PATHOGÉNIE. — NATURE
sensible qu’on ne l’a prétendu, et tel est aussi le résultat des notes cliniques que le docteur Grand (de Saint-Étienne) a bien voulu nous communiquer.
L’ophthalmie n'est presque jamais double d'emblée. Lorsqu’un malade souffre des deux yeux, il y a de grandes présomptions pour que l’un ait été contagionné par l’autre et non par l’urèthre. La contagion suffira-t-elle toujours à expliquer ce fait ? Nous n’oserions l’affirmer, et, pour notre compte, il ne nous répugnait nullement de faire jouer, pour ce cas particulier, un certain rôle à la sympathie indéniable qui tient les conjonctives étroitement unies entre elles. Qu’il nous suffise de poser ici cette question, sur laquelle nous ne pourrions sans témérité nous prononcer.
Ajoutons que la maladie débute généralement par l’œil droit. C’est là un fait d’observation qui s’explique par l’habitude que l’on a de porter de préférence la main droite aux organes génitaux, et vers chaque œil, celle du côté correspondant.
Cette complication a été observée à toutes les péi'iodes de la gonorrhée, mais particuliérement à son déclin , alors que voyant leur mal disparaître , les patients se départissent des précautions hygiéniques et des soins de propreté qu’ils avaient observés au début.
g 2. — PATHOGÉNIE. — NATURE.
Saint-Yves, Scarpa, Samson, Vidai , rapportaient l’ophthalmie gonorrhéique à la métastase du processus , de la muqueuse uréthrale à la conjonctive. Cette théorie ne serait admissible que si, dans tous les cas, l’écoulement disparaissait ou tout au moins diminuait sensiblement en môme temps que se montre la complication. Or ce fait, qui se produit quelquefois, n’a rien de constant.
D’autres ontallégué une prétendue sympathie qui existerait entre les tissus de l’urèthre et de l’œil, d’autres une infection générale, dont l’ophthalrnie serait une manifestation, au môme titre que l’iritis est une manifestation de la vérole. Ces opinions n’ont plus guère aujourd’hui qu’un intérêt historique.
Le muco-pus sécrété par la muqueuse d’un urèthre atteint de gonorrhée détermine (ce que ne saurait faire le pus d’un abcès ordinaire) l’inllammation de la conjonctive, muqueuse de môme ordre , recouverte d’un épithélium de même nature , doublée comme elle d’un réseau lymphatique, par la simple irritation que produit son contact. Si les phénomènes se développent avec une rapidité et une intensité presque foudroyantes, c’est qu’il n’en saurait être autrement sur un terrain aussi éminemment vasculaire,
196 OPHTHALMIE BLENNORRHAGIQUE.
et en même temps à texture aussi délicate que la conjonctive. Nul besoin donc d’invoquer l’hypothèse d’un virus, d’un poison, d’une matière spécifique quelconque. Nous ne définirons pas la blennorrhagie de l’œil autrement que nous n’avons défini celle* de l’urèthre. Pour nous c'est une inflammation de la muqueuse conjonctivale , inflammation fixée sur tous ses éléments , spécialement les lymphatiques.
Nous devons appeler ici l’attention sur une conséquence extrêmement fréquente de l’inoculation blennorrhagique sur la conjonctive. Au dire de de Wecker, les cas foudroyants d’ophthalmie gonorrhéique sont presque toujours des cas de conjonctivite pseudo-membraneuse. La diphthérite peut seule, en infiltrant les tissus d’une exsudation gélatino-fibrineuse, qui étrangle les vaisseaux et coagule le sang, détruire un œil dans l’espace de douze ou de vingt-quatre heures. Quelle est la cause du développement de cette inflammation croupale? Doit-on la rapporter à une disposition individuelle, faut-il en accuser la trop vive irritation produite par des cautérisations excessives ? C’est un point que des études ultérieures éclairciront peut-être.
g 3. — SYMPTOMATOLOGIE.
C’est en général de quatre à dix heures, quelquefois plus, après la contagion, que les phénomènes d’irritation deviennent apparents : cuisson, larmoiement, rougeur de la conjonctive, léger œdème des paupières, tuméfaction des ganglions préauriculaires.
La marche est très-rapide. Un jour est à peine écoulé que la maladie a atteint sa période confirmée.
