IV. — Syphilides bucco-pharyngiennes
Palais, voile du palais, tonsilles, pharynx. — SOUS le nom
(Y angine syphilitique *, on décrit généralement une manifestation secondaire précoce, caractérisée par un gonflement avec rougeur vive, couleur groseille, du voile du palais, de la luette, des amygdales et quelquefois du pharynx. Pillon l’a observé 65 fois dans 114 cas de syphilis. Cet érythème peut n’occuper que l’une de ces régions; sur le voile la surface qu’il recouvre, limitée par les piliers et terminée en pointe en avant, rappelle un cœur de cartes à jouer, ou bien il se borne à deux languettes latérales falciformes. Ses bords ne sont jamais diffus. Les malades éprouvent une sensation de sécheresse et d’aridité de la gorge, plutôt qu’une véritable douleur; cependant, quelquefois ils accusent un bourdonnement d’oreille avec un léger degré de surdité lorsque la trompe d’Euslache est envahie. Enfin, il n’est pas trèsrare d’observer avec cet accident, un catarrhe de la muqueuse nasale envahie par propagation. Bien qu’elle coïncide généralement avec la roséole, Fournier conteste le caractère syphilitique de celte manifestation. Étant donné son siège bien limité et l’époque de son apparition, nous croyons rationnel d’y voir plutôt qu’une syphilide proprement dite, une altération des follicules lymphatiques si nombreux en cette région, phénomène que nous avons déjà décrit en partie dans un chapitre précédent (voy. p. 646). Dans d’autres cas, où la muqueuse est aussi le siège de plaques syphilitiques, ne pourrait-on considérer l’érythème comme
1 beaucoup d’auteurs, parmi lesquels nous citerons Babington, Swediaur, Cul- 1 crier eL Ralier, Cazenavc, Ricord, Baumes, Basserau, Lanccrcaux, Profcta , Rcdcr, etc., ont insisté d’une façon toute particulière sur celte lésion, très-bien étudiée en outre, dans les thèses inaugurales de Mac-Carthy, Martellière et Pillon. (Thèses de Paris de 1844, 1854, 1857.)
SYPHILIDES BUCCO-PIURYNGIENNES.
une complication vulgaire analogue à la vulvite concomitante de condylomes génitaux ?
Au delà du pharynx, l’érythème n’a point été observé dans les voies digestives. Cependant, chez une femme qui mourut d’étranglement interne en pleine roséole, Lancereaux dit avoir constaté sur la muqueuse intestinale, au niveau de VS iliaque seulement, une éruption de taches analogues à celles du purpura.
La région staphylo-tonsillaire est un lieu d’élection pour les plaques jnuqueuses. L’habitude de fumer, de chanter, l’alcoolisme, ont une influence incontestable sur leur production et leur incessante repullulation, alors même que tout autre manifestation de la syphilis s’est évanouie. Au début, un oeil exercé saura découvrir la plaque commençante dans un dépoli avec congestion limitée de la muqueuse; l’érosion marque une seconde étape de l’accident qui peut ensuite subir toutes les modifications que nous avons précédemment étudiées; s’il n’atteint jamais les proportions énormes du condylome vulvaire, le néoplasme aboutit communément à la plaque opaline bien saillante, quelquefois plus visible encore grâce à un exsudât diphthéritique. Comme partout, ces plaques sont rondes ou ovalaires. Sur le palais, elles offrent un aspect spécial dû au boursouflement de la muqueuse dont les plis s’effacent.
Un point qui a vivement préoccupé les syphiligraphcs, c’est l 'intégrité du pharynx vis-à-vis de la plaque muqueuse. 11 n’y a pourtant rien là que de très-simple, puisque nous avons établi que la plaque syphilitique est une lésion des papilles, et l’on sait que la muqueuse du pharynx en est à peu près dépourvue.
Les symptômes subjectifs qui accompagnent la plaque syphilitique de la gorge peuvent être absolument nuis, et c’est chose fréquente que de découvrir sur le voile ou les amygdales un véritable nid d’éléments opalins dont le malade n’avait nullement conscience; cependant, beaucoup accusent un sentiment de gêne et surtout des picotements et de la cuisson au contact des aliments acides.
Mais ces symptômes ne sont vraiment accentués que dans les syphilides ulcéreuses. Ces dernières sont généralement précédées d’un érythème qui persiste à leur périphérie; leur fond est de couleur jaune et d’apparence pultacée; en se réunissant parleurs bords, elles peuvent former une vaste plaie superficielle qui ressemble assez à celle que produirait une vésication irrégulière. On peut les voir se propager jusqu’au pharynx; souvent la luette est
SYPIIlLIDES SECONDAIRES.
entourée, à sa base, comme par un anneau d’ulcération. Sur les amygdales, la perte de substance est fréquemment rapide et profonde. Dans ces conditions, la gêne de la déglutition devient excessive; les malades éprouvent des élancements très-vifs dans les oreilles et les ganglions sous-maxillaires ne tardent pas à s’engorger.
