‹ Traité pratique des maladies vénériennesChapitre 104 sur 262 · VI. — Syphilides de la muqueuse laryngienne · texte numérisé non relu

VI. — Syphilides de la muqueuse laryngienne

Les lésions dont nous abordons l’étude ne sont connues que depuis la découverte du laryngoscope; aussi pouvons-nous relever plus d’un point sur lequel les discussions n’ont pas encore fait complète lumière. Certains observateurs, par exemple, parmi lesquels nous comptons Turck, Czermack, Dance, Gerhardt, Roth, prétendent retrouver sur la muqueuse du larynx les diverses formes morbides des syphilides cutanées ; d’autres, au contraire, Fournier, Duplay et Isambert, Ferras, s’elforcent de démontrer la fausseté de ces vues et ne veulent admettre pour toute division que deux états : la laryngite avec ulcérations et la laryngite sans ulcérations. A notre avis, l’observation est loin de justifier ces interprétations extrêmes, entachées, quoi qu’en disent leurs auteurs, de préoccupations théoriques. Cette opinion qui nous est inspirée par l'élude des faits suivis par nous à la clinique de C. Fauvel, s’appuie également sur les observations publiées par Poyet, ancien chef de clinique de ce maître, et se trouve en complet accord avec les conclusions récemment formulées par Mauriac et Krishaher.

La syphilis n’atteint que rarement le larynx, dans un vingtième de cas environ; on ne compte également que cinq cas de lésions spécifiques sur cent laryngopathies. Quant à l’influence que peuvent exercer certaines causes occasionnelles, telles que les refroidissements, les excès de tabac ou d’alcool, les fatigues de l’organe, rien assurément n’est plus rationnel que de leur accorder une part considérable dans la production de ces accidents; mais rien aussi, disons-le, n’est plus vaguement établi par la clinique. Nous allons examiner successivement l’érythème, les plaques syphilitiques, les érosions et leurs complications, l’œdème et l’hyperplasie.

Erythème , catarrhe laryngien syphilitique. — Cet accident peut se montrer pendant toute la durée de la période secondaire. Comme dans certaines fièvres éruptives, la rougeole et la variole par exemple, on saisit quelquefois son apparition sur la muqueuse laryngienne, avant que le tégument externe n’en oll're la moindre tiace. Au laiyngoscope, on constate une teinte rouge sombre carmin, bien différente de la coloration plus vermillonnée des affections inflammatoires simples, tantôt étendue en nappes uni-

SYPHILIDES SECONDAIRES.

formes mais circonscrites, tantôt, ce qui est beaucoup plus caractéristique, jetée çà et là en petites taches comme la roséole. On a dit que l’érythème syphilitique se localisait clans les points qui arrivent le plus souvent au contact; cette assertion n’est vraie que pour les cordes vocales inférieures, qui sont plus hâtivement lésées que dans Aucune autre maladie, et le long desquelles on peut voir, comme dans les conjonctivites, des traînées d’arhorisation courir parallèlement à leur bord. C’est vers la partie postérieure de ces ligaments que se limite la rougeur suivant une forme bien spéciale dite coup de pinceau à la commissure, c’est-à-dire qu’elle occupe toute leur largeur en arrière, et s’effile vers leur milieu en se perdant sur leur bord. CetLe rougeur persistante

est souvent l’origine d’un état particulier à la syphilis (fig. 72) caractérisé par la desquamation par place de l’épithélium des cordes vocales et par l’apparition de petites taches ternes, sorte (Y éraillures des cordes. L’érythème laisse rarement intacte l’épiglotte ; exceptionnellement l’éruption prend la forme d’un piqueté rouge et se parsème d’ecchymoses. Tous ces phénomènes, dont la durée est souvent fort longue, sont remarquables par les incessantes modifications qu’ils peuvent subir du jour au lendemain et môme du soir au matin. Ce fait que l’on s’expliquera aisément, quand j’aurai rappelé la richesse de la muqueuse en éléments élastiques, rend bien compte de la variabilité des symptômes. On sait en effet que le sujet habituellement dysphoneau réveil jouit parfois de l’intégrité de sa voix dans le milieu du jour, comme si l’organe se dérouillait par l’exercice, sauf à redevenir plus ou moins complètement aphone dans la soirée. Ajoutons que, par suite de la sympathie bien connue qui relie le pôle sexuel au système laryngo-thyroïdien, l’influence des époques menstruelles, d’un excès de coït ou de toute autre faligue génitale, pourra se faire sentir par une aggravation momentanée de ces symptômes.

