CHAPITRE XI
LÉSIONS DU PÉNIS
Les syphilides résolutives sur le gland sont à peu près identiques à celles de la peau; seulement, en raison du peu d'épaisseur du revêtement épidermique, les lésions offrent une saillie plus nette, plus isolableà la vue et surtout au toucher. On y constatera donc le tubercule sous la forme d’un nodus essentiellement indolent et aphlegmasique, nettement circonscrit, d’une dureté trèsaccusée, donnant au doigt une sensation comparable à celle d’un noyau de cerise enchâssé dans les téguments. En règle très-générale, c’est dans la rainure balano-préputiale que l’on observe cet accident, qui ne pourrait guère être confondu qu’avec un noyau persistant d’induration chancreuse, erreur que l’étude des commémoratifs et la marche de la lésion suffiront toujours à prévenir.
Lorsque, au lieu de se collecter, la néoplasie est diffuse, le gland et les bords du méat sont envahis dans une étendue plus ou moins considérable par une induration en nappe. La résistance des tissus peut devenir telle, que l’extrémité du pénis semble revêtue comme d’une cuirasse, ou d’une calotte cartilagineuse, et le méat rétréci, taillé dans une masse ligneuse (verge de bois). Si extraordinaire, si grave en apparence que soit une telle lésion, la guérison en estcertaine, quand la thérapeutique intervient à temps; l’iodure seul est nécessaire; mais abandonnée à elle-même, onia voit le plus souvent amener la destruction de la muqueuse qui la recouvre, et, de syphilide résolutive, passer à l’état de syphilide ulcéreuse.
Les syphilides tertiaires ulcéi'euses ou, plus exactement peutêtre, ulcérées, offrent cette particularité très-digne d’attention de simuler le chancre ou la chancrelle d’une façon étonnante. Aussi consLituent-elle la plus grande partie des accidents décrits récemment sous le nom de syphilides chancriformes (Ancelon), et est-ce
1 Pour la bibliographie, se reporter à celle du chapitre précédent.
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principalement à ces pertes de substance siégeant dans la région qui nous occupe que s’appliquent les considérations émises par A. Fournier dans son Mémoire si remarqué sur le pseudo-chancre induré des sujets syphilitiques.
Une ulcération indolente à contour circulaire ou ovale, dont le fond lisse, vernissé, se continue presque de plain-pied avec les bords non décollés, et dont la base offre un type d’induration globuleuse ; telle est la forme que revêt la syphilide pustuleuse sur le tégument balano-préputial. Chacun peut reconnaître là les caractères typiques du chancre induré, sauf le retentissement ganglionnaire; et ce n’est point à dire qu’il fasse toujours défaut. Dans quelques cas, en effet, la lésion se complique d’une adénite, au même titre que pourrait le faire une lésion inflammatoire quelconque, un furoncle, par exemple; et d’autres fois les aines sont encore le siège d’un reste d’engorgement spécifique datant de l’ulcère primitif, ou développé plus tard sous la seule influence de l’intoxication générale à l’époque des poussées constitutionnelles. Aussi est-il bien rare qu’une telle ulcération ne soit pas considérée et par le malade et souvent aussi par le médecin comme un ulcère primitif. Que de prétendues récidives d’infection n’ont jamais eu d’autre origine! L’existence d’un chancre induré ancien et d’autres accidenls antérieurs est la principale donnée susceptible de mettre sur la voie de la vérité ; en outre, dans bien des cas, les malades affirment ne s’être point exposés à la contagion; c’est inopinément, dans le cours delà deuxième ou de la troisième année après l’infection, que le mal est survenu. S’il est accompagné d’autres symptômes caractéristiques, l’erreur serait également impardonnable, car, bien que l’accident, pustulo-croûteux sur la peau, n’offre plus tout à fait les mêmes caractères sur l’enveloppe humide du pénis où la croûte ne saurait se former, et où grâce à la densité du tissu cellulaire il s'entoure rapidement d’une zone dure de prolifération, il serait bien difficile qu’un praticien attentif méconnût l’identité originelle des deux lésions.
Nous en dirons autant de la syphilide tuberculeuse en nappe superficielle, qui expose aux mêmes méprises que la précédente, lorsqu’elle subit un processus exsudatif.
Le tubercule circonscrit ulcéré offre plutôt des ressemblances objectives avec le chancre simple (syphilide chancrelliforme). La perte de substance y est profonde, creusée perpendiculairement comme celle d’un puits, les bords taillés à pic; le fond, au lieu d’être sombre et vernissé, comme celui de l’ulcère inaugural, est occupé par une fausse membrane jaune (fig. 88), quelquefois
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blanche, qui n’est autre que l’eschare charnue bourbillonneuse caractéristique de la gomme. Sur le gland, on observe presque toujours à la périphérie une atmosphère d’induration. Ce qui augmente encore les chances de méprise, c’est la disposition de ces ulcères, qui rappellent complètement l’agglomération ordinaire des chancrelles. Enfin on a remarqué souvent qu’ils occupaient le siège exact du premier chancre, se développant sur sa cicatrice môme.
