CHAPITRE PREMIER
SYPHILIS
La syphilis ‘eslune maladie générale spécifique, Ses symptômes se succèdent dans un ordre déterminé et présentent tous un ensemble de caractères facilement reconnaissables. C’est de la contagion ou de l’hérédité qu’elle tient son origine. La contagion s’exerce au moyen d.e produits exsudés à la surface des lésions ou par le sang. Après une longue incubation, survient un chancre à base dure, accompagné d’une adénite polyganglionnaire, ne suppurant jamais [période primitive). Au bout de six semaines environ, le tégument se couvre d’une éruption de couleur cuivrée, dont les éléments, variables depuis la macule jusqu’au tubercule.et
1 Syphilis, mot créé par Fracastor en 1530 (des mots grecs eu?, cochon, et çOæiû, j’aime). — Synonymie latine : Syphilis, morbus gallicus, vairola magna, lues venerea, lues intlica, menlagra, mentulagra, pudendagra, patursa (de passio turpis Saturnà), caries gallica. — Française : Mal vénérien, vairolle, vérole, grosse vérole, mal français, gaulois, des Francs, de Naples, espagnol, castillan, des Turcs, des Persans, des chrétiens, des Allemands, des Polonais, des Portugais, mal de Sainte- Reine, de Saint-Mève, de Saint-Sément, de Saint-Job, de Saint-Remi, de Saint- Évagre, de Saint-Roch, galle française, pestilentielle, gorre, grand'gorre, maladie des bourdeaux, mal de Sainte- Eüphémie, pian de Nérac, maladie de Chavanne- Lure, de la baie de Saint-Paul, d'Amboine. — Italienne : Sifüide, lue venerea, morbo gallico, celtico, lo male de le tavelle (génois), de le bulle (toscan), de le brosule (lombard), male di Sclierlievo, di Facaldina, lustracruo, mal villano, catlivo, grosso.
— Anglaise : Syphilis, pox, gréât pox, Frencli pox, Frencli disease, sibbens on siwens. — Allemande : Syphilis, mal Mevius frant&osen, franzosisclie Kranhheit, Lustseuchc, mal de Brunn. — Espagnole : Sifdide, las bubas, boas, boitez, enfermedad venerea, sifilitica, viruela, galico. — Suédoise : Syphilis, radez-yge. — Ethiopienne : Dorazail, zail, yaws, frambœsia. — Indienne: Feu persan, feu de volupté, huas, bâd, ourâ oupadongcli, mêdltrovôg , saodiai (en Tiam, selon Albert Morice).
— Malaise : Rasion g-kôtch y, ou bubon de cotchin, tonga, longa-tabou.
SYPHILIS
à l’ecthyma, affectent en général une disposition polycyclique. Des lésions analogues occupent les muqueuses des parties ano-génitales et bucco pharyngiennes. La syphilis semble prendre possession de l’organisme entier. Des symptômes varies trahissent la souffrance du squelette, des muscles, des viscères. C’est la période des douleurs osseuses, des céphalalgies, des contractures, de l’ictère. Un peu plus tard paraissent l’iritis et l’épididymite (; période secondaire).
Jusque-là les symptômes ont été fugaces et ont disparu sans laisser de traces persistantes. Combien en different ceux qui leur succèdent (j période tertiaire ) ! l’as d’organe, pas de tissu qui soit à l’abri des désordres profonds qui marquent la phase ultérieure. Vastes ulcères de la peau et des muqueuses, caries, exostoses, tumeurs gommeuses au sein des parenchymes, et, comme conséquence, cicatrices cutanées étendues, perforation et destruction du palais et de son voile, atrésie de l’isthme du gosier, effondrement du nez, troubles graves du myélencéphale et des organes des sens, aphasie, paralysie, épilepsie, cécité, désorganisation du foie, des reins, des testicules : tels sont, en y comprenant la cachexie terminale, les traits principaux qui caractérisent le tableau symptomatique de la syphilis.
Ajoutons cependant que, si nous avons groupé dans cette énumération la plupart des maux causés par la vérole, c’est chose bien exceptionnelle que de les rencontrer réunis chez le même malade; le plus souvent même ceux de la dernière catégorie font défaut.
La durée de la syphilis est indéterminée: dans certains cas sa marche se précipite, quelques mois s’écoulent à peine entre le chancre du début et les plus graves accidents; d’autres fois on ne voit survenir de lésion profonde qu’après une longue période de santé parfaite. La syphilis peut ainsi rester latente 20, 30, 60 et môme 50 ans. Aussi est-il bien difficile de reconnaître qu’un sujet en est a jamais débarrassé ; ce qui le prouve encore, c’est que les cas dans lesquelson voit se produire une deuxième contamination sont d’une extrême rareté.
Dans la syphilis héréditaire, qui presque toujours est transmise par la mère et qui se fait remarquer par sa gravité, nous n’observons pas d accident initial ; à une époque plus ou moins rapprochée de sa naissance, l’enfant subit d’emblée la phase de généralisation. La contagion n est point rare entre nourrice et nouveau-né; quand c est aux dépens de ce dernier qu’elle s’opère, le pronostic de cette ^ croie infantile ou acquise est particulièrement bénin.
Muni de ces données succinctes, préliminaire indispensable de
SYPHILIS
• ouïe appréciation rigoureuse, nous allons aborder l’élude des documents relatifs à l’historique de la syphilis.
g 1. — HISTORIQUE.
Vers la fin du xv* siècle, la syphilis sévit avec une cruelle intensité sur une grande partie de l’Europe. Les médecins témoins de ses ravages ne furent pas moins surpris de l’étrangeté que des terribles effets de cernai : lousfurenl unanimesàproclamer qu’il s’àgissait d’une maladie nouvelle, inconnue jusqu’alors, mur-bus novus , morbus inauclitus, insuetus , etc., et en recherchèrent la cause dans les grands bouleversements qui agitèrent cette époque troublée. L’apparition de ce mal, coïncidant avec la decouverte du nouveau inonde (1/192), ne pouvait manquer de frapper les observateurs; aussi l’hypothèse de l’origine américaine delà vérole rallia-t-elle de nombreux défenseurs, dont le plus célèbre fut Astruc.
Cependant quelques érudits scrutèrent les travaux des anciens et crurent y découvrir des témoignages propres à établir l’ancienneté de la syphilis en Europe. Aux documents tirés des auteurs grecs, latins et hébreux pendant le siècle dernier par Sanchez et Gruner, les voyageurs modernes devaient en ajouter d’autres fournis par les légendes des peuples de l’Asie et de l’Afrique; de là sont nées de nouvelles opinions. Malheureusement aucune d’elles ne s'appuie sur des arguments absolument décisifs. Aussi, de nos jours, loin de se ralentir, les discussions se réveillèrent-elles, sous l'influence des grandes questions qui se sont partagé le champ des maladies vénériennes ; dualistes, unicistes et même identistes ont de gré ou de force fait parler l’histoire en leur faveur. Pour nous c’est en dehors de tout intérêt théorique que nous interrogerons les faits passés, nous bornant à enregistrer leur témoignage, quel qu’il soit, bien persuadé qu’une doctrine qui s’appuie sur l’observation n’a rien à redouter du contrôle de l’histoire.
Parmi les textes sans nombre accumulés par les auteurs, il en est qui ne font allusion qu’à des ulcérations des organes génitaux. Nous avons peine à comprendre la valeur que beaucoup leur attribuent; rien ne prouve en etfcL qu’elles aient rapport à la syphilis, le cancer, la scrofule, la chancrelle et les plaies simples pouvant également donner lieu à des lésions d’aspect chancreux. La logique exige, croyons-nous, que, sans rien préjuger d’après des documents de ce genre, nous ne nous arrêtions qu’à ceux qui
semblent révéler nettement la syphilis par quelques-uns de ses caractères propres l.
Dans un livre fort intéressant sur la médecine des Chinois, M. le capitaine Dabry a entassé des documents qui ne permettent guère de mettre en doute l’existence de la vérole h une époque trèsreculée dans l’est de l’Asie. Depuis un temps immémorial les Chinois se servent du mercure pour expulser du sang le virus syphilitique; ils ont décrit le chancre, ulcère jongeur produit par un virus qui se répand dans toute la masse du sang; le bubon ,
1 Don nombre de textes, détournés de leur vrai sens, sont indéfiniment reproduits dans certains traités classiques, sur la foi de traducteurs inaltentifs ou complaisants. L’obligeante collaboration de M. Louis Fochier, ancien élève de l’École normale, nous a permis de constater plusieurs inexactitudes de ce genre. Un exemple suffira. Aussi bien est-il peu d’erreurs plus Complètes que la suivante, relevée dans, l’ouvrage, fort recommandable d’ailleurs, du regretté Galligo. Suivant cet auteur, la i.xi0 épigramme du 11° livre de Martial ne laisserait aucun doute sur l’existence des ulcères d’origine vénérienne dans l’antiquité Or nous y trouvons bien le mot hZcms, mais il nous semble comporter un sens tout différent; nos lecteurs vont en juger :
Sil Pldogis an Cliioae Vcneri magis apta requins?.
Pulchrior est Chione, sed Pldogis ulcus liabct.
Ulcus babel, Priami quod tendere possit alutain,
Quodque sonera Pylium non siuat esse senem.
Ulcus babel, quod habere suam vult quisque puollam.
Quod sanarc Cri ton, non quod Hygca potest...
Hoc quod liabct Cliionc corpus, faceretis baberet Ut Pliions ; et Chione, quod Pldogis ulcus liabct.
« lu demandes laquelle, de Pldogis ou de Chione, est mieux faite pour l'amour? Chione est plus belle, mais Pldogis a certain ulcère... Elle a un ulcère capable de tendre les peaux flasques de Priam, et qui ferait oublier au vieillard de Pylos (Nestor) sa vieillesse ; elle a un ulcère que chacun voudrait voir à sa belle. Celui-là c’est l'affaire deCrilon, et non d’IIygie, de le guérir. Vous devriez faire passer à Pldogis ce beau corps qui est à Chione, et faire passer à Chione ce bon ulcère qui est à Pldogis. »
Est-il besoin d’insister pour prouver que l'ulcère, lu perle de substance dont s’agit, n’a rien à démêler avec la pathologie? Peut-être même ne faut-il voir dans le mot ulcus que 1 anagramme d un autre plus significatif, énigme que nous laissons à nos lecteurs le soin de deviner.
Encore moins nous occuperons-nous de certains documents dont l’origine apoc i y p 1 1 c est clairement démontrée. De ce nombre sont les fameux Statuts de la reine d( i\ aptes, Jeanne I"', relatifs à l’établissement d'un lieu de débauche à Avignon eu lait loiT. « La reine, y était-il dit, veut que tous les samedis la baillive et un barbier, députés par les consuls, visitent toutes les filles débauchées qui sont au bordel; et sil s en trouve quelqu'une qui ait le mal venu de paillardise (et non vengeur, comme 1 avait incorfectémen traduit Cazcnavc), qu'elle soit séparée des aubes filles et logée à part, afin que personne ne puisse avoir commerce avec elle, d qu on évite ainsi le mal que la jeunesse pourrait prendre. » Or, bien qu’Yvaren ait surabondamment prouvé que ce prétendu document avait été composé de toutes pièces au siècle dernier pour mystifier Astruc, les Statuts de h reine Jeanne n eu continuent pas moins a figurer dans toutes les discussions, Ne serait-il pas temps de débarrasser la science de cette supercherie?
dont le nom chinois signifie mauvais sang amoncelé ; et consécutivement le venin à l’anus, à ia bouche, à la gorge déterminant crevasses et ulcères. Les éruptions cutanées sont distinguées sous des noms différents et assez multipliés : taches blanches ou rouges, grosses comme une tête d’ épingle ; plaques de taches blanches ; pustules blanches ou rouges , de grosseur moyenne ; venin rouge ou feu du ciel. Enfin, sous le nom de chancres du nez, les accidents tertiaires sont nettement désignés. — Le iudham, 1 ’iuzam ou feu persan, dont les ravages dans les Indes sont atteslés par les plus antiques traditions de ce pays, étaient aussi combattus par les Malais et les Indiens au moyen du mercure. Le docteur Klein, qui a pu compulser les annales malabaraises, n’hésite pas à attribuer à la syphilis les descriptions qu’ont données de celte maladie les médecins Sangarasiar et Alessianambi, qui vivaient vers le ixe siècle.
