‹ Traité pratique des maladies nerveusesChapitre 6 sur 96 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

DK LA FIÈYRE NERVEOSK.

DéFiNiTiOM. — n est nécessaire de me faire bien entendre d'abord sur la nature de Taffection à laquelle ce chapitre est consacré. Les auteurs anciens, et encore à présent les meilleurs écrivains étrangers, désignent par ce nom une des variétés de cette maladie fébrile continue, que Fécole moderne de Paris appelle typhoïde. G^est à cette catégorie que se rapportent presque toutes les observations des curieux de la nature, de Callisen, de George Gheyne, de Dehaên, de Haller, de Kreisig, de Selle, de StoU, de Vogel, de Hufeland et môme de Huxham. J'aurais pu citer presque tous les auteurs qui ont traité de la fièvre nerveuse en dehors de la France, et même en France, avant l'analyse moderne des faits pathologiques. Dans le livre d'Amédée Dupau, intitulé De l'éréthisme nerveux ou analyse des affec-lions nerveuses^ Montpellier 1819, tout ce qui regarde l'éréthisme nerveuse fébrile aigu est un mélange de faits et de réflexions ou les fièvres, qu'on dirait typhoïdes à Paris, sont mêlées avec quelques histoires de malades et quelques réflexions qui conviendraient à peu près à noire sujet. On trouve ainsi, au tome I*'de la 2« série des Archives de médecine^ 1833, p. 29, la fièvre nerveuse mentionnée dans ce sens par M. Ruef (Mémoire publié sur la clinique du professeur Lobstein), Là, l'auteur déclare sans détour qu'il entend désigner par ce nom la maladie nommée fièvre asthénique par Brown, fièvre avec faiblesse par Bichter, tuphus par les anciens, fièvre typhoïde par M. Louis, fièvre ataxique par Pinel, fièvre grave par M. Andral, gastroentérite fSLV Broussais, dothinentérie jfBv M. Bretonneau.

Ce n'est pas du tout cette variété des affections typheuses qui fait ici Fobjet de mon étude. Quelque acception qu'on ait donnée autrefois en France et encore à présent en Allemagne a l'assemblage de ces deux mots, fièvre nerveuse, je déclare que j^entends limiter ici la signification que ]e leur attribue au sens qu'ils présentent dans leur plus naturelle acception, dans leur plus simple rapport, la fièvre par le système nerveux^ ni plus, ni

loi MALADIES NERVEUSES GÉNÉRALES.

moins. On doit facilennent comprendre que celle maladie n*a aucun rapport avec les fièvres putrides, malignes, hémilritées, bilieuses, etc., 'des auteurs. Au contraire, dégagée de tout cet alliage d^origine hypothétique, elle existe par elle-même comme espèce, comme essence. Elle est tout entière comprise dans le domaine des affections nerveuses; c'est ce que j'espère démontrer surabondamment pour tous les médecins qui prendront la peine de lire ce chapitre. Je ne fais pas de doute que Tobservatîon universelle ne confirme ce que je vais dire.

L'analomisme moderne a beaucoup discuté la réalité de la fièvre nerveuse, ou, pour mieux dire, on s'est beaucoup récrié, dans ces derniers temps, contre Texislence essentielle de cette fièvre.;

La confusion des affections différentes, auxquelles ce nom serait apph'qué d'après l'histoire de la science, n'a pas peu contribué à augmenter le nuage dont la fièvre nerveuse est encore enveloppée. Souvent on a confondu la véritable fièvre nerveuse avec les affections connues sous ce nom, et on a trouvé que l'essentialité nerveuse de la maladie était insoutenable, en présence des altérations matérielles considérables Constatées sur les malades et sur les cadavres. D'autre part, là où une fièvre nerveuse en apparence très bien dessinée, lente ou aiguë, avait existé, on a souvent reconnu, soit après la mort, soit au bout d*un certain temps d'évolution, la présence et la réalité d'altérations graves, méconnues dans le principe. La reconnaissance de beaucoup de faits de celte nature a amené les modernes à établir que, là où cette maladie avait été admise dans le vrai sens par les anciens, on peut le plus souvent diagnostiquer des lésions matérielles organiques, suffisantes pour détruire une essentialité nerveuse trop légèrement proclamée.

Tout en reconnaissant la valeur des faits modernes et la confusion jetée sur ce sujet par les théories allemandes, je viens m'élever contre la négation de la fièvre nerveuse. Sans doute nos prédécesseurs manquaient des moyens de diagnostic local que nous devons à l'auscultation et à la percussion; ils étaient privés des lumières, acquises après eux, sur l'anatomie pathologique; leurs hypothèses sur la fièvre nerveuse, la confusion, qu^ils nous ont léguée, sur des fièvres aiguës et chroniques, oc-

casionnées probablement par des lésions sourdes dont ils ne devinaient pas l'existence, ont incontestablement donné raison i de légitimes réclamations, quand la science s*est enfin perfectionnée. Huxham lui-même est plein dés incertitudes inhé* rentes aux observations de son temps; à priori^ ses imitateurs et ses explicateurs peuvent être taxés d'exagération ou au moins soupçonnés d*une interprétation vicieuse des faits qu'ils ont vus. Il est sur que le Mémoire d'Hufelahd (1) est un traité de la typhoïde; il n'est pas moins certain que de nombreuses affections cérébrales, intestinales, pulmonaires, pleurétiques, hépatiques, névropathiques, méconnues, ont été prises pour des fièvres nerveuses. Mais il y a aussi, d'un autre côté, d'excellentes raisons de croire que cette erreur sur la nature du mal n'a pas été universelle. La confusion des noms ne doit pas entraîner la négation de la chose. Je soupçonne un peu d'orgueil illégitime dans les prétentions modernes en ce qui regarde cette maladie, et je crains que les organopalhistes, ayant eu souvent raison, n'aient à leur tour dépassé la vérité.

L'observation et le raisonnement me rangent dans la classe de ceux qui croient qu*un trouble de fonctions n'implique pas toujours, comme point de départ, im désordre matériel organique appréciable ; j'admets qu'une fonction dérangée, exagérée, dénaturée, oblitérée, constitue aussi une cause essentielle de maladie.

Appliquant ce raisonnement et l'expérience à la fièvre, j'établis ainsi par les faits la réalité dfi celle que j'appelle nerveuse.

Faites une marche forcée, et, avant que vous ayez été complètement reposé, vous aurez eu une fièvre signalée par tous ses caractères, frisson souvent, chaleur toujours, avec exagération de la circulation, puis sueur amenant la solution du mal. Cette fièvre aura certainement été sans matière^ car au bout de quelques heures de repos tout sera rentré dans l'ordre.

Soyez tourmenté par une vive préoccupation, par une passion ardente, par une épreuve de concours, une élection, et vous aurez une véritable fièvre, qui se passera, quand, l'épreuve

(I) HuFEUkHD, Manuel de médecine pratique, fruit d'une expériaoce de cioqoaote «09, deuxième édilioa augmeulée d*UQ Mémoire sur les fièvres nerveuses, 1818, ! Yol. io-S.

Unie, le moral aura pu se remellre. Dans notre temps de vie publique et privée si tourmentées et si actives, d'ambitions et de désirs efirénés à tous les degrés, de luttes et de déceptions, les exemples de cette nature se rencontrent à chaque instant. Un excès momentané de fatigue musculaire, une vive agitation morale, et j'aurais pu choisir par centaines d'autres exemples, suffisent pour montrer qu'on peut avoir la fièvre primitivement par le système nerveux ; que, partie exclusivement de là, elle se fait sentir dans tout l'organisme, au moyen du système circulatoire qu'elle trouble et dont elle amène la réaction.

Ce qui peut arriver à tous, pour des ébranlements suffisants, se produit chez certains sujets, malheureusement doués, pour des causes beaucoup plus légères. Je connais une foule de constitution délicates, qui, depuis plusieurs années que je les observe, ne m'ont laissé découvrir aucune apparence appréciable de lésion organique quelconque, et en qui la fièvre se montre pour la moindre cause. Une promenade un peu longue, un coup de vent du nord, et surtout du nord-est, une menace de neige, en toute saison un brusque changement de température ; vers les équinoxes la où le contraste entre le jour et la nuit est plus grand, les changements dans la révolution diurne, une vive et brusque préoccupation, une émotion violente, suffisent pour donner un accès complet de fièvre. Je connais des personnes que celte sorte de fièvre quitte à peine. Dans le livre d'Amédée Dupau déjà cité, il y en a un bel exemple emprunté à Bauchéne {Influence des passions sur les maladies nerveuses). Bauchéne a connu un officier de dragons d'une sensibilité si grande et d'une délicatesse nerveuse si marquée, que toutes les fois qu'il entendait parler dans sa société d'une chose qui l'intéressait beaucoup, il éprouvait une très vive impression et si la conversation pouvait alarmer ses sentiments, il avait des spasmes, tombait en syncope : bientôt la fièvre nerveuse se développait et le forçait à garder le lit quelques jours. Cet orage dans le système nerveux n'était pas plutôt calmé qu'il paraissait jouir de toute la santé que permet une pénible constitution. Eh bien ! c'est cela que je regarde comme lièvre nerveuse et que j'appelle de ce nom. On ne peut pas nier la réalité et la production facile du mal •, je ne crois pas qu'on puisse se refuser à reconnaître Iç

système nerveux comme le seul point de départ raisonnablement acceptable, et les actes fébriles secondaires de Torganisme comme les conséquences du trouble de ce premier système.

