‹ Traité pratique des maladies vénériennesChapitre 49 sur 262 · DU CHANCRE SIMPLE · texte numérisé non relu

DU CHANCRE SIMPLE

putréfaction dont parle Hippocrate et que nombre d’auteurs ont vue et décrite avant l’apparition du mal gaulois. Il y a une forme de carie qui de tous temps a attaqué les femmes et les jeunes gens. Elle se traduit sur la verge par des lésions que les anciens appelaient ulcères, nous cavoli ou tavoli , et sur les aines par des bubons. Il faut la distinguer du mal gaulois qui détermine dans les aines des tumeurs que l'antiquité n'a pas connues, » Enfin, et dès le début même du xvie siècle, beacoup d’auteurs avaient spécifié la plupart des caractères du chancre infectant, particulièrement la dureté de sa base. Qu’il nous suffise de citer Gaspard Torella (1477), JeandeVigo (1514), Pierre Maynard (1520), Alphonse Ferri (4527), Luis Lobera (1544), Thierry de Héry (1552), Ambroise Paré (1561), Fallope (1555), Botal (1563), Borgaruccius (1566), Pétronius (1567), et même le confus Brassavole, que Scaliger a si justement apprécié en disant qu’il n’avait été que le porte-voix de la tourbe ignorante, cymbalum ineptœ medicorum plebis. Malgré ces judicieuses remarques, en dépit de ces protestations pleines de justesse, l’erreur n’en persista pas moins : Yunicisme était fondé.

Pendant les xviie et xviii0 siècles, il nous serait facile de prouver, par des passages empruntés à Bazin (1628), Nicolas de Bligny (1674), Jean-Louis Petit (1709), Astruc (1750), Hunier (1786), Babington, Benjamin Bell (1793), Swediaur (1784), que le bon sens clinique sut encore pressentir au milieu du chaos général les profondes dissemblances qui séparent les différentes ulcérations vénériennes. Mais ce n’est que dans notre siècle, et presque de nos jours, que ces observations devaient porter leurs fruits. Examinons par quelles étapes la question est enfin arrivée à sa solution.

En 1814, Carmichael établit catégoriquement la nécessité d’une division. «Il est étonnant, écrit-il, que dans notre époque de progrès chirurgicaux, il soit si généralement reçu de traiter comme syphilitiques tous les ulcères des parties génitales, quels que puissent être leurs apparences, leurs caractères et leurs signes distinctifs. Je sais combien l’état général de la constitution peut modifier les maladies locales, et je suis porté à attribuer 4 cette cause le plus grand nombre des variétés que nous offrent les symptômes de la maladie vénérienne. Mais nous ferons observer que quelques-uns de ces ulcères primitifs offrent dès leur apparition des caractères différents, de sorte qu’il serait absurde de dire en thèse générale que le virus est toujours le même et que la variété des formes qu’il revêt dépend toujours de la constitution des individus. Rien de plus juste que ces raisonnements, et l’on ne peut dis-

convenir que la classification qu’ils étaient destinés à appuyer ne marquât une grande puissance d’observation. Malheureusement Carmichael n’exigeait pas moins de quatre virus correspondant à quatre espèces de chancres et à quatre variétés d'éruptions et d’accidents généraux. La doctrine lut généralement repoussée.

En 1831, nouvelle tentative contre l’unicisme : Simon, de Hambourg, dans un ouvrage historique considérable, démontre que certaines ulcérations des organes génitaux ont été connues bien antérieurement à la syphilis et que ces lésions ont été englobées dans les symptômes vénériens primitifs.

En 1838, Kicord publia son Traité de l'inoculation. Que la nouvelle et très-féconde méthode qu’il inaugurait par la pratique exclusive de V inoculation au porteur ne l’ait point conduit à la vérité, c’est là un fait dont il n’est pas facile de se rendre compte, surtout après les milliers d’expériences univoques que ce maître rapportait. Qui pourrait croire, en effet, que la confusion des virus en devait être la conséquence? C’est pourtant ce qui arriva. M. Ricord se prononça pour V unité chancreusee t l'infection constitutionnelle fut attribuée par lui, non pas à la nature du virus, comme l’avait proclamé Carmichael, mais à l’influence de la constitution des malades.

