se rétractait en dedans, c’est-à-dire, que la face plantaire du pied gauche était tournée vers la jambe du côté opposé, et que la malade marchait sur le bord externe du pied. Pour remettre son pied dans la position normale, la malade le saisissait avec la main et le re-

dressait sans trop d'efforts. Ce symptôme ne se reproduisait que de temps en temps? de sorte que la malade put continuer encore ? bien qu’avec difficulté? son ouvrage pendant deux mois.

À cette époque, la faiblesse avait fait tant de progrès dans les membres supérieur et inférieur gauche? que la malade dut interrompre son travail et entrer à l’hôpital. Avait-elle eu jusqu’à ce moment des douleurs dans les articulations grandes et petites? c’est ce qu’il nous a été difficile de savoir. Toujours est-il que? à partir de son entrée à l’hôpital? on vit se dérouler une série de nouveaux phénomènes. D’abord, le membre supérieur gauche commença à entrer dans un état de flexion violente. Le bras était fortement appliqué contre le corps? Favant-bras dans la flexion forcée? la main fermée? les doigts fléchis et fortement rétractés? le pouce dans l’adduction forcée. Combien durèrent ces contractures du bras isolément? c’est ce qu’il est bien difficile de préciser. Bientôt le membre inférieur gauche? le bras droit et le membre inférieur correspondant devinrent le siège de contractures analogues. La malade avait les bras fortement rapprochés du corps? et l’on ne pouvait les écarter sans occasionner des douleurs intolérables? les avant-bras étaient fléchis et fortement appliqués sur la poitrine; les mains fermées et appliquées avec force sur le sternum. Les membres inférieurs étaient dans la flexion? les genoux tellement rapprochés par la violente contraction des adducteurs? que pour éviter la gangrène? il fallut placer entre eux un coussin destiné à les séparer. En même temps? à des intervalles variables? il survenait des douleurs avec gonflement dans les articulations grosses et petites. Les genoux des deux côtés? les poignets? les coudes? les petites articulations de la main, celles du gros orteil aux deux pieds se tuméfiaient , devenaient douloureuses. Le gonflement

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marchait d’une manière assez lente, comme chronique ; et, dans une circonstance, l’inflammation de l’articulation du gros orteil se communiqua à la matrice de l’ongle, de sorte que l’ongle se détacha après la suppuration de sa matrice. La malade, qui était habituellement sans fièvre, était prise de symptômes fébriles et de transpirations abondantes pendant la durée de ces accidents.

Ces divers accidents furent combattus de diverses manières par des bains de vapeur, des bains tièdes, des antispasmodiques, des pilules de Lartigue ; mais de tous les moyens, le seul qui parut avoir de l’avantage, celui que la malade supporta le mieux, ce fut le sulfate de quinine à haute dose. Malheureusement telle était, et telle est encore sa susceptibilité, que l’on ne peut pas dépasser un gramme ou un gramme et demi de sulfate sans occasionner des étourdissements, des éblouissements et surtout sans produire le curieux phénomène de congestionner Putérus. Dès que l’on continue le sulfate de quinine, les pesanteurs de reins se montrent, et les règles avancent de quinze, vingt jours, en même temps que l’évacuation menstruelle devient tellement abondante, qu’il faut la suspendre par le seigle ergoté.

Le point vraiment capital de l’histoire de cette malade, celui qu’il importait de vérifier, c’était fi enchaîne ment des accidents, à savoir si les contractures ont précédé ou suivi les douleurs articulaires. Tout nous fait croire qu elles ont été consécutives; mais le fait vraiment curieux, c’est qu’au milieu de ces désordres de la contractilité musculaire des membres, la contractilité des autres parties du corps ne s’est nullement altérée. A peine si elle a eu un peu de raideur dans les reins, raideur assez facile à expliquer par le séjour au lit. Pas de raideur dans le cou, pas de trou-

ble dans les mouvements de la langue ni de la parole; pas d’altération dans les mouvements des muscles de la face, pas de gêne dans les mouvements des muscles respirateurs, pas de troubles dans les fonctions urinaire et alvine. L’appétit est bon, les digestions se font bien, la malade a toute sa sensibilité, son intelligence, sa mémoire; et n’étaient les contractures qui persistent et les douleurs qui reviennent de temps en temps, n’était aussi l’immobilité presque absolue à laquelle elle est condamnée, cette malade se trouverait dans un état assez supportable.