La laryngite syphilitique est essentiellement indolente ; voilà le point pathognomonique, l’indice le plus net de sa spécificité. Le malade accuse tout au plus un peu de gône et comme la sensation d’un corps étranger. Du reste pas de toux ; à peine un léger besoin dehemmer, suivi d’une expectoration visqueuse modérée.

Fig. li. — Desquamation epithéliale des cordes vocales inférieures, catarrhe syphilitique ( d’après un dessin de la collection Charles Fauvel).

syphilides.de la muqueuse laryngienne.

Peu altérée dans l’érythème, qui respecte les cordes, la voix peut être profondément modifiée dans la forme roséolique. La pureté du timbre due aux vibrations partout isochrones et uniformes est remplacée par une raucité monotone, sans éclat, d’un caractère cotonneux et voilé. Le registre vocal diminue d’étendue : tel chanteur perd une ou plusieurs notes; on a vu des ténors changés pour quelque temps en barytons ou en basse chantante, ou sujets à cette singulière a Itération bitonale , qui fait que le son passe brusquement d’une tonalité à une autre. Entin, il est presque superflu de le dire, la voix perd une bonne partie de sa souplesse et de son intensité, et peut être interrompue quand le malade force l’expiration, pour arriver à une émission plus régulière, par des sons avortés, semblables h des couac d’instruments à vent.

La durée de la laryngite érythémateuse n’excède guère six semaines à deux mois, et prend fin plus tôt encore sous l’influence du traitement spécifique. Notons cependant que la voix chantée ne revient parfois à l’intégrité que tardivement. Le pronostic de cette affection est donc essentiellement bénin lorsqu’elle échappe aux complications ulcéreuse et œdémateuse qui nous occuperont plus loin.

Papules, plaques muqueuses, érosions. — Il est rationnel de considérer comme syphilides laryngiennes de petites tumeurs arrondies, de la grosseur d’un pois, sessiles, rouges, altérant la voix d’une façon moyenne, que l’on voit souvent se développer sur les cordes inférieures chez les syphilitiques. Leur aspect les a fait sans doute confondre bien des fois avec les polypes ; mais un de leurs attributs essentiels, étant de disparaître rapidement sous l'influence du mercure, sans laisser aucune trace, on ne saurait refuser à ces papules élevées un caractère franchement syphilitique.

La plaque muqueuse du larynx est rare; Ferras l’avait niée, mais l’opinion de cet auteur n’est plus soutenable depuis que l’histologie a permis de constater la présence de papilles sur le revêtement de cet organe, et surtout après les observations de Ivrishaber et de Mauriac. Cet accident, qui siège toujours sur les cordes inférieures, se présente sons forme de petites exfoliations ovalaires de la muqueuse, de 3 à 5 millimètres, à bords unis ou dentelés. Son début paraît se faire par un épaississement de l’épithélium qui prend une teinte opaline ; il n’est pas douteux qu’elle n’aboutisse fréquemment à l’érosion.

L’érosion (fig. 73) coïncide généralement avec un étatassez prononcé de rougeur et de congestion de la muqueuse. En un ou plusieurs points, particulièrement sur les cordes vocales et sur le

SYPHILIDES SECONDAIRES.

Lord libre de l’épiglotte, l'épithélium disparaissant laisse une entamure superficielle, qui paraît sécréter un peu de sérosité. L'enrouement pouvant aller jusqu’à l’aphonie est le signe le plus net

de cette lésion, qui reproduit également les différents symptômes dus à l’érythème *. Notons encore une gêne plus ou moins accentuée de la déglutition, vive surtout lorsque l’érosion siège sur l’épiglotte.

C’est généralement chose facile que d’obtenir la réparation de cette petite perte de substance, en la modifiant par des topiques astringents ou caustiques.

Mais lorsqu’elle est abandonnée à ellemême, circonstance à laquelle la prédispose son indolence, il n’est pas rare de la voir persister plusieurs mois, presque indéfiniment. C’est alors qu’elle peut subir, comme l’érosion cutanée ou muqueuse de même nature, un processus hyperplasique qui, faisant germer

les papilles irritées, recouvre sa surface de petites végétations agminées, sessiles. C’est une question fort controversée que celle du papillome syphilitique laryngien; mais, si nous comprenons l’hésitation de l’anatomo-pathologiste, en ce qui concerne l’étiologie de cette production morbide, lorsqu’elle survient spontanément sans avoir été précédée d’érosions spécifiques, nous ne croyons pas qu’aucun doute puisse être émis sur la réalité du processus de transformation que nous venons d’indiquer.