Ce que n’avait pas fait Ricord, un de ses élèves, Bassereau, le Ht, et avec une telle supériorité, que son livre restera comme une des plus belles conceptions de l’esprit humain. Cette œuvre considérable, où l’histoire vient appuyer avec tant de bonheur les arguments de la clinique, complétés encore par les imposants ‘ résultats des confrontations, eut un immense retentissement et plaça d’emblée la dualité sur des hases inébranlables. De toutes parts, les spécialistes se mirent à l’œuvre, d’ardentes contestations s’élevèrent; à Paris, Gibert Cazenave, Vidal, Cullerier, Bazin, Langlebertet Ricord lui-même, Beaumèsà Lyon, Sperino à Turin, défendirent pied à pied l’ancienne opinion, pendant que l’école deLyon, guidée par Diday et Rollet, apportait en faveurdes dogmes nouveaux ses plus solides arguments; époque féconde où l’on vit paraître presque en même temps la très-remarquable thèse de Dron, Sur le double virus syphilitique , les Leçons sur le chancre recueillies par Alfred Fournier et le mémoire de Clerc Sur le chancroide!

Bien qu’admettant tous les résultats cliniques de la dualité, Clerc poursuivait dans l’étude approfondie des causes une tentative de conciliation entre les deux doctrines. Il existe, disaitilj deux variétés distinctes de chancres syphilitiquesj dont l’une

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est Je chancre induré ou infectant et l’autre le chancre non induré, non infectant, ou chancre simple. Chacune de ces variétés de l’ulcère syphilitique primitif se transmet comme espèce pathologique. Le chancre simple ou non infectant est le résultat de l'inoculation du chancre infectant sur un sujet qui a ou qui a eu la syphilis constitutionnelle. 11 est 1 analogue de la varioloide, de la fausse vaccine, d’où la dénomination de chancroïde qu’il convient de lui imposer.

Vers la même époque, Sperino produisait en Italie une théorie singulière qui portait en germe toutes les erreurs de la syphilisation. Selon cet auteur, les deux chancres sont le résultat d'un même virus, agissant sous des quantités variables. La syphilis succède aux ulcérations qui suppurent peu, si bien que la sécrétion, pénétrant petit à petit les voies lymphatiques, détermine lentement l’induration ganglionnaire, premier acte de l’infection. Que la suppuration soit au contraire très-abondante, le produit virulent en gagnant les aines, y détermine une véritable apoplexie ganglionnaire et le bubon ouvre une porte de sortie au poison.

En France, la discussion ne se ralentissait pas. Pendant quinze ans, on peut dire que l’histoire du chancre absorba la plupart des travaux que produisit la syphilographie. Avec Langlebert, Melchior Robert, Auzias-Turenne, s’était levée une rude phalange de polémistes, ardents champions des vieux errements, et qui les eussent sauvés, si l’unicisme avait pu être sauvé. Pour Langlebert, le chancre simple était le résultat de l'action isolée des globules de pus ~ syphilitique sur un individu sain ou diathésé, et le chancre infectant , le produit soit de l'action isolée de la sérosité syphilitique, soit de l'action combinée des globules purulents et de la sérosité sur tin individu non diathésé. Melchior Robert faisait dépendre le chancre simple : 1° de l'action du virus infectant sur un individu diathésé ; 2° de l’inoculation, à un individu sain, du virus provenant d’un chancre induré à la période de déclin; 3° de la contamination par le virus infectant sur un sujet doué d’une immunité naturelle.

Auzias-Turenne avait accepté la doctrine de Sperino, il eut le courage d’en subir les conséquences logiques, et Paris ne le vit pas sans étonnement proposer la syphilisation, c’est-à-dire l’inoculation d’un nombre considérable de chancres, comme méthode préventive et curative de la vérole. La vaccination syphilitique était-elle trouvée? L’expérience démontra bien cruellement le contraire. Quelques années ne s’étaient point écoulées que Langlebert avait stigmatisé cette folle pratique par ce verdict juste de tous points : « La syphilisation est l’art de donner la

vérole à ceux qui ne Font pas, de la rappeler chez ceux qui Font eue, sans en guérir ceux qui sont atteints. »

La théorie d’Auzias-Turenne, qu’avaient détendue Sperino en Italie et Bœck en Norvège, s’abima foudroyée par le bon sens public, et tout ce qui resta de son désastre fut le dogme de la réinoculabilitè presque indéfinie du chancre simple. N’avait-on pas vu le courageux Lindmann se greffer plus de deux mille chancres, sans que son organisme arrivât enûn à la saturation promise par les syphilisateurs, et surtout sans avoir pu se protéger contre l’absorption accidentelle d’un pus syphilitique?

