CHAPITRE V
Si , comparativement aux autres sciences naturelles , les sciences médicales sont en général très arriérées pour tout ce qui a rapport à la méthode, c'est à F étiologie bien plus encore qu'aux autres branches de la pathologie que ce juste reproche doit être adressé.
Le peu de sévérité que les médecins mettent trop souvent à élucider les questions importantes qui se rapportent aux causes des maladies , devient la source naturelle des plus graves erreurs dans les doctrines pathologiques et des plus étranges hypothèses dans leur thérapeutique. Aussi nous sommes-nous souvent demandé si , dans l'état actuel de la science , il existait réellement une étiologie ; car si nous faisons abstraction des causes les plus palpables , telles qu'un coït infectant , dans la production de la syphilis , la présence d'un parasite végétal dans la teigne, celle du sarcopte dans la gale, il nous reste , en fait de causes des maladies, bien peu d'éléments d'une certitude irrécusable.
S'étonnera-t-on, dès lors, que nous n'ayons nullement l'intention de discuter à fond les causes innombrables que les auteurs ont assignées au développement des scrofules et des tubercules. Un fort volume in-folio ne suffirait pas pour réfuter toutes les erreurs qui, sur cette matière, ont cours dans la science, et cette longue réfutation ne nous conduirait qu'à un aveu que nous pouvons faire tout d'abord, c'està-dire que nous ignorons absolument les véritables causes des scrofules et des tubercules.
Ceci bien établi , nous ferons remarquer qu'en analysant les circonstances dans lesquelles on observe les scrofules et les tubercules , nous ne nous appuierons que sur des documents recueillis soit par
nous-même, soit par des observateurs d'une probité et d'une exactitude inattaquables, et nous serons loin de croire notre travail incomplet en passant sous silence toutes ces créations de l'imagination auxquelles on a attribué une certaine influence dans la production de ces affections morbides.
On ne peut réellement pas demander que nous discutions des opinions telles que la constance de l'hérédité dans les scrofules , admise par un auteur célèbre, qui, en l'absence d'une affection scrofuleuse quelconque chez tous les membres d'une famille , n'hésite pas à faire intervenir l'adultère pour défendre sa thèse. Nous en dirons autant de ceux qui regardent comme cause des scrofules la fécondation pendant la menstruation , ou la procréation des enfants par des parents trop âgés ou d'âges trop disproportionnés. De pareilles opinions ne deviendront sérieuses que lorsqu'elles seront appuyées sur des preuves nombreuses et positives ; jusqu'alors ce serait perdre son temps que de leur prêter la moindre attention. Nous analyserons successivement les conditions normales et les conditions patholo* giques dans lesquelles se montrent le plus fréquemment ces maladies.
Ç Ier. Conditions normales dans lesquelles on observe les scrofules
et les tubercules.
1° Age. Il existe aujourd'hui dans la science beaucoup de matériaux sur la fréquence différentielle des tubercules selon l'âge des malades ; mais comme ces documents ont été recueillis , les uns exclusivement dans les hôpitaux destinés à l'enfance , les autres dans les hôpitaux d'adultes , leur valeur absolue en est notablement diminuée. Il a donc fallu choisir nos matériaux dans des recherches qui avaient pour but de déterminer quelle était la proportion des tuberculeux et des scrofuleux à chaque âge , comparativement à la population tout entière d'un pays. Les seuls éléments d'une bonne observation que nous ayons trouvés dans ce genre a été un travail inédit que M. le docteur Marc d'Espine (de Genève) , a bien voulu mettre à notre disposition, travail qui détermine l'âge différentiel des tuberculeux par rapport à toute la population du canton de Genève. Il est vrai que ces observations ont été plutôt faites sur la mortalité genévoise ; mais comme la phthisie n'est pas une maladie de longue durée , et que sa durée moyenne est, pendant l'enfance, au-dessou6 d'un an, et d'un an et demi environ chez l'adulte (les cas très chroniques étant plutôt l'exception), toutes les notes de M. d'Espine
5fi ÉTIOLOGJE DES TI [U'.RCl U'.S ET DKS SCI'.OFLT.KS.
sur l'âge et la mortalité sont applicables au début de la maladie , en faisant la légère défalcation qui correspond à la durée moyenne. Cette statistique porte sur 375 individus morts de la phthisie pulmonaire pendant les années 1838 et 1839. Nous avons bien entre les mains les tableaux de mortalité publiés ultérieurement par le même auteur (1) ; mais comme le résultat est à peu de chose près le même que celui des années indiquées, nous n'ajouterons plus tard que sommairement quelques uns des principaux chiffres pour les années suivantes.