Quoi qu’il en soit, ccs néoplasmes se rencontrent communément sur les cordes vocales, surtout au niveau de leur commis-

1 L’érythème syphilitique du larynx ne pourrait être confondu qu’avec la laryngite simple. Voici par quels signes on l’en distinguera:

Laryngite chronique simple. ■ — Survient à la suite d’un refroidissement et d’une laryngite aiguë. — Vascularisation très-marquée, régulièrement distribuée, sans aucune saillie, jamais roséoliforme ; rougeur plus vive. — Le plus souvent cordes inférieures intactes, à peine rosées ou blanches. — Symptômes subjectifs trèsaccusés, sensibililé de la région pharyngienne. — Toux quelquefois grave el férine. — Expectoration abondante. — Altération de la voix moins marquée et moins pcisistante que dans la syphilis.

Fig. 74. — Ulcérations secondaires végétantes (d’après un dessin de la collection C. Fauvel).

Fig. 73. — Érosion de la corde vocale inférieure droite, avec rougeur marquée (d’après un dessin de la collection C. Fauvel).

SYPHILIDES I)E LA MUQUEUSE LARYNGIENNE. 747

sure antérieure ; dans quelques cas rares, la surface entière du larynx est semée de leurs petites éminences miliaires; quand elles sont isolées, elles peuvent acquérir le volume d’un pois ou d’une fève. Dyspnée, bruit de soupape quand le malade expire violemment; dysphonie, raucité de la voix, indolence du côté de l’organe malade, mais algie sternale assez vive au niveau de la fourchette, tels sont les symptômes de cet état auquel on ne peut mettre fin que par l’avulsion des tumeurs au moyen de la pince laryngienne. Les cautérisations au nitrate d’argent sont, en eflet, absolument insuffisantes.

Peu connue encore, la laryngite hyperplasique est caractérisée par une turgescence, une sorte de sclérose diffuse des tissus. Rarement le processus se limite à un point circonscrit de la muqueuse; il porte généralement sur une région étendue, un ou plusieurs départements de l’organe laryngien, épiglotte, replis aryépiglottiques, corde vocale supérieure, etc. Une telle lésion ne se produit pas sans altérer considérablement la forme des parties; on peut en juger par la figure 75 qui nous montre la corde vocale supérieure gauche turgescente au point de masquer complètement la corde inférieure du môme côté. La couleur en devient rouge sombre et l’aspect dépoli comme tomenteux. Les symptômes naturellement variables, suivant que ce soulèvement en nappe envahit • telle ou telle partie de l’organe, sont en général bien accentués (dysphonie, étouffement de la voix, aphonie quelquefois complète) et présentent toujours une durée considérable rarement inférieure à six ou sept mois. Encore n’est-ce qu’au prix d’une hygiène sévère (repos absolu de l’organe, proscription du tabac et des alcooliques) et d’une cure mercurielle bien conduite que les topiques astringents auront quelque chance d’amener l’apaisement de ce singulier état morbide.

Le traitement des syphilides laryngiennes précoces doit être général et local. Ce dernier seul nous occupera ici.

Les topiques peuvent être portés directement par la respiration sur les parties malades. Les fumigations de cinabre sont fort utiles contre des accidents légers, mais ne sauraient être continuées longtemps sans irriter la muqueuse pulmonaire. On pourra encore recourir à l’aspiration de vapeurs iodées.

FlG. 75. — Hypertrophie syphilitique de la corde supérieure gauche, sans œdème ni ulcération (d’après un dessin de la collection C. Fauvel).

SYPHILIDES SECONDAIRES.

L’application de liquides astringents au moyen d’une baleine courbe munie d’une petite éponge et guidée par le laryngoscope est le mode de traitement le plus usité. Pour le faciliter, on aura soin d’insensibiliser le pharynx en faisant prendre au malade 1 gramme de bromure de potassium pendant quelques jours. Quant aux liquides à employer, on pourra choisir suivant le cas : le glvcérolé ioduré d’Isambert (iode métal. 1, iodure de pot. 1, glycérine 50, extr. théb. 0,10); le nitrate d’argent en solution au 20e; le nitrate acide de mercure en solution au 400e; le chlorure de zinc en solution au 50e; l’acide chromique en solution au 5e. On peut aussi, et c’est là une des pratiques les plus efficaces, employer le nitrate d’argent pur introduit dans l’arrière gorge au moyen du porte-crayon de Fauve).

Page 1