Je constate le fait dans toutes les constitutions, quand ce système a été mis à un jeu excessif: je remarque que ce jeu excessif a pour chacun de nous ses limites relatives, et je ne comprends pas pourquoi l'on nierait Tidentité du même trouble chez différentes personnes, uniquement par cette raison, que, chez l'un, il faut un grand excès, et que, chez l'autre, l'excès aura été beaucoup moindre. C'est comme si on voulait soutenir que la fatigue n'est pas également la fatigue chez l'un et chez l'autre, parce que chez l'un il a fallu seize ou vingt heures de marche pour produire ce malaise, et que chez l'autre une ou deux heures de marche ont sufQ ; parce que l'un a pu travailler dans son cabinet plusieurs jours et plusieurs nuits, et l'autre seulement quelques heures; parce que l'un a pu affronter impunément toutes les émotions, et que l'autre a la fièvre au moindre trouble moral.

Il me parait impossible encore de ne pas considérer comme fièvres nerveuses ces cas dont Robert Whytt parle si sensément et qu^il désigne sous le nom de marasme nerveux. J'admets avec lui que le dépérissement tient surtout alors â ce que la digestion languit : mais je ne peux pas m'empécher de regarder cette langueur de la digestion comme secondaire, et de faire remarquer le premier rôle joué par le système nerveux.

Je crois donc à la fièvre nerveuse aussi bien qu'à la fièvre inflammatoire, aussi bien qu^à toutes les fonctions de l'organisme. Je reconnais, parce que la chose est très probable, que nos prédécesseurs et nos voisins peuvent avoir accepté souvent comme des fièvres nerveuses certains cas où ils avaient affaire à ces affections générales que nous nommons typhoïdes, ou bien à des fièvres symptomatiques de désordres qu'ils n'avaient pas reconnus; mais je suis sûr, pour mon compte, d'avoir souvent rencontré de ces fièvres, dont la cause, la marche et l'issue m'ontdémontré qu'elles n'étaient pas entretenues par des désordres matériels analomiques. Je pense que le médecin qui se iais- ^>erait entraîner à rendre dans tous ces cas des oracles sur le

pronostic, s'exposerait à des erreurs graves, très préjudiciables pour les malades et pour ceux qui les entourent, et très honteuses pour l'art et l'artiste.

Ces points ainsi établis, voici comment, pour ne pas m'éloigner des faits que j'ai observés, je crois devoir procéder dans l'exposé de ce que je pense relativement aux fièvres nerveuses.

Division. — Je distingue ces maladies en deux classes, les fièvres nerveuses accidentelles et les fièvres nerveuses chroniques.

Fièvres nerveuses accidentelles. — J'appelle ainsi celles qui se montrent momentanément, sans désordre organique primitif appréciable, puis se dissipent et ne laissent à leur suite aucun trouble secondaire. Cette fièvre, pour être dite nerveuse et traitée en conséquence, exige que le point de départ soit démontré exclusivement dans le système nerveux. Elle se rencontre, par conséquent, presque uniquement chez les sujets névropathiques, ou chez ceux qui ont demandé à leur système nerveux, quel qu'il soit, plus qu'il ne peut donner ^ alors le système circulatoire est secondairement intéressé dans le désordre ; puis la fièvre se passe, quand le jeu de la machine humaine a eu le temps de se rajuster par le repos ou à l'aide de quelque évacuation, je dirais presque, critique.

Cette fièvre est caracte'rise'e par des frissons dans le dos, souvent suivis de chaleurs vers les lombes, par la fréquence et l'inégalité du pouls. Cette inégalité est de deux sortes : inégalité de fréquence des pulsations entre elles, inégalité de la force des pulsations, comparées les unes aux autres. En même temps, le pouls prend une vivacité particulière ; la pulsation frappe vite et disparaît rapidement ; on sent que l'artère cède immédiatement sous le doigt de l'explorateur, après que l'ondée sanguine a passé. Les pulsations ont quelque chose de brusque et de dur, qui fait place à l'instant à une vacuité sensible des parois artérielles; la peau montre à la suite quelque chaleur, mais c'est une chaleur comme superficielle, et qui semble disparaître lorsqu'on laisse quelque temps la main au contact du malade. L'équilibre de température entre Tobservaleur qui louche et le patient qu'on explore s'établit vite, bien autrement que cela n'aurait lieu dans les fièvres indainmatoires, éruptivcs ou typhoïdes. Eu

FIÈVRE NeAveLSE. 109

même temps, d'autres signes de fièvre se montrent dans un degré assez modéré ; je veux parler de la soif, de Tempâtement de la bouche, de la sensation intime de malaise, de frisson et de chaleur, de la sueur, du trouble de Texcrétion urinaire, de la faiblesse, de la lassitude et de la difficulté générale ou plutôt de Talanguissement de toutes les fonctions. Puis, au bout de quelque temps, de quelques heures, pour être plus précis, Tordre normal se rétablit à l'aide de quelques excrétions modérées, et la fièvre nerveuse accidentelle a disparu. Il suffit, pour en avoir des échantillons, d'interroger et d'examiner avec soin les sujets nerveux et délicats que l'on connaît. On ne tardera pas à se convaincre que cette indisposition leur est assez fréquente, et se répète en eux pour la moindre cause, sans autre conséquence que les malaises divers que je viens de rappeler. Des sueurs aigres, des urines abondantes, telles sont habituellement les crises qui terminent ces accès de fièvre \ puis toutes les fonctions reprennent leur cours ordinaire.

Le pronostic n'est jamais grave quand on n'a affaire qu'à ces désordres.

On comprend que Y anatomie pathologique n'a rien avoir ici.

Quant à Vétiologie^ elle est facile à juger ; tout ce qui met en jeu le système nerveux au delà de ses fonctions habituelles, peut devenir occasion de fièvre nerveuse accidentelle.

Les vives émotions de la joie en sont tout aussi capables que les emportements de la colère, que les brusques et violentes secousses de la douleur physique et morale. J'ai vu un jeune homme en proie presque tous les jours à une fièvre nerveuse accidentelle, suivant toutes les péripéties des émotions qu'il éprouvait dans la recherche d'une personne aimée, dont la possession lui paraissait incertaine. La fièvre de l'ambition, du jeu, ne sont pas autre chose. Un abus plus matériel du système nerveux amène aussi, quoique moins souvent, le même résultat. Les excès de marche, de travail musculaire quelconque, et enfin même les contentions trop violentes ou trop longtemps soutenues des facultés intellectuelles, aboutissent souvent à un peu de fièvre momentanée, qu'on ne peut pas séparer de toutes celles que j'ai rappelées ci-dessus à propos des causes morales.

La prophylaxie serait donc facile, si Thomme ne vivait pas,

iiO MALADIES NERVEUSES GÉNÉRALES.

malgré lui, dans un milieu de passions et d*efforts, dans une lutte incessante avec tous les éléments naturels ou sociaux qui l'entourent.

La thérapeutique de la fièvre nerveuse accidentelle est des plus simples : du repos pour tous les organes, un peu de temps et de patience, du calme d*esprit quand il est possible, une température douce et égale autour du malade, une boisson agréable et un peu calmante, comme une infusion de fleurs de tilleul ou de primevère, au besoin quelques pétales de pavot en infusion ou de Teau chaude additionnée de sirop de capillaire ; du bouillon de poulet très léger; tout au plus quelques cuillerées à café de sirop diacode, ou un peu d*eau de fleurs d'oranger ajoutée dans de Teau sucrée, ou toute autre boisson analogue, suffisent pour amener la détente désirée : le calme revenu, il n'y a plus qu'à régler le régime, de manière à ne pas réveiller le troublé nerveux, à laisser la tète et le cœur dans un repos aussi complet que possible ; et la fièvre nerveuse accidentelle aura complètement cédé.

Mais le malade n*est pas toujours aussi heureux, et la fièvre nerveuse est loin de se montrer aussi bénigne dans tous les cas. Je veux parler de la seconde classe de ces fièvres, celles que j'appelle nerveuses chroniques^ qu'on a nommées lentes nerveuses^ marasme nerveux^ et dont Broussais lui-même a défini une espèce, hectique de douleur.

Fièvres nerveuses chroniques. — J'avoue d'abord que cette fièvre n'est pas commune, et surtout qu'il n'est pas facile d'en faire voir des exemples anatomiquement démontrés. La première proposition gtt en fait ; la seconde s'explique de plusieurs manières. Tantôt la fièvre lente, nerveuse en apparence au début, n'aura été qu'une période prodromique de l'évolution matérielle de désordres qui se révéleront plus lard ; tantôt la fièvre lente, véritablement nerveuse, aura occasionné des troubles matériels, dont les traces organiques pourront faire illusion plus tard, et donner le change sur le début du mah Dans les deux cas, je trouve toujours la chose également difficile à éclaircir, et je conviens que je serais embarrassé de la démonlrer par une observation complète, comme Tenlendent les anatomo ou les organo-palhologisles, c'est-à-dire accompagnée de l'ouverture et

PlèVRE NERVEUSE* lll

de rexamen du cadavre. Je demanderai seulement la permission de leur faire remarquer que la médecine s^appuie tout au moins autant sur Tétude et robservation des malades, que sur les dissections des corps morts ; et, qu'en conscience, une observation aussi peut être complète quand elle se termine par la guérison. Je me crois autorisé à reconnaître des fièvres nerveuses quand elles guérissent, et peut-être même encore quelquefois quand elles se terminent par des affections bien anatomiquement caractérisées.