Nous-même nous possédons des données exactes sur l'âge de 300 tuberculeux ; mais comme elles ont été recueillies dans des pays très divers , et sans avoir égard à la population et à la mortalité générale , nous ne saurions les mettre en ligne de compte. Il en est heureusement autrement de nos notes sur l'âge des scrofuleux ; nous l'avons noté chez 537 malades , dont la' majeure partie a été traitée par nous à l'hôpital, et dans la pratique civile, à Lavey, pendant l'espace de neuf ans. Ce tableau rend assez fidèlement compte de la proportion d'âge des scrofuleux par rapport à la population du canton de Vaud. Nous ferons observer que ce chiffre de 537 est inférieur à celui qui résume la somme totale des malades , dont l'observation sera analysée dans les chapitres spéciaux, qui ont rapport aux localisations diverses des scrofules. Cela tient à ce que 351 de ces 537 malades présentaient à la fois plusieurs formes de scrofules , et comme il fallait étudier dans des chapitres spéciaux les affections des os , des articulations , des organes des sens , de la peau et du tissu cellulaire sous-cutané , beaucoup de ces malades sont reproduits plusieurs fois dans des chapitres différents : c'est ainsi, par exemple, qu'un scrofuleux atteint d'une maladie des os, d'une ophthalmie et d'une tumeur blanche aura fourni son contingent à l'étude spéciale des affections des os , de celles des yeux , et de celles des articulations. Il m'aurait été impossible de faire autrement sans être incomplet et confus , et en procédant ainsi la confusion des chiffres totaux, qui demeure la seule, disparaît tout à fait par l'explication que je viens de donner. N'oublions pas de noter que si, sur ces 537 malades , 186 ne présentaient , au moment de l'ob servation, qu'une seule forme de localisation scrofuleuse, un bon nombre de ces derniers, cependant, avaient eu antérieurement d'anfr s affections
(I) Annales d'hygiène et de médecine légale, t. XXXVII, p. 323; t. XXXVIII , p. 5, 289. '
scrofuleuses , ou offraient de la multiplicité dans la forme unique de localisation, comme, par exemple, plusieurs articulations ou plusieurs os du squelette éloignés les uns des autres , malades simultanément. Nous allons, pour mieux faire comprendre ces détails, donner ici un tableau synoptique de toutes ces altérations , qui fournissent ainsi la somme totale de 839 cas.
Tableau synoptique du siège des maladies scrofuleuses.
Hommcf.
Femmes.
Total.
1° Maladies des os
i" Maladies des articulations. . . .
Somme. . . .
Tableau des affections scrofuleuses localisées sous une seule forme.
Hommes,
Femmes.
Total.
1° Les os seuls malades
2° Les yeux seuls malades
3° Le tissu cellulaire sous -cutané
seul malade
4° Les articulations seules malades.
5° La peau seule malade
Somme. . . .
Voici à présent l'analyse comparative des résultats obtenus par 31. d'Espine pour ces 375 tuberculeux en regard de mes 537 scrofuleux :
Avant lage de cinq ans , M. d'Espine a noté en tout 40 cas, ce qui fait un peu moins de f. Nous trouvons pour le même âge une proportion analogue pour les scrofuleux, savoir : 69 sur 537, ce qui tait plus de{. Entre 5 et 10 ans M. d'Espine note 21 cas, soit du nombre total. Nous trouvons pendant cette même époque delà vie 141 cas, c'est-à-dire passé voilà donc une première différence bien sensible. Entre 10 et 15 ans M. d'Espine note 23 cas, ce qui fait à peu près ^ , tandis que nous trouvons pour le même âge 175, chiffre qui dépasse largement le quart. La différence est encore notable, et tandis que M. d'Espine ne rencontre entre 5 et 15 ans qu'un peu moins de nous trouvons chez les scrofuleux plus de la
moitié, savoir : La mortalité des phthisiques est de 33 entre 15 et 20 ans, ainsi aussi forte qu'entre 5 et 15, en tout plus de ^. Nous trouvons encore pour le même âge une plus forte proportion chez les scrofuleux , savoir : 87, ce qui fait à peu près ± des 537. La différence est donc bien marquée , et en faveur des scrofuleux entre 5 et 20 ans. L'inverse a lieu après 20 ans; nous y trouvons Un abaissement notable du nombre des scrofuleux , et une forte augmentation de celui des tuberculeux. C'est ainsi que nous rencontrons,' entre 20 et 25 ans , 58 tuberculeux , ce qui fait à peu près les , tandis qu'à la même époque nous ne notons plus que 28 scrofuleux , c'està-dire un peu plus de ^. De 25 à 30 il y a encore 46 tuberculeux, proportion peu inférieure à la précédente , tandis que nous ne trouvons plus que 21 scrofuleux, ce qui fait ^. Après 30 ans la phthisie continue à faire de nombreuses victimes jusqu'à la limite ordinaire de la vie , montrant là, comme à son début, une plus faible proportion . Entre 30 et 45 nous trouvons encore ] 06 cas de tuberculeux , ainsi à peu près les f , tandis que nous ne trouvons plus que 34 scrofuleux, à peu près Les scrofuleux, déjà rares après 25 ans, ne se montrent plus guère à l'approche de la vieillesse, quoi qu'en aient dit quelques auteurs , séduits par le désir de trouver une analogie entre l'enfance et la vieillesse.
Après 45 ans, M. d'Espine note par contre encore 48 cas de tubercules , ce qui fait un peu plus de £. Du reste , nous ne disons pas que la vieillesse est exempte des maladies scrofuleuses , nous soutenons seulement que cette maladie est rare pendant cette époque de la vie , ce qui n'est pas le cas pour les tubercules.
La comparaison de l'âge chez les tuberculeux et les scrofuleux nous présente donc une divergence on ne peut plus grande ; les tubercules augmentent de fréquence jusque vers l'âge de la force, et se montrent dans une bien plus forte proportion entre 20 et 45 ans qu'avant 20 ans. Les scrofules , au contraire, augmentent de fréquence jusqu'à l'âge de 15 ans , existent encore , dans un grand nombre de cas , entre 15 et 20 , mais deviennent plus rares entre 20 et 30 , pour disparaître à peu près à mesure que l'homme approche de la vieillesse.
Les tableaux synoptiques suivants feront ressortir toutes ces proportions.
Tableau synoptique de la mortalité par vice tuberculeux à Genève.
De 0
5 ans . . .