CHAPITRE IL
DE LÀ PARALYSIE GÉNÉRALE PROGRESSIVE
Définition. — Cette maladie, introduite depuis quelques années seulement dans le cadre nosologique, a d’abord été reléguée exclusivement dans l’apanage des aliénistes. Tout le monde connaît les monographies pu-
bliées à ce sujet par MM. Délayé, Bayle et Calmeil. Pendant longtemps on croyait avec eux que la paralysie générale progressive était particulièrement dévolue à l'espèce d’aliénés qui peuplent, en qualité de millionnaires, de rois, de maîtres de toute la terre, ou de dieux, les maisons consacrées à la folie. Il est en effet vrai que cette paralysie termine presque toutes les folies ambitieuses; mais il n’est pas juste d’en conclure que cette maladie attaque exclusivement les déments de cette espèce. Plusieurs bons observateurs, entre autres MM. Prus, Requin1, Baillarger et Lunier, ont établi, comme moi, et prouvé par des faits que la paralysie progressive se montre dans des conditions morbides tout à fait différentes de l’aliénation mentale. M. Brierre de Boisrnont s’est rangé à la même opinion, tout en faisant ses réserves sur l’identité de nature des deux paralysies.
Comme je n’ai pas l intention d’empiéter sur le domaine des aliénistes, et que je tiens au contraire à me renfermer dans les maladies purement nerveuses, je ne discuterai pas cette dernière question. Je me bornerai seulement à traiter de la paralysie générale progressive à mon point de vue, en m’appuyant des autres médecins qui ont vu comme moi, et des faits qui se sont présentés à mon observation. 11 n’y a pas d’années, en effet, où quelques paralysies générales progressives ne se fassent voir dans nos hôpitaux consacrés aux maladies générales, et s’y présentent avec tous leurs symptômes incontestables, sans que l’aliénation mentale, ambitieuse ou autre, ait le moins du monde signalé le début de la maladie. Plusieurs faits de ce genre ont existé à ma connaissance à l’hôpital Necker dans le service de M. Bricheteau, et un de ses internes en a fait la matière d’un mémoire intéressant. J’en ai moi-même rencontré
1 Requin, Eléments de pathologie médicale ; T. II, pag. 90.
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plusieurs exemples en ville, et au moment où j’écris ces lignes je compte, parmi nos malades de l’hôpital Beaujon, deux cas curieux de l’altération des fonctions nerveuses sans délire, à laquelle convient le nom que je propose de conserver à cette maladie.
En somme, l’observation prouve qu’elle est très-commune chez les aliénés, et je laisse aux médecins qui étudient spécialement ces malades le soin d’établir si la paralysie, comme on le croyait d’abord, est une conséquence de l’aliénation, ou bien s’il faut admettre avec MM. Baillarger et Lunier que le désordre musculaire précède le trouble cérébral. Je reconnais qu’en dehors de l’aliénation, cette maladie n’est pas très-commune; mais elle n’est pas moins certaine, toute rare qu’elle soit, et dans tous les cas, elle reste toujours fort intéressante et digne d’une étude spéciale.
En voici un fait que j’ai encore actuellement sous les yeux :
Observation. — Marguion François, âgé de 38 ans, est entré à Beaujon, salle Saint-Jean, le 22 juin 1847. Il paraît avoir été doué d’une forte constitution, et affirme ne s’être jamais adonné à l’ivrognerie. En 1838, il se plaignit d’étourdissements pour lesquels il fut saigné plusieurs fois, 3 fois en 5 jours; mais cela n’eut pas de suites. De 1 839 à 1 842 il fut coloniser l’Algérie ; il contribua à la fondation de Philippeville , et n’y fut pas malade comme beaucoup d’autres qui y gagnèrent des rhumatismes et des fièvres, à cause de la fraîcheur des nuits et du voisinage des marais. La nostalgie le ramena en France, où il redevint palefrenier. De 1842 à 1 847 il fut très-bien portant, et ne ressentitabsolument rien d’anormal dans les mouvements et la sensibilité.
Vers le mois de mai 1847, il est pris encore de quelques étourdissements, et un matin, en se levant, il voit tout tourner autour de lui, comme s’il était ivre ; à partir
de ce jour il se sentit atteint de faiblesse générale des membres avec engourdissement, ou plutôt sensibilité obtuse. D’emblée aussi survint un embarras considérable de la parole, embarras beaucoup plus grand qu’il n’est même au moment de l’entrée du malade à l’hôpital. A son entrée, on constata qu’il pouvait à peine se tenir en équilibre sur ses jambes et marcher; les deux membres inférieurs étaient également faibles. C’est tout ce que le malade avait pu faire que de venir de la barrière de lEtoileà Beaujon. Les membres supérieurs sont aussi également faibles, les mains serrent à peine ce qui leur est présenté ; elles ne peuvent saisir convenablement une cuillère, et encore bien moins la porter à la bouche. La peau de tout le corps n’a plus qu’une sensibilité obtuse; les piqûres d’épingle ne causent pas de douleur et sont vaguement senties. On est obligé de donner à manger au malade et de le porter au bain. Les mains sont un peu rigides et se refusent aux mouvements musculaires ; les pieds contracturés et fléchis en dessous ne peuvent pas être relevés par la volonté du malade. Les orteils ont perdu presque tout mouvement. Quand le malade veut parler, il fait des efforts incroyables de tous les muscles des lèvres, des joues et de la langue, et il articule avec la plus grande peine et la plus grande lenteur. Tous les sens d’ailleurs fonctionnent parfaitement bien; la mémoire et le jugement sont très-bien conservés et singulièrement exacts. Le malade précise les dates déjà anciennes des périodes de sa vie; il en cite le jour, l’heure, et toutes les circonstances. 11 nomme les personnes avec lesquelles il a été en rapport. Son intelligence des choses est très-bonne, très-active et nullement hébétée. Le faciès exprime seulement une sorte d’étonnement.
