CHAPITRE IX
LÉSIONS TERTIAIRES DE LA PEAU I. — Syphilides pustuleuses profondes.
Le groupe des syphilides pustuleuses profondes comprend des lésions multiples, aussi diverses par l’époque de leur apparition que par l’importance des désordres qu’elles entraînent. Les unes sont précoces et confinent de si près à la période secondaire, qu’on peut à juste titre les considérer comme des accidents de transition. Leur caractère essentiel est dese terminer par résolution, nous les décrii ons sous le nom de syphilides pustuleuses résolutives. Les autres, franchement tertiaires, aboutissant ii des ulcérations, méritent la dénomination de syphilides pustuleuses ulcéreuses.
s>phiii«ics pustuleuses résolutives. — Infiltration syphilomateuse de la peau, sécrétion d’un liquide séro-purulent qui se fait jour à travers l’épiderme ramolli et se concrète à sa surface; persistance plus ou moins longue de l’état croùteux, et enfin résorption lente du néoplasme, dont la place reste marquée par une cicatrice indélébile, telles sont les différentes étapes que parcourt celte lésion.
C’est généralement par groupes arrondis que se présente la syphilide pustuleuse croûteuse, ou pustulo-crustacée. Ses éléments sont disposés sur des placards de peau infiltrée, d’un rouge vineux. S’il s’en rencontre d’isolés, ils sont toujours entourés d’une large, auréole de même couleur. Les croûtes dont le diamètre ne dépasse guère celui d’une pièce de cinquante centimes, sont d’une couleur qui varie entre le vert, le marron et le gris; toujours très-adhérentes. Après la guérison, restent des maculatures d’une teinte fauve ou cuivreuse très-accentuée, fort irrégulières, sur lesquelles chaque pustule laisse souvent une empreinte plus claire. Au bout d’un temps assez long, la pigmentation finit presque toujours par disparaître; mais sur la peau amincie persistent de petites dépressions cycliques, très-caractéristiques dans bien des cas.
JULUEN.
LÉSIONS TERTIAIRES DE LA PEAU
La syphilide pustulo-crustacée n’esl point une éruption rare; sur 211 syphilitiques tertiaires, je l’ai rencontrée 18 fois; soit 8,5 fois sur 100. Quant à son siège , il a été constaté 4 fois sur la région des épaules, 3 fois sur les bras, la face et les jambes; 2 fois sur la cuisse, 1 fois sur le cou, le dos, le flanc, les fesses, l’avantbras et le pied.
C’est en moyenne au bout de cinq ans que survient cette lésion, mais on peut l’observer beaucoup plus tôt et beaucoup plus tard; voici la liste des périodes intérimaires écoulées entre le chancre et la syphilide pustulo-crustacée : dans nos 18 observations : 25 ans, 14 ans, 9 ans, 7 ans, 6 ans (un cas) ; — 12 ans, 4 ans, 3 ans, 1 an (deux cas); — quelques mois (quatre cas).
Si l’on recherche les antécédents des malades atteints de cet accident, on est frappé de ce fait que, dans aucun cas, le chancre primitif n’a été grave. Cetle remarque que j’ai entendu faire à E. Besnier est pleinement confirmée par l’étude de mes observations. Dans plusieurs cas, les malades se sont à peine aperçus de leurs chancres, que sept fois je vois qualifiés de « bouton insignifiant, bobo, petite écorchure, etc... ».
Enfin j’ai souvent rencontré des sujets incontestablement porteurs de cette affection, qui niaient tout accident primitif. S’il n’en est pas toujours de même pour ce qui a trait aux secondaires, il n’en est pas moins acquis que la lésion qui nous occupe caractérise, dans la grande majorité des cas, une syphilis bénigne; car il est également d’observation que les manifestations de la phase ultime restent bornées aux téguments.
Mais ce n’est pas tout. La statistique nous révèle d’étranges différencesrclativement aux antécédents thérapeutiques des mêmes individus. En effet, tandis que la syphilide pustulo-crustacée s’est rencontrée 16 fois sur 100 (10 fois sur 59) dans les cas de vérole naturelle, c’est-à-dire non traitée, je ne l’ai observée que 5,4 fois sur 100 (8 fois sur 148 cas) chez les sujets soumis à la cure mercurielle. Scientifiquement, nous ne sommes point en mesure de donner encore l’explication de ces faits. Faut-il les attribuer à l’influence d’une graine syphilitique relativement bénigne, si bénigne que les malades ne croiraient pas devoir recourir au médecin, à une sorte de syphilis exclusivement tégumen taire? Estil plus juste, au contraire, comme ne manqueront pas de le dire les partisans du mercure, de supposer que si ces accidents font défaut après l’emploi de ce remède, c’est qu’il s’est montré assez puissant pour les conjurer? Encore une fois nous ne pouvons aujourd’hui que poser la question, et la signaler aux cliniciens, a
SYPHILIDES PUSTULEUSES PROFONDES.
ceux du moins qui estiment que tout n’est pas dit encore sur la marche de la syphilis et l'influence du mercure.