Beaucoup d’auteurs veulent que la syphilis ait compté parmi les fléaux dont Dieu frappa les Hébreux pour les punir d’avoir adoré Baal Paor, sorte de dieu Priape des Mohabites. C’est là un . problème bien difficile à résoudre. Mais., sans aller si loin, sans croire avec Gui Patin que David et Salomon aient souffert d’accidents syphilitiques, on ne saurait nier que la maladie de Job ne présente de nombreux rapports avec le mal dont nous nous occupons, et que, d’autre part, le passage suivant du Lévitique (chap. xv)
* relatif à une maladie honteuse ne donne sérieusement à réfléchir:
« El tune judicabitur huic vitio subjacere, cum per singula mo- « menla adhæserit carni ejus, atque concreverit fœdus humor. » Enfin, s’il faut en croire certains documents, la syphilis africaine ou yaws, qui, aujourd’hui eneore, décime les nègres de la Guinée, aurait existé parmi ces populations dès la plus haute antiquité.
Des auteurs grecs nous rapporterons tout d’abord un passage remarquable emprunté à Hippocrate (quaires, av. J. G.) : « Beaucoup eurent des aphthes et des ulcérations de la bouche, fluxions fréquentes sur les parties génitales , ulcérations, tumeurs au dedans et au dehors, gonflements dans les aines, ophthalmies profondes, longues et douloureuses... Dans l’été, on voit un grand nombre d’anthrax et d’autres affections qu’on appelle septiques, des, éruptions pustuleuses étendues; chez beaucoup, de grandes éruptions vésiculeuses .» ( Des épidémies, liv. III, sect. iii, § 7). — Le texte suivant, emprunté à un discours de Dion Chrysostome aux habitants de Tarse (200 ans av. J. C.), n’est pas moins intéressant, a Une maladie épidémique s’est emparée de vos nez, a frappé vos pieds et vos mains... On dit qu’Aphrodite, pour punir les femmes de Lcsbos, leur a envoyé une maladie des aisselles. Eh bien ! c’est ainsi
que la colère divine a détruit le nez du plus grand nombre d’entre vous, et c’est de là qu’est venu ce son particulier. C’est le signe de l'impudicité honteuse poussée jusqu’au délire. » On ne saurait nier que de pareils méfaits ne puissent être imputés à la vérole, mais quelle certitude fonder sur des renseignements aussi succincts? — Nous en dirons autant de la cicatrice dont le bouffon Sarmentus reproche à Messus Cicirrus la honteuse origine (Hqrace, Sat. v, lib. I, 6 5 ans av. J. C.). Le mal de Campanie dont ce Cicirrus était atteint présente du reste plus d’une analogie avec la syphilis.
... At illi [céda cicatrix Setosam lævi fronlem turpaveral or in.
Campanum in morbum, in faciem permulta jocalus,
Pastorem saltaret uti Cyclopa, rogabat.
« Une cicatrice hideuse avait déformé, du côté gauche, son front aux poils hérissés; et l’autre, le plaisantant à satiété sur son mal campanien, sur la figure qu'il faisait, lui demandait de danser le cyclope à la manière des bergers. «
On s’est demandé si, sous le nom de thym et de fie les anciens n’ont pas décrit des accidents produits par la vérole. Pour nous le thym (0-jy.oç), appelé ainsi à cause de son analogie avec les Heurs du thym, n’est autre chose que la tumeur désignée aujourd’hui sous les noms, moins poétiques il est vrai, de porreaux, de choux-fleurs , de papillome, et qui doit être rangée parmi les néoplasies accidentelles. Mais il n’en est pas de même du tic. Pour Oribase, les tics, remarquables par leur ressemblance avec le fruit du figuier, sont des boutons ulcérés, ronds, demi-durs, rouges, accompagnés de douleurs, se développant particulièrement au menton, aux organes génitaux et à l’anus. Faut-il voir là des accidents secondaires, plaques muqueuses hypertrophiques, papules, etc.? On serait tenté de le croire, surtout quand on considère qu’ils s’observaient parfois sur tous les membres d’une famille, comme Martial (icr siècle) nous l’apprend dans ces vers tant de fois cités :
Ficosa est nxor, ficosus et ipse maritus ;
Filia ficosa est, et gener atquc nepos.
Res mira est: ficos non habet unus ager.
« La femme a des fies, le mari lui-même a des fies;, la fille aussi a des fies, voire le gendre et le beau-père... Chose étonnante, pas un de leurs champs n’a de figuiers (feos). »
Mais, d’autre part, nous savons que la mentagre était fréquente à Home; rien ne prouve dès lors que les accidents mis sur le compte du fie ne soient pas simplement de même nature que notre sycosis, parasitaire ou non.
Le même auteur dans l’épigramme de Mannlio (lib. XI, ep. lxi), fait manifestement allusion à un chancre de la langue. Que l’on
SYPHILIS
tienne ce chancre pour syphilitique ou que l’on n’y veuille reconnaître qu’une chanerelle, le fait est curieux, et nous croyons, intéressant de reproduire ce passage, en le faisant suivre d’une traduction que le lecteur français nous pardonnera de ne pas avoir donnée plus littérale.
Linguâ maritus, mœclms ore Manneius Summœnianis inquinatior buecis...
Gaudete cunni, vestra namque res acta est:
Arrigere linguam non potcst fututrieem;
Nam, dam tumenti mersus hæret in vulvà,
Et vagientes intus audit infantes,
Partem gulosam solvit indecens morbus.
Nec purus esse nunc po-tcst, nec impurus.
« Mari par la langue, vil complaisant par la bouche, Manneius est plus sale que
les prostituées des remparts Réjouissez-vous, ô femmes, vous n’avez plus rien
à démêler avec lui. 11 ne peut plus la lever cette langue libertine. Car, tandis qu’il reste plongé dans la vulve qui se gonfle, et qu’il écoute les enfants vagir au dedans, voilà qu’un mal honteux dissout la partie gourmande. Et maintenant il n’est plus pur, et ne saurait plus être impur. »
Je n’accorde pas moins de valeur aux lignes suivantes de Celse (ier siècle), qui, parlant des ulcères que l’on découvre sous un phimosis, les déclare tantôt nets et, secs tantôt humides et purulents (livre VI, sect. xviir). Le même auteur, qui semble avoir voulu désigner par ces mots les deux variétés de chancre, décrit ailleurs des ulcères des commissures labiales, de la bouche, du nez et des amygdales. — Mais celui qui semble avoir désigné le plus explicitement ces lésions bucco-pharyngiennes est sans contredit Arétée de- Gappadoce (ior siècle), dans le premier livre duquel nous lisons : « Chez quelques-uns, la luette est détruite, jusqu’à l’os palatin, et les fauces jusqu’à la racine de la langue et de l’épiglotte.» [De caicsis et signis acutorum morborum , liv. T, cap. vin.)
Voilà les témoignages les plus probants que l’antiquité nous ait légués. Nous ne saurions vraiment conclure d’après des données aussi sommaires. Le seul fait indiscutable qui en ressorte, c’est que, supposé que l’on tienne pour syphilitiques quelques-unes des lésions décrites par les auteurs précités, ils ont certainement ignoré leur filiation. Or, à cette époque, la communauté de la vie, l’usage des bains publics, sans parler de la légèreté du vêlement, ne permettaient guère de tenir secrète une maladie quelconque; il est donc permis de se demander si, àdéfautde toute perspicacité de lapartde leur médecin, les malades instruits par leur expérience et celle d’autrui, et toujours si enclins à chercher dans leur passé les causes
de leurs tribulations, auraient pu méconnaître un enchaînement aussi* régulier. Au reste, il faut convenir que, si la syphilis exislait alors, elle différait de celle que nous devions observer plus tard ; nulle part nous ne trouvons mentionnées en effet les douleurs nocturnes qui caractérisèrent si nettement l’épidémie du xve siècle, et qui, aujourd’hui encore, sont un dessymplômesles plusconstants de la vérole.
Quoi qu’on en ait dit, nous ne trouvons rien de démonstratif dans les écrits des Arabes en ce qui concerne les maladies vénériennes; la plus grande obscurité règne encore sur le sens précis qu’il convient d’attacher aux mots alohumbra , aldea, alcohsi, asal, sahafati , bothor , formica , par lesquels ils paraissent avoir désigné des affections pustuleuses. On sait d’ailleurs que ces auteurs ont toujours reculé devant la description des maladies d’origine vénérienne, « à cause de leur turpitude et de leur déshonnéteté».
Arrivons au moyen âge. Voici d'abord un passage extrait par Daremberg d’un manuscrit du ixe siècle, il y est question des rhagades, des Verrues, des hémorrhoïdes et des tumeurs diverses qui se montrent au pourtour de l’anus. « Des pustules de divers genres , dont la grosseur égale celle d’un pois, d’une fève ou d’une noisette, sont parfois assez confluentes pour oblitérer l’orifice du rectum. Si les soins viennent à manquer on voit alors se tuméfier non-seulement l’anus, mais les parties du voisinage ( alia membra ,) et se développer sur V urèthre des ulcères immondes , sordides et malins. Que le médecin ne se laisse pas arrêter parlWei/r qu’exhalent ces lésions, etc. » Qui ne serait tenté de reconnaître dans cette description les plaques muqueuses de la région génito-anale ! Bien qu’assez vaguement indiquée, leur relation avec les ulcérations du pénis n’en paraît pas moins reconnue. — Deux siècles plus lard (xicsiècle), un médecin du Berry écrivait cette phrase non moins significative et dont l'authenticité n’a été révoquée en doute que par les besoins de la théorie dualiste. «La verge souffre parle coït avec les femmes immondes; la verge souffre et quelquefois le corps tout entier.)) — Au xin® siècle, un historien florentin, Donato Velluli, dont les œuvres ont été tirées récemment de l’oubli par Qorradi (de Milan), en consignant dans une louchante chronique la maladie de son propre fils, écrivait la première observation suivie qu’il soit possible de rattacher au mal français. S’il y eut syphilis, elle fut contractée après la naissance; dès l’âge d’un an, l’enfant, confié à une nourrice sèche et défaite , se couvrit de boutons et dépérit. Une plus jeune qui prit la place de la première parut, au bout de quelque temps, atteinte de la même maladie. En dépit des traite-
ments prolongés par le soufre, les alcalins, etc., l’enfant guérit mais resta chétif; il était depuis fort éveillé et très-amoureux des plaisirs. A l’âge de vingt-deux ans, une éruption de taches rondes de couleur rouge couvrit son corps, en môme temps que des ulcères se montraient à la verge. L’amputation du gland, puis de la plus grande partie de la verge, fut pratiquée et entraîna la mort. ( Caso cli sifilide nel trecento, Annali universal i di medicina, 1867.) Dans une discussion fort intéressante sur le diagnostic rétrospectif de cette affection, le prof. Corradi se prononce pour une syphilis infantile avec réinfection ultérieure. Nous ne nierons certainement pas qu’après avoir éliminé successivement la gale, la lèpre, la scrofule, il n’apporte d’excellentes raisons à l’appui de son verdict, mais nous n’oserions nous montrer aussi affirmatif. Bien que trèslogiquement déduite, son interprétation ne saurait s’imposera un esprit vraiment scientifique.
Beaucoup d’auteurs se sont demandé si parmi les manifestations de la lèpre, qui fit de si cruels ravages pendant plusieurs siècles, les médecins du moyen âge n’avaient point confondu celles de la vérole. Un fait qui donne une grande apparence de raison à cette hypothèse, c’est la décroissance soudaine de la lèpre, dès la constatation de la syphilis. Nul n’a défendu cette opinion avec plus d’érudition que le docteur Edmond Guntz (de Dresde) en 1870. Dès le xmc siècle il nous montre Bogerius, un des pères de la médecine italienne, préconisant l’onguent mercuriel contre certains accidents de la lèpre. — Mais c’est dans le Lilium medicinœ de Gordon (Montpellier, 1303) que la confusion semble se déceler avec le plus de netteté. Sous le nom dé morphæa , cet auteur décrit en effet une prétendue variété de lèpre, qui présente la plupart des caractères classiques de la syphilis, transmission par contagion : spécialement pendant le coït; éruptions polymorphes généralisées, maculeuses d’abord, puis dégénérant en pustules et en ulcères ; tuméfactions glandulaires; et, comme symptômes tardifs, ozène, effondrement des os nasaux, exostoses, raucité de la voix, fissures de l’épiderme des mains et des pieds, alopécie; enfin propagation du mal par l’hérédité. Ce sont là, on en conviendra, de singuliers traits de ressemblance entre cette lèpre et le mal qui nous occupe, et nous nous demandons quel autre signalement Gordon aurait donné de la vérole. Ajoutons que l’exactitude de ces descriptions est attestée par la plupart des auteurs qui se sont occupés de la lèpre, Constanlinus, Bogerius, Théodoric, Gilbertus, J. de Gaddesden. Dans l’impossibilité d’apporter les preuves textuelles de toutes ces assertions, nous ne citerons que le fait suivant emprunté à Gor-
don lui-même: « Une certaine comtesse qui avait la lèpre vint k Montpellier, et je fus appelé k la traiter vers la fin. Un bachelier en médecine, que j’avais mis auprès d’elle, eut le malheur de partager son lit; elle devint enceinte et lui lépreux. » Il n'est pas inutile de rappeler à ce propos que le pouvoir contagieux de la lèpre, tel que les travaux modernes nous l’ont fait connaître, est absolument controuvé.