Le dualisme triomphait de toutes parts. Ricord, son adversaire d’autrefois, par des phrases habilement extraites de ses premiers écrits, s’ingéniait à prouver qu’il était au moins le parrain de la nouvelle doctrine. Auzias-Turenne et Melchior Robert éiaient morts, Langlebert restait seul sur la brèche. Rollet et Laroyenne avaient produit la théorie du chancre mixte; peu à peu la lutte cessa, en France du moins; les grandes questions de la syphilis secondaire et de la syphilis viscérale s’emparèrent du champ de bataille resté libre.

A l’étranger, la discussion continua longtemps encore, alimentée par les beaux travaux des Gamba, Albertelti, Olivetti, Amilcare lticordi, Santirocco, Tanturri, Gamberini, Ferrari, Giuseppe Profeta, en Italie ; Thiry, en Belgique; Dittrich en Allemagne; Henry Lee, De Méric et Berkeley-llill en Angleterre.

Tout récemment les questions doctrinales, sur lesquelles la dialectique puissante de Diday, et les faits si nombreux accumulés par Rollet et Fournier semblaient avoir prononcé sans appel, se sont ranimées sur quelques points de détails. Les mémoires de Daniel Mollière et de Diday sur le bubon d'emblée , de - Giuseppe Profela sur le chancre céphalique ont été le signal des plus intéressantes discussions, tant en France qu’en Italie. Citons en terminant un travail des plus remarquables et par l’originalité des aperçus et par l’abondance et la précision des documents, dû à M. Charles Mauriac, médecin du Midi. Dans cette œuvre toute d’observation, Fauteur, abandonnant les voies battues de la clinique, étudie particulièrement le chancre mou au point de vue social et nosographique. D’ingénieux rapprochements montrent la variation extrême qu’il peut éprouver dans ses facultés de reproduction et de propagation, suivant un certain nombre de circonstances, aussi bien définies par Fauteur qu’ignorées avant lui. Aussi ne craignons-nous pas de dire que personne avant M. Mauriac n’avait analysé avec autant

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d’exactitude et défini avec plus de sagacité les caractères généraux du mal qui va nous occuper.

lie la contagion. — Dans un chapitre précédent, nous avons montré toutes les variétés que peuvent revêtir les causes de la blennorrhagie, affection simple, essentiellement inflammatoire ; le chancre dont nous nous occupons actuellement, présente le caractère particulier aux affections virulentes, de ne reconnaître en aucun cas d’autre genèse que la contagion. En vain le zèle des inoculateurs, comme le hasard des rapprochements accidentels, ont-ils varié à l’infini les circonstances des infections, multiplié les conditions de l’échange du virus; toutes les fois que l’on a pu, grâce à la confrontation, remontera la source d’un chancre simple, ou le suivre dans ses générations successives, c’est toujours à un accident de même nature, au chancre simple, et rien qu’au chancre simple que cette recherche a conduit.

Si donc il arrivait par impossible, qu’à un jour donné, tous les sujets affectés de chancres simples s’abstinssent de rapports jusqu’à guérison, la maladie s’éteindrait d’elle-même faute d’aliments.

La contagion du chancre simple se produit quand le pus sécrété par un accident de même nature est mis en contact avec une solution de continuité des tissus tégumentaires.

Ces solutions de continuité reconnaissent habituellement pour cause : les déchirures accidentelles produites pendant le coït; les ulcérations chroniques, que portent si fréquemment sur l’extrémité de la verge les individus arthritiques, dont le gland est habituellement couvert, les diabétiques et les sujets atteints de balanite (Voyez Balanite.) ; les excoriations, que déterminent sur les organes génitaux ou leur voisinage l’écoulement des liquides normaux ou pathologiques (incontinence d'urine, blennorrhagie, etc.); la présence de lésions ulcéreuses et d'éruptions sur ces mêmes parties, qu’elles aient pour siège les bulbes pileux (sycosis, acné), les glandes folliculaires (folliculite, blennorrhagie des follicule.'), ou la surface mucoso-cutanée,dans une partie plus ou moins considérable de son étendue (eczéma, impétigo, ecthyma, lupus, herpès, ulcérations syphilitiques).

