CHAPITRE PREMIER
DU CHANCRE SIMPLE
Le chancre simple1 consiste en une lésion exclusivement locale qui, débutant par une pustule, aboutit à une ulcération, et sécrète un pus contagieux indéfiniment réinoculable au porteur.
1 Chancre, du latin cancer, du grec xavxptvoç; synonymie latine des mots chancre simple, ulcus, ulcus elevatum, ambulativum, sordidum, putiklum, caroli, taroli, pustula in virga, caries virgùs; française, chancre simple, chancre mou, à bubon suppuré, pustule chancreuse, ecthyma chancreux, chancroïde (Clerc), chancrelle (Diday), chancre non infectant, fausse syphilis, syphilis locale (Langleberl) ; italienne, ulcéra, ulcero molle, semplice, non infettante, totalmente locale, autoctono (S.intiiocco), ulceroide; anglaise, chancre ; soft, simple, non infecting, non indurateil, chuncroid sore; allemande, weiclie Schanker, ein fâcher Sclianlcer, dus venerisclicontagiôse Gescliwür; espagnole, chancro simple.
DU CHANCRE SIMPLE
Au chancre simple se rattachent un certain nombre d’accidents : phimosis inflammatoire , gangrène , phagédénisme , et particulièrement un état morbide des ganglions, le bubon suppuré , qui, sans en être la marque pathognomonique, ne se rencontrent pourtant avec les mêmes caractères et la même fréquence dans aucune autre maladie. Elles permettent de distinguer nettement le chancre simple d’une autre ulcération, le chancre infectant , qui marque la première phase de l’intoxication générale syphilitique. C’est grâce à ces particularités cliniques que nous pourrons discerner, parmi les textes plus ou moins confus des auteurs, la part qui revient au chancre simple dans l’histoire des ulcérations vénériennes.
g 1. — HISTORIQUE.
L’historique du chancre simple peut se diviser en trois périodes. Dans la plus ancienne il est observé et signalé avec autant de netteté que bon nombre d’affections considérées sans conteste comme ayant été connues des anciens. La seconde, qui commence à la fin du xve siècle, voit se produire la confusion regrettable qui le fait ranger au nombre des accidents syphilitiques. Après avoir régné plus de trois siècles, cette erreur tombe enfin, et le chancre simple redevient de nos jours, dans la troisième période de son histoire, ce qu’il avait été dans la première : une affection spéciale, sui generis , absolument indépendante de la vérole.
Hippocrate parle des bubons de l'aine survenant à la suite d’ulcérations des organes génitaux chez l’homme et chez la femme.
Dans le dix-huitième chapitre de son sixième livre, Celse1 prodigue les détails les plus significatifs. Il décrit les ulcérations qu'on rencontre sous le prépuce après le débridement du phimosis , et qu’il dit être tantôt simples, suppurant à peine, tantôt rongeantes , capables de détruire le gland et de donner lieu « des fistules urinaires. 11 a vu le chancre gangréneux à escharre noire , le chancre phagédémque, celui que les Grecs appellent cpaysÆatva qui ronge parfois la verge jusqu’à la racine, et dont le fer rouge peut seul enrayer la marche; contre toutes ces formes il établit la plus sage thérapeutique.
Galien 2 insiste particulièrement sur les bubons, dont il donne une classification exacte, sans oublier, bien entendu, le bubon suppuré ( phymata purulenta) qui accompagne les ulcérations des par-
1 Celse, De medica, lib. V et lib. VI.
3 Galien. Opéra per J. Cornarium, Ibid, finit, med. 18.
lies génitales. Oribase 1 et Paul d’Égine 2 ont fidèlement reproduit ce passage du maître.
Nous trouvons signalées par Aélius3 les rhagades et les ulcères sordides qui ont pour siège le prépuce et le gland , ou le pudendurn de la femme; l’ulcère sordide du pénis est pareillement étudié par Marcellus Empiricus.
Les Arabes et les Arabisles sont plus explicites encore.