La fin du xive siècle nous offre un document important: il s’agit d’une consultation rédigée par Hugo de Sienne sur l’état d’un patricien. Douleur gravalive de la tête depuis vingt mois; fièvre quarte accompagnée de certains boutons durs, gros comme un pois chiche, autour desépaulesct des vertèbres dorsales, tumeurs d’apparence squirrheuse en arrière de la jambe, puis, quelque temps après, éruption généralisée détachés rouges, un peu rudes au toucher; douleurs très-vives dans les membres, abcès de la jambe droite, et enfin clous dans différentes parties du corps et apparition de boutons tuberculeux sur la face, surtout entre la lèvre supérieure et le nez : tels sont les principaux symptômes dont souffrit à plusieurs reprises cet homme de qualité, qui n’était pas âgé de plus de vingt ans. Contrairement à beaucoup d’auteurs, nous croyons qu’on peut hésiter à se prononcer dans le cas présent entre la syphilis et la lèpre.
Dès le commencement du xvc siècle les documents se multiplient. Voici d’abord Valescus de Tharanla (Montpellier, 1382), qui semble avoir en vue les chancres syphilitiques dans ses fréquentes descriptions de l’ulcère compliqué de dureté; puis Montagnana (1540), qui décrit les perforations du palais, du voile et delà cloison. — Enfin, malgré son caractère fantaisiste, ne me sera-t-il pas permis d’apporter ici l’avis du savant curé de Meudon? Au chapitre xiv du Ier livre de Pantagruel (1533), Rabelais nous apprend la mort de maistre Thubal Holopherne, ce grand docteur sophiste, auquel Grandgousier avait confié l’instruction de son fils. «Puis lui lut le Compost, ofi il fut bien seze ans et deux mois, lors que dict précepteur mourut :
« Et fut l’an mil quatre cents vingt,
De la vérole qui lui vint. »
Certes, nous comprenons les droits de l’imagination, et nous nous garderions bien, par exemple, de citer ici telle tirade sur l’origine de la vérole empruntée à l’un des plus célèbres romans du xvme siècle. Mais l’œuvre de Rabelais est mieux qu’un roman la science y tient k coup sûr plus de place que l’invention ; aussi je
JULLIEN. o.\
SYPHILIS
ne puis m’empêcher de faire grand cas d’une phrase qui nous apprend que Rabelais, l’un des plus grands érudits de son temps, croyait à l’existence de la vérole au commencement du xve siècle.
Mais il y a plus : au dire de Frieuberg, déjà en là72, l’expression de mal français avait cours. Dans le protocole de la fondation du monastère de Saint -Victor qui s’établit à celte époque à Mayence, est consignée la requête d’un chantre demandant un congé pour aller se faire traiter du mala franços. Le même auteur s’est efforcé de démontrer, à l’aide de documents empruntés aux archives de ces contrées, que dès là80 l’affection existait dans l’Europe septentrionale, la Germanie, le Danemark.
Veut-on sur ce point l’avis des contemporains? Nous noterons d’abord une phrase consacrée par Jean Salicetà l’histoire du mal français, « qui, depuis l’an du Seigneur là57 jusqu’à la présente année 1510, fut porté de pays en pays, accompagné de graves accidents»; — puis une assertion de Pierre Pinctor, qui fixe l’apparition de ce mal à la date de 1 à83. • — Voici d’autre part une curieuse révélation due à Fracaslor. « Un barbier, notre ami, avait un livre manuscrit fort vieux, renfermant des enseignements pratiques. Parmi des recettes éprouvées, il y en avait une ayant pour titre : Médicament contre la gale épaisse avec douleur des jointures. Le barbier, tout à fait au début de la nouvelle maladie, consulta quelques médecins pour savoir s’il devait se servir de ce remède; mais les médecins, l’ayant examiné, le proscrivirent avec violence parce qu 'il se composait de vif-argent et de soufre. Heureux s’il n’avait pas consulté ces médecins, iL serait devenu riche d’un gain incroyable! D'où nous pouvons assurément conclure que cette maladie française fut vue ‘dans d’autres âges.))— Voici encore un argument du même genre dont on ne saurait contester la valeur. Pierre Martyr, lettré qui vivait à la cour d’Espagne, écrit en ces termes à son ami Arias Rarbosa :« Tu m’apprends que tu es affecté d’une maladie particulière appelée babas par les Espagnols, gallico parles Italiens, elep liant iase par quelques médecins et de diverses manières par d’autres; tu décris avec une incomparable élégance ton malheur, tes pertes, la gène de tes jointures, la faiblesse de tes ligaments , les douleurs atroces des articulations , et enfin les ulcères et la fétidité de ton haleine.)) Celte lettre est datée des nones d’avril 1A88. — Un an plus tard, c’est un poète lascif, Pacifions Maximus, qui signale de la façon la moins équivoque les accidents nasaux liés aux chancres de la verge :
Titqup, menai si non proporas sanare Priapum,
Heciilet, lion ! non lioc' n obi le robur cril,
Aille mois ocirlis orbalus priver, et ante Abscissus fiedo nasus ab ore cadat!...
Si cadet lue, non me tristior alter erit.
Mc miserum ! Sordes quas marcidus ore remit lit ! Ulcéra quœ feedo marcidus ore qerit.
« Il faut que tu te dépêches de guérir mon Priape, autrement il va tomber : hélas I il n’aura plus cette noble rigidité. Qu’on m'arrache plutôt les yeux, ou que mon nez rongé par la base se laisse choir des plaies de mon visage!... Si mon pauvre membre tombe, nui ne sera plus triste que moi. Malheureux que je suis Quelles saletés il rejette par sa bouche flétrie ! quels vilains ulcères il porte sur sa bouche flétrie!... »
La pièce suivante du môme auteur ne semble-t-elle pas nous révéler l’existencedes plaques muqueuses suintantes et fétides de l’aisselle?
Ne cpnfidatis natibus, sunt omnia ficta.
Quo prædicemus? Dicimus ista: marcs
Et placet nulli vos subdere more ferarum.
Sitque per amplexus ora dedisse salis.
Inde calet çulus, digitisque evellitur, indè Ficus babel miseras, atque marisca notes.
Indè aliquem vidi tanto pallore tencri Ut faciem credas immaduisse croco :
Adde quod lmic olidas hircus celer ibit in alas,
Mirandosquc dabit barba molesta pilos ;
En sæpè in partes cenlum discenditur ille,
Ut sit opus sartas ustulet igné notes.
Non aliter vidi nimio vel sole vel imbre l’unica disrumpi cortice rnala suo.
« Ne vous fiez pas aux fesses, tout en elles est perfide. Pourquoi donc ce précepte?' Nous dirons ceci : Vous tous qui êtes mâles, gardez que nul de vous ne monte à la manière des bêtes; dans les embrassements, c’est assez de livrer vos bouches. A ce métier, l’anus s’échauffe, on vous l’écorche avec les doigts; à ce métier, fies et marisques prennent possession de vos fesses infortunées. A ce métier, j’ai vu quelqu’un devenir si pâle, qu’on aurait cru sa face imbibée de safran. Ajoutez que celui qui s’y livre ne tarde pas à avoir un bouc logé dans ses aisselles fétides, que la barbe lui pousse d’une façon bizarre et lui devient insupportable. Souvent Le malheureux sc fendille et tombe pour ainsi dire en morceaux, au point qu’il lui faut appliquer le fer rouge sur ses fesses toutes rapiécées, (l’est ainsi que j'ai vu, sous l’excès du soleil ou sous la pluie, les grenades dans leur écorce éclater et s’entr’ouvrir »
Nous sommes arrivés à la fin du xve siècle. C’est à celte époquesurtout qu’il importe d’interroger l’histoire avec une scrupuleuse sincérité : expédition de Gonsalve de Cordoue contre Grenade, expulsion des Juifs espagnols, apparition de l’épidémie syphilitique; conquête du royaume de Naples, grands voyages de Colomb; en moins de trois années, tous ces événements se croisent, s’influencent, se compliquent, sans qu’il soit
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bien commode de faire le jour au milieu de ce chaos. Essayons pourtant d’arriver à reconstituer leur filiation.
Dès lkS3, frappée de leurs progrès croissants, l’Inquisition avait dirigé ses rigueurs contre les Juifs d’Espagne ou Maranos (cochons). Beaucoup se convertirent, un plus grand nombre fut envoyé au bûcher : dans la seule province de Séville plus de cent mille furent immolés. En 14S5, ils se révoltent dans Saragosse et tuent l’un des inquisiteurs, Pierre Arbues; mais la persécution continue avec rage et les force à s’expatrier. C’est en 1487 qu’avait commencé l’émigration; elle devint générale quand, après la prise de Grenade en 1 492, l’ordre eut été donné k tous les Maranos de quitter en quatre mois les États du roi. Ils partirent au nombre de huit cent mille. L’année suivante, nous les retrouvons, sous les murs de Rome, décimés par la lèpre, le typhus, la variole, le scorbut, et la maladie pétéchiale ou pestecchiale ( de pestis). Stephanus Infessura nous apprend qu’au mois de juin 1493 ils entrèrent furtivement dans la ville et y apportèrent une peste ou infection à laquelle on donna leur nom, et qui fit périr beaucoup de monde. Au dire de Pierre Martyr, les Maranos étaient fort débauchés et propagèrent la lèpre d’une façon incroyable dans le midi de l’Italie, jusqu’au jour où ils furent exterminés par Gonsalve de Cordoue en 1 504 - De pareilles accusations ont sans doute été fort exagérées par les haines nationales. Toujours est-il qu’au mois d’avril 1494 , Alexandre YI avertissait le roi de France, qui se préparait à son expédition, « de ne pas se mettre en marche parce qu’il régnait à Rome une grande peste », fait confirmé encore par deux lettres de Piltro Delphini, datées, l’unedu h janvier, et l’autre du 20 février : «La peste, quoique adoucie, n’est pas encore éteinte j>, écrit-il dans la première; et dans la seconde il ajoute : « Il est à craindre qu’une armée aussi considérable que celle des Français, traversant l’Italie, n’infecte plus qu’auparavant ce pays, qui n’est pas encore délivré de cette maladie peslilentielle. »
De cette première série de faits on peut conclure, croyons-nous, que les hordes maraniques, qui vinrent se réfugier en Italie, y propagèrent les épidémies inséparables des grandes agglomérations nomades; il est clair qu’elles y répandirent aussi la syphilis, puisqu’on les accuse d’avoir transmis la lèpre par le coït. Mais tout nous porte à croire qu’elles ne l’y importèrent point; car, nous l’avons dit, la syphilis paraît les avoir préeédéesen Italie, ainsi du reste que dans la plus grande partie de l’Europe. — Voici de ce fait une nouvelle preuve. A la date du 25 mars 1493, nous trouvons dans un ancien recueil ( Ordonnances des rois de France de la troi-
sième race jusqu'au règne de Louis XII, par Laurièreet autres, t. XX p. Zj 36) l’édit suivant, qui ne laisse aucun doute sur l’existence de beaucoup antérieure de la grosse vérole. «Combien par cy devant ait été publié, crié et ordonné à son détrompé et cry public parles carrefours de Paris, à ce que aucun n’en pust prétendre cause d’ignorance, que tous malades de la grosse vérole vuidassent incontinent hors la ville, et s’en allassent, les estrangers es lieux dont ils sont natifs, et les autres vuidassent hors ladite ville sous peine de la hart; neantmoins, lesdits malades ne contempuant lesdils crys, sont retournés de toute part et conversent parmi la ville avec les personnes saines, qui est chose dangereuse pour le peuple de la seigneurerie qui est à présent t\ Paris. L’on enjoint, derechef, de part le roy et mondit sieur le prévost de Paris, à tous lesdits malades de ladite maladie, tant hommes que femmes, que incontinent après ce présent cry, ils vuident et se départent de ladite ville et faubourg de Paris, et s’envoisent lesdits forains faire leur résidence ez pays et lieux dont ils sont natifs, elles autres hors de ladite ville ei fauxbourgs, sous peine d’être jetés en la rivière , s’ils y sont pris le jourd'hui passé, et enjoint-on à tous commissaires, quarteniers et sergents, prendre ou faiie prendre ceulx qui y seront trouvés, pour en faire l’exécution1.» Ainsi, au mois de mars de l’année 1493, la syphilis faisait à Paris de tels ravages, que la santé publique paraissait compromise. Il est regrettable que nous ne possédions pas le texte et la date du premier édit mentionné dans celui que nous venons de reproduire; mais, ne l’eût-il précédé que de peu de jours, nul ne sera tenté de croire qu’une maladie qui attirait ainsi l’attention de mondit sieur le prévôt ait pu prendre un tel développement en l’espace de quelques mois, voire même d’une année. Si la syphilis tlorissait à Paris en 1493, la logique veut qu’elle y ait pénétré plusieurs années auparavant.