Depuis deux mois, cependant, il s’est produit dans son état une amélioration notable. Les muscles des membres inférieurs ont pu être étendus, et bien qu’il y ait encore rétraction des adducteurs , la malade peut être levée et assise près de son lit; elle peut aussi se tenir sur ses jambes, mais elle ne pourrait pas marcher. Le membre supérieur gauche est le seul qui soit dans la rétraction forcée ; le bras reste appliqué contre le corps ; l’avant-bras fléchi, la main fortement pliée. Si l’on veut écarter brusquement le membre du corps, il y a des douleurs très-vives et on n’y réussit pas ; mais si on l’écarte doucement, les muscles cèdent ; il en est de même pour porter l’avant-bras dans l’extension et les doigts dans la même situation. Avec douceur, on produit très-aisément cette extension; mais aussitôt qu’on abandonne le membre à lui-même, la rétraction reparaît et le membre reprend sa position habituelle. Le membre supérieur droit est beaucoup plus libre; la malade lui imprime des mouvements volontaires; elle le fléchit, l’étend; mais les doigts sont encore fortement rétractés. Du reste, cette liberté des mouvements n’est pas la même tous les jours; elle est plus grande par les temps secs et chauds que par les temps froids et humides. Au bras gauche, la malade ne peut imprimer qu’un mou-

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veinent, c’est l’élévation en masse. Ce mouvement est, an reste, pins étendu au bras droit.

Lorsque nous avons examiné cette malade, ces jours derniers, les articulations étaient tout à fait indolores; mais plusieurs d’entre elles, et surtout les petites articulations des doigts et des orteils présentaient un gonflement sans douleur et une déformation qui vient confirmer l'exactitude des renseignements donnés par la malade. Indépendamment de ces douleurs articulaires qui reviennent de temps en temps, il y en a de continues dans les muscles , plus fortes la nuit que le jour, par les temps humides que par les temps secs, par les temps d’orage que par les temps sereins. Ces grandes douleurs, nous les avons vu combattre avec grand avantage par le sulfate de quinine à la dose de 1 gramme, et nous avons été témoin chez elle de ce curieux phénomène de congestion utérine et cérébrale. Il a été impossible de continuer le sulfate de quinine plus de deux jours, tant cette malade éprouvait d’agitation, de bourdonnements d’oreille et de céphalalgie. Mais l’effet calmant a été non douteux ; et la malade a l'habitude de demander le sulfate de quinine toutes les fois qu’elle souffre trop de ses douleurs. »

Cette femme présente à un haut degré tous les traits principaux de la contracture musculaire générale, et il ne me paraît pas douteux que cette maladie doive être rapportée au système nerveux locomoteur, soit qu’on admette la nature hystérique, soit qu’on se range à l’opinion qui y verrait une nature rhumatismale ou goutteuse.

D’ailleurs, j’ai rencontré d’autres exemples de contractures aussi générales , là où de pareilles questions de nature ne pouvaient pas être posées. Ainsi j’ai observé des rétractions presque pareilles chez une jeune dame nerveuse dont j’ai déjà parlé plusieurs fois à prot. ii. 32

pos des excès alcooliques qu’elle faisait par ordonnance de médecin. Chacun sait que des phénomènes analogues ne manquent pas après des empoisonnements métalliques de diverses natures, quand les malades ont échappé à la gravité des accidents primitifs. Tous les médecins ont été témoins des contractures musculaires, qui suivent les longs accès de goutte, dans lesquels les articulations ont été déformées au point de rendre les mouvements impossibles. Tous les chirurgiens en ont remarqué dans les cas où l’immobilité forcée d’un membre avait déterminé de fausses ankylosés.