Tels sont les traits de similitude, voici maintenant les différences qui permettront souvent, mais non toujours, d’arriver au
Fig. 88. — Syphilide ulcéreuse du prépuce simulant un chancre simple (d’après un moule de la collcclion Alfred Fournier).
diagnostic : 1° la profondeur de l’eutamure, qui dépasse la limite moyenne de la chancrelle ; souvent on y pourrait loger un noyau de cerise, une petite noisette, quelquefois un corps plus volumineux; or une pareille destruction ne saurait être le fait que de la gomme; 2° la présence de l’eschare blanchâtre, qui ne rappelle que par sa couleur le fonds irrégulier, aréolaire, pulLacé et comme vermoulu du chancre mou; 3° l’existence simultanée de lésions de même âge et de mêmes dimensions; on sait, en effet, que les chancrelles agminées sont rarement contemporaines, puisqu’un groupe de ces lésions représente ordinairement une chancrelle mère entourée des éléments plus jeunes qu’elle a procréés; 4° la gomme est essentiellement chronique et n’arrive que lentement à
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une ulcération, dépourvue d’ailleurs de tous signes d’acuité, tandis que la chancrelle est d’emblée ulcéreuse et presque toujours entourée d’une aréole inflammatoire vermillonnée; 5° le sécrélum chaiicrelleux est inoculable au porteur, et il n’en est pas de même du liquide recueilli à la surface d’un ulcère gommeux; 6° enfin, et c’est là un des signes les plus importants, intégrité ordinaire des ganglions inguinaux dans le cours de la lésion syphilitique, et au contraire adénite soit inflammatoire, soit virulente, adénite fréquente coïncidant avec la chancrelle.
Le pronostic de ces accidents ne comporte en général aucune gravité; à la vérité, il reste une cicatrice déprimée, souvent une perte de substance assez considérable, mais c’est là peu de chose si l’intégrité de l’urèthre n’est pas compromise; or elle peut l’être par la production de fistule, ou par Y atrésie du méat, élargi d’abord pendant la fonte des tissus, puis rétréci par suite de la rétraction de la cicatrice.
Les inflammations de voisinage, telles que balano-posthite, phimosis, œdème, n’assombrissent nullement le pronostic. Mais il n’en est pas de même si l’ulcère subit la déviation phagédénique, complication qui n’est pas très-rare, surtout chez les sujets affaiblis par quelque cause déprimante, notamment par l’âge. L’apparence que peuvent prendre alors ces lésions, et qui bien souvent les a fait considérer comme cancéreuses, les ravages, qui en sont la conséquence, enfontune affection des plus graves, si l’indication de l’iodure de potassium n’est pas reconnue de bonne heure L
Pour en finir avec les lésions tertiaires du pénis, j’examinerai brièvement les dernières localisations de la gomme, dans le tissu cellulaire du fourreau, dans les corps caverneux et dans les parois du canal.
A. Gommes du fourreau. — On est souvent étonné de rencontrer sur l’enveloppe du pénis des cavités de volume très-variable, à parois cutanées, cicatrisées, molles, souples et mobiles, mais adhérentes par leur fond aux couches sous-jacentes. Ce sont les
’ Je résumerai ici deux observations intéressantes dues à Michaelis :
I. Un homme de soixante ans a eu un chancre phagédénique du gland. Peu de mois après, un noyau induré se développe sur la cicatrice; la tumeur envahit la couronne, s’étend jusqu'au frein, et se recouvre d’une croule qui laisse en tombant une plaie sanieusc, bientôt guérie par l’iodure.
II. Un autre vieillard, dont le chancre s’est également compliqué de phagédénisme, prend au côté gauche du prépuce une tumeur qui devient grosse comme une châtaigne, comprime l’urèthre, puis s’ulcère, envahit la peau du pénis, le. parois du canal et les corps caverneux. En peu de jours, tout céda a 1 iodure ( Annales de dermatologie, t. III, p. 63).
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restes d'anciennes gommes du tissu sous-cutané de la verge. Un des exemples les plus remarquables que j’aie vus m’a été offert en octobre 1870, par un malade de Langleberl. La lésion était survenue neuf ans après le chancre, à la suite d’une saison passée à Enghien. On aurait ^certainement pu loger une noisette dans la poche en cul-de-sac qui persistait sans occasionner du reste aucun autre inconvénient qu’une légère difformité de l’organe. Un tel résultat eût été certainement prévenu si le malade, moins négligent, avait dès le début fait usage de riodure(fig. 80). Généralement ces tumeurs sont plus petites et n’excèdent guère le volume d’un haricot, d’une graine de raisin; elles ne sont le siège d’aucune douleur, mais entravent singulièrement le coït par les tiraillements qu’elles exercent sur le pénis et la déviation qu’elles lui impriment pendant la turgescence.