Que devient dès lors l’hypothèse qui fait coïncider l’apparition de la vérole avec le siège de Naples? Gomme beaucoup de lé-
1 Dans le n° 18 du Mouvement médical de 1867, M. le docteur Bonniére annonce qu’il vient de trouver une preuve irréfragable de l’origine ancienne, l’édit que/ious venons de citer: » Voulez-vous, écrit-il au rédacteur, pour prendre date, publier le document que je viens de découvrir, et qui n’a encore été relaté dans aucun de nos traités spéciaux. « Malheureusement, pour prendre date il était un peu tard; et il est vraiment regrettable qu’absorbé dans l’étude des vieux texiœ, M. le docteur Bonniére ait négligé de feuilleter les écrits de ses contemporains combien la découverte lui eût coulé moins de peine! La pièce en question se trouve tout au long dans un de nos traités spéciaux les plus justement appréciés celui de Galligo (Florence, édition de 1861, p. 19). Si quelqu’un eût dû prendre date, ce n’était donc pas, comme on le voit, M. le docteur Bonniére.
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gendes, elle ne repose sur aucune preuve sérieuse; et c’est bien ù tort que Thierry de Héry disait un jour, en s’agenouillant sur le tombeau de Charles VIII : « Je prise le bon roi Charles un peu plus qu’un saint ; il a été, sans le savoir, mon bienfaiteur, et je le remercie d’avoir rapporté la vérole d’Italie, car j’en ai tiré trente mille bonnes livres de rente. » S’il est un fait avéré aujourd’hui, c’est que le prétendu mal de Naples sévissait à Paris bien avant que l’expédition d’Italie ait été commencée; tout au plus pourrait-on soutenir que les troupes françaises l’ont introduit au delà des Alpes, si nous ne lisions dans les ouvrages de Batlista Fulgoso, qui fut doge de Gênes depuis là 78 jusqu’en 1è93, que : « deux ans avant l’entrée de Charles VIII en Italie, il se manifesta une nouvelle maladie pour laquelle les médecins ne trouvaient ni un nom ni un remède dan-s les écrits, et qu’on la nomma mal napolitain en France, et mal fronçais en Italie. » Du reste, il est bon d’examiner maintenant ce que fut celte expédition. Les soldats français franchirent le mont Genèvre le 2 septembre là9à, et traversèrent en triomphateurs la plus grande partie de l’Italie. Le 22 février de l’année suivante, ils entraient à Naples presque sans coup férir. On ne fit donc point le siège de celte ville à celle époque. Cependant Ferdinand II, retiré en Sicile, avait su intéresser l'Espagne à sa cause, et, au mois de mai I Zj 95, Gonsalve de Cordoue venait prendre le commandement d’une troupe de condottiere italiens, d’Allemands et d’Espagnols. Alors commencèrent la retraite et les désastres des Français. Pendant qu’une partie de l’armée s’ouvrait péniblement la route du Montferrat, pays ami, par l’onéreuse victoire de Fornoue, le duc d’Orléans sé laissait enfermer dans Novare, et Gilbert de Montpensier, oublié à Naples avec une poignée d’hommes, se rendait après une héroïque résistance, pour aller mourir dans les galères de Ferdinand. Les horreurs du siège de Novare nous ont été fidèlement racontées par plusieurs historiens : aux tortures de la faim s’ajoutèrent les maladies que, pendant les chaleurs torrides de l’été, sous un ciel insalubre, ne pouvaient manquer d’engendrer l’encombrement et les privations de toute sorte. Dans le camp des assaillants, que commandait alors le duc de Milan, se déclara une grande mortalité parmi les chevaux ; et, à ce propos, no-us ferons remarquer avec les hippologistes, sans en tirer d’autres conséquences, que, selon toute probabilité, ce fut là une épidémie de morve, et la première dont le souvenir nous ait été transmis. Quel rôle joua la syphilis à cette triste époque? Ii est assez difficile de s’en rendre compte; cependant, d’après le témoignage de Marcello de Como et de Benedetti, il paraît à peu
près certain qu’elle fit de nombreuses victimes dans l’armée confédérée. Quant à dire que nos soldats avaient contracté la syphilis en Italie, et que, de retour en France, après la signature de la paix en mars 1496, ils infectèrent la France entière, c’est là une supposition inadmissible. Quelques centaines d’hommes, exténués par la fatigue et les maladies, composaient les pitoyables débris de notre armée; il n’est guère probable qu’ils aient pu être, dès leur arrivée, des agents bien actifs de la contagion syphilitique. Au reste, que sert-il de discuter, puisque les documents s’accumulent pour nous prouver qu’ils trouvèrent la France déjà en proieà la syphilis? Un troisième édit venait, en effet, d’en signaler les nouveaux progrès : « Aujourd’hui, sixième mars 1 Zi 9 6 , pour ce qu’en cette ville de Paris, y avait plusieurs malades de certaine maladie contagieuse nommée la grosse vérole , qui puis deux ans en ça a eu grant cours en ce royaume, tant de cesle ville de Paris que d’autres lieux, à l’occasion de quoi esloil à craindre que sur ce printemps elle multipliast, a esté advisé qu’il estoit expédient y pourveoir. » — Enfin, d’autres écrits établissent qu’avant même cette époque, la syphilis avait été observée dans le reste de l’Europe. Un moine de Meppis, Jean Sciphover, nous apprend combien elle y fut grave: « Cette peste misérable ellugubre écrit-il, commença en 1494 en Westphalie, dans la ville d’Osenbrage,puis à Brême, à Hambourg, el se répandit dans les provinces. Elle sévit tellement en 1495, dans les États de Lubeck, de Wismaria, de Rostock , du Sund , de Gripswald, d’Auclam , en Dacie, en Poméranie, en Prusse, en Saxe, que la plume se refuse à raconter ces ravages; beaucoup de jeunes gens périrent et une grande quantité de citoyens. » En résumé, il n’est pas douteux que la syphilis n’ait été remarquée et connue, tant en France qu’au delà des Alpes, bien avant la campagne de Charles VIII; mais il est vraisemblable que les nombreux aventuriers vénitiens, roumains, albanais, espagnols, siciliens, suisses et allemands, que la guerre réunit dans la Péninsule, contribuèrent puissamment à la diffusion de la maladie.
Il nous reste à faire justice d’une dernière hypothèse, celle de l 'origine américaine de la syphilis. Examinons les faits. Christophe Colomb part de Palos. avec 240 Espagnols, dans les premiers jours ■d’août 1492. Le il octobre, il découvrit les Lucayes, puis Cuba el 11 ispaniola. Peu après, laissant trente-huit de ses compagnons àHispaniola, il reprend le chemin de l’Europe, où il débarque à Palos le 13 mars là93. S il était vrai que la vérole fût originaire de l’Améîique, c e^l donc a partir du 13 mars 1 A 9 3 que la poignée de ma-
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telots ramenés par Colomb aurait commencé à la répandre en Europe. Rappelons-nous l’édit du 25 mars de la même année. Est-il admissible qu’en douze jours une maladie, qui n’exige guère moins de deux mois pour que ses accidents généraux deviennent apparents, ait pu, partie d’un misérable port de la péninsule ibérique, se répandre en France et y acquérir assez d’intensité pour compromettre la santé publique? Ajouterai-je que nul parmi les contemporains ne songea à rendre les Indiens responsables du fléau. Bien plus, chacun vantait leur innocence et leurs mœurs honnêtes. Cependant, au bout de quelques années, cet enthousiasme fit place au dénigrement le plus acharné. C’est à Oviedo y Yaldès que doit être imputé ce revirement de l’opinion publique. Maîtres du nouveau inonde, les Espagnols n’avaient pas tardé à y faire régner l’odieuse tyrannie du vol, du meurtre et de la débauche; en même temps la vérole importée par les Européens, et surtout par les esclaves nègres atteints du yaws, se répandit chez les indigènes, où elle causa de grands ravages. Nommé gouverneur des Indes orientales, Oviedo s’était signalé parses exactions et ses cruautés, et c’est à son retour en Europe, en 1525 que, pour se justifier aux yeux de Charles-Quint, il peignit les Indiens comme un peuple méchant, dissolu, livré aux vices les plus horribles. A quelque temps de là, on crut trouver le spécifique de la grosse vérole dans l’écorce d’un arbre qui croissait en Amérique, legaïae; il n’en fallait pas davantage pour accréditer l’opinion bassement émise par Oviedo : la nature, dans sa prévoyance, ne devait elle pas avoir fait croître ce remède dans les lieux mêmes où le mal avait pris naissance? A ne'considérer la question que d’un point de vue général, on ne saurait nier que cette concordance entre l’apparition d’une maladie considérée par beaucoup d’auteurs comme nouvelle et la découverte d’un monde inconnu ne rende trèsséduisante l’hypothèse que nous combattons. Au siècle dernier et de nos jours encore, d’éminents esprits s'en sont fait les défenseurs; mais tout le talent des Varandæus, des Fernel, des Astruc, des Girlanner et des Profeta ne saurait l’emporter sur la brutalité des dates et les faits que nous venons d’énumérer.
Nous venons d’exposer les arguments qui doivent, croyons-nous, faire admettre l’origine ancienne de la syphilis, sinon dans l’Europe» du moins dans une bonne partie de l’Asie et de l’Afrique. Resterait à rechercher sous quelles influences se produisit la soudaine et terrible explosion de ce mal au xvc siècle, mais sur ce point nous en sommes réduits à des hypothèses. Une des plus rationnelles consiste à croire que la vérole nous fut apportée par les navigateurs
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qui, dès celte époque, avaient de grands rapports avec les Chinois, surtout dans leurs comptoirs africains. Maintenant, quelle futl’iniluence des grands événements qui se passèrent? alors quel rôle jouèrent au juste les Maranos, qui, s’il faut en croire Gamberini, furent les seuls coupables, dans leurs courses à travers la France et l’Italie ? Dans quelle mesure l’expédition de Charles VIII contre le royaume de Naples servit-elle à la propagation du fléau? Nous nous heurtons en face de ces faits à tant d’interprétations différentes, que nous ne croyons devoir rien ajouter au récit impartial que nous en avons fait. Qu’il nous soit permis cependant de rappeler que, d’après les belles recherches de Corradi,il eù constant aujourd’hui que l’épidémie fut constituée en grande partie par le typhus et par la peste, que sa dénomination de peste à bubon , peste inguinale, peut seule avoir fait regarder comme dérivant d’une origine vénérienne. Enfin nous ferons remarquer avec Thiene de quelle exagération paraissent empreints les récits des contemporains. Cette calamité publique, générale, qui, suivant l’expression de notre poète Lemaire, n’épargnait « ne couronnes, ne crosses », trouble les esprits au point de leur faire perdre toute mesure. Les historiens lui attribuent des victimes innombrables : « Infinitos « occidit infirmitas ipsa; in quâ incidere pontifices, reges, princi- « pes, marchiones, bel li duces, milites, quasi omnes nobiles, mer- « catores, clerici, sæculares.» (Muralto Francisco, l/»95). L’Eglise institua pour la combattre la messe de saint Job contra morbuni gallicum. La syphilis inspira môme les poètes, qui chantèrent, les uns, comme Lopez de Villalobos, Jean Lemaire et Fracastor, les origines et les symptômes du mal; les autres, comme le charmant Cammelli Antonio, leur propre malheur. Écoulons les tristes accents de ce dernier, plus connu sous le nom de II Pistoja*, dans son joli sonnet AU ’ arnica , daté (le 1502 :
Madonna, ancor son vivo c non c cancia...