J'ai eu plusieurs occasions de constater la réalisation de la première hypothèse. La seconde ne me paraît pas douteuse. Entre autres faits que je pourrais citer à Tappui, j'en viens de voir un qui établit pour moi d'une manière péremptoire la probabilité d'affections organiques nées sous l'influence d'affections nerveuses. Une personne était sujette à des étouffements névralgiques extrêmement pénibles, qui reparaissaient pour certaines causes, et, dans les intervalles, laissaient le malade jouir de la santé la plus parfaite. Le cœur, que j'examinais depuis longtemps avec beaucoup de soin, se maintint dans les conditions les plus normales. Mais, à la longue, les accès névralgiques devenant plus fréquents, un désordre matériel envahit les valvules ventriculo-aortiques et aujourd'hui la déformation de l'orifice du cœur n'est pas douteuse.

Dans tous les cas, pour établir convenablement le diagnostic d'une fièvre nerveuse chronique, je veux que tous les signes positifs et négatifs se soient montrés et conservés de manière à lever tous les doutes. Par exemple, je me crois autorisé à penser qu'il y a fièvre^ quand Taccéléralion, la vitesse et l'irrégularité du pouls, la chaleur de la peau, le trouble général et local des fonctions m'en donnent la certitude. Je pense qu'il y a fièvre lente quand cet état fébrile, peu intense, inégal, devient pour un rien bien plus violent ; quand il se remontre à chaque instant, pour disparaître plus ou moins complètement au bout de quelques heures ; je conclus que cette fièvre est nerveuse, quand l'examen de toutes les fonctions et de tous les organes m'a donné le droit de dire qu'aucune partie n'est matériellement lésée, autant que le diagnostic moderne autorise à l'affirmer; quand cet examen, fréquemment répété, me fournit toujours

les mêmes résultats ; quand la durée de la fièvre, TapparitioD, la marche des accidents me défendent d'attribuer ce que je vois à quelque lésion locale définissable ^ quand enfin j'ajoute, à tous ces caractères, celui-ci qui n'est pas moins sérieux, la rencontre, coïncidant avec la fièvre, des accidents nerveux de toutes sortes bien caractérisés par leur succession, leur variabilité, leurs transformations, et leur tendance à céder devant les moyens que l'expérience a démontrés efficaces contre les affections nerveuses.

[ J'ai observé pendant quatre à cinq mois un type de fièvre nerveuse, chez une jeune hystérique couchée au dernier lit de la salle Sainte-Marthe, à la Charité, service de M. Briquet, qui avait tous les jours à heure fixe une convulsion suivie d'une sorte de somnambulisme. Cette malade chlorotique, mal menstruée, présentait tous les signes de la pyrexie nerveuses ; fréquence constante du pouls (120 à 130), chaleur générale de la peau, éréthisme nerveux porté au plus haut point, céphalalgie, etc. L'inefficacité du quinquina contre la périodicité des névroses entées sur la fièvre nerveuse, servit dans cotte circonstance, comme dans beaucoup d'autres, de pierre de touche pour juger la nature de la maladie. ]

A tous ces signes, je reconnais une fièvre lente nerveuse, une hectique de douleur dans certains cas, une fièvre de chagrin dans quelques autres, une fièvre résultant d'une déUcatesse originaire ou acquise delà constitution dans quelques faits exceptionnels. Je suis sur d'avoir rencontré plusieurs fois cette fièvre toute nerveuse, et j'ai, eu le bonheur de voir quelquefois des malades ainsi affectés reprenant ultérieurement une santé meilleure et démentant ainsi des pronostics fâcheux, qu'un diagnostic trop précipité avait fait porter sur leur compte.

Il est juste aussi d'ajouter qu'un certain nombre de ces malades ont fini par succomber à la longue, minés par des affections tuberculepses ou cancéreuses. Sans doute ces affections homicides, complètement et longtemps muettes au début, ont simulé souvent la fièvre lente nerveuse; mais je ne fais pas de doute non plus que, dans d'autres occasions semblables, cette fièvre n'ait été la cause primitive de tout le mal ; j'invoquerais à l'appui de mon opinion de nombreux exemples comme celui que j'ai

FIÈVRE NERVKUSE. IIS

rapporté plus haut, dans lesquels le désordre organique matériel ne s\*st dévoilé qu'au bout d*un temps fort long, tout rempli {Mir la fièvre nerveuse, et ceux de fièvre nerveuse chronique terminés par une bonne et solide guérison.

J*en appelle sur tous ces points à Tobservation attentive et au témoignage de tous les médecins, qui ne feront pas de la science exclusivement dans les hôpitaux et les amphithéâtres.

Si je cherche maintenant à analyser les phénomènes de la fièvre nerveuse chronique, voici ce que j'y trouve :

D'abord un état nerveux bien caractérisé, comme base. Cet état nerveux, originaire, héréditaire ou acquis, a précédé plus ou moins longtemps l'apparition de la fièvre; il s'est révélé, en général, par tous ses signes les moins douteux, que j'ai exposés dans le chapitre précédent ; il se montre encore après, de manière a ne pouvoir pas être méconnu ; puis, la fièvre s'ajoute à tous les troubles qui ont ouvert la scène.

Cette fièvre survient, ordinairement, quand il se passe ou au dedans ou autour du malade quelque changement, qui le frappe vivement et longtemps. Ce changement peut être ou matériel ou moral ; ce sera ou l'influence d'un climat, d'une habitation qui ne lui vont pas ; ou une grande modification dans les conditions de l'existence; ou bien une passion contrariée, étoufiëe, une douleur morale, dissimulée et entretenue dans un coin du cœur, une perte irréparable. Alors l'état nerveux préexistant est porté au delà de ses limites ordinaires ; le système circulatoire, le système respiratoire entrent dans le cercle fatal ; et la fièvre lente nerveuse se déclare.

Ainsi, au fond, partout et toujours, l'état nerveux a une haute puissance, et, avec tout cela, plus que tout cela, la fièvre habituelle.

Cette fièvre, en général, légère, inégale de durée et de force, bizarre dans sa marche, donne au pouls et à la peau tous les caractères que j'ai décrits plus haut sous le nom de fièvre nerveuse accidentelle ; seulement, les accès se multiplient et se prolongent presque sans fin. Leur durée, leur intensité, leur répétition troublent d'une manière inégale et inconstante les fonctions et particulièrement les fonctions nutritives; puis tout rentre par inlenalledcins un ordre relatif satisfaisant; mais, à la moindre L 8

iii MALADIES NERVEUSES GÉNÉRALES.

occasion, Taccës de fièvre se montre de nouveau. On a le marasme nerveux de Robert Whylt.

Ces accès de fièvre ont quelque chose de particulier dans leur retour. Les uns sont tout à fait erratiques ; ils viennent sans qu'on puisse deviner pourquoi ; ils durent plus ou moins, sans qu'on sache ni les prévoir ni les gouverner. D'autres, au contraire, se montrent régulièrement, aussitôt que la moindre cause appréciable a jeté du trouble dans Torganisme. Une passion provoquée, un écart du régime habituel, une brusque variation atmosphérique, une fatigue quelle qu elle soit, le simple changement du jour à la nuit, un repas, suffisent pour provoquer la fièvre. Enfin, dans quelques cas, les retours fébriles sont périodiques, qu'il y ait eu rémittence ou intermittence entre les accès.

Dans tout cela, quels que soient la forme des accès et leur rapport les uns avec les autres, je ne puis ne pas voir la même chose, une fièvre toute nerveuse; par conséquent, je me crois en droit de la considérer comme telle, sous le rapport du pronostic et des indications thérapeutiques.

[ La jalousie chez les enfants peut développer une fièvre consomptive et causer leur mort. Trnka cite un cas de fièvre lente nerveuse,chez un magistrat, à la suite d'un afFront qu'il reçut pubUquement. Enfin la nostalgie détermine dans certains cas, la fièvre nerveuse chronique (Am. Dupau). ]

Le pronostic de la fièvre nerveuse chronique a presque toujours quelque chose de grave. D'abord, le médecin ne peut pas oublier les complications ou les terminaisons désorganisatrices que cet état maladif cache souvent; puis, même pendant que l'étude de tous les organes le rassure à ce point de vue, il sait combien il est toujours difficile de remonter une constitution tombée à ce degré de désordre nerveux ; quel temps et que de peine il faut prendre pour annihiler la plupart des causes qui auront ravagé le moral, au point d'ébranler aussi vivement le physique. Il n'ignore pas quelles difficultés s'accumulent devant lui, quand un mal moral irrémédiable a bouleversé une personne déjà névropalhique ; quand les fonctions réparatrices dénaturées ôtent sans relâche, au lieu de réparer, tous les éléments de ia vie et de la résistance. Il sent tous les jours venir et s'ag-

FlàVRE NERVEUSE. 116

grarer la douleur et la sensibilité, parce que la faiblesse augmente, et que la lutte épuise. les forces, au lieu de les exercer et de les réparer.