L écoulement présenteles mêmes caractères que celui de l’urèthre et fait sur le linge des taches qu’il n’est pas possible de distinguer de celles du muco-pus uréthral. Au début : exagération de la sécrétion physiologique, larmoiement. Quand s’établit la pyogénie,, l’écoulement est séro-purulent, ou plus correctement lacrymopurulent, et presque toujours de couleur citrine à cause des globules sanguins qu’il contient en abondance. Plus tard enfin l’œil baigne dans un liquide jaune verdâtre, quelquefois épais et crémeux; son abondance est vraiment extraordinaire. Onaurait peine à comprendre, sans recourir à la diapédèse comment en quelques minutes les éléments de la conjonctive pourraient pourvoir à la sécrétion des flots de pus qui s’accumulent sous les paupières. Ces dernières sont agglutinées dans toute leur étendue, sauf quelque- : fois vers l’angle interne ; des croûtes verdâtres surchargent les cils, ; la joue est excoriée au contact de ces liquides irritants.
SYMPTOMATOLOGIE
Le gonflement débute vers l’angle interne où les battements incessants des paupières ramènent fatalement le corpus contagiosum. La caroncule et le pli semilunaire sont parfois isolément gonflés, saillants, ce qui leur donne l’apparence d’une tumeur. Bientôt cependant les paupières se tuméfient, deviennent rouges œdémateuses, rénitentes. Les veines de la peau sont gorgées, et dessinent leur trajet en lignes bleuâtres.
La paupière supérieure s’étale et ne tarde pas à occuper l’ouverture entière de l’orbite (Og. 20) en recouvrant tout ou partie de l’in-
férieure. Parfois le cartilage tarse est soulevé et se renverse en prenant son point d’appui sur son bord supérieur. Le gonflement de la conjonctive est d’autant plus considérable que le tissu sousmuqueux est plus lâche. Peu marqué sur les tarses, il est énorme quelquefois au niveau des sinus, et c’est ce bourrelet des culs-de-sac qui fait basculer les cartilages en dehors, ce qui détermine un véritable ectropion accidentel. Soulève-t-on ce voile rigide on observe d’abord une grande vascularisation de la conjonctive palpébrale, puis de la bulbaire, enfin un chémosis plus ou moins considérable déborde la cornée, enserre l’œil. La muqueuse est alors rouge foncé, lisse, luisante et tendue. Quelquefois elle est comme couverte d’un vernis grisâtre. Mais, si l’on cherche à enlever cet enduit avec un pinceau, on constate qu’il a son siège dans le tissu même de la muqueuse. Ce sont là les cas les plus graves (forme diphthéri tique).
108 OPHTIIALMIE BLENNORRIIAGIQUE.
Si le processus n’esl pas enrayé, la cornée devient trouble , étranglée, privée de vaisseaux, elle seTamollit, s’ulcère, se crève. Tout cela se passe en vingt-quatre, trente-six heures. Le malade éprouve parfois à ce moment une sensation de déchirure dans les parties. Dans le cours de la conjonctivite diphthéritique on voit souvent une facette se former insidieusement,, et sans compromettre la transparence de l’organe, conduire progressivement à la perforation. D’autres fois la cornée s’abcède, s’amincit par exfoliations successives en un point limité, par lequel se fait à bref délai la hernie de sa lame profonde (kératocèle), puis de l’iris (staphylôme), mais quelquefois elle est éliminée en bloc après avoir été séparée par un cercle de sphacèle. La chambre antérieure se vide. Le cristallin tombe dans les linges du pansement, une suppuration de tout le tractus uvéal peut entraîner une phthisie complète du globe. Si cette suppuration n’a pas lieu, la cicatrisation peut se faire avec simple formation de staphylôme.
Les malades atteints d’ophthalmie purulente soutirent surtout quand surviennent les lésions de l’iris et de la cornée, et quand la complication diphthéritique se déclare. Ils se plaignent alors de douleurs vives , pongitives dans les paupières, à la surface et à l'intérieur de l’œil. Lorsqu’on essaye de découvrir la cornée, elles arrachent des cris aux plus courageux. L’action réflexe s’en mêlant, l’orbiculaire se contracte, et ce spasme vient encore accroître la souffrance locale en la renforçant d’algies irradiées , aux tempes, au front, au vertex, à l’orbite tout entier. Ajoutons à cela le sentiment fort désagréable de cuisson, de brûlure, qui se développe au niveau des excoriations cutanées.
La maladie peut suivre son cours entier, sans que la fièvre paraisse, si ce n’est au moment où les parties profondes du globe oculaire s’enflamment. Mais, dès les premiers jours, le patient n’en est pas moins sous l’influence d’un état général fort sérieux. En dépit des soins que I on prend pour lui dissimuler la gravité de sa situation, le malheureux a conscience des dangers qu’il court, et tombe dans un profond abattement, que vient encore accroître l’insomnie.