Con una dignité che tu non sai .
Di nuovo cletto fra i baron cli Francia...
Ogni nolte ho le doglie e dorme mai. Etc...
« Mignonne, je suis encore de ce monde pour mon malheur... et avec une dignité que tu ne me connaissais pas; je viens d’être nommé baron français. Mes nuits se passent sans sommeil au milieu de vives douleurs... »
Nous passerons plus rapidement sur l’histoire de la syphilis à partir de 1 époque où elle eut été reconnue de tous : chaque année, et 1 on pourrait même dire chaque jour a été marqué par quelque progrès nouveau; et l’on comprend que nous ne puis-
sions entreprendre une telle énumération. Qu’il nous suffise d'esquisser à larges traits les grandes phases par lesquelles a passe la doctrine pour arriver, au prix de mille transformations, jusqu’au magnifique épanouissement delà syphiligraphie moderne.
On apeineà comprendre aujourd’hui quel’astrologieaitcru dèsle principe devoir se prononcer sur l’étiologie du mal français. Avec Natalis Montagnana (1497), Pinctor et Grunbeck (1500), Benediclus (1508), et môme le grand Paracelse, nous voyons en effet incriminer les conjonctions planétaires, les rapports de Saturne avec la tôte d’Aries. Mais bientôt se font jour les hypothèses humoristes. Massa (1536) dénonce une disposition particulière du foie, hypothèse que devaient reprendre plus tard Fallope (1531) et Varandæus (1620); tandis que, renouvelant la vieille idée d’un poison, antérieurement émise par Schelling (1494), Paracelse(1536) cherche la cause de l’infection dans la semence corrompue au sein de la matrice. En même temps se précisent les circonstances au milieu desquelles se produit la contagion. Schelling croyait à la transmission par l’haleine l’air des habitations, les milieux. Torella et Benediclus (1500) établissent la nécessite d’une contagion immédiate par les organes génitaux, le sein, la bouche, et Paracelse écrit cette phrase mémorable : « Le mal français naît seulement de Vénus, oû il se transmet par hérédité », et crée le nom de maladie vénérienne. Quant aux symptômes, tous ces auteurs nous en ont laissé d’assez bonnes descriptions. Les éruptions cutanées sont décrites sous le nom de pustules. Nicolas Massa ne manque pas de signaler leur couleur et leur siège : « Pustulœ modo colore, maxime in angulis oris. » Sabellicus (1504) a vu les vastes ulcérations cutanées. Paracelse signale la destruction des os nasaux; tous insistent sur les douleurs nocturnes. Enfin JacobusCataneus(1504) a reconnu la périodicité de la maladie qui, dit-il, peut rester cachée per menses et annos. Enfin, si nous ajoutons qu’avec Grunbeck le mercure a fait son apparition dans la thérapeutique, nous aurons le bilan fort enviable des premiers écrivains de la syphilis. N’oublions pas surtout qu’ils étaient dualistes.
Les travaux de cette brillante pléiade le cèdent cependant beaucoup à ceux de l’illustre Fernel (1497-1557), l’un des hommes les plus éminents qui aient honoré la médecine. Esprit vraiment scientifique, Fernel s’efforce de bannir toute théorie et de ramener la doctrine 4 la stricte observation des faits. Parle-t-il de l’étiologie
1 En 1 52‘J , le cardinal Wolscy, ministre de Henri VIII, fut mis en jugement devant le Chambre haute, pour avoir parlé bas à l’oreille de son maître, avec l’intention supposée de lui communiquée la syphilis dont il était atteint.
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de la syphilis, il écarte également et les déclamations empoulées des astrologues, et les vaines suppositions des mystiques. Thierry de Héry, Délia Crocc (1583), n'avaient reconnu d’autre cause que « V indignation et la permission du Créateur, lequel, pour réfréner la trop lascive, pétulante et libidineuse volupté des hommes, avait permis que telle maladie régnât entre eux, en vengeance et punition de Vénorme péché de luxure ». Fernel se contente de définir la syphilis « une maladie occulte contagieuse, manifestée par des tubercules, des taches, des ulcères et des douleurs». Le premier, il donne un corps à l’agent de la contagion et l’appelle virus , comparaisses effets à ceux que détermine la piqûre des animaux venimeux. Trois siècles de travaux n’ont ajouté que bien peu de chose â cette notion. Qualifiée tour à tour de levain , de ferment par Gervais Ucay (1699), de virus fermentescible par Musilanus (1698), de poison acre et dévorant par Van Swieten (1725), de seminarium par Varandæus (1620), de miasme par Bourru (1770), la substance contagieuse est redevenue, de nos jours, le virus, tel, ou à peu de chose près, lel que Fernel l’avail. décrit. Fernel est aussi le premier qui ait méthodiquement relié entre eux les accidents de la syphilis et montré qu’ils constituaient les phases régulières d’un même mal. Varandæus fit connaître avec tant de précision leur enchaînement, que la clinique, aujourd’hui encore, ne saurait prendre de meilleur guide. Comme traitement,- Fernel préconise le gaïae. Ainsi qu’on le voit, c’est surtout par l’appréciation philosophique de la maladie, la sobriété d’hypothèses et de dissertations, que se recommande l’œuvre de Fernel. — Fallope se fit remarquer par une minutieuse élude clinique de tous les symptômes. Il a vu le chancre induré, que désormais nous retrouverons signalé dans la plupart des auteurs, Thierry de Héry, Blegny, Ucay : il a vu les bubons qu’il considère avec des ulcères initiaux, et la blennorrhagie, hélas ! «comme des soldats armés à la légère et précédant l’armée française ». Il a reconnu et noté la couleur chair de jambon des éruptions; enfin il a proclamé un dogme impérissable, en affirmant que dans tous les cas l’infection générale précédait l’accident local. Fallope a combattu le traitement mercuriel. On lui doit des observations, restées célèbres, dans lesquelles il prétend avoir trouvé au sein des os de petites collections mercurielles.
} llien de PIus étrange que les opinions des iatro-chimistes qui s’adonnèrent à l’étude de la vérole au xvnc siècle. Au milieu de î echeiches et de travaux d ailleurs fort recommandables, voici pat exemple de Blegny (1673) qui définit la matière vénérienne, otm
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composé d'acicles mêlés el incorporés avec assez de corpuscules spiritueux et ignés pour leur donner l’activité nécessaire à la pénétration de l’économie et à la production des symptômes syphilitiques. » Tous ces esprits, bien entendu, étaient fournis par la semence corrompue. « Le mercure seul, au dire de de Blegny, était capable d’émousser les pointes dangereuses de ces acides, vraies causes déterminantes de tous les symptômes syphilitiques; car il était assez volatil, liquide et pénétrant, pour se mouvoir d’une manière propre à pénétrer toutes les parties du corps, à se mêler et à s’unir avec les acides, et à sortir ensuite par les principales voies ». Notons ici, en passant, que le mercure a toujours tenté les faiseurs de théories. Ambroise Paré (1551) comparait le vif, argent poursuivant le virus vérolique « à un furet faisant sortir le connin de son terrier », et, près de deux siècles plus tard, nous pourrons lire dans Astruc (1702), que le mercure, se divisant dans les vaisseaux en globules très-petits, y acquiert, en raison de sa pesanteur, une vitesse plus grande que le sang lui-même, etque, rencontrant dans sa course les parcelles de virus, il les broie, les atomise, pour les abandonner ensuite à la puissance éliminatrice des phénomènes de sécrétion. Blegny fut encore, après Sanchez (1635), l’un des plus savants défenseurs de l’ancienneté de la syphilis. Moins bien inspiré, un de ses successeurs, Musitanus, ne craignit pas de soutenir que les maladies vénériennes avaient existé dans tous les temps, mais à l’état simple; au xve siècle, elles auraient revêtu la virulence fermenlative. Il faut ajouter que Musitanus croyait à la spontanéité de la vérole dans l’organisme : le chancre, par exemple, était un ulcère malin de cause intérieure.
Astruc et Van Swieten, qui remplissent de leurs travaux la première moitié du xvmc siècle, sesontau contraire prononcés pour l’origine moderne de la syphilis. Le célèbre Traité d'Astruc contient une telle somme de renseignements, qu’aujourd’hui encore il peut passer pour le pluscomplet réquisitoire médico-légal que nousayons contre l’Amérique. Le mêmeauteur, dominé encore parles théories des chimistes, attribuaitle développement des phénomènes syphilitiques àun agent inflammatoire corrosif, coagulant, fixe, avec qualité acide. Mais, à côté de ces erreurs, de quelles admirables conceptions ne lui sommes-nous pas redevables! Astruc a compris la marche insidieuse de la vérole ; scs longues périodes de latence, qui avaient déjà frappé Cataneus (1504), il en cherche la cause dans le plus ou moins de résistance du sujet. Pour la première fois l’influence de l’individualité, qui devait inspirer plus tard tant de travaux à Vigarous et aux auteurs du xix° siècle, prenait place
avec quelques développements dans les traités sur la matière. Enfin, devançant les belles découvertes de notre siècle, il annonce que rinl'ection se fait par le sang. Chose étrange ! cette opinion si simple, si rationnelle, ne sut point rallier les contemporains d’Astruo, même les plus éminents! Qui croirait que, pour Bocrhaave (1703) et Vau Swieten (1725), c’est parle tissu adipeux que se faisait l’absorption du virus, et que, plus, tard, Bourru (1770) devait soutenir la môme thèse en faveur du système nerveux ! Ce n’est point à dire que l’œuvre de Yan Swieten le cède à celle d’Astruc ; on a dit avec raison que son livre, qu’il a modestement intitulé Commentaires sur les Aphorisme? d'JIermann Uoerhaave , était l’un des plus beaux qui aient été écrits sur la syphilis. Ce qui est certain, c’est que jamais l’analyse des symptômes de la syphilis n’avait été l’objet d’une étude aussi consciencieuse; aussi ses descriptions cliniques n’ont-elles pas été de longtemps dépassées. De celle époque datent aussi les recherches de Lieutaud (1770) sur l’anatomie pathologique et les maladies des viscères dépendantes de la syphilis, enfin de nombreux travaux sur la syphilis héréditaire. Cette dernière question, à peu près oubliée depuis Paracelse (1536), préoccupa vivement Astruc et surtout scs successeurs; mais ceux-ci s’inspirèrent des sombres descriptions qu’en avaient déjà tracées Ucay ctMusitanus, et firent de lasyphilis l’origine de toutes les maladies. Rachitisme, ophlhalmie, teignes, écrouelles, éruptions de loute sorte, goutte, rhumatisme, difformités, manie, surdité, flueurs blanches, toutes les maladies furent mises sur le compte de la vérole par les Fabre (1756), les Sanchez (1752) les Itosen de Rosenstein (176à), les Vigarous (1780) et les Carrère (1783). Et telle était à cette époque la tendance des esprits, que Sydenham n’avait pas craint d’écrire, en terminant l’énergique tableau qu’il avait tracé de la vérole, « le malade n’est plus qu’un cadavre vivant dont la vue fait horreur, ses membres tombent pièce à pièce, et c’est ainsi qu’il termine sa misérable vie.» Si ces auteurs, qui pour la plupart ont été de grands cliniciens, ont consigné dans ces lignes le fruit de leurs observations, il faut avouer que lasyphilis a de nos jours singulièrement perdu de si gravité. La cause n’en serait-elle point dans les étranges abus que l’on fit alors des spécifiques? Boerhaave, par exemple, professait qu’une guérison n’était complète que lorsque toutes les humeurs avaient été expulsées du corps, et voulait que le mercure fût administré jusqu’à salivation, et la salivation poussée jusqu'à ses dernières limites, jusqu’à ce que le malade eût été complètement émacié et fût devenu pâle comme un mort. Le môme auteur, dans d’au-
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très cas, exigeait que le patient fut gorgé de la décoction de gaïae au point de devenir hydropique. Qui compta jamais les victimes de cette thérapeutique sans merci ! C’est l’honneur de l’École de Montpellier d’avoir ramené le traitement dans les voies prudentes de la cure par extinction (Chicoyneau, 1718; Fabre, 1765; Yigauerous, 1780). Mais cettesagesse venait trop tard , l’empirisme avait beau jeu pour exploiter de telles fol ies, et faire abandonner à son profit la pratiquedes hommes de science. Le sublimé venait d’être préconisé par Sanchez (1752), Yan Swieten et Gardane (1770) ; on ne manqua pas de le présenter comme le plus dangereux des poisons. Enfin, entrant le premier dans une voie qui devaitêtre féconde, Ritter (17à7) dénonça le mercure comme la cause essentielle de beaucoup d’accidents considérés comme syphilitiques. Alors s’affichèrent, se proclamèrent pompeusement les merveilleux succès de mille préparations, teinture végétale, baume solaire, eau astrale et dépuratifs de toute sorte, à celte époque déjà, garantis sans mercure !