Le caractère ne paraît pas très-altéré. Cependant il présente quelques particularités, qui tiennent sans doute
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à l’état du cerveau. Ainsi le malade salue ponctuellement chaque fois qu’on passe devant son lit, quand même on le ferait à peu d’intervalle; il rit très-fort à la moindre chose qui se dit et il la répète avec un air de finesse, même quand il n’y aurait ni finesse ni plaisanterie. Deux ou trois fois, depuis qu’il est à Beaujon, il a eu des accès de colère violente sans motif; mais après, il en a demandé très-raisonnablement excuse et il se comporte toujours très-convenablement.
Dans le commencement les yeux ont été souvent hagards et constamment brillants.
Toutes les fonctions, digestion, excrétions, sommeil, étaient bonnes. Les muscles paraissaient bien conservés.
Le traitement qu’on lui a fait suivre a consisté en bains savonneux réitérés, bains de vapeur dont il sait très-bien le compte, et surtout en nombreuses applicalions de l’électricité, tantôt au moyen d’une pile à auges, et tantôt avec l’appareil électro-médical de Breton, avec des aiguilles, ou avec des éponges ou avec des pinceaux métalliques, promenés ou implantés sur les muscles des membres et sur ceux du visage, autour de la bouche.
Dans les premiers mois, la peau et les muscles étaient peu sensibles au galvanisme ; actuellement ils le sont beaucoup plus, à peu près comme dans l’état de santé.
Les jambes, les pieds et les orteils se remuent parfaitement bien dans le lit et le malade sent bien tout ce qu’ils touchent. Les mains ont repris toute leur sensibilité tactile; les bras sont redevenus forts et le malade peut à volonté serrer très-vigoureusement les objets qu’il tient. 11 se sert adroitement de ses doigts.
Si le malade est debout, il remue bien les jambes et elles sont fortes ; mais la marche est titubante et même impossible quand le malade ne se soutient pas à un
point d’appui, si faible qu’il soit. S’il le tient, il peut aller, il plie ses jambes et s’assied sur les jarrets, puis il se relève par la force des reins sans difficulté. Il n'y a, comme il le répète incessamment, que l’aplomb qui lui manque. Il se compare à un enfant qui apprend à marcher.
Les muscles ne sont pas atrophiés ; seulement tout le corps a perdu de son embonpoint primitif.
Le visage est bon et calme; les yeux sont moins brillants et jamais hagards.
La parole est redevenue plus libre; on la comprend beaucoup plus facilement; mais elle est encore embarrassée. Le malade fait des contorsions de la bouche pour prononcer très-exactement toutes les voyelles et toutes les consonnes; mais il y réussit et n’en manque aucune. Il le fait voir spontanément en récitant l’alphabet correctement d’un bout à l’autre. Le caractère de l’embarras est la lenteur jointe à des saccades, comme s’il avait des cailloux dans la bouche.
Cette observation présente l’histoire d’une paralysie générale de forme progressive, et elle donne en même temps la preuve qu’au contraire de celle qu’on observe dans l’aliénation, elle peut s’arrêter et même s’améliorer assez pour faire espérer une guérison définitive. Le malade dont je viens de parler est incomparablement mieux que quand il est entré à l’hôpital sous le rapport de la paralysie, et son intelligence persiste malgré la longue durée de ce mal. 11 y a déjà deux ans et demi que je l’observe et le traite.
J’en connais en ville un autre exemple très-remarquable. Un sculpteur a commencé, il y a huit ou dix ans, a subir tous les accidents de cette maladie. Mais, moins heureux que le précédent, il a vu sa paralysie s’accroître incessamment. U est arrivé aujourd’hui aux derniers degrés du mal. Ce qu’il y a eu de frappant pendant tout
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le cours de celte maladie progressive, c’est que les facultés intellectuelles ont toujours été moins affectées que les autres dépendances du système nerveux. Aujourd’hui même encore elles conservent une supériorité relative.
Marche et symptômes. — Toutes ces maladies d’ailleurs ne marchent pas de la même manière et elles peuvent commencer sous des formes assez diverses, sans parler du début le plus commun qu’elles présentent, celui qui les fait procéder de la manie ambitieuse et qui sort de mon sujet. On peut remarquer que, même comme maladie nerveuse indépendante de troubles primitifs de l’intelligence, la paralysie générale progressive se montre dans le principe, avec des phénomènes très-différents de siège et d’apparence.
