CHAPITRE III
[S'il est dans l'économie un appareil que l'importance et le nombre de ses nerfs sensitifs, que l'étendue de sa surface, que l'infinie variété des causes capables de troubler ses fonctions, semblent prédisposer à la névralgie, c'est incontestablement l'enveloppe cutanée; et cependant cette névrose du derme n'a été décrite que depuis une vingtaine d'années.
Elle n'est réellement connue que depuis les récents travaux de MM. Piorry, Jolly, Beau, Komberg et Valleix.
M. Beau (1), dans un mémoire plus complet que tout ce qui avait été publié précédemment sur la matière, et dans lequel il partage Terreur commune qui a fait considérer la névralgie des muscles comme un rhumatisme musculaire, a décrit sous le nom de dermalgie la névralgie delà peau, en lui attribuant une cause rhumatismale.
Romberg, dans son Traité des maladies nerveuses^ a fait, sous le nom d'hyperesthésie des nerfs de la peau, la description de douleurs, de picotements, de fourmillements dus à des causes organiques et mêmes traumatiques que je ne peux accepter comme des névralgies.
Valleix, mieux insfûré, a fait connaître sous le nom de dermalgie une douleur de forme névralgique, idiopathique et avant son siège exclusivement dans la peau.
Nonobstant ces écrits, il s'en faut que la névralgie du derme ait été étudiée avec tout le soin qu'elle mérite, et longtemps encore il en sera ainsi, malgré les connaissances plus complètes qu'on acquiert tous les jours sur la structure et les fonctions de la peau. En eifet, la névralgie cutanée s'accompagne le plus souvent de troubles généraux et locaux qui attirent de préférence l'attention de Tobservateur, et Thyperesthésie superficielle ne
(1) \ote sur les der malgics, eic, {Archives générales de médecine, 3« lérie, 1841, (. Xll).
iki MALADIES DtlES A UNE At'GMENTATlOM DE L EXCITATION NERVEtSC.
prend à ses yeux, quand il lu cunslale, qu'une importance secondaire.
Les causes de la névralgie de la peau sont celles de toutes les névralgies , mais il m'a paru que dans cette névrose, plus que dans toute autre, une prédisposition générale était nécessaire. Ainsi, ce n*est pas chez des sujets de bonne constitution, alors même qu*ils sont de tenips à autre aiïectés de névralgies, que celle de la peau se présente, mais chez ceux qui y sont prédisposés par rétat nerveux ou par d'autres états diathésiques. Tels sont les sujets dyspeptiques, hystériques et ceux chez lesquels la dialhèse rhumatismale s*est antérieurement fixée, soit sur les muscles, soit sur les filets nerveux musculo-cutanés.
Qui de nous n'a été appelé à calmer cette hyperesthésie, ces démangeaisons mordicantes des bourses, du périnée, des grandes lèvres, qui sont pour les malades un réel tourment, et qui se rattachent à une diathèse syphilitique ; ou ces prurigos sans papules, partiels et si tenaces, que les dermatologistes décrivent sous les noms de prurigo podicis, pudendi midiebrisy scroii, qu'on ne peut attribuer (|u'à une dialhèse herpétique, comme le démontrent et la filiation des accidents et les médications mises en usage? Je parle ici, bien entendu, de cette vive exaltatioa de la sensibilité qui ne s'accompagne dans l'un et Tautre cas ni d'hypersécrétion ni d'altération de la peau, de celle, en un root, qui ne laisse apercevoir au plus minutieux examen aucune altération cutanée organique. — Qu'est-ce qu'il y a de plus commun que de voir chez les hystériques la peau tantôt algésiée, lantét anesthésiée? Ici, comme dans les autres névralgies diathésiques, la cause prédisposante est bien générale, car à la moindre excitation métastatique, riiyperesthêsie disparaît dans un point pour se faire sentir sur un autre.
L'exaltation de la sensibilité cutanée, depuis la simple hyper esthèsie jusqu'à la véritable douleur, a encore pour cause des états morbides dont l'action locale et directe sur le tégument est si peu appréciable, qu'on tend à croire à son essentialité. Telles sont l'hyperesthésie et les douleurs cutanées qui accompagnent certains ictères, certaines intoxications métalliques ou végétales, succédant, par exemple, à l'absorption du plomb, de
NéVRALGIR ht LA PEAU. ikt
Topium, de la noix vomiquc, elc. ; telles sont encore ces hyperesthésies le plus souvent suivies d'anestliésie, puis de paralysies musculaires, qu'on voit apparaître à la suite de ces holopaihies connues sous le nom de fièvres continues, fièvres typhoïdes, affections diphthéritiques, etc., ou qui sont peut-être la conséquence d'un travail morbide localisé dans la substance grise des centres nerveux, alors même que la nécropsie n*en découvre aucun signe manifeste.