Yers la fin du xvinc siècle, parurent les ouvrages de John limiter (1786) et de Benjamin Bell (1793), dont l’influence fut décisive. Nous avons déjà montré (page 8) comment le premier fut l’inventeur et la victime de l’inoculation, et comment il dut à cette méthode, qui allait servir d-e fondement à la distinction des maladies vénériennes, de rester fidèle aux théories de l’unicisme et de l’identité. C’est à Bell qu’il était réservé de donner l’explication vraie de celte erreur, en décrivant le premier le chancre uréthral. Ces deux auteurs étudièrent la syphilis avec une élévation d’idée que nul avant eux n’avait soupçonnée; ils en firent, pour ainsi dire, l’anatomie et la physiologie pathologiques. PourHunter, le chancre syphilitique détermine une infection constitutionnelle , d’où résulte la disposition syphilitique, qui peut rester latente ou se manifester par des accidents; ces accidents sont divisés par lui en deux ordres, suivant qu’ils apparaissent sur les téguments ou sur les parties profondes. Hunter a proclamé l’intégrité des sécrétions; aussi ne croit-il pas à la transmission paternelle de la syphilis et trèspeu à l’influence de la mère. Moins dominé par la théorie, Bell sut éviter celle erreur et faire à l’hérédité la part qui lui convient. Quant à la symptomatologie qu’ils nous ont léguée, nous pouvons la résumer d’un mot : Hunter et Bell ont tout décrit, ou tout au moins tout soupçonné, sauf l’iritis. Cette omission devait être réparée par Becr et Schmidtquelqucs annéesplus tard (1801). Ici commence l’histoire de la syphilis au xixc siècle. Mais je ne
saurais, sans m’exposer à des répétitions, insister sur des données qui trouveront logiquement leur place dans l’historique de haque question en particulier. On peut dire qu’aucun des problèmes qui se rattachent à la syphilis n’a été, de nos jours, laissé dans l’ombre. Après l’avoir défendue contre, Jourdan (1826), Hic-bon des Brus (1826), Desruelles (1827), ces novateurs de la doctrine physiologique qui niaient la connexité des manifestations syphilitiques pour nevoirque des symptômes de phlegmasie cutanée, Ricord(1838) dégagea définitivement la syphilis des rapports qu’on lui reconnaissait encore avec la blennorrhagie. Basse reau (1852) continua l’œuvre en séparant le chancre simple, et Rollet (1858) la paracheva par la création du chancre mixte.
La marche et le pronostic général de la maladie inspirèrent à llicord sa célèbre division entrois périodes, primitive, secondaire et tertiaire, qui fut longtemps considérée comme une loi immuable, jusqu’au jour où Virchow (1859), Lancereaux (1866) et Mauriac (1872) lui infligèrent les démentis de l’anatomie pathologique et de l’observation. En 1863, parut l’admirable livre de Diday, Sur la syphilis naturelle , une des œuvres les plus originales qu’ait produites la syphiligraphie. L’auteur y établissait la distinction vraiment clinique des syphilis fortes et des syphilis faibles, et faisait valoir les avantages de l’abstention mercurielle dans le traitement de ces dernières. Bazin (1863) ajouta bientôt une troisième classe, celle de la syphilis maligne précoce.
A tous ces auteurs et à bon nombre d’autres, nous sommes redevables de descriptions fort exactes se rapportant aux divers symptômes de la syphilis. L’expression de pustules cessa d’être appliquée, comme autrefois, 5 toutes les éruptions, et reçut un sens restreint et bien déterminé Trappe (an X), Bielt (1828), Bavasse (1845), Gamberini (1866), Profela (1866), Taylor (1868), poussèrent à scs dernières limites l’analyse des manifestations secondaires Fournier (1868) et Lancereaux (1866) nous firent connaître les formes cutanées de la syphilis tertiaire, et Langlebert (1856) mit le sceau à sa renommée en démontrant le mode de transmission des accidents secondaires. Vinrent ensuite les recherches de Rollet (1859) sur la syphilis des verriers. Vers la même époque, les inoculations de Wallace (1851) et de Gibert (1859) jetèrent un grand jour sur la communication du mal entre nourrice et nouveau-né, question fort obscure, agitée parRicord etCazenave, et résolue par Rollet. En même temps les inoculations de Pellizzari (1860), en mettant hors de doute la contagiosité du sang, permirent à Viennois (1860) de donner l’interprétation exacte des cas
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de syphilis vaccinale, qui se montraient fort nombreux, surlout en Italie.
Les accidents profonds ne furent pas l’objet de moindres préoccupations. Après Lagneau (1860), Zambac-o (1862), Gros et Lancereaux (1859), auxquels nous devons les premières monographies sur la syphilis du système nerveux, vinrent les travaux des Hughlings Jackson (1868), Slaub (1872), Mauriac (1875), Heubner (1871). Oppolzer (1863), Leudet (1866), Dittrich ( 1 850), constituèrent la syphilis du foie; Stefanolf (1875) et Messinger Bradley (1875), celle des reins et de la rate. Enfin, avec Trélat (1868), et Gosselin d’une part, Dance (186/f), Ferras (1871) et ttey ^187è) de l’autre, furent scrutés les accidents tardifs, rétrécissements du rectum et des voies aériennes.
La question de la syphilis héréditaire s’estenrichie des mémoires de Mireur (1867), Owre (1869), du livre de Langlebert sur la syphilis dans ses rapports avec le mariage ( 1873), où nous voyons contester l’influence directe du père, défendue encore cependant par Diday et Gamberini. Trappe (an X), Dubois (1837), Depaul (1837), s’attachèrent à faire ressortir l’importance des éruptions cutanées chez le nouveau-né souillé héréditairement; tandis que Gubler (1852), Ilutchiuson (1863), Parrot (1870), Viole! (1873) et Gaj (1875), appelaient l’attention sur les lésions du foie, des dents, de la cornée, des os, de l’oreille moyenne et de la rate chez les mêmes sujets.
En ce qui concerne le traitement, le mercure très-scientifiquement ébranlé par Diday (1862), a été attaqué avec passion par Hermann (1855), Drysdale (1868), Després (1873). Mais Gauthier (1845) et Wallace (1823), nous avaient donné l’iodure de potassium, le plus incontesté des spécifiques, une des plus précieuses conquêtes de la thérapeutique.
Ainsi qu’on peut le voir par ce rapide coup d’œil, aucune époque ne saurait revendiquer une plus grande part que la nôtre dans les progrès apportés à l’étude de la syphilis. Aussi, par les résultats obtenus déjà, est-il facile de prévoir ce que l’on doit attendre encore de l’esprit d’analyse qui caractérise la tendance de notre siècle !
g 2. — DISTRIBUTION GÉOGRAPHIQUE DE LA SYPHILIS.
La syphilis a aujourd’hui droit de cité dans tous les pays du globe; aucune influence de race ni de climat ne met à l’abri de ses atteintes. Toutefois il est intéressant de rechercher dans quelle proportion elle frappe ou épargne les hommes, suivant
DISTRIBUTION GÉOGRAPHIQUE DE LA SYPHILIS
leurs situations cosmiques, leur nationalité, leurs mœurs, leur hygiène. D’assez notables écarts ont, en efiet, été signalés dans sa répartition : leur élude, et, dans la mesure de nos connaissances, la recherche de leurs causes, intéressent â un égal degré l’étiologie et la prophylaxie. Bien que nous ne possédions encore sur ce point que des documents fort insuffisants, et parmi lesquels beaucoup, émanés de plumes étrangères aux connaissances médicales, ne peuvent être acceptés qu’avec réserve, nous allons essayer de faire connaître la distribution géographique de la vérole. Les remarquables travaux de A. Hirsch (1860), Lancereaux (1866) et G. Lagneau (1867), nous faciliteront singulièrement ce travail.
Europe. — Dès le début de celle étude géographique, nous nous trouvons.cn présence d’une particularité bien digne d’attention. Quoique susceptibles de contracter la syphilis dans leurs rapports avec les matelots étrangers et de se la communiquer entre eux, les habitants de l’ Islande connaissent à peine cette maladie, qui, lorsqu’elle y a été portée, ne tarde pas h s’éteindre au milieu d’eux après un certain nombre de transmissions. Ce fait, signalé parMackenzie, confirmé depuis par Thorstensen, Schleissner, Jacotot, ne reconnaît point pour cause une raison ethnique : les Islandais ne sont, en effet, qu’une colonie de Norvégiens, de Suédois et de Danois venus vers le milieu du ix° siècle; or ces peuples ne présentent nullement une immunité de cette sorte; pour la même raison, nous sommes forcé de rejeter l’influence de la température, dont la moyenne n’est pas sensiblement différente de celle que l’on observe en Scandinavie (-f- k° à Reikjawick, capitale de l’ile).
L’explication que nous cherchons peut, à plus juste titre, nous être fournie par l’examen des conditions morales de ce petit peuple remarquable par la simplicité et la pureté de ses mœurs, enfin par son isolement et le peu de relations qui existent entre la capitale et l’intérieur de l’ile.
Dans les îles Féroé le même fait a été observé, quoique moins accentué.
La vérole est au contraire extrêmement répandue dans la Suède et la Norvège (température moyenne -f- 5°, k). Les formes les plus graves des accidents tertiaires, carie des os crâniens, perte du palais, etc., n’y sont point rares et ont pu fournir de nombreuses statistiques pour les belles recherches de Boeck (de Christiania). La mort en est souvent la conséquence. L’influence du climat se borne à ralentir la marche de la maladie; les éruptions secondaires ne se montrent parfois que six mois après le chancre initial.
JULLIEN. Tl
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Dans une bonne partie de la Norvège la syphilis, répandue endémiquement depuis le commencement du xvme siècle, et confondue tout d’abord avec la lèpre ou spedalskhed, ou considérée comme une maladie particulière (Mangor, Tychsen, Sorensen), a reçu le nom de radesyge, qui signifie, en norvégien, mal immonde. C’est à Egersund et à Stananger que la radesyge, inconnue avant celte époque, fit son apparition en 1710, importée, paraît-il, par un navire de guerre russe. Des femmes norvégiennes allaient quelquefois ii bord rendre visite aux Russes; elles en revinrent avec des ulcérations aux parties génitales; le mal se transmit et prit un grand développement dans la population. Aujourd’hui, grâce à des enquêtes et à des travaux sans nombre (Deegen, Sleffens, Munk, Nicolaï, Arbo, Hjort, Kjerrulf, Magnus Huss et Boeck), la spécialité de la radesyge a perdu la plupart de ses partisans, sans qu’il ait été besoin de grands efforts d’interprétation pour , en faire rentrer les manifestations dans le cadre de la syphilis. Qu’on en juge par l’exposé suivant de ses principaux caractères, emprunté à Sorensen, partisan de la non-identité des deux maladies : « Maux de tête, douleurs dans les membres, surtout pendant la nuit; éruptions au front, à la poitrine, sur les épaules, sur les bras; inflammation légère de la gorge. L’exanthème prend plus d’étendue et se trouve entouré d’un bord foncé. 11 se montre, sur le visage, des plaies d’abord superficielles, qui peu h peu se développent en profondeur; il vient des tubercules sous-cutanés qui passent à l’état d’inflammation et de suppuration. L’inflammation de la gorge augmente; il y a exulcération de la luette et des amygdales; les plaies rongent et détruisent les parties jusqu’au pharynx; des plaies analogues se développent dans la région palatine; les os du palais sont attaqués et détruits. Aux extrémités, il survient des plaies entourées de bords d’un rouge foncé, parfois recouvertes d’une croûte épaisse et sèche. Aux parties génitales, à l’anus et au périnée, il se présente des condylomes et des excroissances qui s’étendent jusqu’aux cuisses. La maladie s’attaque à la cloison du nez, qui s’ulcère et se perfore; le système osseux est atteint de carie, surtout sur les os du nez, sur les os longs et sur l’os frontal; il se présente des tophus et des exostoses qui se changent bientôt en carie. La cause première de la maladie est inconnue; on sait seulement qu il se développe un contagium qui se communique par la salive, la sueur et l’ichor, au moyen de couteaux, de cuillers et d habits, dont parmi le peuple on se sert en commun, ainsi que par le contact. Le mercure est le premier et le plus important de tous les re-
distribution géographique de la syphilis.
mèdes. » Ajoutons que les malades sont parfois tourmentés par une soif et une boulimie intolérables; la cachexie, qui survient dans un grand nombre de cas, s’accompagne de sueurs et de diarrhée colliquatives. Comme on le voit, c’est à la fâcheuse hygiène que, pour une grande part, il convient de rapporter, soit la transmission rapide, soit la gravité particulière de la syphilis radesygienne.