Le plus ordinairement elle débute par un trouble marqué de la parole. Les malades ont conscience de leurs idées comme à l’ordinaire ; les mots ne leur manquent pas pour les exprimer ; mais ils éprouvent une difficulté à prononcer qui leur donne une expression de doute et d’hésitation toute particulière. Leurs lèvres, leur bouche, leur mâchoire inférieure et en même temps leur langue font effort pour se mettre dans la disposition convenable à la prononciation. Il en résulte une sorte de bégaiement, de blésité singulière et fatigantes, une lenteur confuse dans le parler, qui laisse l’observateur en suspens sur la question de savoir si c’est la mémoire, l'intelligence, le mot ou la prononciation qui font défaut. Ce vice de la parole va s’augmentant tous les jours, et bientôt est accompagné d’autres désordres nerveux ; les mains et les bras s’engourdissent, perdent la délicatesse de toucher qu’ils avaient, la prestesse de mouvement qui leur était naturelle; les malades deviennent maladroits, tiennent mal les corps qu’ils prennent; le tact et la force leur manquent à la fois; puis
les extrémités inférieures s’affectent à leur tour; le sol est moins bien palpé, les pieds sont moins flexibles et se heurtent plus facilement contre les inégalités du terrain, les orteils raides et un peu fléchis se redressent moins bien et se remuent avec difficulté ; la pointe des pieds se tient abaissée , les genoux sont presque à demi fléchis, et les membres inférieurs affaiblis à la fois et comme contracturés, se refusent à soutenir le corps.
Dans d’autres cas, le progrès de la maladie ne suit pas le même ordre. J’en ai vu qui commençaient par les extrémités inférieures; d’autres par les bras ou plutôt les mains; puis la progression de la maladie l’étendait successivement aux autres extrémités ou à la parole, et au bout d’un temps plus ou moins long, en marchant de la périphérie vers le centre, la maladie finissait toujours par envahir progressivement tous les organes dont j’ai parle plus haut.
Arrivée à cet état de généralisation, la paralysie progressive se ressemble à peu près chez tous les malades. La parole est très-embarrassée, très-lente et très-pénible. Les mains ont perdu beaucoup de leur force, de leur adresse et de la délicatesse des perceptions tactiles. Les jambes ont la plus grande peine à supporter le corps ; les pieds sentent à peine le sol, les articulations fléchissent sans conscience ; les orteils ont perdu presque tous les mouvements et particulièrement ceux qui les redressent; le pied a fini par refuser de se relever vers la jambe. Puis les urines cessent d’être retenues dans la vessie; les matières fécales au contraire sont gardées indéfiniment; les malades se plaignent de sentir un certain trouble, un embarras marqué dans leurs idées; la mémoire leur manque et particulièrement celle des choses qui viennent récemment de se passer sous leurs yeux. Au milieu de tous ces désordres, les fonctions digestives se conservent très-bien, quelquefois
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même se développent avec une énergie inaccoutumée; le sommeil reste bon ; il est rare que des douleurs se fassent sentir, même dans les parties atteintes par l’engourdissement paralytique.
Aundegréun peu plus avancé, l’incontinence d’urines est complète; les matières fécales jusque-là retenues presque invinciblement, sont au contraire rendues sans que la volonté du malade y ait contribué. La paralysie des membres et la difficulté de prononcer deviennent plus grandes; il se joint aux phénomènes précédents un degré plus ou moins marqué de contracture. Ce dernier symptôme se montre plus tôt ou plus tard ; il se présente en certains cas rares, pour ainsi dire, au début de la maladie ; quelquefois seulement il ne se rencontre qu’à la fin; il est constant ou bien il alterne plus ou moins souvent et pour un temps plus ou moins long avec les autres ou avec une apparence de santé. L’intelligence enfin se trouble davantage, la mémoire se perd presque complètement. Le sommeil prend la forme d’une torpeur presque continue, ou au contraire se refuse presque absolument aux malades; puis les fonctions digestives s’altèrent, le goût se perd. L’ouïe et la vuë se conservent quelquefois jusque dans les derniers temps, mais en prenant quelque chose d’automatique qui laisse deviner dans la sensation le défaut d’intelligence. J’ai rencontré seulement un cas dans lequel une sorte d’amaurose avait existé presqu’en même temps que l’engourdissement des jambes, des pieds et des mains.
Enfin, tous les désordres continuant à s’aggraver, la sensibilité tactile s’éteint, le mouvement devient impossible, la parole inintelligible, les idées nulles, et le malade finit par s’éteindre, avec ou sans désordres locaux capables de produire et d’expliquer la mort.
En outre des malades chez qui l’ensemble des sym-
ptôrnes de la paralysie générale est complet, on rencontre assez souvent des faits dans lesquels la maladie semble se borner à certains organes. J’ai observé des paralysies tout à fait comparables à celles que je viens de décrire, avec cette différence seulement qu’elles se limitaient dans les extrémités supérieures ou inférieures, ou bien dans les organes de la prononciation ; je les aurais même, à cause de la prédominance de paralysie d’un côté, souvent classées parmi les paralysies partielles dont je parlerai plus tard, si je n’avais pas en même temps constaté des désordres généraux infiniment légers, mais non douteux qui établissaient la liaison de famille avec la paralysie générale. Les sujets gravement empoisonnés par le plomb flottent à chaque instant entre ces deux classes.
Quand la paralysie progressive s’arrête dans son cours, et prend une marche heureuse vers la guérison, les fonctions subissent progressivement une amélioration inverse des phénomènes d’aggravation que je viens de décrire, et retournent lentement vers la santé. Je n’ai jamais vu cette maladie se transformer brusquement en une santé satisfaisante ; la convalescence, quand il y en a eu, a toujours été au moins aussi lente que l avait été la marche ascensionnelle des symptômes.