Cependant, s’il faut en croire Ricord, ces conditions ne sont point absolument indispensables; le pus du chancre pourrait luimême se préparer ses voies; déposé à la surface des téguments,

grâce à son àcreté, il pourrait par son contact déterminer, comme toute substance irritante, un érythème, à la suite duquel se produirait une ulcération érodant la couche superficielle de la peau et dénudant le derme. Dès lors la porte étant ouverte, le pus pénétrerait dans l'organisme, le chancre suivrait bientôt. Ce mode de contagion,comme on le voit, exige une application longtemps continuée de l’agent nocif ; aussi lui a-t-on donné le nom de contagion retardée , en la comparant à celle qui se fait d’emblée, instantanément lorsque la solution de continuité est préparée d’a vance. Il est assez difficile de se rendre compte de la proportion dans laquelle la contamination retardée se produirait; puisque le médecin, qui habituellement ne voit le malade qu’après le début, du chancre, ne pourrait guère établir que des présomptions à son sujet, grâce â des anamnestiques toujours plus ou moins sujets à caution.

Il y a quelques années, nous avons institué un certain nombre d’expériences, pour essayer d’éclaircir ce point d’étiologie. Du pus chancreux était déposé sur la face antérieure de la cuisse;' avec la pulpe du doigt nous frottions pendant un certain temps, de façon à mettre le pus en rapport aussi intime que possible avec les éléments de la peau, et parfois même il nous est arrivé d’user la couche superficielle de l’épiderme. Nous recouvrions ensuite la partie ainsi préparée avec du diachylon. Or dans les très-nombreux essais que nous avons ainsi tentés, il ne nous est pas arrivé une seule fois de voir se produire la pustule chancreuse. Bien plus, nous avons été dans un certain nombre de cas, jusqu’à épiler la surface sur laquelle nous expérimentions , pensant ainsi offrir au virus une porte d’entrée, un foramen contagiosum, sûr que nous étions de pouvoir, en cas d’inoculation positive, réprimer la poussée de tous ces chancres profonds. Eh bien, ce pus si âcre, si irritant, a témoigné dans celte nouvelle série d’expériences de l’innocuité la plus complète. Aussi serions-nous disposé, non à rejeter d’une façon absolue la possibilité d’une contagion retardée, surtout quand elle s’exerce sur des tissus moins résistants que la peau de la cuisse, mais à lui faire jouer un rôle des plus restreints. Les cas dans lesquels l’insouciance des sujets permet au pus de séjourner plusieurs jours, même plusieurs heures sur la peau, ne ne sont pas à tout prendre, hormis les cas de phimosis, assez nombreux, assez bien constatés, pour qu’il ne nous soit pas permis de ne les accepter que sous bénéfice d’inventaire.

Nous avons indiqué, en exposant précédemment les conditions qui président à la transmission de la blennorrhagie, ce qu’était la

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contagion médiate. En ce qui regarde le chancre simple, les expériences de Gullerier l’ont mise pleinement en lumière1.

Voici par quelles expériences Cullerier a établi le mécanisme de la contagion médiale. Dans un premier cas il s'agissait d’une jeune fille entrée à Lourcine pour des bubons chancreux et une vaginite. Au bout de six semaines la vaginite avait presque complètement disparu. Aucune ulcération n’ayant été constatée dans toute l’étendue des parois vaginales, et après avoir reconnu que la sécrétion de ces parties n’était pas inoculable, Cullerier recueillit le pus inoculable d’un des ulcères virulents de l’aine, et le porta dans le vagin. La malade dut ensuite se promener pendant trente-cinq minutes, exactement surveillée afin qu’elle ne portât point la main à la vulve. Au bout de ce temps, l’humeur qui baignait le vagin est recueillie et inoculée sur une cuisse ; puis toutes les parties sont lavées avec des liquides astringents, et essuyées avec précaution. Quarante-huit heures après, la piqûre d’inoculation avait donné lieu à la pustule caractéristique. Rien, absolument rien ne parut au vagin. Il en fut de même dans un second cas.