Nous venons d’esquisser le tableau de la maladie, telle qu’on l’observe dans les cas les plus malins, et lorsque la thérapeutique n’intervient pas. Mais il est des formes moins graves, à maiche moins rapide.
h’ophthalmie leucorrhéique se ferait remarquer par 1 apparence catarrhale au début; ce n’est qu’au bout de quelques jours que la sécrétion changerait subitement de caractère, et que la conjonc-
PRONOSTIC
tivite deviendrait' purulente. Encore l’inflammation resterait-elle longtemps exclusivement localisée à la conjonctivite palpébrale.
De même Vophthalmie neonatorum se développe plus lentement, n’occasionne que rarement le chémosis, et tardivement les lésions de la cornée.
g 4. — PRONOSTIC.
La blennorrhagie de l’œil aboutit à :
«. La perforation , sur laquelle nous avons déjà insisté.
b. La guérison , qui se fait par résolution.
c. Le passage à l’état chronique. Cette terminaison est fréquemment celle de la forme leucorrhéique. M. Galezoxvki a rapporté l’histoirede trois jeunes gens, qui l’avaient contractée, deux sur un œil, et le troisième sur les deux yeux, après avoir touché avec leurs doigts les parties génitales de femmes atteintes de fleurs blanches, en transportant ce pus à leurs yeux. Tous les trois gardèrent pendant plusieurs mois des conjonctivites granuleuses. J’ai donné des soins à une jeune fille qui conserva, à la suite d’une ophthalmie purulente, supprimée d’emblée par abortion, un catarrhe du sac lacrymal.
Dans neuf cas d’ophfchalmie unilatérale observés par Lawrence^ il y eut six fois perte de l’œil; dans cinq cas d’ophthalmie double, le môme auteur compta quatre fois la destruction d’un seul œil, et une fois celle des deux yeux. Total dix-neuf yeux atteints, douze de perdus. L’ophthalmie gonorrhéique est bien véritablement la plus redoutable de toutes les maladies d'origine vénérienne.
g 5. — DIAGNOSTIC.
L’ophlhalmieblennorrhagiquen’étanten définitive qu’une inflammation simple de la conjonctive, il n’y a pas lieu de distinguer la maladie confirmée de Y ophthalmie purulente vulgaire , dite égyptienne ou belge, dont elle ne diffère que par la cause. La violence du processus, la rapidité de la marche, la plus grande accentuation de l’engorgement préauriculaire , et surtout l’existence d’une gonorrhée, constitueront de sérieuses présomptions en faveur de l’origine gonorrhéique.
g 6. — ANATOMIE PATHOLOGIQUE.
Au début, hypérémie de la couche muqueuse, puis du tissu cellulaire sous-muqueux; plus lard l’épithelium s’exfolie, la conjonctive paraît rugueuse et comme couverte de petites saillies rouges trèsvasculaires (granulations de Thiry). La moindre pression, le moindre
zw OPHTHALMIE BLENNORRHAGIQUE.
frottement sur ces parties, en font sortir un sang’ rouge qui s’étale en nappe.
Lechémosis est fluxionnaire ou œdémateux. Dans le premier cas, sa rougeur dénote un processus d’une certaine intensité, dans le second l’inflammation est arrivée à son apogée, la circulation est interrompue, la conjonctive oculaire énormément distendue prend une teinte pale, livide, indice habituel de diphthérie. A ce moment la paupière est infiltrée de produits inflammatoires qui lui donnent une épaisseur parfois considérable.
L’examen microscopique nous apprend que tous les éléments de la
Fig 21. — Catarrhe purulent de la conjonctive'.
conjonctive (fig. 21) concourent à la formation du pus. Au sein du tissu conjonctif, les noyaux se multiplient; à la surface même de l’épithélium, on voit les cellules les plus externes en proiaà un travail de prolifération extrêmement actif, se crever et donner issue à des corpuscules de pus (Remak, Buhl, Rindfleisch). Enfin l’émigration des leucocytes à travers les parois vasculaires, entre pour la plus grande part dans cette abondante production de globules purulents. A une époque plus avancée, les papilles conjonctivales, que l’exfoliation de l’épithélium a laissées à nu, se gonflent, s’hypertrophient et constituent les granulations tantôt rutilantes, tantôt blafardes, qui parsèment la face postérieure des paupières.