Anatomie pathologique. — Je ne sache pas que l’anatomie pathologique ait donné le dernier mot de cette maladie; chez les gens à intelligence saine, pas plus que chez les aliénés. On sait, pour ces derniers en qui le paralysie générale est si commune, combien les aliénistes sont loin de s’accorder; les uns veulent que des désordres variables du cerveau et de ses enveloppes rendent compte de la maladie; les autres arguent de cette variabilité, quelquefois même de la nullité des lésions, et de l’identité constante de la maladie, pour sou-
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tenir que leurs adversaires se font illusion sur la puissance révélatrice de leur scalpel. Tous les auteurs, qui ont écrit là-dessus, ont cité des ouvertures de corps dans lesquelles on n’avait point rencontré d’altération matérielle du cerveau, malgré l’intensité des accidents paralytiques observés chez des aliénés. A plus forte raison aurons-nous de la difficulté à rapprocher en un seul faisceau les opinions des autres médecins, qui ont observé et suivi des paralysies progressives sans aliénation. Les faits authentiques, peu nombreux, qui existent n’ont pas décidé la question. J’ajouterai même que dans mon opinion ils ne la décideront jamais plus qu’elle ne l’est pour l’épilepsie, l’hystérie, l’hypochondrie et une foule d’autres désordres bien caractérisés des fonctions nerveuses.
Les mêmes incertitudes, les mêmes raisons de croire ou de s’abstenir existent et existeront longtemps pour les unes et pour les autres, c’est-à-dire, qu’on verra, comme cela est jusqu’à présent arrivé, des cas où les lésions matérielles auront pu donner une explication plausible des symptômes, et d’autres cas à côté dans lesquels les altérations organiques auront été nulles. Faudra-t-il donc admettre ici, comme pour les autres maladies invoquées plus haut, que quelquefois, souvent peut-être, les lésions anatomiques sont la cause occasionnelle du trouble nerveux; mais reconnaître aussi que ce trouble nerveux existe quelquefois, exceptionnellement si l’on veut, sans ces causes anatomiques occasionnelles? J’avoue que les faits et le raisonnement m’obligent ici, comme pour beaucoup d’autres maladies nerveuses, à répondre à cette question par l’affirmative.
Pronostic. — • Dans cette maladie, il est toujours fort grave; le plus grand nombre des malades succombe
au bout d’un temps plus ou moins long. Je n’ai jamais T. il 7
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observé de cas dans lequel l’affection ait pris une marche aiguë et rapidement mortelle ou curable; j’ai plusieurs fois vu les malades mourir au bout de quelques mois; j’ai aussi rencontré de ces malades dont l’affection marchait avec une lenteur extrême pendant plusieurs années. Quelques-uns m’ont donné, au bout de plusieurs mois de traitement, la satisfaction de voir s’établir lentement , mais régulièrement, une véritable convalescence. Le retour vers le mieux a toujours été excessivement lent, et jamais je n’ai vu les malades reprendre complètement leur agilité, leur délicatesse de sens, leur adresse des mains, leur force pour la marche, comme avant la maladie. Ce qui avait été diminué pour la mémoire et pour l’intelligence pendant le cours du mal, m’a semblé se remettre un peu mieux que les autres fonctions dépendant du système nerveux. Je n’ai pas vu guérir, ni même s’améliorer de malades parvenus à la période de paralysie des sphincters; j’ai obtenu des guérisons satisfaisantes chez des malades qui avaient présenté tous les symptômes que j’ai décrits jusqu’à cette période. 11 en faut conclure que le pronostic est d’autant plus grave que la maladie a marché pendant plus longtemps, et que le médecin est consulté plus tard. 11 n’est pas raisonnable d’espérer que l’on guérira ces malades toutes les fois qu’on sera appelé dès le début; mais il est encore possible, même dans cette paralysie bien déclarée, de prétendre à une bonne fin. C’est une des grandes différences qui distinguent cette paralysie, sans aliénation mentale, de celle des aliénés, qui est toujours et infailliblement mortelle.
Je peux citer à l’appui de ce j’avance une observation très-remarquable.
Madame la comtesse Du...., à la suite de violentes contrariétés et de chagrins prolongés, fut affectée de diverses affections soit du foie, soit du canal intestinal ,
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sur lesquelles ses médecins ne furent pas d’accord. Malgré le défaut d’entente qui en résulta pour le traitement, elle sembla revenir à la santé, et on croyait qu’elle allait entrer franchement dans la convalescence, quand elle fut prise tout à coup de nouveaux symptômes.
L’affection hépatique ou gastro-intestinale avait fait place à une paralysie singulière, pour laquelle je fus appelé.
La malade avait perdu la sensibilité des extrémités inférieures, et néanmoins elle ressentait dans ces parties des douleurs vives aussitôt qu’on essayait d’imprimer aux membres quelques mouvements. Le toucher sur la peau était douloureusement senti; mais il n’était plus compris comme dans l’état de santé. Les orteils étaient abaissés et immobiles; les pieds allongés sur les jambes ; les jambes un peu fléchies sur les cuisses. Toutes ces parties n’obéissaient presque plus à la volonté.