Bien que de pareilles expériences n’aient point été pratiquées sur l’homme, il est évident que les résultats lui en sont applicables. La clinique d’ailleurs nous offre des exemples incontestables de contagion médiate. J’emprunte les deux suivants à Ricord et à Puche. Le premier a trait à un jeune homme qui eut le même jour des rapports avec une femme affectée de chancres et avec sa maitresse habituelle; cette dernière fut atteinte de la même maladie, sans que lui-même en ait présenté aucune trace. Il est à remarquer que ce jeune homme ne s’était pas lavé après le premier coït, et que chez lui le prépuce était fort long. Le second cas, dû à Puche, ressemble fort au précédent. Une jeune tille épouse par amour un jeune homme qu’elle enrichit. Ce dernier, le jour même de son mariage, rencontre une ancienne maîtresse, et pratique le coït avec elle. Puis immédiatement après, il rentre chez lui et

1 La contagion médiate n’était point ignorée des anciens. « Novi muliercs sanas, écrit Georges Vella, quæ coiverunt cum infectis, in quas taie genus ægritudinis non transivit, et tamen transivit in viros alios coeuntes cum illis. » Nicolas de Blegny est plus explicite encore : « Quelques femmes qui ont esté trouvées saines, n’ont pas laissé de gaslcr les hommes qui ont eu leur compagnie... Une femme peut recevoir la semence d’un homme impur, et se joindre peu après à un autre, sur la verge duquel cette matière corrompue pourra s’attacher et y faire une impression pernicieuse, quoy qu’ensuite de cela cette mesme femme puisse rejeter tout ce qu’elle aura reçu de l’un et de l’autre sans en être endommagée.» (Rlegnv. L 'Art de guérir les maladies vénériennes, cap. vi.)

ÉTIOLOGIE.

accomplit ses devoirs conjugaux. A quelques jours d’intervalle, un chancre se déclare chez sa femme. Le mari reste indemne ; il avait le prépuce très-long, et n’avait pris aucun soin de propreté après le premier rapport. Quant à sa femme, aucun soupçon d’infidélité ne pouvait être élevé contre elle.

Ces expériences et ces faits prouvent surabondamment que la muqueuse des organes génitaux peut, sans en souffrir, receler pendant, un temps variable un principe virulent. Ils expliquent ces contaminations produites par l’intermédiaire de sujets restés sains, enfin ils permettent d'affirmer, de la façon la plus catégorique, l’absolue nécessité d’un contagium pour la transmission du chancre.

La contagion peut, on le comprend, trouver des intermédiaires de bien des sortes; les linges à pansements, les instruments, les doigts du chirurgien, les vêtements que les malades se prêtent mutuellement, peuvent servir de véhicule au pus. Fabri de Hilden nous a laissé un exemple saisissant de ce dernier mode de contagion Il n’est pas rare de voir des malades qui, en se grattant avec leurs doigts souillés de pus, ou en les portant au contact d’une écorchure, ont déterminé l’apparition de chancres sur un point quelconque de leur corps. Un malade, dont nous avons publié l’observation dans les Annales de dermatologie -, souffrit d’un bu-

1 « Ce n’est pas une chose rare que la maladie vénérienne se communique par le moyen des habits, comme ie l’ay quelquefois remarqué, en voici un exemple. Une Damoiselle de Dusseldorp, s’étant t-ouvée dans une assemblée où plusieurs gentilshommes célébroycnt la feste des Roys, quelques ieunes hommes prirent des habits de filles, et au contraire les filles revêtirent les chausses et babils de ces ieunes hommes : il arriva un peu après que celle-ci sentit une douleur aux parties honteuses avec démangement, et incontinent il s’y éleva des pustules et ulcères malins sans oser le faire entendre à sa mère, iusqu’à-ce que ces ulcères venants à augmenter avec la douleur, à pêne pouuait-ello marcher; ayant été finalement demandé, ie trouuay que les parties honteuses, une partie du col de la vessie, et de la matrice étoyent rongées d’un ulcère très-puant jusqu’au gros boyau, les deux sphincters otoyent aussi rongés, à cause dequoy elle ne pouvoit retenir ni son urine ni ses excrcments : c’était une chose horrible à voir, car, outre l’ulcère, il y avoit des douleurs extrêmes, fièvre continue et ardente, veilles, nausée et dégoust : elle mourut en celte misère en peu de iours ; or comme avant sa mort, ses parents étoyent en pêne pour découvrir la cause de ce mal, et voulurent pressentir si quelqu’un 1 avait approché de trop près, elle assura avec mille serments que iamais homme ne l’avait touché, mais, après une rcccrche, on sçeut que le ieunc homme duquel elle avait pris le haut de chausse, était vilainement entaché du mal vénérien. » (Guillaume I1 abri de Hilden, Obs. 100, Cent. 1. Observations chirurgiqwes tirées de ses centuries, épilres et traités. Chez Pierre Chouët, à Genève, MDCLX.IX, page 525).