Il faut reconnaître, d'un autre côté, que rien n'est absolument perdu, tant que des désorganisations matérielles incurables ne se sont pas encore révélées. Une bonne direction physique et morale a tant de pouvoir sur ces organisations souffreteuses, les circonstances humaines ont tant de diversité et a la fois tant de ressources pour changer nos dispositions de toute nature, le temps a un empire si bien établi sur nos pensées, nos volontés, nos facultés, que le médecin ne doit jamais perdre courage. Avec Taide de ces puissants auxiliaires, guidé par un bon cœur et une intelligence exercée , il profite de tous les moments de répit que le mal lui laisse, et parvient souvent i soulager, toujours à consoler, quelquefois même à guérir son malade. On doit seulement être à Tavançe bien prémuni contre la longueur du temps pendant lequel il faudra soutenir la lutte.

Les indications thérapeutiques sont diverses, suivant les formes de la maladie, et les causes intimes auxquelles elle est due.

Au point de vue de la fonne^ une indication capitale peut se présenter, celle de Tintermittence ou de la rémittence périodiques. Quand nous parlerons plus loin de cette forme de maladie, nous insisterons sur les bases et les moyens de la thérapeutique qui la regarde. Ici, nous prenons seulement acte de l'indication, pour nous réserver au besoin de mettre en usage, avec les précautions convenables, la médication antipériodique par excellence, les préparations de quinine. Nous dirons tout à l'heure avec quelle discrétion, ou au besoin avec quelle persévérance ou quelle hardiesse il en faut user chez les gens nerveux.

La forme périodique exceptée, toutes les autres indications me paraissent résulter des causes intimes, c'esl-à-dire d'abord d'une sorte d'exagération de l'étal nerveux, et ensuite de la présence de la fièvre.

Sous le premier rapport^ ces malades me semblent devoir ftre traités comme dans l'état nerveux simple, c'est-à-dire autant fK le permettra la complication qui les tourmente : mémo

116 MALADIES NERVKUSKS GÉNÉIULES.

entente des causes, mêmes précautions pour entretenir et renouveler lesforces, pour ranimée toutes les fonctions organiques, pour calmer physiquement et moralement le système nerveux, tout en se gardant bien de rien risquer qui puisse léser matériellement les organes, et fournir un prétexte à l'excitation, dirai-je, à Tirritation locale toujours imminente.

J*ai appris par le raisonnement et par Texpérience que les moyens qui conviennent le mieux contre l'état nerveux ordinaire attaquent celui-ci dans sa base. La considération de la fièvre vient donc seule introduire quelques changement dans la thérapeutique.

A ce second point de vue, les indications sont bien dessinées. Comme prophylactique, on s'arrange de manière à prévenir les retours accidentels, en évitant les occasions, quand c'est possible, ou en ménageant autant qu'on le peut les transitions. Quand cela ne se peut pas, ou quand la fièvre est tout à fait erratique, traitez l'état général avec constance et fermeté, et pendant les accès, accommodez-vous au temps ; ménagez de toutes les manières les forces et la sensibilité de votre malade; garantissez-le de toutes les secousses brusques, engourdissez ses douleurs; puis, le calme revenu plus ou moins complet, reprenez votre rôle d'agresseur contre l'état nerveux. De cette manière, vous verrez petit à petit disparaître les symptômes les plus fâcheux qui s'étaient montrés. Tâchez, en outre, quand vous le pourrez, et on le peut souvent au moyen des bains, des exercices, des repas périodiques, de donner de la périodicité aux mouvements fébriles, aux accidents nerveux quelconques; vous aurez alors forcé votre ennemi de prendre une armure dont vous connaissez les défauts, et votre victoire sera presque assurée.

Dans les fièvres nerveuses, il est très ordinaire de rencontrer toutes les nuances de névropalhies mêlées avec la fièvre, ou prenant avec elle une remarquable habitude de substitutions. Le médecin en profite, et saisit habilement l'occasion de combattre ces névropathies. Il peut ainsi parvenir à couper court aux retours prévus de la fièvre. Sur les mêmes sujets, les alternatives de fièvres erratiques et de fièvres périodiques ne sont pas rares non plus; soit que le désordre consiste dans la fièvre simplement, soit qu'il prenne toutes sortes de formes, les plus sim-

pies et les plus semblables, ou bien les plus compliquées et les plus bizarres. Cette tendance à la périodicité place le médecin dans les conditions dont j*ai parlé ci-dessus, et que je regarde comme les plus heureuses pour le traitement. Il sera donc toujours de la plus haute importance de tenir Tœil ouvert sur cette voie de salut.

D'ailleurs, en présence d'une iievre lente nerveuse, un médecin expérimenté aura toujours soin de se tenir en garde contre les illusions dont il est entouré. J*ai vu, dans des étals nerveux, exagérés particulièrement par un traitement antiphlogistique mal entendu, les exemples les plus singuliers de ces fièvres nerveuses, alternant avec une infinité d'autres formes de névropathies. J'en ai triomphé le plus souvent, en mettant la plus grande attention a observer et à combattre avec persévérance la disposition générale sur laquelle j'ai insisté en commençant ce qui regarde le traitement. Le meilleur élément de succès m'a toujours paru résulter d'une étude bien faite de la digestion. Je pense, à cet égard, comme Robert Whytt, qu'il faut, avant tout, pourvoir à la réparation alimentaire pour prévenir le marasme. C'est sur ce point que je porte, en général, tout mon effort; j'y tiens ici bien plus encore que dans l'état nerveux simple, i cause de la fièvre, qui peut souvent devenir une occasion de danger sérieux.

En un mot, contre la fièvre lente nerveuse, j'invoque avec confiance toutes les ressources d'une hygiène physique et morale bien entendue, beaucoup plus souvent, et plus sûrement que celles de la pharmaceutique. Les malades, auxquels on a alors affaire, sont ou trop sensibles ou trop réfraclaires à l'action des médicaments pour qu'on puisse placer dans de pareils moyens une confiance durable ; et les ressources de l'hygiène s'accommodent au contraire merveilleusement aux susceptibi« lités exagérées des sujets que l'on traite.

Heureux le médecin, quand les circonstances accessoires viennent alors a son aide, et lui mettent à propos sous la main la ressource des excitations; des diversions; des occasions d'agir, de se reposer, d'oublier; des réactions morales enfin dont son malade a besoin. Il y a là d'immenses ressources, dont un homme de cœur et d'intelligence ne manquera pas de profiler.

118 MALADIKS NERVEUSES GÉNÉRALES.

Je ne peux pas m^empécher de terminer ce chapitre, par la description d'un fait qui s*est passé sous mes yeux pendant que je livrais ces lignes à Timpression, et qui m*a paru présenter à un haut degré tous les caractères d'une fièvre nerveuse voisine du délire aigu des aliénistes. Le trouble intellectuel y est beaucoup moindre ; mais les autres désordres nerveux y abondent, et y constituent un ensemble des plus graves.

Il s'agit d*une dame névropathique, à laquelle je donnais habi* tuellement des soins depuis quelques années.

Cette dame, un peu chlorotique et de tout temps sujette à de violentes migraines, a été plusieurs fois tourmentée par des gastralgies, avant moi, rebelles aux traitements varies qu'on leur a opposés. Elle était affectée, quand elle s*est remise entre mes mains, d*une névralgie violente, dont le siège me parut bien déterminé vers les conduits biliaires et les parties du tube digestif immédiatement en communication avec Ces canaux. Mes soins, dirigés dans ce sens pendant les premiers temps, et ensuite une hygiène bien entendue pour fortifier tout le système nerveux et guérir la chlorose, puis un voyage aux eaux d'Aix en Savoie, avaient fini par consolider la santé d'une manière remarquable. Depuis plus de deux ans, cette dame n'avait presque plus éprouvé d'accidents nerveux, à part quelques migraines, surtout aux époques menstruelles.

Il y a un mois a peu près, elle fut, après quelques inquiétudes et un peu de fatigue, reprise de douleurs gastralgiques, dont elle reconnut très bien la nature. Ces douleurs furent combattues par l'application d'un emplâtre opiacé sur le creux de l'estomac, par la magnésie et l'eau de Vichy à l'intérieur, puis par une ou deux pilules contenant deux centigrammes d'extrait de belladone et cinq milligrammes de chlorhydrate de morphine, des bains alcaiisés, un peu de viande sucée pour aliment. La douleur céda complètement, et pendant plusieurs jours, la malade sembla bien aller. Puis l'appétit manqua; des vomituritions, et bientôt des vomissements répétés de bile verte survinrent, en même temps qu'une sorte de convulsion générale choréique, et par moments quelques hallucinations. Au milieu de tout ce désordre, la peau était restée partout fraîche et bonne, les forces satisfaisantes; tandis que le pouls était devenu

irrégulier, excessivement fréquent et presque imperceptible, J^étais obligé, pour le compter, d^ausculler le cœur. Il y avait de cent vingt-six a cent trente-deux pulsations par minute. Les vomissements bilieux remplissaient presque toujours une ou deux cuvettes, et se renouvelaient à peu près toutes les cinq ou six heures. Les urines étaient supprimées ; un lavement laxatif avait fait rendre quelques matières bilieuses mêlées d'un peu de fèces.

Toute alimentation fut suspendue; la malade fut mise à un peu d*eau glacée et à quelques petits morceaux de glace pour toute boisson, en y ajoutant quelquefois un peu d'eau de fleur doranger, ou un peu de sirop de cerise ou d*orange.