Dans ces occasions, la contracture musculaire me semble un fait nerveux au premier chef, et je crois nécessaire d’en étudier avec soin les causes , la nature et le traitement.

Causes. — En tête de toutes ces causes, nous devons placer Y immobilité, de quelque part quelle vienne. Soit qu’elle résulte mécaniquement des appareils dans lesquels on maintient en place des portions plus ou moins considérables du corps humain, soit qu elle soit la conséquence forcée des douleurs que le mouvement ne manquerait pas de provoquer, en raison de goutte ou de rhumatismes qui auraient envahi certaines parties; soit enfin qu’elle soit nécessitée par une paralysie, avec ou sans altération des centres nerveux , l’immobilité est à chaque instant cause de contracture et partant de rétractions musculaires. L’observation le montre tous les jours, et la chose s’explique parce que les fibres musculaires non exercées tendent incessamment à se rétracter; parce que le tissu cellulaire qui les contient s’engorge à la longue; parce que l’influx nerveux, utile pour le mouvement, se perd faute d’habitude et d’exercice. La suprématie des fléchisseurs sur les extenseurs décide alors de la forme et de la position que prennent les membres, et qui ressemblent toujours

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et partout à celles de la femme dont je viens de citer l’observation.

La cause qui m’a le plus frappé après celle-là est la surexcitation nerveuse . Je pourrais citer à l’appui de cette remarque les contractures par ivrognerie, par hystérie, par empoisonnement, et même celles qui résultent des phlegrnasies cérébrales bien caractérisées.

La constatation de ces causes permet de remonter jusqu’à un certain point à la connaissance de la nature de la maladie ; elle conduit à distinguer les rétractions musculaires générales, dont nous nous occupons ici, des goutteuses, rhumatismales, nerveuses, mécaniques, etc. Et de là toutes les conséquences dont nous avons déjà si souvent parlé, à propos d’autres affections , pour le pronostic et pour le traitement.

Pronostic. — Sous ce rapport, on doit conclure de tout ce que nous venons de dire que ces maladies, issues des atteintes les plus graves des diverses natures d’affections dont nous venons de parler, comportent avec elles une durée fort longue et souvent une incurabilité presque absolue. Ce sont des affections pleines de douleurs et d’ennuis, dont la guérison, même quand elle arrive, se fait longtemps attendre, et dont l’aggravation progressive est en général plus probable. Pour obtenir des conditions meilleures, il faut que le mal soit pris dès le début, ce qui n’est pas commun ; que le malade ait une résignation et une raison à toute épreuve, ce qui est aussi fort rare ; et que le médecin ne se décourage jamais, et prenne bien la résolution de ne pas laisser échapper une seule occasion d’agir utilement, ce qui est extrêmement difficile, quand la maladie est si longue et souvent si désespérante.

Traitement. — * On conçoit que le traitement a besoin d’être institué avec une grande sagesse, et en même temps avec toute l’énergie possible. 11 y a plus de deux

ans que je traite la femme dont j’ai rapporté plus haut l’histoire. Je lui ai fait subir avec persévérance toutes les médications qui m’ont paru raisonnables, depuis l’arsenic, les pilules de Lartigue, les antispasmodiques de toutes les sortes, les bains sulfureux, alcalins, simples, pendant une ou deux heures, et même pendant sept ou huit heures, jusqu’aux enveloppes de coton, et aux doses répétées de sulfate de quinine, suivant la méthode italienne. Je ne me suis jamais rebuté, et l’espèce de succès que j’ai quelquefois obtenu a été une raison pour ne jamais désespérer complètement, ou mieux encore pour la soutenir dans l’espérance d’une guérison définitive ou du moins d’une amélioration qui lui rendra bientôt la vie supportable.