L. Jullien, Bubon virulent de l’aisselle, Annales de dermutolologie et de syphiliographie, tome V, page 373.

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bon axillaire consécutif à un chancre assez étendu de la main droite. L’ulcération primitive qui l’avait contagionné au niveau d’une petite plaie de l’hypothénar, siégeait sur le prépuce et avait été de si courte durée qu’au moment de son entrée à l’hospice on pouvait à peine en retrouver les traces. Il serait long de citer tous les chirurgiens qui ont contracté le même mal en donnant des soins à des chancreux. Labarthe dit tenir de Després le fait d’une jeune femme qui communiqua des chancres mous à une autre malade du service en l’égratignant à la joue, après avoir volontairement imprégné ses ongles de pus. Le même auteur a donné des soins, pendant le siège de Paris, à un jeune mobile atteint d’un chancre simple à la face antérieure de la jambe droite, où il portait une écorchure résultant d’une chute. Son camarade de lit, examiné, présentait plusieurs chancres du prépuce suppurant abondamment. La jambe du premier malade s’était évidemment souillée pendant son sommeil, soit au contact de l’ulcère, soit au contact des draps ou de la chemise de son compagnon.

Du pus chancreux. — L’agent de transmission du chancre simple est le pus chancreux. Rien du reste dans cette humeur qui, soit à l’œil nu, soit sous le champ du microscope, permette de la distinguer du produit vulgaire de la suppuration. Couleur jaune, consistance variable, parfois presque complètement séreuse, rarement crémeux et épais. Son caractère essentiel est de faire naître, au point où il est inoculé, une ulcération identique avec celle qui lui a donné naissance.

Desséché, ce pus ne perdrait que momentanément, ses propriétés; il suffirait de le délayer pour les faire reparaître. On n’est pas bien fixé sur la résistance, la vitalité de ce virus. Ricord a pu le garder intact dans des tubes bien fermés pendant huit, dix, quinze et même dix-sept jours, sans lui rien enlever de ses propriétés virulentes. D’autre part, Sperino a cité le curieux fait suivant : Une lancette ayant servi à une inoculation, n’avait pas été bien essuyée, et se trouvait encore couverte vers la pointe d’une couche légère de pus concret ; sept mois après elle fut humectée avec de l’eau, et M. Sperino s’en servit pour faire trois piqûres qui donnèrent lieu à trois ulcérations caractéristiques. Notons cependant que, dans un certain nombre d’expériences entreprises par Bumstead à l’instigation de Boeck, les propriétés virulentes du pus ont paru complètement détruites par une dessiccation lente sur plaque de verre, au bout de vingt-quatre heures.

Mélangé ù une certaine quantité d’eau, le pus du chancre sim-

ÉTIOLOGIE.

pie conserve sa puissance de reproduction, car, ainsi que l'a fait remarquer Ricord, ce n’est pas dans la quantité, mais dans la qualité du pus virulent que réside la propriété contagieuse. M. Puche a pu produire des chancres avec une goutte de pus mélangé h un demi-verre d’eau. M. Fournier a observé un malade, sur la véracité duquel il se croit en droit de n’élever aucun doute, qui contracta un chancre en se lavant dans la môme eau, où un de ses amis, affecté de chancres, s’était lavé quelques instants auparavant. Toutefois il est évident qu’une quantité trop considérable de liquide ne manquerait pas de nuire à la virulence du mélange. Nous manquons pourtant de documents nous permettant d’apprécier la limite à laquelle la dilution deviendrait inoffensive. 11 est vrai que, si le pouvoir contagionnant, ainsi que certains auteurs l’ont prétendu, est lié à la puissance d’éléments figurés insolubles dans l’eau, l’addition d’une proportion croissante de véhicule les écartera sans les détruire, et l’on comprend sans peine que dans de telles circonstances il ne soit pas impossible à la lancette de rencontrer quelques-uns de ces éléments.