Les mains et les avant-bras participaient beaucoup à la paralysie de sentiment et de mouvement des pieds. Les mouvements y étaient moins douloureux; mais presque aussi également rebelles à la volonté. La malade ne pouvait plus s’en servir, même pour manger.
Les muscles des lèvres et de la bouche étaient habituellement rétractés; les coins de la bouche relevés et retirés en arrière; la parole un peu embarrassée, lente, et difficilement accentuée. La mémoire commençait à
manquer d’une manière notable. 11 n’y avait plus de sommeil, plus d’appétit; les garde-robes étaient rares et difficiles. Le caractère était devenu impatient et acariâtre, contre les habitudes de la malade. Une hallucination singulière de la vue la tourmentait continuellement. Toutes les surfaces blanches qu’elle pouvait voir étaient incessamment couvertes de têtes très-nombreuses. Ces
têtes lui faisaient toutes d’horribles grimaces aussitôt que quelque chose la mettait en colère.
Cette dame approchait de fâge critique; son pouls présentait encore un peu de force et prenait souvent de la fréquence ; il y avait une sensibilité douloureuse le long de la colonne vertébrale. Ces circonstances me décidèrent à lui faire appliquer des sangsues le long du rachis ; et, après que ce moyen eut fait disparaître la sensibilité locale, à y appliquer et y entretenir pendant longtemps des cautères au nombre de six à huit. Je prescrivis en même temps des bains multipliés et prolongés, tantôt à l’eau de son , tantôt au bicarbonate de soude , tantôt au savon, et quelquefois simples. Je recommandai, aussitôt que les premiers signes d’irritation rachidienne eurent disparu, des frictions sur tous les membres avec une pommade contenant un soixantième de sulfate de strychnine; puis je fis avaler des pilules dans lesquelles une très-petite quantité de cet alcali était mêlée avec un peu d’opium. Enfin, j’adjoignis à ces moyens des préparations ferrugineuses. Pendant tout le cours du traitement, je tins la main à ce que la malade fût solidement nourrie, même malgré toutes ses résistances et ses refus; et voici ce que j’obtins. Les évacuations de sang enlevèrent les douleurs le long du rachis ; les cautères amenèrent progressivement un relâchement dans l’espèce de contracture paralytique de la bouche, des lèvres, des membres supérieurs et inférieurs. Les bains, prolongés même plusieurs heures, et répétés tous les jours, firent disparaître aussi la rigidité de ces parties, et contribuèrent avec l’opium à ramener le sommeil et la diminution des hallucinations. La strychnine en frictions et avalée rendit enfin aux membres leurs mouvements et à la peau la sensibilité normale. La digestion , qui se soutint constamment bonne, malgré les réclamations incessantes de la malade, maintint les forces, qu’à
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la fin, les pilules de protocarbonate de fer vinrent aussi soutenir et réveiller.
Au bout de quatre mois de traitement, madame Du... put enfin se soutenir sur ses jambes, reprendre peu à peu l’usage de ses mains et la parole. Les hallucinations ne se montraient plus que quand il arrivait quelque contrariété, ou quand j’exigeais un trop long exercice des membres ou de la parole.
Aujourd’hui, dix-huit mois après l’invasion de cette maladie, madame Du... se porte parfaitement bien et ne se ressent plus du tout de ce qu’elle a souffert. Elle vit et agit comme tout le monde.
Cette observation m’a paru et me semble encore un exemple de paralysie générale progressive. Les symptômes et surtout la marche qu’elle a présentés ne me laissent aucun doute à cet égard. S’il y avait eu simplement une méningite rachidienne, la paralysie n’aurait pas suivi la même marche des extrémités au centre , l’embarras de la parole n'aurait pas existé , les fonctions digestives ne se seraient pas conservées comme elles l’ont fait. S’il s’était agi d’un ramollissement rachidien , je ne crois pas que la malade aurait guéri, et je pense que les symptômes auraient été tout autres. Quant aux affections inflammatoires du cerveau ou des méninges cérébrales, elles doivent être mises de côté , et à cause des accidents paraplégiques, et à cause du bon état de la fonction digestive, et à cause de la conservation de presque toute l’intelligence.
Je n’ai jamais vu de malade présentant mieux toute l’apparence de la paralysie progressive, et j’avoue que dans le cours de la maladie, quand les hallucinations vinrent s’ajouter aux autres symptômes , je me crus obligé de craindre sérieusement pour la vie, et surtout pour l’intelligence. L’heureuse issue à laquelle cette maladie est arrivée me semble de nature à donner pour
une autre fois pius de confiance et plus d'espoir au médecin, quelque grave que le cas paraisse.
Causes. — On est en général assez peu renseigné, jusqu'à présent, sur les causes de la paralysie générale progressive. Je l ai vue chez les hommes et chez les femmes; je fai rencontrée sur des sujets de vingt-cinq à trente ans, sur des adultes plus avancés en âge, et aussi sur des vieillards. Les enfants et les jeunes pubères ne m’en ont point fourni d’exemple. De ces faits je ne puis encore tirer aucune induction positive relative au sexe et aux âges. A ma connaissance, elle est plus commune après cinquante ans qu’avant; voilà tout ce qui me semble démontré.