Je ne peux que recommander de la même manière 1 emploi méthodique de tous les agents mécaniques ou pharmaceutiques, qui auront quelque chance de lutter contre le mal local, et, en même temps, par-dessus tout, combattront la maladie dans sa nature intime, létal nerveux, goutte, rhumatisme, hystérie, paralysie, c’est toujours là ce qu’il faut poursuivre, suivant les occasions, en même temps qu’on travaillera de son mieux à rendre aux parties contractées leur souplesse et leurs mouvements.

Contractures partielles. — J’ai observé celles-ci sous deux formes différentes. Tantôt il s’agissait de quelques muscles ou d’un système musculaire plus ou moins étendu qui était pris momentanément d’une véritable contracture; tantôt au contraire d’une contracture permanente occupant tous les organes moteurs d’une partie. La différence de forme de ces deux affections en entraîne de telles, au point de vue de l’essence de la maladie, qu'on ne doit pas être étonné de toutes les dissimilitudes de pronostic et de traitement qu’elles comportent.

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Dans le premier cas, propre à beaucoup d’affections nerveuses d’origine chlorotique, les muscles engagés se contracturent pour ainsi dire par fibres et fibrilles, d’une manière convulsive et inégale. Ils maintiennent ainsi avec une espèce de violence les membres dans une position forcée; puis dans certains moments, ils se relâchent, et laissent les organes reprendre en grande partie leur souplesse et leur mobilité naturelles. 11 en résulte que les engorgements chroniques, les espèces d’encroûtements dont nous ferons mention tout à l’heure ne se produisent pas. Alors la contracture n’est qu’une des manifestations passagères du trouble nerveux ; elle ne laisse pour ainsi dire pas de trace après elle, une fois que le mal originaire a été surmonté. On verra combien les contractures partielles de la seconde espèce en diffèrent sous ce rapport.

Je citerai comme échantillon de la première, le fait suivant observé dans mon service de Beaujon et publié par M. Aran.

Observation. — « Au n° 75 de la salle des femmes est couchée, depuis le 24 janvier, une femme de vingtneuf ans, domestique. Cette femme, d’un tempérament lymphatique, d’une constitution médiocrement forte, n’est pas très-bien réglée ; tantôt les règles reviennent toutes les trois semaines, tantôt elles font défaut pendant deux ou trois mois ; la malade a remarqué , en outre, qu elles sont peu colorées. En rapport avec ces symptômes, elle accuse l’existence de palpitations de cœur et de gêne de la respiration, qui reviennent toutes les fois qu’elle se livre à un exercice un peu violent ou qu’elle éprouve une émotion vive. Mère de trois enfants, cette femme a eu des couches heureuses ; mais, depuis la première, elle a conservé quelques accidents nerveux

* Union médicale , 1850 , t. IV, p. 330.

qui consistent en une sensation débouté, laquelle, mon* tant de l’épigastre à la gorge , lui fait éprouver un sentiment de strangulation, mais sans perte de connaissance, et sans mouvements convulsifs autres qu’un peu de roideur dans les bras. Ces accès nerveux, qui reviennent de temps en temps, le plus souvent à la suite de contrariétés, mais aussi sans cette cause, par exemple, quand elle a mangé, se terminent quelquefois par des larmes abondantes. Depuis sa première grossesse, la malade a encore des digestions difficiles; les aliments passent lentement, et la digestion s’accompagne de la production de beaucoup de gaz ; elle a des flueurs blanches abondantes , depuis sa dernière couche , il y a trois mois.