Au bout de vingt-quatre heures, les symptômes ne s'étaient pas amendés, et même un hoquet fatigant s'était joint aux autres malaises. Je fis appeler en consultation M. le professeur Bouillaud. Nous constatâmes les détails que je viens de rappeler, et en même temps l'absence de toute lésion matérielle appréciable soit des méninges, soit des viscères abdominaux. Mais, considérant que ces vomissements et ces afflux continuels de bile vers l'estomac pouvaient et devaient irriter cet organe; et reconnaissant, d'autre part, Futilité d'une action exercée aux environs pour arrêter le vomissement, nous décidâmes l'applica" tion de quelques ventouses â l'épigastre, en tirant ensuite, par le même moyen, autant de sang que les forces le permettraient ; d'aQleurs. la continuation du même traitement.

Les ventouses, appliquées le soir et surveillées par moimême, tirèrent peu de sang; je fus obligé, par la faiblesse du poub, de ne pas dépasser une palette.

Pendant la nuit qui suivit, la malade eut plus de calme ; les vomissements furent un peu moins fréquents et un peu moins abondants; les hoquets assez rares, les convulsions choréiques presque nulles ; il n'y eut ni évacuation alvine, ni émission d'urine.

Le lendemain, je trouvai que le calme obtenu avait continué; mais la faiblesse était devenue extrême, et la malade en avait conscience. Les vomissements persistaient, quoique moins abondants; le pouls, un peu plus régulier, restait misérable, et donnait toujours cent trente pulsations par minute. Le moindre

120 MALADIES NERVeUSKS GÉNÉRALES.

mouvement renouvelait le hoquet et les envies de vomir. Point de selles, point d'urine. La peau n*a point pris de chaleur; la langue est un peu moins rouge et moins sèche que les jours précédents.

Je prescris toutes les deux heures l'administration d'un demilavement de bouillon non salé, et d'ailleurs la continuation de la glace, de Teau glacée, avec ou sans sirop rafraîchissant, et surtout additionnée d'eau de fleur d^oranger dans les accès de hoquet.

A compter de ce moment, le pouls va diminuant de fréquence et augmentant progressivement de force ; le calme revient peu à peuy et les vomissements s'arrêtent ; la nuit, on obtient quelques heures de sommeil, et le lendemain matin, un lavement laxatif fait rendre quelques matières délayées et véritablement fécales. Les urines ne reprennent leur cours que quarante-huit heures après l'administration des lavements de bouillon ; les vomissements cessent tout à fait vers la même époque ; les douleurs générales ou locales fuient,' et les convulsions disparaissent-, le pouls, régulièrement développé, se maintient à quatrevingt-dix pulsations par minute. Dans la journée, quelques bouffées de chaleur montent au visage, le colorent et l'animent; la peau prend un peu de chaleur fébrile ; tout irait bien si des hoquets ne reparai^aient pas à peu près toutes les heures, et si la malade ne s'obstinait pas à refuser toute boisson. Cette circonstance tient la langue sèche ; mais cet organe s'humecte aussitôt qu'on le mouille, malgré la résistance morale qu^on rencontre.

Malheureusement, au moment ou le mieux se dessinait, la malade s'est tout à coup imaginé qu'elle devait prochainement mourir. Depuis ce moment, il a été impossible de la distraire de cette idée; elle a voulu recevoir les dernières prières de la religion ; elle a fait connaître à ses proches ses dernières volontés ; et, au milieu des progrès que fait sa santé vers le mieux, elle demeure convaincue que sa fin approche et la menace immédiatement.

L'examen attentif de toutes les fonctions et de tous les organes me donne néanmoins lieu d'espérer que T issue de cette maladie sera favorable ; mais je ne me dissimule pas non plus la gravité

PIÈVRË NEKYKUSE. 121

que peut avoir, dans Télat, celle idée flxe de mori prochaine. Je crains, à chaque inslant, de voir ou survenir quelque alléraiion organique irrémédiable, ou s'aggraver, sans pouvoir m'y opposer, le désordre nerveux qui subsisle encore.

Un vésicaloire, placé à Tépigastre, a fait disparaître presque complètement le hoquet.

La fièvre nerveuse a presque entièrement cédé ; elle est remplacée par un état d'anéantissement, comme celui qui se montre au commencement do relour à la santé après le choléra. La malade étant jeune et habituellement courageuse, je ne peux m'empècher d'espérer que, dans peu de jours, il ne me restera plus qu'a conseiller toutes les précautions ordinaires dans les convalescences longues et difficiles.

Pendant qulttre jours les choses se maintiennent dans cet état; la fièvre se calme; le besoin des aliments se fait sentir, et peu à peu la malade digère quelques cuillerées de bouillon froid, qu'on lui donne toutes les deux heures ; un peu de sommeil revient chaque nuit ; tout semble aller au mieux et nous arrivcHis à permettre avec sécurité trois cuillerées de potage au tapioka.

Tout à coup et sans aucune raison appréciable, la malade est prise au milieu du jour d'un véritable accès de manie. Elle reconnaît bien les personnes qui l'entourent, mais elle les reconnaît pour élever contre elles toutes les accusations les plus contraires à la raison et à ses sentiments; des hallucinations du goût et de l'odorat la tourmentent avec violence; elle est en même temps en proie à une fièvre marquée, avec chaleur, rougeur et turgescence de la face, éclat brillant des yeux et lourdeur de tète. Cet accès dure sept ou huit heures, et se termine dans la nuit. Dans la matinée du lendemain, calme relatif très satisfaisant, netteté des idées et de l'intelligence, absence des hallucinations et de la fièvre. A onze heures, nouvel accès à peu près semblable au premier.

^ordonne pour le soir et pour le lendemain matin, à six heures et a dix heures, des quarts de lavements additionnés de trente centigrammes de sulfate acide de quinine et une goutte de laudanum de Rousseau, luette médication, continuée trois jours de suite, fait complé-

lemenl disparaître les accès. La malade paraît entrer décidé* ment en convalescence, et pendant cinq jours marche de mieux en mieux.

Puis tout à coup surviennent des vomissements de sang, qui la jettent rapidement dans une faiblesse extrême, dont il m'a été impossible de la relever. Elle a succombé après sept ou huit de ces vomissements, dans lesquels s'est trouvé une fois un calcul biliaire gros comme un pois.

Les deux derniers jours se sont passés presque sans douleur et sans vomissement, mais au milieu de Taffaiblissement général le plus déplorable, malgré des lavements de bouillon qui étaient bien gardés, et de petites cuillerées de bouillon, additionnées de deux gouttes de malaga, que la malade prenait avec plaisir toutes les heures, et digérait bien.

Le corps ne fut point ouvert.

La multiplicité et la diversité des accidents éprouvés par cette malade, l'absence de tous les signes qui auraient pu faire reconnaître une altération organique comme principe du mal, et la marche bizarre de cette affection, m'obligent à la considérer comme une de ces fièvres nerveuses graves, qui peuvent survenir, et viennent quelquefois à la fin des longues névropathies.

. CHAPITRE IIL

DB8 AFFICHONS INTIRIIITTINTSS PÉRIODIQUIS.

Je prévois que plus d'un lecteur sera étonné de rencontrer les affections intermittentes périodiques rangées parmi les maladies nerveuses. Nous sortons à peine du temps oix elles subis* saient le joug de l'universelle gastro-entérite; la plupart des organo-pathologistes de nos jours sont d'accord pour les attri« buer à certains désordres matériels de la rate. Quelques autorités respectables défendent seules l'opinion que j'embrasse et que je veux soutenir ici.

On reconnaît généralement aujourd'hui que la théorie, qui faisait dépendre les affections intermittentes de la gastro-entérite, est tombée dans le domaine des choses purement historiques.

APFBCTIONS INTERMITTENTES PÉRIODIQUES. iSS

Personne n*a plus d'intérêt à ce que cette entité morbide soit encore attaquée, et je n*ai pas besoin de la combattre. Mais la seconde théorie, celle qui dérive de la rate, est à présent beau** coup plus généralement adoptée. Je dois dire, du moins en peu mots, pourquoi je pense qu'elle ne soutient pas davantage un examen bien sérieui; et exposer quelques-unes des raisons les plus solides qui m'éloignent du parti des splénopathistes, aussi bien que des apôtres de Tirritation gastro-intestinale. Par exemple :

Dans les névralgies, dans beaucoup de névroses et dans les bémorrhagies morbides intermittentes, la rate ne change ni de forme, ni de volume, ni de sensibilité appréciables. Néanmoins, personne ne peut soutenir que ces affections ne soient pas de la même nature que les fièvres intermittentes ordinaires, puisque le même traitement les guérit, de la même manière, avec la même certitude, avec la même fixité dans les résultats. Naturam morborum osiendit curatio. Les névralgies, les névroses et les bémorrhagies intermittentes périodiques sortiraient donc déji absolument de Tempire de la rate. En ce qui les regarde, je ne vois aucune raison qui milite sérieusement en faveur de Thy* pothèse que je combats.