Une cause sur laquelle je me crois mieux renseigné, c’est Y abus de certains aliments , et particulièrement des boissons alcooliques . J’ai donné des soins à une dame qui était affectée de paralysie de cette nature à la suite de l’abus qu’elle avait fait de vins et de liqueurs trèsalcoolisés. Elle avait pris l’habitude, d’après les conseils d’un médecin anglais, de consommer chaque jour au moins une bouteille de vin de Madère, plusieurs grands verres d’eau-de-vie de Cognac, sans compter les vins plus doux et les liqueurs édulcorées dont elle faisait incessamment usage. Un pareil régime, avec une constitution naturellement fort délicate et un tempérament nerveux, avait fini par amener une paralysie générale bien dessinée, avec rétraction et contraction des jambes et des mains , douleurs et crampes vives dans les muscles de ces parties, difficulté extrême de la prononciation. Les facultés intellectuelles avaient été conservées, mais la digestion s’était peu à peu réduite presque exclusivement aux boissons dont je viens de rappeler le menu.
Cette paralysie se montre manifestement encore sous rinfluence de faction longtemps supportée de V humidité
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froide. Je crois, par exemple, que le premier malade dont j’ai rapporté plus haut l’observation doit samaladie au long séjour qu’il a fait comme palefrenier dans des écuries froides et humides, et particulièrement à son coucher habituel contre un mur humide et salpêtré.
J’ai rencontré d’autres exemples de cette maladie chez des ouvriers qui avaient passé de nombreuses années au fond de puits qu’ils creusaient, ou dans des canaux humides dont ils remuaient la vase pour en régulariser ou en nettoyer le fond. J’en ai vu sur des sujets qui avaient longtemps séjourné dans des pays froids et excessivement humides. J’ai donné des soins à une dame chez qui la maladie s’était développée très-lentement, depuis un séjour de plusieurs années qu’elle avait fait à Cayenne.
Dans certaines épidémies , la paralysie générale ou du moins une sorte d’engourdissement des membres qui lui ressemble singulièrement, signale la période extrême de l’affection régnante. C’est, par exemple, de cette manière que succombent presque tous les pellagreux. Dans l’épidémie de 1829, à laquelle on avait donné le nom à" acrodynie, les sujets les plus vivement frappés ont présenté sous une forme aiguë les principaux phénomènes de la paralysie générale. 11 y avait aussi quelque chose d’analogue dans certains cas d’une épidémie nerveuseque j’ai eu occasion d’observer dansla maison du Bon Pasteur, à Amiens, et dont M. Àndrieux, médecin de cette maison, a bien voulu me communiquer les détails.
Sous l’influence d’une longue intoxication saturnine , on rencontre souvent des paralysies partielles d’apparence progressive paraplégique; dans un degré plus élevé encore, la paralysie prend une grande analogie avec celle que nous venons de décrire. Excepté l’embarras de la parole, qui est remplacé par un affaiblisse-
ment extrême de la voix, tous les caractères s’y trouvent. Je n’oublierai jamais un malheureux qui, après avoir plusieurs fois subi dans une fabrique de blanc de plomb les atteintes de l’empoisonnement par ce sel , finit par tomber dans une paralysie générale, comme je n’en ai jamais vu d’autre exemple. Tous les membres avaient perdu la propriété de se mouvoir sous l’influence de la volonté; les articulations avaient pris une sorte de rigidité, de contracture; les orteils crispés et inclinés vers la plante des pieds; les mains à demi fléchies sur les avant-bras, et les articulations des phalanges les unes sur les autres, l’impossibilité de mouvement qui obligeait à lui entonner les aliments comme on aurait fait dans une cavité inerte, en faisaient un tableau de paralysie générale des plus déplorables. Les mouvements du tronc étaient devenus impossibles, ainsi que ceux de la tête sur le tronc; la voix était affaiblie au point qu’il fallait placer l’oreille tout près de la bouche du malade pour l’entendre. La sensibilité était partout engourdie, même pour les excitants les plus forts, et au milieu de tout cela, l’appétit et les conséquences naturelles de la digestion s’étalent seuls conservés avec les facultés intellectuelles. Ce malade finit par guérir complètement après un traitement de plus d’une année. Il avait au bout de ce temps si bien repris ses forces qu’il était devenu serrurier dans l’Hôtel-Dieu annexe, où je lui avais fait subir ce long traitement. La seule trace qui fût restée de sa maladie était une sorte de faiblesse d intelligence dont il avait conscience, une susceptibilité très-exagérée et une propension au délire des ivrognes, pour la moindre quantité de vin pur qu’il avait occasion de boire.
Enfin quelques cas exceptionnels de paralysie générale progressive se sont montrés à mon observation, sans qu’il m’ait été possible d’en bien préciser les eau-
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ses ni prédisposantes ni occasionnelles. Tel est le cas du sculpteur dont j’ai dit un mot ci-dessus. Mais ces cas ont été jusqu’à présent de beaucoup les moins nombreux. Presque toujours les malades accusaient des troubles moraux, des chagrins, des excitations nerveuses d’une grande intensité ; mais il m’était impossible de juger la question de savoir si le commencement de la maladie était cause que les malades recevaient plus vivement les impressions morales pénibles, ou si ces impressions étaient au contraire les véritables origines de la maladie.
Traitement. • — La thérapeutique de la paralysie progressive est en général fort difficile à conduire. Cette réflexion ne s’applique pas à la paralysie des aliénés, espèce jusqu’à présent incurable, et que nous avons dès le commencement mise de côté, comme ne se rapportant pas directement à notre sujet; mais je l’étends sans restriction à toutes les autres paralysies progressives, générales ou locales, de cause connue ou inconnue, dont j’ai rappelé l'existence.