§ 7. — TRAITEMENT
Prophylaxie. Hygiène. — Nous avons été amené, par l’étude attentive des faits, à démontrer et à admettre, comme origine de la conjonctivite gonorrhéique, l’inoculation, c’est-à-dire le
’ a, couche épithéliale. — b, couche conjonctive de la muqueuse. (Rindfleisch, Histologie.)
TRAITEMENT
transport du pus gonorrhéique sur la muqueuse oculaire. 11 est donc à peine besoin de dire quelles précautions le blennorrhagien et ceux qui l’entourent doivent prendre pour se mettre à l’abri de la contagion (se laver soigneusement les mains toutes les fois qu’elles auront pu être en contact avec le pus, mettre de côté toute pièce de linge ayant servi au malade, etc.).
Quand un œil est déjà infecté, comme inévitablement le malade en se frottant avec les mains contagionnera l’autre, il faut par l’occlusion lâcher de le préserver. Le bandage compressif connu sous le nom de monocle fait avec un tampon de charpie et une bande roulée remplit ce but, quand le malade veut le supporter et veiller lui-même à son maintien. On peut encore fixer la charpie au moyen d’un rond de toile collée au pourtour de l’orbite, et rendu imperméable par une couche de collodion; ou bien encore , et plus simplement, au moyen de bandelettes de diachylon entrecroisées et superposées. Snellen a proposé de fixer un verre de montre, au-devant de l’œil, dans un bandage approprié. Pour éviter que pendant le sommeil le malade ne porte involontairement les mains à l'œil, il n’est même pas inutile de les fixer en les attachant à son lit. Mais, nous le répétons, toutes ces mesures resteront inutiles si le malade ne se dévoue tout entier à leur application. 11 faut que, bien averti et bien pénétré des périls de sa situation, il consente à renoncer, pendant tout le temps que cela sera nécessaire, à l’usage de l’œil resté sain ; il faut, en un mot, que les personnes qui le soignent, puissent absolument compter sur toute sa patience et toute sa bonne volonté.
Thérapeutique. — Au début, le traitement de la blennorrhagie conjonctivale doit être essentiellement antiphlogistique. Un des plus puissants moyens dont nous disposions est assurément Yapplication continue de compresses trempées dans de l’eau glacée. Ces compresses doivent être changées toutes les deux ou trois minutes au moins, afin qu’elles ne se réchauffent pas sur l’œil. Dans les cas d’inflammation intense, où l’élévation de la température des parties est très-marquée, il est préférable de refroidir les compresses directement sur un bloc de glace. On obtient ainsi un refroidissement considérable de l’organe enflammé, et l’on fait assez rapidement cesser les douleurs et cette sensation d’ardeur que les malades ressentent dans les paupières. Pour éviter l’inconvénient de renouveler ou faire renouveler si souvent les compresses, le docteur Grand (de Saint-Etienne), recommande 1 usage d une poche de baudruche ou de caoutchou, un condome
OPHTHALMIE BLENNORRIIAGIQUE.
par exemple, qu’il remplit de glace concassée, et qu’il applique en bissac sur la racine du nez et sur les yeux; appareil excellent, quoique un peu lourd. Dans tous les cas l’usage de la glace devra être suspendu dès l’apparition d’une lésion quelconque de la cornée.
Il est très-important de débarrasser l’œil de la sécrétion qui le baigne , et dont l’aclion irritante est si funeste à la cornée. On devra donc de temps en temps, toutes les heures par exemple, entr’ouvrir doucement les paupières et enlever la sécrétion soit au moyen d’un pinceau mou et un peu gros, soit au moyen d’un jet d’eau fourni par un irrigateur ou tout autre système.
Ces irrigations seront faites avec une solution d’acte carbolique ou salycilique au 100e ou au 300e suivant que la sensibilité est plus ou moins accusée. Il est du reste avantageux, dès que la sécrétion a diminué, d’imbiber les compresses réfrigérantes dans un liquide chargé de ces acides (de Wecker).
Dans tous les cas il est très-important d’avoir, dès le début, recours aux instillations de sulfate d'atropine (1/00) ; non-seulement elles diminuent la pression intra-oculaire en face des lésions qui menacent d’envahir le globe de l’œil, mais encore elles contribuent très-efficacement à l’apaisement des douleurs.