Lorsque la malade entra à l’hôpital , le 24 janvier dernier, elle était souffrante depuis six semaines; elle avait des vomissements continuels de matières aqueuses et bilieuses; les aliments passaient toutefois et n’étaient jamais vomis ; elle accusait en outre des douleurs dans l’estomac, dans les épaules, dans le dos et dans le basventre. La malade était depuis six semaines à l’hôpital pour ces mêmes accidents, et les règles n’avaient pas reparu, lorsque sans cause connue, et après avoir éprouvé quelques jours auparavant un de ces accès nerveux dont nous avons parié plus haut, elle fut prise subitement d’un tremblement dans la jambe droite, et en montant dans son lit, il lui survint une crampe qui se reproduisit fort souvent depuis. Deux ou trois jours s’écoulèrent, la malade s’aperçut qu’elle avait de la roideur dans le membre inférieur droit, qui était violemment étendu et qu’elle ne pouvait fléchir; presque immédiatement, roideur dans le bras droit qui le maintint dans la flexion complète. En même temps, crampes douloureuses dans la jambe gauche, que la malade ne pouvait étendre complètement, et un peu de roideur dans le bras corres-

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pondant. Ces accidents de contracture présentèrent ceci de particulier cpie , une fois développés, les vomissements se suspendirent complètement, et ils n’ont pas reparu depuis.

« Sans être complètement édifié à cette époque sur la valeur et la signification réelle de ces vomissements qu’il avait traités sans succès par beaucoup de moyens, et de ces accidents nerveux qui venaient interrompre brusquement les vomissements comme par une espèce de balancement, M. Sandras remplit les indications principales, en calmant l’irritabilité nerveuse par les bains; et comme les signes de chlorose étaient évidents, il prescrivit des pilules de Vallet. La malade prit en outre de la magnésie. Ce traitement fut efficace, en ce sens que les roideurs furent un peu diminuées dans les membres et les crampes moins fréquentes et moins douloureuses. Les accidents ne tardèrent même pas à se localiser au côté droit du corps ; mais là ils persistèrent longtemps, et depuis un mois seulement, c’est-à-dire depuis le sixième mois et demi de la grossesse, il y a eu un peu d’amélioration , sans que la guérison soit complète. L’existence de la grossesse, qui était douteuse au début des accidents, est venue d’ailleurs donner la clef de ces troubles divers du système nerveux, que M. Sandras avait déjà eu l’occasion d’observer chez des femmes enceintes , sous cette forme et sous beaucoup d’autres encore.

« Aujourd’hui , la malade est parvenue au septième mois et demi de sa grossesse; l’utérus, largement développé et indolore, remonte jusqu’à l’ombilic; le fœtus paraît vigoureux ; il se déplace brusquement sous la main, et l’on perçoit très-nettement les battements du cœur et le bruit de souffle utéro-placentaire. La coloration de la peau est jaunâtre ; il y a un peu d’amaigrissement ; quelques palpitations de cœur lorsque la malade

marche ou éprouve ries émotions morales; le premier bruit du coeur e-t prolongé à sa base par un bruit de souffle doux , qui se prolonge dans les vaisseaux et que l’on perçoit encore intermittent sur les parties latérales du cou. Du reste, la malade est sans fièvre ; elle a toute son intelligence, toute sa mémoire, n’accuse aucune douleur, aucun trouble dans ses fonctions autre que ceux qui existent du côté du membre supérieur et du membre inférieur droits. Effectivement, de ce côté on constate des phénomènes curieux et rares en même temps : le bras droit paraît souple à certains moments ; mais si on l’étend brusquement, ou si la malade se préoccupe ou s’impatiente, le muscle biceps entre en contraction tonique, et avec lui le deltoïde, le trapèze, de sorte que l’avant-bras est violemment fléchi sur le bras, l'épaule et le cou du côté droit maintenus immobiles dans leur contracture. De même au membre inférieur, lorsqu’il est tranquille et étendu sur le plan horizontal formé par le lit , il est souple; la malade peut l’étendre et le fléchir; mais si l’on brusque les mouvements, si on les répète trop souvent, les muscles extenseurs ou fléchisseurs, les premiers surtout, entrent en contraction, et maintiennent douloureusement le membre dans la position dans laquelle la contraction l’a saisi ; de plus, si l’on soulève le membre inférieur dans l’extension , on le voit agité de mouvements spasmodiques, qui se passent principalement dans les muscles de la partie postérieure de la jambe, de la cuisse et de la fesse. 11 y a en outre, la nuit, des crampes douloureuses. La sensi bilité ne présente aucune modification morbide, et la contractilité, observée dans l’état de calme , ne paraît aussi nullement affaiblie. Cependant la malade ne peut pas marcher : dès qu’elle l’essaye, le membre inférieur droit entre en contraction forcée et permanente. On continue chez cette malade l’usage des préparations ferrugineuses qui ont paru