Pour celles qui sont partielles, ou même pour celles à tendance générale qui sont encore limitées, je crois que le traitement doit toujours être double: le traitement approprié à la cause, et le traitement approprié aux parties affectées. Pour les paralysies qui ont déjà pu se généraliser, ladoubleindication estencore présente, mais celle qui dépend de la nature, de la cause intime vient prendre la plus haute importance. Ce principe général une fois entendu, et en comprenant bien qu’avec cette prépondérance méthodique les deux ordres d’indications exigent néanmoins toujours satisfaction, je vais exposer les bases du traitement comme je le conçois, et tel qu’il m’a plusieurs fois réussi. Je suivrai l’ordre des causes exposées plus haut.
Au point de vue des âges , les indications thérapeu-
tiques sont négatives pour ainsi dire, et se rapportent seulement à la réserve qu’il y a quelquefois lieu de mettre dans l’emploi des agents utiles, à la résistance que le sujet peut présenter pour l’administration efficace des remèdes, aux résultats douteux qu’une thérapeutique plus ou moins active peut avoir en raison de la puissance de vie, et de réaction dont le sujet se trouve doué.
Pour les sexes, je poserai la même réserve.
Mais pour ce qui regarde les abus, j’invoquerai vivement une hygiène mieux entendue. Ici, la réforme est urgente; mais le médecin, qui sait mieux que personne l’influence que des habitudes brusquement interrompues ou contrariées peuvent avoir sur l’exercice réguier des fonctions, devra s’attacher à bien reconnaître, dès le commencement, s’il vaut mieux pour le malade brusquer un changement complet ou l’introduire avec ménagement dans le régime. Une fois son plan arrêté, et il devra l’être après quelques épreuves de tâtonnement, on s’y attachera avec sévérité; on s’assurera par tous les moyens possibles qu’en définitive l’abus a complétementcessé, dans un temps moral suffisant pour que la constitution ait accepté sans trop de secousses le changement nécessaire.
Les effets de certains climats devront être ou prévenus par un changement bien calculé de localité, ou anéantis par une hygiène qui en détruise les mauvais effets. Par exemple, les longs et désastreux effets du froid humide seront contre-balancés par des bains de vapeur aussi répétés que possible, par des bains de sable chaud, par des bains alcalins, sulfureux ou savonneux, par des frictions sèches ou aromatiques, par l’usage intérieur de boissons habituelles chaudes et très-légèrement excitantes.
Dans les paralysies générales épidémiques ,
on aura
DE LA PARALYSIE GÉNÉRALE PROGRESSIVE
dû combattre, par tous les moyens connus, l’influence de la constitution épidémique ou de l’endémie.
Dans Y empoisonnement saturnin, il aura fallu s’attacher à détruire pendant un temps suffisant le poison qui existe dans les organes; en le rendant, comme nous l’avons déjà répété bien des fois, insoluble dans le corps, et en le poussant au dehors le plus tôt possible sous cette nouvelle forme.
Enfin, dans tous les cas où quelque élément inconnu vient s’ajouter dans les conditions du problème que le médecin est appelé à résoudre, il faudra s’attacher à saisir, parmi toutes les circonstances accessoires autour du malade, quelque indication principale, et en user avec activité. Ici ce sera un état pléthorique sanguin habituel, général ou local ; là une habitude de fluxion ou de maladie vers un point, un organe, un système d’organes; ailleurs une cause morale, une passion, un chagrin, ou bien un état nerveux, comme ceux dont nous avons exposé plus haut le tableau. A toutes ces circonstances, quand elles se rencontreront dominantes, il faudra opposer les meilleurs remèdes qu’inspireront à la fois la connaissance de la médecine et celle de la philosophie.
Dans tous les cas, on aura beaucoup fait pour la guérison quand on aura pu dégager ainsi quelque indication dérivant de la cause, de la nature, de l’essence de la maladie. Les autres indications résultant de l’état local remplissent alors bien mieux les conditions complémentaires d’un traitement logique et efficace.
Ces indications, locales pour ainsi dire, sont de différentes sortes, suivant les symptômes qui dominent.
Si le malade est surtout tourmenté par des vertiges , des troubles de la tête, des perceptions, de l’ intelligence ; s’il a des hallucinations , il importe de savoir à quelle cause principale attribuer ces phénomènes. Est-ce de la pléthore sanguine? Des saignées générales ou
locales y remédieront. Les saignées générales se feront aux bras ou aux jambes; les saignés locales, suivant les cas, auront lieu par des sangsues aux oreilles, le long du rachis, ou à l’anus ; par des ventouses à la nuque. Est-ce un désordre nerveux? On calmera ce système par les agents dits antispasmodiques, par des doses minimes d’opium, de belladone, d’aconit; par un peu d’eau distillée de laurier-cerise, ou par des proportions, je dirais presque, infinitésimales de cyanures. Le vertige tient-il à une sorte de chlorose? Un régime aussi fortifiant que possible, l’application locale du froid, l’usage bien combiné des protosels de fer y porteront remède. À-t-on affaire à des sujets lymphatiques ou peu sensibles, en qui des habitudes de congestions se montrent vers la tête? Des vésicatoires, des cautères, ou un séton à la nuque sont indiqués, et probablement amèneront le soulagement dont on avait besoin.