Plusieurs contrées du Nord, le Jutlcind, 1 ’Esthonie, la Courlânde , la Lithuanie , le Holstein, nous offrent sous différents noms des exemples de syphilis endémiques ayant de grands rapports avec la radezyge ; syphilo'ide jut landaise (Van Desurs), syphilis insontium (Lilée), morbus venereus ditmatsiensis (Hübener) dans le Holstein.
L 'empire russe tout entier, s’il faut en croire de Valcourt, paye un lourd tribut à la syphilis, qui se montre particulièrement grave, ainsi que nous venons de le voir, au voisinage de la Baltique et en Podolie , à Kasan , dans la Sibérie et au Kamtchatka. La nombreuse armée qu’entretient celte puissance, la proportion considérable de femmes publiques qui s’y rencontrent, favorisent singulièrement la propagation de la maladie, car la plupart d’entre ces dernières, après s’ôtre livrées quelques années à la débauche dans les villes, regagnent les campagnes, où elles se marient. Or le docteur Schperk nous apprend que, dès l’âge de vingt-cinq ans, sauf quelques exceptions qui ne peuvent être prises en compte, le personnel entier des prostituées en maison est syphilitique.
La syphilis est très-répandue dans les /les Britanniques , où chaque année, au dire de Holland, elle frappe plus de 1 052 500 individus des deux sexes. Hans le même laps de temps, le nombre des cas de syphilis primitive s’élève dans l’armée de terre à plus du dixième de l’effectif (vénériens, sur 1000 hommes : en 1860, 306; en 18612 et 1803, 318; en 186â, 290; sur 1000 vénériens, on compte 3L3 chancreux et 119 sujets atteints de syphilis constitutionnelle). En Ecosse , existe depuis la fin du xvji0 siècle une maladie endémique qui a reçu le nom de sibbens ou siwens, à cause de la ressemblance que présentent certaines de ses éruptions avec le fruit du framboisier sauvage, swinn. Or, depuis les travaux de Gilchrist (1771) et de Benjamin Bell, nous savons que le sibbens n’est autre chose qu’une syphilis modifiée par la malpropreté, la présence d’affections cutanées (gale) et les déplorables conditions' hygiéniques auxquelles se trouvent soumises les basses classes, seules victimes de ce mal. Éruptions cuivrées, pustules, tubercules, tuméfactions ganglionnaires, vastes ulcères cutanés ou muqueux emportant le voile du palais, détruisant le pharvnx ou les
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téguments de la face; enfin caries osseuses en différents points du squelette, ce sont là des symptômes qui trahissent nettement une origine syphilitique. Ajoutons que la transmission héréditaire est fréquente et détermine nombre d’avortements, que la contagion peut se faire entre nourrice et nouveau-né, et qu’il n’est pat- de remède plus efficace que l’hydrargyre, Mais ce qui caractérise surtout celte maladie, au dire de Bell, et la rapproche de la syphilis du xv° siècle, ce sont des excroissances spongieuses ou fongueuses qui se montrent sur la peau, partout où se trouve la moindre tache, écorchure ou ulcération. Bien que le sibbens doive être particulièrement rapporté à la syphilis insontium , les malades en éprouvent une telle honte, qu’ils se cachent et fuient tout traitement; les arracher à cette pudeur déplacée, ce serait faire beaucoup pour l’extinction du fléau. Bell cite le fait d’un prêtre dont l’influence fut assez puissante pour atteindre ce but. 11 prit soin de visiter lui-même chaque famille et de représenter à tous la nécessité de recourir aux médecins dès que la maladie se manifestait. Au bout de peu de temps, le sibbens avait disparu de cette paroisse.
Dans la province de Dunfries et dans le Galloxvay, la même maladie est connue sous le nom de yaws.
La France a moins à souffrir de la vérole que la Grande-Bretagne. Il est remarquable, en effet, que le mal a jusqu’ici, dans une certaine mesure, respecté les campagnes, et, bien qu’ils ne nous fassent pas connaître dans quelle proportion les syphilitiques doivent entrer en ligne de compte parmi les vénériens, les tableaux statistiques de l’armée, qui n’accusent qu’un nombre modéré de ces derniers, doivent être considérés comme l’indice d’une situation qui va s’améliorant. Si nous prenons la moyenne des neuf dernières années (dont il faut exclure, bien entendu, 1870 et 1871) soit 1865, 1866, 1867, 1868, 1869, 1872, 1873, nous trouvons que la proportion des maladies vénériennes déclarées est environ le dixième de l'effectif total : 102 sur 1000. En 1868, elle s’élevait à 131 sur 1000.
Cependant, au sein des grandes agglomérations, des ports de mer, des villes de garnison, la diffusion de la syphilis ne s’est point ralentie. Si d’ingénieux calculs ont permis à Mauriac de fixer entre 5000 et 8000 le nombre de véroles acquises chaque année à Paris, il est facile de supputer ce qu’un pareil tribut sans cesse renouvelé peut accumuler de syphilitiques dans la capitale. Il est vrai que, toujours d’après le même observateur, la maladie a, depuis quelques années, singulièrement perdu de son intensité.
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Bien qu’elle n’ait jamais présenté une gravité comparable à celle de la radesyge et du sibbens, la syphilis a donné lieu en France h quelques endémies qui n’ont été que tardivement rattachées à leur véritable cause. Jean Bayer nous a conservé l’histoire du mal de Sainte-Euphémie qui parut en 1727 dans le petit village de ce nom (Drôme). Ce mal reconnaissait pour origine une pustule survenue à l’index droit d’une accoucheuse. Pendant plus de quatre mois, bien quecet accident ail persisté et se fût accompagné à bref délai d’un gonflement douloureux du bras, et d’une dartre universelle, cette malheureuse ne cessa d’exercer sa profession; plus de cinquante femmes, ses victimes immédiates, furent atleihtes de pustules aux organes génitaux, et communiquèrent la contagion à leurs enfants, à leurs maris. La maladie revêtit différentes formes. Tout le corps se couvrait de pustules et d’ulcères, ou de tubercules durs et calleux, qui donnaient issue, quand les malades les excoriaient, à une humeur noire sanguinolente et très-âcre. Les mains et le corps se couvraient aussi d’écailles et de croûtes, semblables à celles de la lèpre. Chez plusieurs individus, il survenait sous les doigts de pieds des ulcères douloureux, sanieux et fétides; d’autres eurent des angines et perdirent leurs cheveux. Cependant le mercure fut heureusement administré et personne ne mourut. — A Nérac (Lot-et-Garonne) ce fut un nouveau-né qui reçut le virus et le transmit (1785). Contagionné par une nourrice d’aventure, cet enfant tomba malade, se couvrit de pustules, communiqua la syphilis à plusieurs autres femmes du voisinage, qui lui prêtèrent le sein, et par leur intermédiaire â une bonne partie de leur famille. Il mourut, et avec lui beaucoup d’autres qu’il avait médialement infectés. La plupart des victimes souffrirent en effet d’une vérole grave, caractérisée par des éruptions pustulo-crustacées et des ulcères. Raulin, auquel nous devons la relation de ces faits, fut frappé des rapports que présentaient ces lésions avec celles qui caractérisent la maladie des nègres, appelée le pian-, aussi cette petite endémie est-elle connue sous le non) de pian de Nérac. — La maladie de C havanne-Lure fut importée en 1815 dans ce bourg de la Ilaule-Saône par un jeune homme qui prétendit plus tard s’ôtre contaminé en buvant après un soldat autrichien dans un corps de garde, à Montbéliard. Les symptômes ne différèrent guère de ceux des épidémies ci-dessus rapportées : éruptions et ulcérations buccales, pustules sur toute la surface du corps, douleurs nocturnes, faiblesse générale, etc- — Plus près de nous, â Luxeuil (18â0) et à Limoges (187 3) sous l’inlluence de causes analogues, on vit les cas de syphilis §e
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multiplier avec une grande intensité; mais les éludes spéciales sont trop répandues aujourd’hui pour que ces endémies limitées aient pu mettre en défaut la vigilance de l’hygiène publique.
' Protégée par une sage réforme sanitaire, la Belgique offre relativement peu de prise à la vérole. Les documents officiels ne donnent qu’une proportion de 90 vénériens sur 1000 soldats; or sur ce nombre, s’il faut en croire Yleminckx, les blennorrhagies représentent les 65/100'% soit 58 sur 90. En considérant comme syphilitiques toutes les maladies vénériennes, on aurait donc au pis-aller une proportion de 32 syphilitiques sur 1000 hommes d’effectif. Nous sommes loin, comme on le voit, des chiffres fournis par les statistiques françaises et surtout britanniques. Notons cependant ici l’étonnante gravité que présentèrent toutes les manifestations de la syphilis pendant la terrible épidémie de famine qui désola les Flandres en 1846-47.
En Hollande, les maladies vénériennes atteignirent, en 1868, 105 hommes sur 1000 de l’effectif.
Le Danemark et la Suisse sont aussi frappés dans une proportion plus considérable que la Belgique.
En 1867, les cas de maladies vénériennes, dans V armée prussienne, furent au nombre de 13 641, soit 54 pour 1000 : c’est la plus petite proportion que nous ayons encore constatée. Elle est surtout instructive, si l’on rapproche de ce chiffre 13 641 celui de 51 753 qui exprime le nombre de soldats qui, en France, pendant l’année 1868, vinrent demander un traitement dans les hôpitaux militaires pour une maladie récemment contractée ou une récidive. Les efforts du gouvernement ont également déterminé une amélioration considérable dans l’état sanitaire des provinces voisines de la Baltique, naguère encore décimées par le fléau.
Le progrès est inverse en Bavière. Seitz rapporte en effet qu’une modification apportée à un décret de police en 1861 a fait rapidement doubler à Munich le nombre des hommes infectés.
En 1869, V armée auslro-hongroise compta 16 928 vénériens. Si l’on excepte les populations juives de la Gallicie, parmi lesquelles l'infection héréditaire est fréquente, et les Hongrois du comté de Neustra, où, contrairement aux assertions formelles de Zeissl, Hirsch la considère comme endémique, les sujets de ce vaste empire ne présentent pas de réceptivité spéciale. Cependant l’histoire nous apprend que la ville de Brunn, en Moravie, lut, il y a trois cenls ans, vers 1578, le théâtre d’une endémie assez grave nommée alors mal de Brunn. Suivant un vieil usage, bon nombre des habitants se soumettaient annuellement â une application de
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ventouses, suivie d’ablutions prolongées. En 1578, la plus grande partie des plaies produites parla scarification donnèrent lieu à des chancres suivis de syphilis fort graves, rappelant, tant par la profondeur et l’étendue des ulcérations que par l’acuité des douleurs nocturnes, les plus fâcheux symptômes, qui caractérisèrent l’épidémie du xve siècle. 180 personnes infectées en quelques mois durent leur salut au gaïae et au mercure.
Selon M. Mollinedo, en 1850, sur 1 L 527 soldats atteints de maladies vénériennes qui entrèrent dans les hôpitaux espagnols , 79 moururent, et un beaucoup plus grand nombre durent être réformés. Ce fait nous prouve que la syphilis est loin d’être rare et bénigne dans la péninsule ibérique, comme l’avait affirmé Ro- Lureau. Le Portugal semble cependant moins maltraité. La syphilis y est fréquente, il est vrai, mais d’une intensité fort atténuée, et, s’il faut en croire des traditions un peu anciennes (Fergusson 1812), n’exige aucun traitement spécifique.