J'insiste particulièrement sur les causes générales, attendu que, à part l'action directe du froid et surtout du froid humide, les causes locales à signaler sont peu importantes.
Je constate cependant, en parcourant les observations que j'ai réunies antérieurement, deux faits dans lesquels une cause locale a été le point de départ sinon exclusif, du moins occasionnel, de la névralgie cutanée.
Dans le premier, il s'agit de la sœur d'un confrère qui, ayant été opérée et guérie d'une tumeur du sein, fut prise quelques jours après l'opération de névralgies erratiques violentes et surtout de dermalgie. Dans le second, la névralgie de la peau a eu pour cause une contusion des parois pectorales, et comme le sujet qui en est affecté est un de nos confrères, je vais rapporter l'observation qu'il a lui-même rédigée.
La névralgie doot je suis atteint depuis environ quatorze ans, 8*est développée à la suite d*une forte contusion du côté gauche de la poitrine produite par une roue de cabriolet qui me passa sur le corps. Fixée d'abord à la peau de la région qui éprouva la contusion, elle ne tarda pas à s'étendre à toutes les parties de Tenveloppe cutanée situées au-dessous do point qui avait reçu le choc, surtout aux membres inférieurs : les supérieurs s*en sont rarement ressentis.
Dans les premières années les accès de dermalgie étaient fort longs, et me retenaient au lit, ou au moins à la chambre, pendant une quinzaine de jours, durant lesquels je ne pouvais supporter le plus léger contact : il semblait que le derme était dépouillé de son épidémie.
Plus tard les accès sont devenus moins longs, sans perdre de leur intensité. Ils s'accompagnaient d'élancements très aigus, s'éiendant comme des étincelles électriques de la pointe des fesses à la plante des pieds. D'autres fois, c'était comme une vive brûlure, bornée à un point assez
lââ MALADIES DUES A UNE AUGMENTATION DE l'eXCITATION KERtCCSE.
limité de la partie antérieure des caisses ou des jambes, plus nremcot des bras et avant-bras. Souvent aussi Texaltalion de la sensibilité occnpait la peau du torse, qui était comme serré dans un ciliée de crin.
Je continue encore aujourd'hui à éprouver tous ces genres de doeleurs avec plus ou moins d'intensité. Pendant plusieurs années j*ai éprouvé des accès très violents d'abord tous les mois, puis tous lesdeoi mois ; ils se sont éloignés de plus en plus, et je viens d'en avoir un, il j a trois jours, à six mois de distance du précédent. Indépendamment de ces accès, je ressens des douleurs violentes plus ou moins fréquemment. Dans quelques circonstances elles ont pris le caractère intermittent, kxcoropagnantd'uu malaise général comme dans un accès de fièvre, et sons cette forme elles cédaient aux préparations de quinine et surtout an valérianate.
Une bizarrerie assez remarquable de cette affection, c'est que lesdouleurs sont le plus souvent déterminées par l'acte de la défécation ; quelquefois elles précèdent la selle, comme si elles étaient produites par la ' présence des niatières fécales dans le rectum. Le plus ordinairemeut ellei se produisent une demi-heure après leur évacuation, quoique celle-ci ait eu lieu sans difficulté et sans douleurs, et cette crise persiste peudaot ui temps plus ou moins long (une ou deux heures), pendant lequel je sui> obligé de garder un repos complet. L'émission des urines produit le même eiïet, mais à un degré bien moindre.
Notez bien que les douleurs dont je parle n'ont pas leur siège dans le rectum ou le canal de l'urèthre, mais toujours dans les points indiqués de la peau, des membres inférieurs jusqu'à la plante des pieds. Une oa deux fois cependant la sensibilité s'est portée sur le col de la vessie et a déterminé une rétention d'urine, de manière à exiger l'emploi momentané du catliétérisme.
Ces douleurs dermalgiques, dont je ne saurais vous décrire toutes lo infmies \ariétés, semblent sous l'influence d'un C4.Tlain état électriqiK de ratmosphère que je ne saurais déterminer; j'ai renianiué seolemenl que c'est particulièrement par les changements de tem^i^, quelle qu'en soit la nature, que je suis plus tourmenté, et qu«.* le froid m'impressionne toujours d'une manière fort sensible; aussi ai-je été ublipc de me cou\iir de flanelle de la tète aux pieds depuis plusieurs années.
J\ii aussi remarqué que lorsque le temps est très sec et le\eutàres(, la |)eau de la partie antérieure desjamlK's dc\ient le siège d'une seoaalioo de brûlure qui rend le contact des vêtements tri^ douloureux et la marche fort pénible.