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avoir chez elle des effets vraiment favorables jusqu’à ce jour. »

La chlorose, si commune pendant la grossesse, m a semblé ici la principale cause de la contracture partielle observée chez cette malade. C’est à ce point de vue que le traitement a été institué, et il a été assez heureux pour diminuer notablement la violence du mal. Mais je ne dois pas laisser échapper une occasion que cette malade m’a présentée, depuis que l’observation a été publiée par M. Àran, de constater une fois de plus la solidarité des affections nerveuses.

Pendant que la contracture décrite ci-dessus s’amendait, des formes nouvelles de névropathies se sont à plusieurs reprises manifestées. Les nerfs de la cinquième paire ont été plusieurs fois affectés de névralgie. L’œil droit, horeille, le nerf sous-orbitaire, les nerfs maxillaires du côté droit ont été successivement envahis. J’avais à plusieurs reprises triomphé de ces névralgies au moyen de la belladone, de l’opium et de la jusquiame ; et je regardais la malade comme bien préparée à parcourir sans trop de douleurs les dernières semaines de sa grossesse, quand elle a été tout à coup prise d’une forme nouvelle de névralgie, particulièrement comparable aux douleurs dorsales des hystériques.

La malade était brusquement saisie d’une douleur excessivement violente dans la gouttière vertébrale du côté gauche, au niveau de la pointe de l’omoplate. Toute cette région, entre l’angle des côtes et la colonne vertébrale, dans une étendue de 12 centimètres à peu près en tous sens, devenait horriblement douloureuse au toucher ; même sans aucun contact, la violence de la douleur arrachait des cris à la malade pendant plusieurs heures de suite. Puis il arrivait un peu de relâche, et au bout de quelques heures, la sensibilité s’exaspé-

rait de nouveau. Rien de dérangé dans les fonctions musculaires dépendantes des nerfs passant dans cette région. Ces espèces d’accès duraient d’abord presque toute la journée ou presque toute la nuit; puis ils furent séparés par des intervalles de plus en plus considérables, à mesure que la médication prit sur eux plus d’empire. Les remèdes que j’ai employés ont été dans le commencement des onctions avec le laudanum, puis des cataplasmes laudanisés, puis des emplâtres fortement chargés d’extrait d’opium, et enfin des vésicatoires loco dolenti , pansés avec 3 , puis 5 centigrammes de chlorhydrate de morphine, à chaque retour des accès.

Aujourd’hui, grâce à ces moyens, et à la continuation du fer , des bains et des lavements , toutes les fonctions sont à peu près rentrées dans l’ordre. Les phénomènes de contracture persistent seuls un peu, avec quelques exaltations irrégulières, faciles à provoquer.

On ne doit pas être étonné que j’invoque pour expliquer cette sorte de contracture partielle mobile l’état

général dont elle dérive. Il s’ensuivra nécessairement aussi que les indications thérapeutiques que j’invoquerai résulteront de la connaissance acquise du trouble général. C’est ce que l’expérience et le raisonnement m'ont en effet enseigné, et en quoi l’espèce, dont j’ai exposé ci-dessus un exemple, diffère essentiellement des contractures partielles fixes dont il me reste à dire un mot.

Celles-ci résultent bien moins d’une des affections générales dont nous venons de proclamer l’importance, que d’un désordre nerveux parfaitement circonscrit dans un muscle ou une portion de muscle.

Voici en effet comment les choses se passent.