Mais je vais plus loin ; et, m'attachant même aux faits sur lesquels on se rejette incessamment, ceux dans lesquels on constate la tuméfaction de la rate dans les fièvres intermittentes de longue durée et d'origine marécageuse, je me demande s'il n'est pas probable que ce désordre soit une conséquence, plutôt qu'une cause, de la maladie? Dans les premiers faits dont j'ai parlé, les affections périodiques névralgiques, hémorrhagiques, etc. , qui ne sont pas rares du tout, il serait absurde d'attribuer le mal à un gonflement de la rate, qui n'existe pas. Pour les autres, même les fièvres marécageuses, il me semble qu'on est autant, sinon plus, autorisé à regarder le gonflement de la rate, comme un produit de la cause du mal périodique ou de ce mal lui-même, que comme sa cause essentielle.

J'appuie celte remarque des réflexions suivantes: N^est-il pas vrai : l"" que le gonflement de la rate est le plus souvent consécutif à l'invasion de la maladie intermittente? 2® Qu'il ne survient ordinairement que dans les fièvres qui se prolongent t

12i MALADIES NKRVKUSES GÉNÉRALES.

3* Que des fièvres intermillentes se montrent tout à coup sur des sujets jusque-là sans aucune apparence de prédisposition a celle maladie, et qui ont subi certaines opérations, comme le cathétérisme, etc.? A"* Qu'elles manquent chez des sujets dont la rate est tuméfiée? (Au moment où j'écrivais ces lignes, j'avais sous les yeux deux malades sortis des ateliers établis en Sologne. Us ont eu tous deux un gonflement énorme de la rate, une véritable cachexie marécageuse, et sans apparence de fièvre intermittente.) 5° Que la rate change incessamment de volume chez les mêmes personnes, suivant le moment de la digestion, suivant les modifications de la circulation? 6° Qu'elle n'a point de volume uniforme et constant chez les différents sujets, et par conséquent point de mètre à qui on la puisse comparer d*indi* vidu à individu, ni d'un moment à un autre chez le même individu ? 7* Que, par conséquent, toutes les variations de la rate sont loin de se rencontrer toujours et surtout d'une manière absolue, avec la présence ou l'absence d'une fièvre intermittente? Et, comme ni une hypothèse, ni un usage, consacrés par le temps et par des noms, ne me paraissent sufiisants pour me faire ad* mettre une chose que tant de raisons rendent douteuse, je suspends ma conviction sur l'éliologie par la rate des maladies intermittentes; et je les range provisoirement dans celles dont je traite ici. Je ne veux pas dire par là qu'un jour la question ne sera pas autrement résolue; seulement je déclare que je ne rencontre nulle part des motifs suffisants pour sortir ces maladies de la classe où je les conserve.

Je me hâte d'ajouter d'ailleurs à ces considérations négatives quelques-unes des raisons positives qui me déterminent.

* Je m'appuie d'abord sur la généralité des maladies intermittentes périodiques, et j'entends géfiéralité de toutes les manières. Elles sont générales, parce qu'elles font sentir leur influence dans toutes les fonctions sans exception ; parce qu'elles débutent à peu près indifféremment par une partie ou par l'autre; parce que c'est sur les fonctions générales que leur action se porte et se fait sentir le plus; parce que, sous quelque forme qu'elles se présentent, elles ont un caractère général, une marche générale, un traitement général communs-, |>arce qu'enfin les différentes apiMircnces qu'elles revêtent, peuvent se

APFBCT10N8 IMTIRIIITTENTES PÉRIODIQUES. 126

transformer, se remplacer les unes les autres, de manière à prouver invinciblement Fidentité, et par conséquent la généralité de forme, de siège, de nature qui leur appartient.

J*invoque, en second lieu, cette circonstance, à mon sens constante et incontestable, qu'on ne peut aujourd'hui leur trouver auctm siège exclusif. Ce n'est pas le sang ; car ce n'est pas dans le sang que nous pouvons rencontrer l'explication des névralgies locales, ni de toutes les formes de maladies intermittentes périodiques autres que celles dans lesquelles on peut sup^ poser un empoisonnement miasmatique. Ce n'est pas l'estomaCt quoi qu'en ait dit l'école ({\x\ s'est ^tooXwxiie physiologique ; car l'estomac n'explique rien, ne rend raison de rien dans la production et la conservation de ces maladies. Ce n'est pas la rate ; car le gonflement de cet organe appartient tout au plus à quelques espèces de fièvres périodiques, et ne peut donner l'explication de mille affections intermittentes, ni des symptômes propres à ces fièvres les mieux caractérisées, à celles même où la rate parait le plus malade. Nous avons déjà fait remarquer que Taugmentation de volume de cet organe peut être considérée comme un effet ou comme un accident simultané et congénère, beaucoup mieux que comme une cause, de la fièvre intermittente.

Dans son mémoire intitulé : Recherches physiologiques sur les fièvres intermittentes pernicieuses^ fondées sur des obser^ rations d'anatomie pathologique faites à l'hôpital du Saint- Esprit à Rome en 1822, lues à l'Institut le 29 décembre 1823, C.-M. Bailly insiste beaucoup sur les altérations qu il a trouvées dans tous les organes. Mais il fait remarquer que les mêmes altérations existent sur les cadavres des animaux qui ont péri sous rinfluence des causes déterminant chez l'homme des fièvres intermittentes. Il appuie cette remarque de l'autorité de Metaxa, de Lancisi et de tous ceux qui ont fait à cet égard de l'anatomie comparée dans les épizooties de Hongrie, de Port-Saint-Louis, de la Guadeloupe, de TËgypte, du Milanais, de Saint-Domingue, en un mot, de tous les lieux où régnent les effluves marécageux. Et il établit sur des milliers de faits que les animaux ainsi frappés n'ont point eu de fièvre intermittente, quelle que soit la lésion observée après leur mort. « De tous ces faits que j'ai rap-

126 MALâBIES MERVEtJSES GÉNÉRALES.

portés, dil-îi, il résulte une loi générale et qui peut être considérée comme l'expression de ces faits.

» Cette loi nous annonce que, là, où les hommes ont des fièvres intermittentes qui laissent après elles des altérations organiques bien déterminées, les animaux sont atteints de maladies inflammatoires continues, qui désorganisent les viscères de la même manière que les fièvres intermittentes. Or, cette loi étant un résultat bien positif de l'observation, comment pourrat-on concilier avec elle Topinion des auteurs, qui ont attribué l'intermittence dans les fièvres à Tintermittence des influences de chaud, de froid, de lumière, d'obscurité, à la périodicité des excitations extérieures, qui, comme les aliments, produisent des alternatives d'action et de repos? Comment expliquera-t-on que les animaux qui, comme jjous, sont soumis à ces mêmes influences extérieures, et qui, comme nous, éprouvent périodiquement l'action du soleil, de la nuit, de la faim, de la soif, du sommeil, des digestions, etc., ne présentent jamais dç fièvres intermittentes, quand ils sont dans les circonstances qui les déterminent chez l'homme? Comment placer le siège des fièvres intermittentes dans la rate, dont les fonctions, liées à celles de l'estomac, sont intermitentes, si, comme la chose a lieu, ce viscère ofl're les mêmes altérations, dans les animaux et dans l'homme, sous une même influence des eaux marécageuses, sans que la maladie soit intermittente chez les premiers? Il faut donc rechercher la cause de Tintermittence dans des circonstances qui sont particulières à l'homme, et que les animaux ne peuvent point présenter. »

Pendant que ce livre était sous presse, j'ai moi-même été affecté d'une fièvre intermittente quotidienne Ae forme pemi^ eieuse. Les trois premiers accès se passèrent sans douleur ni gonflement de la rate; ils avaient été accompagnés de délire et d'un épanchement dans la plèvre droite; le sulfate de quinine les avait à peine amendés, quand le quatrième accès survint. Celui-ci fut accompagné d'un gonflement très notable de la rate et d'une douleur excessivement vive en cette région. Des sangsues appliquées sur la tumeur vers la fln de Taccès, et l'augmentation des doses du sulfate de quinine amenèrent la guérison de la fièvre et la diminution du volume et de l'endoloris-

APnEGTIOMg IMTBUlliTTENTES PÉRIODIQUES. 127

semeDt de la rate; le cinquième accès, qui fut le dernier, se réduisît i un frisson d'une demi-heure, accompagné de quelques convulsions dans les membres.

Cette fièvre avait débuté au milieu de grandes et vives préoccupations morales. Ce fait, éprouvé sur moi-même et suivi par MM. Amstein et Tirmant, qui me donnèrent alors à Charleville les soins les plus dévoués et les plus clairvoyants, me semble prouver péremptoirement en faveur de l'opinion que je viens de soutenir.

La marche de ces maladies me parait une troisième raison de les ranger dans les affections nerveuses. Névralgies, elles ont une nature non douteuse; hémorrhagies ou fièvres intermittentes, elles débutent par des phénomènes nerveux ^ le froid ou la douleur en sont certainement cause au premier chef; la suite de Faccès montre une réaction nerveuse qui s'exerce sur le système circulatoire, jusqu'à ce que le repos du système nerveux ramène le calme général. Voilà pour les fièvres périodiques. Pour les hémorrhagies; les symptômes du début, ceux qui accompagnent et compliquent l'accès, me semblent mettre la chose hors de doute. Que dirai-je des névroses périodiques? La périodicité elle-même n'est-elle pas un fait nerveux? La disposition au retour n'est-elle pas encore du même ordre ? Enfin les transformations de la maladie ne sont-elles pas une preuve surabondante de la nature nerveuse du mal?