Si l’inflammation est très-intense, et si les applications glacées ne parviennent pas à l’enrayer, les émissions sanguines , sont indiquées. Dans ces cas-là , et particulièrement si les paupières paraissent roides et la conjonctive pâle et grisâtre, de Græfe conseille de placer des sangsues à la fois à la tempe, à l’angle interne de l’œil et sur le dos du nez, en prescrivant de les renouveler à mesure qu’elles tombent, de manière à obtenir, pendant un certain temps, un écoulement continu. Toutefois, avec de Wecker, nous croyons qu’il ne faut pas faire aux déplétions par les sangsues ou la saignée une trop large part dans le traitement de l’ophthalmie purulente, et pour notre compte nous leur préférons de beaucoup les scarifications qui soustrayent directement du sang à la conjonctive.
C’est en effet par les émissions sanguines qu’il faut attaquer le chémosis, qui enserre la cornée, l’étouffe et va bientôt en piarvoquer la destruction. Au début, le premier ou le deuxième jour, tant que les mailles distendues du tissu sous-conjonclival ne i enferment qu’une sérosité rougeâtre, quelques incisions faites deci it delà, avec le scarificateur ou le bout des ciseaux suffisent poui les dégager et faire tomber le chémosis. Mais plus tard, quand celuici est devenu épais, charnu, les scarifications ne suffisent plus, on
doit alors employer Y excision. Quoique beaucoup de bons auteurs, préoccupés des conséquences que peuvent amener les pertes de substance de la conjonctive, persistent encore à proscrire l’ablation des lambeaux de muqueuse, nous ne pouvons nous ranger à leur avis. L’excision est assurément l’arme la plus puissante contre le chémosis. Par cette porte tenue ouverte, les tissus se dégorgent, les exsudais s’écoulent en quelques heures ; or bien souvent il n’en faut pas davantage pour sauver la cornée. Au reste, coupera deux ou trois endroits au plus, un pli étroit et allongé de la muqueuse, dans une direction rayonnante par rapport à la cornée, ne nous semble pas une opération dont les suites soient tant à redouter. La régénération, en effet, ne tarde pas à se faire, sans laisser après elle de brides susceptibles de gêner le fonctionnement de la paupière. Samson qui, plus radical encore, ne craignait pas d’exciser la conjonctive oculaire tout entière, a pu produire une longue série de succès, et de notre côté nous avons pu constater à la clinique de M. de Wecker la rapidité des guérisons qui suivent ordinairement l’éradication de la conjonctive.
Les caustiques eten particulier le nitrate d’argent sont d’un trèsgrand secours dans l’ophthalmie gonorrhéique, mais pas à toutes les périodes. Au début, tant que les paupières sont fortement rouges et luisantes à la surface, et à plus forte raison si elles sont raides, et si la conjonctive est pâle et grisâtre, il faut s’abstenir de toute cautérisation et insister sur les moyens antiphlogistiques précédents. Et même lorsque ces symptômes se sont amendés, tant que la sécrétion reste d’apparence séreuse, à peine parsemée de quelques flocons purulents, il serait imprudent de se hasarder à employer le caustique. On a fait dans ces derniers temps d’étranges abus du nitrate; qu’on le sache donc bien, son emploi prématuré peut, en déterminant une stase de la circulation, donner en quelques heures à l’affection une extrême gravité, et favoriser le développement des affections cornéennes surtout chez' le nouveauné (Alfred Graefe). On ne peut y recourir sansdanger, et avec profit, que lorsque la sécrétion est devenue franchement purulente.
Plus 1 on s’éloigne du début de la maladie, moins il y a de iisques a courir avec l’emploi du nitrate d’argent. Aussi, contre
Ls ophlhalmies déjà anciennes, ne doit-on jamais hésiter à s’en servir.
Le nitrate d argent peut être employé en solution ou en crayon. )ans cc dernier cas nous préférons le crayon mitigé (2 tiers de nitrate de potasse pour 1 tiers de caustique) au crayon de nitrate
204 OPHTHALMIE BLENNORRHAGIQUE.
d’argent pur, dont l’action est trop intense, trop profonde, et qui peut, entre autres inconvénients, laisser sur la conjonctive des cicatrices incommodes. Pour commencer, le mieux est de se servir d'une solution un peu faible (1 p. 100). Si elle est bien supportée, on la porte successivement à 2 p. 100, 3 p. 100. et même on pourra la remplacer par le crayon mitigé.