L’expérience nous a appris que les liquides fournis par quelques sécrétions physiologiques ou pathologiques, l’urine, le mucus vaginal, la salive, la sueur, le sperme, le muco-pus blennorrhagique, le poison syphilitique, etc., n’exercent pas, sur l’humeur chancreuse, d’action plus marquée que celle de l’eau. Ce fait jette sur les contagions mixtes une grande lumière, il montre de plus comment certaines maladies coexistant accidentellement avec le chancre simple (chancre induré, blennorrhagie) ont pu passer pour réinoculables (Ricord). Au contraire, les liquides dont la réaction, soit acide, soit basique, est énergiquement accentuée, annihilent sa virulence. Tels sont les acides sulfurique, nitrique, hydrochlorique, acétique, les chlorures purs, la potasse, la soude, l’alcali volatil. Le vin, l’alcool, les décoctions concentrées de tan produisent le môme résultat (Ricord). C’est sur cette propriété que se sont basés les auteurs pour la préparation de divers liquides prophylactiques (Rodet, Langlebert). Notons encore un certain nombre de circonstances qui enlèvent au pus sa spécificité, la chaleur, la putréfaction, la gangrène. Sur ce dernier point, nous nous expliquerons plus au long ultérieurement; constatons seulement ici ce fait, absolument inexpliqué encore, que le pus provenant d’un chancre compliqué de gangrène ne donne jamais lieu qu’à des inoculations négatives.

Nous avons dit que rien dans ses propriétés objectives ne rendait compte de la qualité particulière du pus chancreux. Jusqu’ici

en effet, les tentatives faites dans le but de séparer du sein des humeurs virulentes l’élément propre de la spécificité, sont restées à peu près infructueuses. S’il faut en croire Robin J, les causes de la virulence ne sont pas la présence de tel ou tel corps solide en en suspension visible ou pondérable ; elles sont dues à des modifications isomériques particulières des substances coagulables qui prennent part à la constitution du sérum du pus. Le liquide est virulent en tant que fluide, en tant qu’humeur, ayant pour principe immédiat, constitutif, fondamental, des substances coagulables.

Mais cette manière de voir est absolument infirmée par les nombreuses et très-précises expériences de Chauveau (de Lyon) 2. A cette question; quel est l’état physique des agents virulents? Chauveau répond que l’activité spécifique appartient aux éléments figurés, et que le sérum des humeurs ne participe en rien à cette activité. Voici les faits sur lesquels il se base :

1° En essayant des humeurs virulentes, graduellement et progressivement diluées dans un véhicule inerte, l’activité de ces humeurs se manifestera, non pas comme si elle était uniformément répandue dans le sein de la masse et attachée à toutes les molécules, mais comme si elle était l’attribut exclusif de quelques-unes de ces molécules dispersées çà et là, et d’autant plus éloignées les unes des autres que la dilution est plus étendue.

2° Les substances dissoutes dans le sérum, retirées isolément des humeurs, se montrent dénuées de toute activité virulente.

3° La même opération étant pratiquée sur les éléments figurés suspendus dans le sérum, l’inoculation de ces éléments, isolés d’une manière absolue, produira les mêmes effets que celle de l’humeur complète.

Celte opinon est assurément celle qui s’allie le plus étroitement aux exigences delà clinique. Déjà, on se le rappelle, Langlebert avait cru devoir attribuer le chancre simple à l’action isolée des globules du pus. De son côté, Rollel était arrivé expérimentalement à nier tout pouvoir contagieux au sérum pour l’attribuer exclusivement au globule. Ayant mis du pus chancreux sur une double feuille de papier joseph et humecté la pointe de la lancette avec l’humidité recuillie sur le côté opposé du papier, il pratiqua des inoculations qui restèrent négatives. Sans doute on

Charles Robin, Leçons sur les humeurs normales el morbides, du corps de l'homme, Paris, 2° édition 187-i.