Enfin, si un vieil adage que j'ai rappelé plus haut est vrai, comme je le crois, avons-nous ailleurs une thérapeutique qui montre mieux la nature du mal que celle de toutes ces affections périodiques intermittentes? Pouvons-nous voir autre chose qu'une action sur le système nerveux dans celle de la quinine ? Dans sa merveilleuse efficacité, quelle que soit la maladie périodique que l'on traite, névralgie, névrose, fièvre ou hémorrhagie? Quelle que soit la voie par laquelle on fasse entrer le remède?

Il me semble impossible de ne pas conclure de tous ces faits, que les affections périodiques intermittentes doivent jusqu'à présent, rester rangées dans les maladies nerveuses.

Et si j'avais encore besoin d'une preuve de plus, ne la trou- Ttrais-je pas dans Tanatomie pathologique ? Ne sait-on pas que,

128 MALADIES NERVBU8ES CÉNÉHALES^

dans les cas ordinaires, Tanatomie pathologique n'apprend rieo? que dans les fièvres pernicieuses, elle ne prouve pas davantage? Dans le fait qui m^est personnel, et que je viens de citer, il est incontestable que Tépanchement dans le thorax a été consécutif à la fièvre; que la rate n'a subi de gonflement qu*au quatrième accès. Je ne peux pas accorder que mes deux excellents médecins, qui me rendirent compte de toutes leurs observations, se soient trompés, quant au liquide contenu dans le thorax ; je suis sûr avec eux de ce qui regarde la rate, à moins qu*il n*y ait une incertitude absolue sur tous ces faits, tant qu'une main spéciale et un certain plessimètre n'y ont point passé. Ne faut-il pas ajouter encore que les désordres que Ton rencontre dans quelques cas n'ont rien de fixe, de constant? Que les transformations de la rate, ses indurations sans changement de texture, ses gonflements, peuvent exister sans fièvre périodique, et persister, quand la fièvre est guérie ; ou peuvent disparaître, sans que la prédisposition au retour des accès ait complètement cessé; ou noot jamais paru dans les fièvres en général les plus graves, dans beaucoup de pernicieuses, dans les névralgies, dans les névroses intermittentes?

D'ailleurs si je voulais m'appuyer des autorités admises dans la science, tout en avouant que la plupart tournent aujourd'hui d^un autre côté, je sais que j'en rencontrerais aussi de nombreuses et de bonnes, dont l'opinion a devancé et soutiendrait la mienne. Joseph Franck n*a-t-il pas suflisamment insisté sur les remarques d'analomie pathologique que je viens d'invoquer? Borelli a imaginé, pour expliquer ces fièvres, la stagnation du fluide nerveux ; Boerhaave, la viscosité du sang et du fluide nerveux ; Selle, un élat particulier du système nerveux ^ Hufeiand, une anomahe des nerfs ; Van-Swieten, Trnka, Isenflamm, Petit- Radel, une affection spéciale du système nerveux ; et, pour citer des contemporains respectables, M. Jolly et Brachet n*ont-îls pas insisté sur la liaison intime des fièvres et des névroses du système nerveux cérébro-spinal? M. Rayer regarde la fièvre intermittente comme dépendant vraisemblablement d*un élat morbide du système nerveux ganglionnaire.

Je trouve que si je me trompe, au moins j'aurai l'excuse d'être en bonne compagnie ; et, en outre, les motifs sur lesquels je me

AFPBCTtO:(S iNTERlIlTTeNTES PÉRIODIQUES. 120

suis appuyé et qui ont entraîné aussi quelques-uns des auteurs que je viens de citer, me semblent de nature à prévaloir sur de simples hypothèses, comme celles que j'ai combattues.

Je reprends donc mon bien où je le trouve, et j'entre en matière.

Causes. — Nous savons, en général, peu de chose sur les causes des affections intermittentes, une seule exceptée. Certaines fièvres doivent évidemment leur développement à des décompositions aqueuses de substances végétales. Les marais susceptibles de dessèchement incomplet, les étangs, les petites rivières où l'on met rouir le chanvre, les terres qu'on commence seulement a défricher après qu'elles ont été couvertes de forêts humides, les fossés où Veau s'amasse et s'évapore, les pays à riche végétation, à soleil ardent, à humidité intercurrente excessive, les habitations autour desquelles toutes ces conditions sont réunies, les voyages dans les contrées où elles sont accu* mulées, au travers des marais Pontins par exemple, les années pluvieuses, les grandes inondations, surtout celles qui ont lieu sur les bords des grands fleuves d'Afrique, et des régions chaudes de l'Amérique, tout cela est fécond en fièvres intermittentes, plus ou moins pernicieuses. Nous savons combien ces maladies sont communes dans certaines contrées; nous les y reconnais** !^ns si bien comme endémiques, que nous pouvons les y prédire dans les conditions dont nous avons fait. Tétude; mais nous n'allons pas au delà. Toutes les aflections intermittentes, qui n'éclosent point au milieu de ces circonstances, échappent complètement à nos recherches sous le rapport de Tétiologie.

La partie que nous en connaissons peut servir seulement à nous donner quelques sages conseils de prophylaxie et d'hygiène, mais. cela ne va pas plus loin. Nous ne savons pas atta* quer le mal dans sa source ; nous ne pouvons ni repousser, ni renfermer, ni annihiler ces miasmes ; et a chaque instant nous assistons désarmés à Tinvasion de la maladie, parmi les popula*lions que les nécessités de leurs travaux, que les intempéries inévitables des saisons, retiennent au milieu des agents dont nous prévoyons, et dont nous ne pouvons pas, à l'avance, dé* truire la production et l'influence. Voilà pour les fièvres des marais.

Quant aux autres affections intermittentes, j'ajouterai même, quant à un grand nombre de véritables fièvres intermittentes» développées en dehors des conditions que nous venons d'indiquer, nous devons avouer que nous n'en pouvons en aucune façon dire le pourquoi. Un sujet est convalescent d'une fièvre typhoïde, les agitations nocturnes qui lui restent encore se transforment en véritables accès périodiques ; un autre, couché dans son lit, au milieu d'une ville parfaitement saine, est pris d'accès réguliers de fièvre, parce qu'on lui a passé dans l'urèthre une bougie ou une sonde dont il avait besoin ; ailleurs, un exercice trop fatigant aura développé un accès de névralgie, et cet accès aura dès l'abord pris la forme intermittente ; ou bien une névralgie, une névrose quelconque, débutant sous l'influence d'un brusque refroidissement, aura révélé le même caractère, même quelquefois après plusieurs jours de durée continue ; puis dans mille occasions différentes de santé et de maladie, d'hygiène bien ou mal entendue, d'exercice, d'habitation, d'alimentation diverses, des affections intermittentes périodiques de toutes formes se montreront. Que conclure de tout cela? Nous aurons vu et apprécié un fait isolé, quelquefois ses rapports grossiers avec les conditions dans lesquelles il a paru ; mais pas une loi, pas une règle.

Il en est de ces maladies comme d'un grand nombre d'autres, sur lesquelles la science de Fétiolo^ie n'est qu'une collection d'hypothèses, un peu plus, un peu moins satisfaisantes*

Symptômes. — Pour l'étude des symptômes, c'est tout différent ; nous sommes riches. Nous avons tous les éléments nécessaires pour bien reconnaître la maladie, même quand elle est larvée ; et cette science acquise est d'autant plus heureuse, qu'une fois la périodicité bien déterminée, nous sommes maîtres (l'appliquer pour en triompher les moyens presque infaillibles que nous possédons. Le point capital est donc de bien établir le diagnostic.

La chose n'est pas difficile, mais il faut souvent se bien tenir sur ses gardes et avoir l'attention sur ce point bien éveillée, pour ne pas laisser passer inaperçus les signes auxquels il est facile de se reconnaître, surtout dans nos climats, où les affeo*

tions intermittentes ne sont pas endémiques. Je sais de science

AFFECTIONS INTKRBllTTENTES PÉRIODlOt'ES. 131

certaine que tous les ans, à Paris, quelques personnes sont vic- . limes de maladies périodiques méconnues, qu'on aurait facilement guéries si Ton y avait pensé.

Toutes ces affections ont pourtant un caractère commun bien frappant, celui de leur intermittence. C'est celui-là qu'il faut s'attacher surtout a dégager et à reconnaitre, parce que c'est lui qui domine toute la pathologie. Mais, malgré son apparente simplicité, il n'est pas toujours aisé a mettre en lumière et pour plusieurs raisons.

D'abord, les intermittences ne sont pas toujours très bien caractérisées; il n'y a quelquefois, à proprement parler, que des rémittences ; ou bien les intermittences vont sans cesse en se raccourcissant ou en s* allongeant, par un mouvement en quelque sorte uniformément accéléré ou retardé; ou bien, l'affection intermittente se multiplie, en recommençant ses accès plusieurs fois dans les vingt-quatre heures, en se compliquant d^une autre affection intermittente d'un type différent, ou enfin en se montrant escortée de symptômes insolites, qui déjouent l'attention du médecin. Puis certains malades tiennent et rendent* si mal compte de ce qu'ils éprouvent, qu'il est quelquefois très difRcile, quand on ne les a pas vus comparativement dans le paroxysme et dans la rémission, de savoir au juste à quoi s'en tenir. Enfin il arrive encore assez souvent que, Taccès passé, certains symptômes persistent et concourent adonner le change.