R. Gomme des corps caverneux. — Fort peu connues encore, les lésions tertiaires des corps érectiles se présentent sous la forme de noyaux indurés du volume d’une noisette, généralement bornés à un seul côté de la verge, surtout vers son extrémité. Leur indolence absolue leur permettrait de se développer presque à l’insu du malade, n’étaient les troubles fonctionnels dont elles s’accompagnent. On comprend en effet, que les points néoplasies ne pouvant suivre le reste du pénis dans son développement lors de l’afflux sanguin, la forme de l’organe à l’état d’érection devient irrégulière; c’est là un phénomène comparable à ce qui se passe dans la cordée , lorsque le canal malade est devenu inextensible ; il y a donc incurvation et le gland se dirige du côté lésé, soit en haut, soit en bas, ou par côté. On peut aussi rencontrer des formes mixtes, et il y en a de fort compliquées; dans un cas rapporté par llicord, la verge en s’érigeant prenait la forme d’un anneau presque complet. Il serait inutile d’insister sur l’hypochondrie qui est la conséquence fatale de pareils désordres. Le seul traitement à leur opposer est basé sur l’emploi de l’iodure de potassium à doses suffisamment énergiques (2 gr. par jour au moins) et surtout longtemps continuées. Encore n’obtiendra-t-on pas toujours une guérison définitive; le plus souvent il y aura diminution, condensation, sans disparition complète du
Fl 89. — Vaste caverne cutanée consécutive à une gomme du fourreau. (Malade de Ed. Langlebert.)
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néoplasme, et par conséquent persistance cl’une partie des troubles qu’il entraîne.
C. Gomme de l’urèthre. — Il est assez rare que l’urèthre soit atteint primitivement ; cependant nous connaissons quelques exemples de cette lésion étudiée par A. Fournier et Yeale. Chez un malade porteur d’ulcérations gommeuses de la rainure, la lèvre droite du méat était turgescente et violacée, et dans la fosse naviculaire on pouvait apercevoir le segment antérieur d’une ulcération qui se continuait plus avant dans le canal. Un autre malade avait le canal tout entier transformé en un tuyau à parois dures chondroïdes, et vers le frein existait une fistule. Enfin, la lésion s’annonça chez un troisième par un écoulement purulent blennorrhoïde; l’ulcération, qui put être aperçue douze jours après, gagna le méat, l’envahit, le déborda et vint former à la surface du gland unelargeplaie de tendanceexlensive, ocreuse, jaunâtre, bourbillonneuse, véritable type de lésion syphilitique tertiaire. A peine remis, le malade eut à souflrir d’une récidive, également accompagnée d’une uréthrite; puis le canal se perfora, s’ulcéra largement, et tout le sommet et la face inférieure de la verge devinrent la proie d’un effroyable phagédénisme, que pendant plusieurs semaines nul traitement ne put enrayer. Selon Veale, les rétrécissements de l’urèthre produits par l’infiltration syphilomateuse de ses parois seraient fréquents, et l’on devrait éviter pour leur traitement de donner à l’intérieur l’iodure de potassium ou le mercure, à cause de l’action irritante que ces médicaments communiquent aux urines. Les faits manquent encore pour appuyer une telle manière de voir. •
Kirbey, Peculiar affection of Pénis (Dublin medical Press, 1850). — Angelo Scarenzio, Vasta ulcerazione a base fibro-elastica nella est remita dorsale delpene ( Giorn . delle malattie veneree, vol. III, p. 19, 1867). Jessop Esq., Complété destruction of pénis by syphilis ( British medical Journal, II, p. 636, 1868). — Veale, Rétrécissement syphilitique de l’urèthre (Gaz. médicale de Paris, 1868). — Thibierge, Un cas de pscudo-cliancrc (Union médicale, t. VIII, p. 786, 1869). — Miciuelis, Lésions syphilitiques chez levieillard (Ann. de dermat. et de syphil., t. Ht p. 63, 1871). — F. F. Maury, Observations sur les maladies tertiaires <!e l’appareil génito-urinaire (American Journal, janvier lN/1). Y\n Üuren et Jveyes, Surgical diseuses of the genito-urinary organs including syphilis, London, 1874. — Démarqua Y, Maladies chirurgicales du pénis, p. 344, 1877. — Bronson, Gomme du pénis (Arch. of Dermat ology, avril 1877)j
lésions de la vulve du vagin et du col utérin.