* Chauveau, Physiologie générale des virus et des maladies virulentes (Lyon médical 1871, tome VIII, page 490).

ÉTIOLOGIE.

pourrait reprocher à l’auteur de n’avoir point cherché à séparer les globules d’avec les autres éléments solides (granulations, globulins, cristaux, vibrions); tout au moins si la puissance nocive du globule en lui-même reste encore imparfaitement démontrée, a-t-il rigoureusement établi l’innocuité du sérum. Ce résultat était facile à prévoir. Pour que le chancre simple, affection spécifique, reste local, il faut que les éléments générateurs du virus soient réfractaires à l’absorption; il faut, en un mot, que ce soient des corpuscules solides, qui ne puissent pas pénétrer dans les veines par endosmose, ou que la trame serrée du ganglion arrête au seuil des voies lymphatiques. M. Rollet a trop magistralement exposé les singuliers effets qui seraient l’inévitable conséquence de l’entrée de ce virus pour que je ne lui emprunte pas le passage suivant : « Si le pus passait dans le sang, il irait se déposer un peu partout et plus particulièrement peut-être vers certains organes, ainsi que le font tous les virus généralisables. Comme eux aussi il conserverait son identité en traversant l’organisme. On le retrouverait donc dans le sang, et partout où le sang le porterait, comme on le retrouve dans la lymphite et dans le bubon chancreux, avec son caractère fondamental de pus réinoculable.

» Puis, comme conséquence nécessaire de cette généralisation, arriverait une chose impossible, ou du moins qui ne s’est jamais vue; on ne pourrait pas piquer le malade sur un point, sans donner lieu sur ce point à une inoculation, à un chancre; on ne lui appliquerait pas des sangsues, sans qu’un chancre ne se greffât sur la plaie de la saignée; on ne lui ferait pas d’opération grande ou petite, sans que la solution de continuité ne sécrétât du pus contagieux, réinoculable. Le résultat que nous obtenons fatalement en ouvrant un abcès chancreux, une lymphite chancreuse ou un bubon chancreux, c’est-à-dire l’inoculation de la plaie et sa transformation en plaie chancreuse, on l’obtiendrait donc fatalement aussi sur tous les points du corps, car le sang porterait partout avec lui le pus réinoculable. »

Quoiqu’il en soit de ces ingénieuses considérations, il demeure acquis que le sérum du pus chancreux est dénué de toute spécificité; et, jusqu’à nouvel ordre, en attendant des travaux plus précis, c’est dans la partie solide du pus, probablement le globule, que nous localiserons l’élément actif de la virulence.

Fréquence du chancre simple. — Le chancre simple n’ayant été distingué et reconnu que depuis quelques années, il est assez difficile de se rendre compte des phases qu’il a traversées dans

DU CHANCRE SIMPLE

son évolution depuis des temps reculés. Les recherches de Bassereau en 1837-1838 constituent le plus ancien document sur lequel nous puissions nous appuyer. Or à cette époque, d’après cet auteur1, les chancres simples étaient aux chancres infectants comme 30 est à 1 .

Quelques années plus tard les statistiques abondent; la plus importante, celle de M. Puche, repose sur le chiffre énorme de dix mille chancres observés, de 18à0 à 1852, tant à l’hôpital que dans la clientèle. Or ces dix mille chancres étaient ainsi répartis :

Chancres syphilitiques 1 955

Chancres simples 8 045

Total..... 10 000

ce qui donnait en chiffres ronds 2000 chancres syphilitiques contre 8000 simples, soit 1 sur h.

La proportion du chancre simple diminuait manifestement; cette décroissance se continua pendant les années suivantes. De 1856 à 1860 les travaux de Fournier, de Rollet et de ses élèves nous apprennent que, tant à Lyon qu’à Paris, la relation de fréquence entre les deux chancres était environ de 3 à 2 simples contre 1 infectant. Suivons à partir de celte époque les comptesrendus annuels de Fhôpital du Midi, et nous verrons cette proportion, après être restée stationnaire, non sans quelques oscillations, pendant une dizaine d’années, après un soudain écart sous l’influence des événements qui agitèrent la France en 1870, attester finalement une décroissance marquée du mal qui nous occupe.

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