Voici, par exemple, le plus ancien d’entre eux, le chaldéen Mcsué4 (commencement du ixe siècle), qui établit que « si les ulcères extrinsèques de la verge sont corrodants et ambulants , ils ont besoin de lavages et d’épithèmes spéciaux. »
Suivant Avicenne 5 (commencement du xie siècle) « les ulcèj'es gui sont sur la tête de la verge sont d’un dessèchement difficile. »
Avenzoar 6 (milieu du xie siècle) a vu survenir sur la tête de la verge des pustules rouges qu’il dit se nommer en Arabe alohumbra.
Albucasem 7 (xic siècle) s’étend sur les conséquences desdits ulcères, qui perforent le prépuce, entament le gland assez profondément et nécessitent l’introduction d’une sonde dans le canal.
Au moyen âge, l’idée de la nature vénérienne des lésions qui nous occupent s’accentue de plus en plus. Guillaume de Salicet 8 (xiii® siècle) intitule le quarante-huitième chapitre de son premier livre : « Des pustules blanches ou rouges , des vésicules miliaires, des crevasses et des corruptions ou choses semblables qui se forment sur la verge ou à l'entour du prépuce, à la suite du coït avec une femme sale, avec une courtisane ou par quelque autre cause.» Puis il abonde en développements sur les bubons de l’aine : «Ce mal est appelé bubon ou dragonneau de l'aine, et il arrive quelquefois, lorsqu’il se forme chez l'homme une coiTuption à la verge, pour avoir copulè avec une femme sale... à cause de la disposition des régions inguinales à recevoir toutes les superfluités, et à raison de la sympathie qui existe entre les aines et la verge. »
Nous lisons également dans Lanfranc 9, qui fut contemporain de saint Louis : « Souvent il arrive dans l'aine un apostème causé par les ulcères de la verge et des pieds,» et plus loin: «Les ulcères
1 Oribase.
5 Paul d’Égine, Dere medica, lib. III.
3 Aétius, lib. XIV, cap. xiv.
1 Mesué, summ. III, part. iv.
5 Avicenne, lib. III, seu XX et seq.
6 Avenzoar, lib. III et seq.
’ Albucasem, Theor. necnon pract., tract., XXI.
8 Salicet, Chirurgie, cap. xr.vnr, lib. I.
9 Lanfranc de Milan, P arm q/rurgia, tract. III, doct.
de la verge viennent d e pustules chaudes qui s’ouvrent ensuite ; ou bien d’humeurs âcres qui ulcèrent cette partie ; ou bien du commerce avec une femme sale , qui a récemment coïté avec un homme atteint d’une semblable maladie. »
Pierre d’Argelata1 écrit aussi dans le milieu du xve siècle : « Les pustules de la verge sont causées par une matière vénéneuse retenue entre le prépuce et le gland, elles se forment parce que celle matière qui y séjourne, à la suite des rapports de l'homme avec une femme sale , ne se dissipe pas et se putréfie. Alors l’endroit noircit, et la substance delà verge tombe en mortification. Je dois surtout vous avertir qu’il faut purger ces malades, autrementil leur surviendrait un bubon dans V cane, caria matière qui afflue vers le lieu malade est repoussée et, rencontrant le creux de Paine, y séjourne; c’est pourquoi il se forme un bubon qui arrivera souvent jusqu' à la suppuration .»
Nous arrivons à la fin du xv* siècle, à l’époque où la syphilis fond sur les armées rassemblées en Italie. Interrogeons les premiers témoins de cette redoutable épidémie, il sera facile de nous convaincre que la confusion ne s’établit point dès le commencement entre le mal français et les pustules à bubons.