J'ajouterai à ces détails que, pendant les crises éprouvées duraflt
bien des années à des époques déterminées et qui sont de plus eu plus rares, les douleurs étaient extrêmement violentes, tant que la peau était sèche et brûlante; qu'elles perdaient de leur intensité à mesure que celle-ci s*humectait, et la crise se terminait toujoura par des sueurs abondantes. Depuis que ces crises se sont éloignées, je souffre plus habituellement et la transpiration ne m'apporte plus le même soulagement ; il semble même qu'à la suite des sueurs ma peau devient plus impressionnable.
Il serait difficile de vous dire, mon cher confrère, tous les moyens auxquels j*ai eu recours dans ce long laps de temps : mais aucun ne m'a procuré de soulagement réel, à l'exception des préparations de quinine, lesquelles même ont été seulement elTicaces dans les circonstances que je vous ai indiquées plus haut. Les préparations opiacées ne me soulagent nullement et ont Tinconvénient de nuire aux fonctions digestives, qui se font toujours assez bien au milieu de toutes ces douleurs. Les topiques ne m'apportent aucune amélioration; l'application du chloroforme sur les points douloureux eu a exasj)éré la sensibilité. J'ai obtenu un peu I de bien, il y a quelques années, des bains de mer chauds, car il m'est impossible de supporter le contact de l'eau froide; mais ce mieux a été peu sensible.
Je noterai toutefois que les préparations ferrugineuses (pilules de Yallct), dont je fais usage depuis quelques mois, out amélioré mon état général ; je les sup|>;«rte bien et je digère mieux depuis que j'en fais usage ; mais je souffre toujours plus ou moins, et ces douleurs, presque continues, em[)oisonnent mon existence.
Il est probable que dans ces deux circonstances, le fait accidentel d'une opération et celui d'une contusion ayant épaleniont pour siège les parois thoraciques, ont produit la névralgie delà peau, parce que les sujets y étaient iiévralgiquement prédisposés ; mais la cause comme point de départ n'en méritait pas moins d*ôtre signalée.
La névralgie cutanée pc>ul occuper indistinctement toutes les régions du tégument. Je l'ai vue chez une hystérique fixée sur rextrémité palmaire des doigts et simuler Vaura hysterica^ le •nïoiiidre frottement de la peau excitant dans ce cas tics douleurs qui jetaient la malade en convulsion.
Elle se fait sentir sur les points du derme pourvus de filets nerveux abondants; ainsi aux membres, sur répanouissement 11. 10
1&6 MALADIES DUES A UNE AUGMENTATION DE L^EXCITATIOM WEUVElSE.
(les nerfs museulo-culanés. Beau et Valleix disent avec raison qu'elle se localise de préférence sur les parties couvertes de follicules pileux, au cuir chevelu, à la face, au pubis, aux bourses, au raphé périnéal, etc.
La douleur dans celte névralgie, plus que dans toute autre, présente tous les degrés d'intensité, depuis la simple démangeaison, la simple hyperesthésie pernianente, a laquelle s'ajoute par instant une sonilrance aiguO, passagère, intermittente, jusqu'à l'algésie la plus vive ressentie sur une région de la peau antérieurement insensible à la pression, et aussi prompte que réclair à paraître et à disparaître.
J*ai sous les yeux un rhuniatisant qui se plaint d'un sentiment de froid et de douleur sur la partie antérieure des cuisses. Chez lui, rhypereslhésieest permanente et superficielle, on peut comprimer la masse musculaire sous-cutanée sans provoquer de souHVance. Lorsque par hasard une névralgie franche se développe sur un autre point, dans les nerfs qui se distribuent à répaule, par exemple, ce qui arrive de temps a autre, la sensibilité fémorale disparaît momentanément.
dette hyperesthésie de la peau à la face antérieure des cuisses s'est également montrée à mon observation sur deux hommes, alors encore jeunes, maigres, essentiellement nerveux, très actifs aux atl'aires, mais encore plus enclins aux plaisirs ; Tun d'eux a été pris insensiblement de paralysie générale et vient de mourir dans la maison de santé du docteur Blache.
Le second, d'une souche plus robuste et d'un esprit plus sérieux, a été fort éprouvé, à vingt-quatre ans, par une fièvre typhoïde grave, à trente ans, par une aifeclion vénérienne, dont les mercuriaux et les iodures ont incomplètement triomphé, cl je redoute pour lui les troubles nerveux généraux et incurables signalés chez le premier.
Chez les sujets d»' celte espèce, qu'on a peu l'occasion d'observer dans leb hôpitaux, Thyperesthésie, ainsi localisée à la face antérieure et externtî des cuisses, ne prend le caractère réellement névralgi(|ue (jue si des excès de fatigue ou de refroidis!»ement surexcitent le système nerveux.
Il me semble donc qu'on peut iidmettre deux formes distinctes