Dans les douleurs vers le système nerveux central , c’est-à-dire vers l’encéphale ou la moelle épinière, des moyens pareils seront convenables, en les proportionnant à la nature des symptômes. Quand ces douleurs se feront sentir au contraire dans les extrémités, des applications émollientes, et au besoin narcotiques, sur ces parties, des frictions, des embrocations diversement sédatives, des bains généraux émollients au son, à la gélatine, aux espèces émollientes, et même un peu calmantes, se montreront éminemment utiles. On les multipliera autant que l’état général permettra de le faire; et on les prolongera même, s’il est possible, pendant plusieurs heures, en ayant soin de conserver autour du malade une température tiède sans plus.
Les contractures seront combattues par les mêmes bains et les mêmes applications locales, et particulièrement par une diversion sur les centres nerveux éta-
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blie d’après les mêmes bases que nous ayons posées pour les vertiges et les douleurs centrales.
V engourdissement avec sensation de froid sera combattu par des applications chaudes, des frictions sur les extrémités, soit sèches, soit avec des liquides chauds , alcalins, stimulants, et même un peu irritants. En même temps, on y conservera la chaleur par des applications de corps chauds, de bouteilles pleines d’eau à une haute température, d’enveloppes bien isolantes, de fers chauds maintenus en place ou promenés avec intelligence sur les points où le malade ressent du froid. L’engourdissement, pour le mouvoir et le sentir, provoquera l’usage habituel de la strychnine de diverses manières. S’il n’y a pas de congestion trop active vers les centres nerveux, on la prescrira à l’intérieur et à la dose de cinq millig. pour commencer, et on augmentera lentement les quantités. Si on craint les congestions dont je viens de supposer l’absence, on usera de ce moyen à l’extérieur seulement. Quelquefois on établira sur les points les plus paralysés des vésicatoires volants, et on en pansera les surfaces dénudées avec une pommade dans laquelle on aura fait incorporer pour chaque jour deux, trois, cinq centig. de strychnine. Le plus souvent on se contentera de faire faire sur la peau des membres paralysés des frictions réitérées avec une pommade simple, dans laquelle la strychnine entrera pour un trentième, et même un cinquantième. On aura soin en même temps de laver souvent les surfaces ainsi utilisées avec une solution alcaline, et par des bains alcalins ou savonneux.
Dans beaucoup d’occasions, ces moyens, employés avec une persévérance convenable, conduiront à de bons résultats. Pour mon compte, c’est avec eux que j’ai obtenu les succès dont j’ai parlé.
Quand ils ne m’ont pas suffi, j’ai eu recours à l’élec-
tricité avec des résultats qui m’engagent à recommander aussi ce moyen. Je me suis servi quelquefois d’une pile à auge ordinaire ; mais cet appareil est assez incommode et difficile à entretenir et à nettoyer. Je lui préfère maintenant de beaucoup le simple appareil électro-médical de Breton, ou celui dont se sert M. le docteur Duchenne, et avec lequel on peut mieux graduer faction des courants. Tantôt j’emploie pour conduire le courant dans les parties des aiguilles de platine comme pour l’acupuncture; c’est l’électro-acupuncture. Plus souvent je me contente de promener sur les parties à électriser les pôles armés ou d’éponge mouillées ou de pinceaux métalliques. Les éponges transmettent surtout l’électricité aux muscles sous-jacents sans trop tourmenter la peau; les pinceaux métalliques produisent au contact un picotement très-vif, et rarement les contorsions musculaires. Les premières servent plus contre la paralysie du mouvement, surtout quand on les applique aux muscles et le long des nerfs moteurs; les secondes stimulent plus la sensibilité, et conviennent par conséquent mieux contre les anesthésies. Les sujets sont plus ou moins sensibles à ces agents; il convient d’en user dans les premières expériences avec précaution.
On devient plus hardi à mesure que les malades prennent de l’expérience. Le médecin doit savoir néanmoins qu’à mesure que la guérison vient, les contractions musculaires et la sensibilité du malade augmentent dans l’opération. On a dans ce progrès de la sensibilité tactile ou motrice, un moyen commode pour mesurer les progrès qu’on a faits dans la guérison. Presque tous les malades, soumis à ce traitement, ont conscience, après une séance électrique, d’une plus grande force dans les mouvements, d’une sensibilité plus marquée, d’une sorte de travail dans les muscles qui ont été mis enjeu. Le résultat obtenu se soutient pendant plusieurs heures
DES CRAMPES
et se fait sentir souvent pendant la nuit qui suit l'électrisation. Il se conserve ordinairement pendant un, deux ou trois jours.
11 est inutile par conséquent de répéter l’électrisation plus souvent, et, d’ailleurs, comme cette opération, avec ou sans acupuncture, laisse toujours après elle un extrême sentiment defatigue, il me paraîtraitimprudent de renouveler ce moyen trop souvent, quand on veut réveiller la vie nerveuse dans une partie. Il ne faut jamaisoublier, lorsqu’ils’agitd’actionnerveuseque, l’exercice fortifie et que la fatigue affaiblit. Cet axiome, juste pour tous les organes et pour tous les agents ordinaires, est surtout vrai pour les organes de la sensibilité et de la locomotion, et pour l’agent le plus puissant que nous sachions leur appliquer.