Les écrits de Marcello de Como2 (Marcellus Comanus) suffiraient à établir ce point. 11 décrit les ravages de la vérole, qu’il attribue du reste à quelque influence sidérale, mais n’oublie point pour cela « les ulcères de la verge qui reconnaissent pour causes ordinaires les menstrues , ou bien réchauffement qui résulte du frottement des parties sexuelles de l’homme sur celles de la femme. Moi, Marcellus, ajoute-t-il à ce propos, j’ai guéri une infinité de bubons causés par des pustules de la verge , par le travail ou par des excès de coït. Si l’apostème n’était pas 'en voie de maturation, c’est-à-dire dans la période d’augment, je donnais les résolutifs. »
Il en est de même de Vigo3. Cet auteur a consacré des pages célèbres à la vérole. Il n’en a pas moins fait à part l’histoire des « ulcérations de la verge qui débutent par une pustule charbonneuse, laquelle arrive le plus souvent aux hommes pour avoir eu commerce avec une femme sale, atteinte elle-meme ci la vulve d un ulcère putride ou malin , ou ayant eu nouvellement ses règles. » Il a noté, en outre, la forme phagédénique et serpigmeuse du chancre simple.
Enfin, nous citerons encore Alexandre Benediclus (1 A97) et Fracastor4 (1 5ù6). Ce dernier, notamment, dit très-calégorique-
1 Argelata, Chirurgie, lib. II, tract, xxx, cap. ni.
3 Comanus Marcellus, Ohservationes medicce.
3 Opéra domini Joannis de Vigo in chirurgia, 1521.
4 Fracastor, l)e morbis contagiosis, lib. II, cap. h.
ment que « les ulcères par lesquels débute le mal français, semblables n apparence aux ulcérations des organes génitaux connues vulgairement sous le nom de chancres, et qui résultent des excès de coït, en diffèrent essentiellement par leur nature; qu’ils ont la propriété spéciale de guérir avec une grande difficulté et de se reproduire sur différents points du corps avec une opiniâtreté irrésistible.»
Que conclure de tous ces témoignages, sinon qu’il existait, antérieurement à l’épidémie du xvR siècle, des affections locales et contagieuses ayant pour siège les organes génitaux, et que les contemporains ne furent nullement tentés de rattacher au mal français?
En 1508, Georges Vella ‘, se basant sur la ressemblance du mode de transmission et l’analogie des symptômes, croit devoir conclure à l'identité des deux maladies, ou tout au moins de leurs causes. Qu’on ne lui dise pas qu’un effet nouveau suppose une cause nouvelle et que le mal français n’ayant jamais été observé antérieurement, il a fallu pour le produire une cause particulière, différente de celle qui depuis les temps les plus reculés avait donné lieu aux ulcérations vulgairement décrites. Il répond, en effet, que les causes des maladies sont susceptibles de prendre par moment une plus grande activité, et que l’on voit les fièvres pestilentielles exercer à certaines époques de plus grands ravages, sans que pour cela leur cause soit nouvelle. Lui objecte-t-on la nécessité des remèdes nouveaux? il l’attribue, très-rationnellement en apparence, à la gravité plus considérable du mal.
Du jour où Georges Vella publia son Opusculum, cette doctrine fut généralement adoptée. Quelques praticiens remarquèrent bien que les accidents généraux ne survenaient pas invariablement à la suite de tous les chancres, que les bubons ne coïncidaient que rarement avec l’apparition des éruptions. « Quelquefois, dit Paré1 2, ce virus vérolique se communique au foie, et si la vertx expultrice est la plus forte, le rejette aux aines, qui sont les émonctoires d’où s’ensuivent des aposièmes , appelés poulains. » Antoine Lecoq3 écrit pareillement en 1 5A0 : « Le virus se jette sous les aines et en tuméfie les glandes; si la tumeur suppure, c'est souvent un bien. Cette maladie s’appelle bubon ou poulain, par un trait de raillerie contre ceux qui en sont attaqués, d’autant qu’ils marchent en écartant les jambes comme s’ils étaient à cheval. » « La carie française, criait de son côté Fallope4 aux confusionistes, n’est pas cette
1 Aphrodisiacus, ab Aloysio Luisino. Lugd. Bat., 1728.
’ Para, XIX* livre. De la grosse vérole.
3 Lecocq, De ligno sancto non permiscendo, cap. Vit, 1510.
* Fallope, Aphrodisiacus, t. Il, p. 762.