Pour appliquer le caustique, il faut d’abord renverser les paupières en faisant sailiir, le plus possible, la muqueuse des culsde-sac; puis avec un pinceau trempé dans la solution, ou avec le crayon, on louche toute la surface de la muqueuse palpébrale, et surtout celle des culs-de-sac, dont il est particulièrement important de ne négliger aucun point. Avec de l’eau salée, on neutralise ensuite l’excédant du caustique, et on limite son effet aux points touchés, car il est inutile d’agir sur la conjonctive bulbaire, dont l’affection est sous la dépendance de celle de la conjonctive palpébrale, et il serait nuisible d’atteindre la cornée dont la vitalité est, le plus souvent, déjà compromise, et sur laquelle le nitrate d’argent laisserait des taches indélébiles. Il est bon, après la cautérisation, d’appliquer sur les yeux, pendant une heure environ, des compresses froides qui calment la souffrance et préviennent une trop forte réaction. Quand on agit avec le crayon mitigé ou avec une forte solution, il faut toucher assez légèrement les parties; l’eschare blanchâtre que l’on produit ne devant intéresser que la couche épilhéliale, et jamais le tissu même de la muqueuse.
On ne doit répéter cette opération que lorsque l’eschare est éliminée et la couche épithéliale à peu près reformée; vingtquatre heures suffisent ordinairement.
Grâce à ces cautérisations successives et progressives, on doit assez promptement obtenir la diminution du jetage et du gonflement de la muqueuse. Si ce résultat se fait attendre, il convient de recourir à une solution plus forte, ou mieux de renouveler deux fois par jour l’application du caustique. Inversement quand le mieux est obtenu, les solutions à doses décroissantes sont indiquées.
Quand il survient une complication du côté de la cornée, rien ne doit être changé au traitement que nous avons indiqué. On ne cessera même pas les cautérisations, mais on apportera le plus grand soin à limiter à la conjonctive les atteintes du caustique. On insistera, surtout, sur les instillations de sulfate d’atropine. En les répétant toutes les deux ou trois heures; en entretenant la
TRAITEMENT
mydriase, on préviendra Pirilis qui vient si souvent à son tour compliquer la kératite, et Pon relâchera la cornée par la diminution de la pression intra-oculaire, condition éminemment favorable à la régénération de cette membrane.
Quand un point de la cornée est ulcéré et que la couche profonde, repoussée en avant par la pression intraoculaire, menace d’être perforée, il faut recourir à la perforation artificielle que Pon fait directement, soit au fond de l’ulcère, soit sur les bords de la cornée, au moyen d’une aiguille à paracentèse ou d’un couteau à cataracte. Il est bon, pendant quelque temps, d’entretenir en ce point une fistule qui détermine encore une salutaire diminution de la tension intra-oculaire. La fistule, ainsi formée, se referme du reste très-facilement, et parfois même, malgré les efforts des chirurgiens pour la maintenir béante. Aussi vaut-il mieux quelquefois, suivant le conseil de Sæmisch, fendre tranversalement l’ulcère en promenant le couteau de deGraefe à travers toute l’épaisseur de la cornée.
L’iris vient-il à faire hernie parle fait d’une perforation artificielle ou spontanée; tant que le prolapsus est peu saillant, on peut le négliger et se borner à l’usagede l’atropine pour rompre, autant que possible, une partie des adhérences, au moment où se reconstituera la chambre antérieure, mais s’il devient considérable, il ne faut pas hésiter à Pabraser avec la pince-ciseaux.
Traitement interne. — Dans les cas graves à forme diphthéri— tique, de Wecker donne dès le début des prises de calomel de 5 à 10 centigrammes toutes les deux heures, en même temps qu’il fait faire, avec de l 'onguent napolitain , des frictions sur les bras, les cuisses, le front, jusqu’à salivation. Avec la salivation apparaît ordinairement la vascularisation de la conjonctive. On supprime alors les mercuriaux dont on devra toujours, du reste, subordonner l’emploi à l’état de la constitution. On ne manquera pas d’entretenir la régularité des fonctions digestives, au moyen de purgatifs salins. 11 sera même bon de provoquer une légère dérivation sur le tube intestinal. Le calomel donné à doses réfractées est recommandé, par certains auteurs, comme particulièrement propre à favoriser l’établissement de la purulence dans les formes diphthé— ritiques de la maladie.
Enfin il est inutile d’insister sur la nécessité d’administrer et les toniques et les narcotiques ; les douleurs constantes l’insomnie, et l’épuisement qui en est la conséquence, ne laissent aucun doute sur leurs indications.
OPHTHLAMIE BLEN N O II U H AG I QU E
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