Au milieu d’une masse musculaire dans l’état normal, un muscle seul, ou un faisceau dans un muscle est pris de contracture et de rétraction chroniques ; il

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donne à la partie qu’il meut une position particulière pendant tout le temps que la maladie dure. Par exemple, j’ai eu pendant quelques semaines dans mon service, un tailleur de pierres qui était affecté d’une contracture chronique et sans douleur du muscle sterno-cléido-mastoïdien du côté droit. 11 en résultait que la tête était toujours tournée de ce côté et maintenue, la nuque un peu abaissée, la face élevée et tournée vers l’épaule, le muscle contracturé faisant sous la peau une saillie dure et rigide comme un câble. Si on remetlait la tête dans la position naturelle, elle était rapidement rejetée à droite au moment où on cessait l’effort nécessaire pour la maintenir. Cette maladie était venue progressivement et sans aucune douleur; elle se maintenait ainsi quand le malade se décida à entrer à l’hôpital.

Je lui fis appliquer à plusieurs reprises sur le trajet du muscle contracturé des vésicatoires ammoniacaux pansés avec 5centigr.de chlorhydrate de morphine chaque jour; tous les deux ou trois jours, je provoquais vivement par des courants électriques les contractions du muscle sterno-cléido-mastoïdien gauche, et après un mois de ce traitement le malade put sortir complètement guéri.

Les contractures partielles peuvent envahir beaucoup d’autres muscles que ceux-ci. Les chirurgiens en ont cité un grand nombre, et les ont presque toujours traitées de la même manière. Autrefois on cherchait à les abréger mécaniquement ; dans les temps modernes on leur a fait subir des sections transversales sous-cutanées. L’exemple que j’ai cité ci-dessus me laisse le droit de penser que la plupart de ces affections peuvent guérir sans mécanique et sans chirurgie; et j’avoue que, dans beaucoup d’occasions, j’ai trouvé sujet de m’applaudir du parti purement médical que j’avais pris. Ce n’est pas que je regarde toutes ces opérations comme dangereuses,

ou comme fort douloureuses ; mais je pense que la guérison est beaucoup plus sûre, quand on a pu ainsi l'obtenir sans introduire dans l’organisme un nouvel élément de désordre, une plaie et une cicatrice intersticiclle plus ou moins étendue et plus ou moins sujette à se rétracter.

Il est bien entendu , d’ailleurs, qu’au point de vue de la nature des contractures partielles, on doit, comme s’il s’agissait de contractures générales, s’inspirer de tout ce qu’on aura pu raisonnablement conjecturer relativement à la cause intime du mal. Les rhumatismes, la goutte, les spasmes nerveux , etc., seront combattus sagement par les meilleurs moyens appropriés. On ne négligera pas non plus les moyens mécaniques capables, sans efforts violents, de vaincre les résistances d’habitudes, de provoquer des efforts musculaires jusque-là engourdis , d’aider en un mot matériellement au rétablissement de l’état naturel. Mais il ne faut voir en tout cela que des accessoires, et s’attacher avant tout à détruire la cause sérieuse du mal.

Ceci soit dit pour les strabismes , pour les pieds bots , et pour toutes les difformités par contractures musculaires , aussi bien que pour les rétractions plus superficielles et on pourrait dire plus accidentelles, comme celle de ce maçon que j’ai rapportée plus haut. Je suis assuré par expérience qu on en guérirait beaucoup sans opération , si on se donnait toujours la peine de bien remonter à la source du mal, et de le traiter simplement suivant les données de la médecine et de la physique les plus élémentaires.

Je n’en dirai pas davantage à ce sujet, car ce serait m’engager dans un dédale inextricable de préceptes et de recommandations applicables à chaque cas. Les variétés de ces contractures permanentes partielles sont extrêmement nombreuses et pour ainsi dire infinies. Les principes posés, je crois plus sage de s’en rapporter au

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zèle et à l’intelligence des praticiens pour les appliquer, que de chercher à formuler des préceptes spéciaux dans des faits qui échapperont toujours par quelque coin aux lois dont on voudrait les circonscrire.

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