Sypliilldcs pustuleuses ulcéreuses. — A SOll début, la Sypllilide pustuleuse peut se présenter sous plusieurs formes, rappelant soit l’impétigo, soit l’ecthyma, soit le rupia. Dans le premier cas, une tache rouge s'étant montrée, de petites pustules hérissent sa surface, se rompent, et bientôt se couvrent d’une large et épaisse
Tig. 79. — Éruption dite rupia syphilitique (d’après un moule du musée de Saint-Louis. Malade de M. Guibout).
•croûte jaunâtre, fendillée, reposant sur un ulcère qu’elle déborde. L’élément ecthymatoïde, généralement plus large, pouvant aller jusqu’à 3 centimètres de diamètre, se présente sous la forme d’une grosse pustule, entourée d’une zone infiltrée rouge sombre. Quand le pus s’est concrété, une perte de substance, souvent considérable, est cachée par une carapace brune, bombée au centre, et dont les bords sont enchâssés dans la coupe abrupte de la peau •environnante épaissie. Pour l’éruption rupioïde, le début se fait
LÉSIONS TERTIAIRES DE LA PEAU
par une large ampoule séreuse ou séro-purulente, ou quelquefois par une pustule entourée d’un soulèvement bulleux. La croûte noire qui débute par le centre s'accroît incessamment, par sa surface profonde, d’une couche concentrique plus étendue à la périphérie, si bien qu’au bout d’un certain temps le coagulum primitif forme le sommet d’un monticule stratifié, que l’on a fort justement comparé cà une écaille d’huître (fig. 79).
L’ulcération limitée par des bords très-nets, et comme taillés à l’emporte-pièce, est toujours profonde, entame le derme souvent clans toule son épaisseur, et se termine à un fond déchiqueté grisâtre, quelquefois brun foncé, livide et comme gangréneux. La fonte des tissus s’accompagne d’une production abondante de pus, comme on peut s’en assurer en pressant sur les croûtes ; on sent qu’elles se laissent enfoncer facilement, et en même temps on voit leurs bords s’entourer d’un bourrelet purulent formé par le liquide, qu’elles déplacent et chassent vers la périphérie.
La période de déclin s’annonce par la chute des croûtes, et la modification du fond, qui prend petit à petit les caractères d’une plaie simple, se met à bourgeonner, et comble plus ou moins la lacune béante de la peau. Il n’est pas rare que Je travail de prolifération réparatrice reste jusqu’à la fin sous-crustacé. La cicatrice est toujours très -apparente et indélébile. Plusieurs fois je l’ai vue constituée par un anneau pigmenté entourant un cercle rosé trèslisse, presque brillant; dans les cas d’ulcération profonde, le tégument de nouvelle formation se fait remarquer par sa minceur et sa teinte d’un blanc mat.
Les pustules ulcéreuses peuvent se montrer sur tout le corps, mais se développent de préférence sur la face et le cuir chevelu. Elles sont épaisses ou groupées, ce qui est. le cas le plus fréquent.
Des quatre périodes que nous venons de décrire, infiltration, suppuration, ulcération et réparation, la troisième, en s’exagérant, p-eut conduire aux complications phagédénique ou serpigineuse. Cette question sera examinée plus loin au chapitre delà syphilide tuberculeuse ulcéreuse. On comprend combien une telle éventualité assombrit le pronostic de cette éruption, qui ne laisse pas du reste que d’être grave par elle-même, tant à cause des désordres qu’elle entraîne qu’en raison de ses récidives incessantes.
Traitement. — A l’intérieur, on administrera le traitement mixte. La préparation de deuto-iodure ioduré de mercure, connue sous le nom de sirop de Gibert , est d’une efficacité souvent merveilleuse, c’est contre ces accidents cutanés qu’elle reconnaît son indication la plus positive. Localement, peu de chose àfaire : la croûte tom-
SVl'HILIDES TUBERCULEUSES.
bée, on pansera avec la poudre d’iodoforme, la teinture d’iode ou le taffetas de Vigo. En même temps, l’ctac général devra être restauré à l’aide des toniques.