Au milieu de ces causes d'erreur, auxquelles il faut ajouter souvent la nouveauté de la maladie, qui peut même se montrer funeste au second ou au troisième accès, je pense que le médecin attentif et prévenu doit toujours se tenir en garde. Toutes les fois qu^un trouble fonctionnel notable aura fait craindre brusquement une certaine gravité dans la maladie, qu'au bout de quelques heures, le malade se sera trouvé dans un calme relatif appréciable ; que, pendant ce calme, les accidents se seront remontrés analogues à ceux du premier accès, et se seront comportés de la môme manière, il y aura lieu de poser la question d'intermittence. Cette question ainsi posée, il faut la résoudre par Taffirmative, toutes les fois que les accès auront montré quelque danger, dont les intermittences ou rémittences auront éloigné l'idée. A plus forte raison, quand deux ou plu-<

sieurs accès auront eu déjà lieu. Je ne vois pas de cas où la question ainsi résolue ait pu produire de danger pour le malade, • et j^en sais beaucoup où, négligée ou mal posée, elle a compromis gravement Fart et laissé la nature achever son œuvre de destruction. A quelques lieues de la ville où j'étais retenu pour la fièvre pernicieuse que j'ai rappelée plus haut, et dans le même temps, un malheureux curé succomba pendant le troisième accès d*une maladie semblable à la mienne, qui l'avait attaqué vers le même temps. On avait laissé agir la nature, qui n'a pas ordinairement dans le pays de si mauvaises habitudes (1).

Pour se bien tenir en garde, il faut être prévenu que diffé-

(1) [ M. Sandras avait raison d'entretenir le lecteur, dans différentes parties de son Traité, des maladies qui ont miné sa santé, attendu que réléroent nenreui y a toujours tenu une très grande place, et qu'il a été, comme il le dit lui-même, le premier sujet de ses observations.

Ce sont d'abord en 1839 des vomissements incoercibles, attribués par des professeurs pourtant fort compétents à des lésions de Testomac, et dont le point de départ était purement cérébral ; c'est en 1 840 une congestion encéphalique suivie d'une hémiplégie passagère, mais qui laissa une paralysie locale dans quelques doigts de la main gauche.

Ceux qui ont intimement connu mon beau-père, savent que chei lui les facultés affectives étaient au niveau des facultés psychiques. Son coeur et son cerveau, liés par une étroite sympathie, ne souffraient pas l'un sans Tautre ; et comme il aimait avant tout le beau et le juste, le travail et la vertu, on comprend facilement quelles rudes épreuves eut à supporter pendant sa vie militante cette organisation exceptionnelle. Que de fois ma lancette vint au secours du cerveau quand une de ses ambitions légitimes avait été injustement déçue!

La santé chez mon digne matlre et ami n'était doue que relativement bonne, et si J'ajoute que comptant toujours sur la vigueur et la résistance vitale de son premier âge, il était loin de se prémunir contre toutes les causes morbidei qui sans cesse nous menacent, on concevra comment il a payé un si fk^uenl tribut à la maladie.

La pleurésie compliquée d'une fièvre pernicieuse, de 1848, dont il parle pioa haut, avait surtout porté une atteinte sérieuse à son organisation. Jusque-là il avait fallu prévenir les congestions par des évacuations sanguines; mais à partir de 1848, l'asthénie, Tanémie prédominèrent; les rhumes, les palpitations, les vertiges devinrent plus fréquents ; les traits exprimèrent une souffrance perma* nente; et c'est dans cette prédisposition pathologique qu'il fut pris en 1855 d'une pneunomie, dont les saignées triomphèrent, mais qui ne fut point suivie d*une franche convalescence. L'organisme parut alors frappé d'une cachexie profonde; les gencives devinrent scorbut iifucs, Phaleine fétide; des anthrax et def

AFFECTIONS irCTERMITTËNTES PÉRIODIQUES. 133

rentes formes de maladies peuvent se montrer avec ce caractère d'intermittence ou de rémittence; ce sont en général des fièvres^ des hémorrhagies^ des névralgies^ des névroses de différentes espèces. Disons un mot de chacun de ces genres.

La fièvre d'accès débute ordinairement par du froid et du frisson; le froid se fait sentir, tantôt dans les extrémités, surtout les inférieures, et tantôt dans le dos, les lombes, ou le derrière de la tète et du cou. Quelquefois ce froid est léger, et superfi* ciel, comme s'il ne faisait que se promener à la surface de la peau; d'autres fois il est intense, profond, et comme sMl était accompagné d'une sorte de picotement douloureux dans les muscles. Les anciens, et particulièrement Galien , insistaient

roroocies leoU à «t>oatir caosèreot des fièvres éphémères et de violentes doaleors ; une diarrhée colliqnatiTe apparaissait à la moindre infraction au régime alimentaire; enfin nn éréthisme nerTeux se développa dans des proportions adéquates, et toot nous donnait lieu de craindre l*invasion d*une maladie nouvelle et ses conséquences funestes, lorsqu'il fut pris, en eOTet, le 12 avril 1856, d'une nouvelle pneumonie limitée à Tun des lobes du poumon droit , mais à forme insidieuse. L'inflammation, ou mieux une sorte de congestion apoplectique du poumon, disparaissait un Jour sous Pinfluence du traitement pour reparaître le lendemain avec son intensité première, alors que l'état local ne révélait plus aucun signe Inquiétant. Cependant, vers le cinquième jour, elle se fixa sur un point, suivit alors une marche plus régulière, et rien ne faisait présager une t«ue fatale, quand il survint un accès de fièvre pernicieuse terrible, qui Jeta réconomie dans un effroyable désordre. Je n'avais Jamais vu et ne verrai Jamais nn tel frisson, un pareil délire, de pareils spasmes de tous les muscles, et sortout de ceux de la face. Un gramme de sulfate de quinine fut ordonné et ingéré, tant bien que mal, pendant l'accès ; nous eûmes recours à tous les mojens que l'art et le dévouement peuvent conseiller dans un pressant danger, nab à cette violente surexcitation nerveuse succéda une telle prostration, un tel épuisement de névrosité, une telle perturbation dans les fonctions des principaux appareils de la vie, que nous eûmes la poignante douleur de lutter inutilement contre une longue et pénible agonie. Sandras succomba le douzième Jour de sa ■aladie. le 24 avril.

J'avais toujours présent à l'esprit, pendant le cours de cette pneumonie, la (onplication possible d'une fèwt pernicieuse, et rien de clairement périodique aNnme aoeés ne put nous faire soupçonner la soudaine apparition de celle qui Bons enleva notre cher malade.

Cette pneumonie et cette fièvre pernicieuse, dont une nature moins rudement éprouvée aurait peut-être triomphé, trouvèrent, comme on l'a vu, notre malade désarmé. — Ainsi doit-il en être pour beaucoup d'entre nous, qui , prenant leur au sérieux, se sacrifient sans réserve à la science et à Thumanité. ]

beaucoup sur ces différences, et croyaient qu'elles pouvaient servir à faire reconnaître d*abord le type de la fièvre à laquelle on allait avoir affaire. Les modernes y attachent beaucoup moins d'importance, parce qu'ils n'admettent pas la réalité de la remarque de Galien. Je suis sûr, pour mon compte, de Tavoir trouvée souvent erronée, bien que j'aie reconnu, comme lui, qu'en général le froid du début des fièvres tierces est moins intense et moins profond que celui des quartes et des quotidiennes.

Le frisson, qui accompagne la sensation du froid, est plus ou moins violent, plus ou moin^ général; il est accompagné de pâleur, d'un peu de cyanose, de chair de poule, de claquement de dents, de petitesse du pouls, d'urines crues; puis quelquefois de symptômes divers: bâillements, pandiculations , hoquets, vomissements, douleurs plus ou moins vives dans les membres, les reins, la tôte, angoisse précordiale. Au bout d'un temps plus ou moins long, le frisson s'entremêle de bouffées de chaleur, de malaise épigastrique, de douleur de tète, de battement dans les tempes; la circulation se relève et s'accélère, la peau se colore, les yeux brillent et s'injectent, tout le faciès est gonflé; la peau devient chaude, brûlante, les urines rares et épaisses. Enfin une sueur générale, aigre, fétide, couvre tout le corps, le pouls s'amollit, et tout rentre dans l'ordre.

Quelquefois certains phénomènes manquent à l'accès; tantôt c'est le froid, tantôt c'est la sueur, presque jamais la chaleur.

Puis au bout d'un certain temps d'une santé plus ou moins complète, la m^me série de phénomènes se rencontre encore, avec une intensité variable.

Un intervalle plus ou moins long sépare les accès ; c^est cet intervalle qui détermine les noms que l'on a donnés aux fièvres périodi(|ues. On appelle quotidienne celle dans laquelle l'accès se montre tous les jours; tierce^ celle dans laquelle il y a un jour d'intervalle entre les deux accès-, quarte, celle qui compte ainsi deux jours de repos ; çmWa/ie, «ex^awe, etc., celles dont le repos compte successivement un jour de plus. On a cité des exemples de types à intervalle beaucoup plus longs. Les auteurs en rapporent qui revenaient régulièrement au bout de plusieurs stMiKiines. On a raconté qu'un poôte nommé Antipater avait U

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