CHAPITRE XXIX
SYPHILIS QUATERNAIRE, CACHEXIE SYPHILITIQUE'
On désigne sous le nom de quaternaire une période' d’épuisçment qui survient à la suite des accidènts graves et surtout pro^ longés de la syphilis. Anatomiquement elle est caractérisée par des altérations du sang et des dégénérescences ramyloïdes ou graisseuses des viscères; cliniquement elle s’accuse par une série de troubles généraux communs à toutes les cachexies. Cet état, qui ne s’observe pas très-fréquemment denos jours, était commun au xve et au xvie siècle, et les anciens auteurs l’ont presque tous noté. « Le ferment vérolique, disait Gervais Ucay, corrompt si fort les humeurs qu’il empêche la nutrition et les autres fonctions du corps. » Et d’autre part, Ambroise Paré n’écrivait-il pas dans un langage que la science moderne n’a pu que rénover, sans le rendre plus explicite : « La grosse vérole qui est invétérée avec un grand nombre d’accidents, comme douleurs de teste, nodus et' carie d’os, pareillement viscères cacoëthes en corps fort extenuez, débiles, et qui auront esté par diverses fois pensez par empiriques,
SYPHILIS QUATERNAIRE, CACHEXIE SYPHILITIQUE
ou même par personnes méthodiques, qui n’auront rien oublié selon l’art à exécuter; quoy toulesfois la maladie n’aura voulu céder par sa grande malice, de façon que le virus sera plus fort que les remèdes, et aussi lorsque le malade est fort émacié, sec et hectique (pour la consommation de l’humidité radicale) lors sera du tout incurable. »
La consomption syphilitique diffère trop peu des états analogues d’origine vulgaire pour qu’il soit nécessaire d’en donner une longue description. A moins de lésions locales bien accentuées, il s’agit surtout ici de ce que Van Swieten appelait le tabes sicca, par opposition à la cachexie hydropique. Au reste, aucun organe, aucune fonction ne persiste indemne. Le sang otl're un moindre nombre d’hématies et une plus grande quantité de leucocytes ; les proportions de l’albumine et des sels y sont tellement perturbées qu’il faut s’attendre aux gangrènes spontanées L L’insomnie est l’un des premiers symptômes et des plus rebelles; si le malade parvient à s’assoupir, il est agité par des rêvasseries, des hallucinations. Le jour, il accuse une céphalalgie erratique continuelle qui, jointe au sentiment de sa déchéance graduelle, le plonge dans l’abattement et la mélancolie. — Plus d’appétit, les digestions se font mal; à une période avancée survient la diarrhée colliquative, quelquefois la lientérie, avec amaigrissement, dégoût général, haleine fétide, vomissements; dans les cas de lésions pharyngiennes, il faut aussi compter avec la difficulté d’avaler et l’ingestion presque inévitable des produits de sécrétion de l’ulcère.
— La peau est quelquefois le siège de pertes de substance considérables, et il est à remarquer que les fluctuations de l’état général suivent très- fidèlement les alternatives de mieux et d’aggravation par lesquelles passe la lésion cutanée.
Le tégument est sec et décoloré; quelquefois d’une teinte verdâtre ; il exhale, au dire de certains praticiens, dont on ne saurait trop admirer la perspicacité olfactive, une odeur de moisi absolument spécifique; plus tard il se couvre de sueurs profuses.
— Survient enfin la fièvre hectique , intermittente d’abord, revenant avec ou sans frissons plusieurs fois par jour, puis bientôt continue. A ce moment, du reste, le terme fatal est proche; la mort
1 Cazenave a rapporté, dans le premier numéro de ses Annales des maladies de la peau (1843), un fait de gangrène spontanée de la jambe chez une femme de quarante-sept ans, couverte d’ulcères syphilitiques. Cette observation serait très-probante si l’autopsie n’avait révélé une altération des plaques de Peyer, en face de laquelle il est permis de se demander si ce n’est point à une fièvre typhoïde qu’a été due véritablement la mortification du membre.
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peut se produire presque naturellement par marasme progressif; très-souvent elle est le résultat d’une phlegmasie intercurrente du poumon, de la plèvre, du péritoine; enfin, plus rarement il est vrai, elle se produit au milieu d’un œdème général.
Je ne dirai rien du traitement , qui a plus à attendre des reconstituants que des spécifiques à cette période ultime. Impossible cependant de passer sous silence les succès obtenus au moyen de la liqueur de Donowan. composée de mercure, d’iodure de potassium et d’arsenic; de la décoction de Zilman (voy. le Formulaire ), et enfin du remède de Pollini; si précaires que soient ces ressources, on doit se rappeler qu’en pareil cas la gravité du mal autorise à tout tenter. La guérison est chose bien exceptionnelle; toutefois, comme le dit naïvement Paré, « faut user de grande prudence en pronostiquant, pour n’encourir aucune mauvaise réputation : parce que l’on en a veu plusieurs que l’on estimait ne devoir jamais recouvrer santé, avoir esté guaris, car Dieu et Nature font souvent choses admirables. »
Dubuc, Des syph. mal. préc., th. de Paris n° 59, 1864. — Bazin, La syph. et les syphilides, ch. iv, p. 367. Paris 1866. — Güibout, Cas obscur de syphilis ancienne, ulcéro-gangréneuse, compliquée de sycosis (Soc. méd. des Hôp., 22 mars 67). — Taylor, Syphilide tuberculeuse serpigineuse (American Journal of Syphilography, n° 1 et 2, 1870). — Cas de syphilis rapide (Archiv fur Dermat. und Syphilis, 1872). — Brochin, Syph. mal. précoce (Gaz. des Hôp., n° 56, p. 441, 1876). — Ory, Recherches sur l’étiologie des syphilides malignes précoces, th. de Paris, 1876. — Hutchinson, On syphilitic phagœdena ( chancre ) (Med. Times and Gaz., 1, p. 385, 1877). — Stitzer, Gangran der primar A ffekt ion mit folgender Syphilis acutissima (Schmidt' s Jahrbüclier, p. 153, 1877).