Le traitement des syphilides gutturales est basé sur l’emploi de deux médicaments : le nitrate d’argent et le nitrate acide de mercure b Nous n’hésitons pas à donner la préférence au second, d’abord parce qu’il guérit infiniment plus vite que le premier, en second lieu parce qu’il est héroïque dans beaucoup de cas où l’action du premier est nulle ou à peu près; enfin, parce |i qu’il n’expose pas aux taches noires du nitrate d’argent, gênantes 1 à la fois, et pour le chirurgien et pour le malade. Cette dernière condition n’est point indifférente quand il s’agit d’accidents labiaux très-apparents. Disons, cependant, que le nitrate acide d’hydrargyre expose à deux inconvénients : la douleur vive et le gonflement consécutif; mais le premier nous semble avoir été singulièrement exagéré, c’est du moins ce que nous apprend l’usage journalier que nous en faisons sur des malades qui
ne brillent pas toujours par le courage. On pourra, du reste, re-
1 On ne saurait user île trop de précautions dans le maniement de ces caustiques, surtout lorsqu'ils doivent être portés dans une région aussi délicate. Quelques personnes ont la déplorable habitude de se servir ù cet effet d'un agitateur qu’elles plongent dans la solution caustique, sans comprendre quels dangers elles feraient courir à leurs malades si elles en laissaient tomber une quantité, si petite quelle fût, dans les voies aériennes; c’est sans doute pour s’ètre départi de la prudence nécessaire en pareil cas, qu’un médecin a eu récemment à déplorer la mort subite, dans son cabinet, d’un syphilitique chez lequel une goutte de nitrate acide tombant sur la muqueuse laryngienne, détermina un spasme de la glotte suivi d’asphyxie.
On évitera tout danger en substituant à l’agitateur en verre une petite baguette de bois blanc comme une allumette, par exemple. Encore faut-il avoir bien soin de l’essuyer après l’avoir trempée dans la solution voulue, et, avant l’opération, engager le malade à dessécher la muqueuse en avalant sa salive, celle-ci pouvant en se mélangeant au caustique tomber dans les voies aériennes et produire le même accident.
I.cs accidents qui peuvent compliquer l’emploi du nitrate d’argent sont beaucoup moins inquiétants. Au moins quatre ou cinq fois noqs avons vu d'assez longs fragments de crayons argentiques se briser et choir dans l'œsophage, cl jamais il n’en est résulté rien de fâcheux pour le malade. Il est vrai que le sel marin fut dans tous les cas administré immédiatement en assez bonne quantité, à titre de . contre-poison; mais cette précaution serait meme inutile, les chlorures de 1 estomac suffisant toujours à neutraliser l’effet du caustique. Néanmoins nous engageons les praticiens à n’introduire dans l’arrière-gorge que des crayons très-courts, qui auront le double avantage de ne point se briser facilement, et, si par hasard ils se brisent, de n’introduire dans les organes qu’une petite quantité de 1 agent nocif.
SYPHILIDES BÜCCO-PHARYNGIENNES.
courir au procédé des cautérisations partielles. Quant au second, on s’en garantira en ne touchant que très-légèrement la muqueuse; il suffit, en effet, de les effleurer. — Dans le cas où les parties sont rouges et irritées, on prescrira avec avantage les gargarismes émollients, surtout ceux à l’eau de guimauve. Enfin, il est inutile de l’ajouter, la thérapeutique sera vaine sans le concours de l’hygiène; on proscrira surtout le tabac.
Lèvres, gencives, joues. — Nous n’ajouterons que peu de chose à la description qui précède et à celle donnée plus haut (page 714). Et d’abord, sur les lèvres, on observe surtout la plaque muqueuse érosive fissuraire dans le sens des plis verticaux naturels, avec ou sans induration. A la face interne, les plaques, qui sont au contraire fréquemment opalines et saillantes, sont exposées à se mouler sur les dents; de là leur aspect spécial. Le tuyau de pipe, spécialement dit brûle-gueule , y peut marquer également son empreinte, en même temps qu’il excite puissamment le développement de ces lésions, soit sur les lèvres, soit sur les gencives, ou même sur les joues l. Les exsudations diphthéroïdes sont une des complications les plus fréquentes de ces accidents à leur début. A une période plus avancée, on peut les voir bourgeonner. Nous avons observé sur le bord libre de la lèvre inférieure et sur la commissure de véritables papillomes thymiques semblables aux végétations des organes génitaux.
Langue. — Rien de plus rare que la roséole de la langue. En 1874, j’ai eu l’occasion d’en observer un cas, diagnostiqué tel par A. Hardy, à Saint-Louis. Le sujet, qui était en pleine éruption de syphilide érythémateuse, présentait sur la langue une série de taches rouges arrondies, au niveau desquelles l’épithélium subissait un léger degré de desquamation.
Confondue par la plupart des auteurs avec l’éruption de plaques, la papule syphilitique se caractérise par un nodus superficiel plus ou moins accentué, recouvert d’un épithélium dépoli formant à la vue une tache blanche sur le reste de l’organe. Cette lésion, ne s’observant que pendant le cours des éruptions généralisées papuleuses, est habituellement précoce; on peut ajouter qu’elle est rare.
1 Chez les ouvriers verriers, le Dr Guinand (de Rive-de-Giers) nous a dit avoir observé un épaississement partiel de la muqueuse des joues et des lèvres dû à la : pression de la canne. Cette lésion toujours bilatérale et symétrique, quelquefois érossive, remarquable par une auréole de plis rayonnés, ne se distingue pas toujours ^aisément des plaques muqueuses. On reconnaîtra surtout ces dernières à leur iimultiplicité, à leur étendue et à leur franche ulcération.