En Italie, nous trouvons d’assez grandes dissemblances dans les effets de la syphilis suivant les régions. Sa bénignité dans le nord, le Mantouan, les, provinces de Sondrio, Brescia, nous est attestée par Fodéré, Balardini, Menis, Guislain. Il n’en serait pas de même à Rome, à Naples, à Palerme, où nombre d’auteurs ont insisté sur la fréquence des accidents tertiaires (Loder, Ziermann, Jansen, Chardon, Sigmund, Proie ta). Enfin, sur les côtes de l’Adriatique, elle constitue, depuis le commencement de notre siècle, une endémie des plus rebelles, désignée sous les noms de mal de Scherlievo, mal de Fiime, du nom des localités où elle s’est particulièrement développée; dans le peuple elle est aussi appelée Mar g hérita, du nom de la première femme qui en fut affectée. Sur la peau se voient des ulcères très-étendus à fond déprimé, à bords relevés, taillés à pic, occupant les membres ou la face, ou de grandes cicatrices avec perte de substance et brides difformes, donnant à la figure un aspect hideux et repoussant. Sur le système muqueux, érosions profondes à l’entrée des narines, état fongueux, fétidité des fosses nasales, larges destructions de la luette, du voile du palais, des amygdales; vastes ulcères de la gorge occupant le pharynx et pouvant mesurer de 6 à 8 centimètres d’étendue dans tous les sens, à bords saillants, épais, à surface inégale, présentant un aspect jaunâtre semi-gélatineux, quelquefois limités au larynx. Au sein des parties molles on sent des tumeurs circonscrites marronnées, de vastes gonflements de tissus. Le système osseux est le siège de périostoses, ou d’exostoses caractérisées par des
gonflements durs, circonscrils, enfin de caries et de nécroses. Ajoutez des plaques muqueuses, des éruptions de grosses pustules recouvertes de croûtes, des condylomes, des bubons, etc., et vous aurez à peine le tableau complet de cet effrayant syndrome. Les opinions ont beaucoup varié sur la nature de cette maladie : variété de lèpre pour Franck, scorbut épidémique pour d’autres, comme le sibbens, comme la radesyge, elle est généralement de nos jours rapportée à une syphilis modifiée parles mauvaises conditions hygiéniques locales. Le pays où cette maladie est endémique est constitué par un sol aride, sur lequel sont disséminés quelques rares villages composés de cabanes de bois et de terre, et habités par des campagnards pauvres, manquant d’eau l’été, privés de moyens de chauffage pendant l’hiver, et vêtus de grossiers habillements de laine qu’ils ne quittent jamais. La maladie fut introduite parmi ces malheureux vers 1790 par trois individus, dont une femme, venus du Temeswar, contrée de la Turquie où régnait un mal semblable. Les médecins du pays ne lui opposèrent pendant près de quinze ans que la diète et des décoctions végétales. Le docteur Masich envoyé par le gouvernemeqt pour faire une enquête, vers 1800, fut le premier à discerner l’origine syphilitique et à préconiser l’hydrargyre : à cette époque, Ù500 habitants, sur 16 000 étaient atteints ! Le traitement spécifique ne fut régulièrement institué que parle docteur Cambieri (de Pavie) en lol6. Ce fait suffit à infirmer l’opinion soutenue en 1866 par F. Lorinser, qui, après une visite à l’hôpital de Porto-Re, n’avait pascraint d’écrire que «le scherlievo n’était nullement une maladie spéciale à l’Istrie et au littoral autrichien, mais le plus souvent une simple hydrargyrose, et dans un petit nombre de cas une complication de l’hydrargyrose avec ia syphilis, la gaie et peut-être d’autres affections cutanées. Ce ne sont donc, ajoutait-il, ni les conditions du sol, ni la manière de vivre, ni ia syphilis, ni la gale qui ont créé le Scherlievo ; ce sont les médecins. » Le docteur Giacich n’eut pas de peine à faire justice d’imputations aussi excessives. Tel est aussi l’avis de Barth, qui a pu étudier la maladie en 1859 dans un voyage à Porto-Re. — La facaldina,e ndémie qui régnait naguèreàFacaldo, village de 800 âmes de la province de Belluno, présente de grands rapports avec le mal de Scherlievo. Il s’agissait encore de la syphilis, qui fut introduite, en 1786, dans le pays par « une mendiante infectée d’une gale vénérienne, avec ulcères, poireaux à la vulve, et douleurs ostéocopes. » Toutefois la vérole pouvait ici avoir été compliquée de blennorrhagie, de chancres simples et de bubons.
Nous ne possédons que fort peu de renseignements sur la situa-
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lion de l'Europe orientale : au dire de Bertillon et de Gaillard , les maladiesvénériennes sontrares et bénignes dans V Albanie. — Quant à la Turquie, nous avons de bonnes raisons de croire que, surtout dans les contrées riveraines de la mer Noire, elle est fort éprouvée par la syphilis.
A Malte, dans le Royal-Malta-Fencible-Arlillery, corps composé d’indigènes, dont les quatre cinquièmes sont mariés, la proportion des vénériens est de 57 sur 1000. La même proportion observée à Gibraltar, à Malte et dans les îles Ioniennes, parmi les troupes anglaises, s'élève à 102 pour 1000, soit 33,66 syphilitiques sur 1000 hommes d’efl'ectif, car les cas de syphilis comptent pour 330 sur 1000 d’affections vénériennes.
Afrique. — Région du nord. — Les statistiques militaires nous apprennent que les troupes de l 'Algérie offrent une proportion de 84 vénériens sur 1000 hommes d’effectif pour les Français, et de 104 pour les indigènes. Les mœurs dissolues de ces derniers, le développement de la prostitution, qui pour certaines tribus est devenue une source de richesse et de notoriété, et en même temps le défaut de soins qu’impose aux malades la décence prescrite par le Coran, ont tellement favorisé la diffusion de la syphilis et accru sa gravité, qu’elle rappelle par ses ravages la grande épidémie du xve siècle. Décrite d’abord sous le nom de mal des Kabyles, mul du Djurdjura, elle a été définitivement séparée de la lèpre et des nombreuses affections cutanées (furoncles, anthrax) qui sévissent sur les Arabes, par les importants travaux des Deleau, Daga, Vincent, Grellois, Lagarde, Ladure.au, Bergot, Audibert, Haltule et Laveran, etc. Ces médecins n’ont pu que trèsrarement constater l’accident primitif. D’après leurs observations, la maladie présente sous ce ciel brûlant une grande rapidité d’allures, et détermine des éruptions pustulo-crustacées, tuberculoulcéreuses, gangréneuses, phagédéniques, etc., qui doivent la faire rentrer dans le cadre des syphilis malignes précoces décrites par Bazin. Les lésions profondes des os, exostoses, caries, et les vastes destructions de la peau et des muqueuses, ulcérations de la gorge, de la langue, de la bouche, des narines, sont les seules manifestations tertiaires qui aient pu être observées. 11 est à remarquer que les douleurs ostéocopes nocturnes font généralement défaut, probablement à cause du manque de lits chez les Arabes, qui se couchent sur une simple natte étendue par terre. La cachexie vient vite et s’accompagne d’une insomnie et d’une tristesse accablante. La syphilis héréditaire n est ni moins grave, ni moins fréquente : « Je ne crois pas, écrit Deleau, qu’il existe dans aucun hôpital des
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exemples plus affreux que ceux que j’ai constamment sous les yeux. J’ai vu de malheureux enfants à la mamelle, souvent aveugles, couverts de pustules et de végétations, la membrane muqueuse de la bouche presque détruite. » Au dire de Richardson et d’Hoffmann, il en serait de même dans la Régence de Tripoli qu’ils ont explorée jusqu’à l’oasis de Ghadamès. Quoi qu’il en soit, le mercure et l’iodure de potassium, qui sont inconnus des indigènes, exercent sur ces accidents des modifications aussi rapides que profondes: celte action incontestable des spécifiques suffit à bien différencier le mal kabyle de la lèpre qui est aussi fréquente parmi ces peuplades.
Tout aussi répandue, mais moins grave que chez les Arabes, la syphilis tunisienne a été récemment l’objet d’une remarquable étude due à MM. Tirant et Rebatel : « La syphilis, écrivent-ils, règne dans ces pays en souveraine; ceux qui ne l’ont pas sont la très-rare exception. Du reste, fort bien acceptée par tous, elle n’est plus une maladie honteuse, c’est le grand mal ; et nous nous étonnions au début de voir les pères de famille nous amener leurs jeunes garçons, qu’ils nous disaient très-simplement être atteints du kébir, sans s’inquiéter même par quel côté il avait pu venir... Du reste, la maladie nous a paru infiniment moins grave en Tunisie, ajoutent ces observateurs, qu’en France, tant par la rareté des accidents tertiaires que par la bénignité des secondaires '. Sans aucun doute les voûtes palatines perforées et les nez effondrés sont fréquents en Tunisie; mais comment pourrait-il en être autrement sur un nombre aussi considérable d’individus atteints, et surtout d’individus livrés pieds et poings liés à la maladie, n’ayant ni mercure, ni iodure â lui opposer?...» Un fait curieux et qui explique comment certains voyageurs ont pu être induits en erreur, c’est que les lésions du nez et du palais, constatables pour tous et impressionnant vivement les profanes, sont de beaucoup les manifestations les plus fréquentes de la maladie; les autres accidents tertiaires sont très-rares. Les auteurs que nous citons n’ont pas souvenance d’une seule nécrose des os du crâne; ils ont vu très-peu de gommes ou de périostites, peu d’éruptions et pas
1 A l’appui de celte assertion, les docteurs Rebatel et Tirant citent le fait suivant, qu’il nous parait intéressant de reproduire: « Un de nos chameliers est pai ti avec nous de Sfakcs en pleine poussée secondaire : plaques muqueuses de la bouche, croûtes dans les cheveux, ganglions engorgés, etc. Eh bien! quoique dans de trèsmauvaises conditions, marchant quinze à dix-huit heures par jour, dormant cl se nourrissant fort peu cl fort mal, il est rentré, après vingt jours de fatigues, parfaitement guéri de toutes ces manifestations. » — (Rebatel et Tirant, Noies medicales recueillies en Tunisie, in Lyon médical, 1871, t. XVI, p. 248.)
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une seule grave, se traduisant par de l’ccthyma, du rupia ou des tubercules de la peau.
La syphilis n’est pas moins fréquente en Égypte. Dans un petit hôpital de quatre-vingt-huit lits, tant pour la chirurgie que pour les maladies internes, Godard comptait, en 1862, vingt-six syphilitiques. Bien que Bilhaz, Schnepp et Godard aient rapporté quelques cas fort graves, Clot-bey, Runer et Griesinger attestent sa bénignité. •
Région du centre. — En se rapprochant de l’équateur, sur la côte orientale de l’Afrique, nous voyons s’amender la syphilis. En Nubie, elle est fort répandue, mais dépourvue de tout'caractèro malin. Les indigènes la combattent à l’aide de la téréba, sorte de terre grisâtre, peut-être imprégnée de sels mercuriels : l’administration intérieure de ce remède pendant des périodes de trois jours interrompues par un temps égal de repos est, paraît-il, d’une souveraine efficacité.
En Abyssinie , la syphilis, qui, selon Aubert-Roche, y aurait été importée par les Portugais au xve siècle, a été étudiée par le docteur Henry Blanc, médecin de l’armée anglaise. Ses observations concordent complètement avec celles de Rebalel et Tirant sur l’état sanitaire de la Tunisie. Comme ces derniers, Blanc s’étonne du peu de gravité de la maladie et de la bénignité de son évolution. Il fixe à 90 pour 100 la proportion des individus atteints. On peut en dire autant du Kordofan, du Sennaar , du Darfour et du Soudan. Notons cependant l’immunité à peu près complète constatée chez les habitants du pays Gallas et des contrées situées au sud de la rivière Blanche.
Chez les nègres de l’Afrique occidentale, ainsi du reste que dans tous les points où l’esclavage les a conduits (Antilles, sud des États-Unis, Guadeloupe, Cuba, Amérique méridionale), la syphilis est endémique, et tellement fréquente, vu les rapports de tout instant qu’établit entre ces malheureux la vie en commun, que, selon Paulet, le plus grand nombre d’entre eux sont tôt ou tard infectés. L’affection frappe surtout la peau, et donne lieu à des manifestations connues sous les noms de pian, yaws, frambœsia, qu’il n’est plus permis aujourd’hui, surtout depuis les travaux de Itollet, de séparer de la vérole. Qui ne reconnaîtrait des tubercules muqueux ou des plaques muqueuses de la peau dans une éruption qui, débutant par une tache semblable à une piqûre de puce, acquiert les dimensions d’une pièce de vingt-quatre sous, puis arrive à former sur la face, les aines, les aisselles, la marge de l’anus et les grandes lèvres, des éminences fongueuses, parfois
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petites ( petits pians), quelquefois agglomérées (mère pian), tantôt rouges (pians rouges ), tantôt blanchâtres (pians blancs , gros pians )? Les noms de guignes et de crabes ont été donnés au pian, quand il se développe sur la paume des mains ou la plante des pieds; enfin les saonaonas constituent notre psoriasis plantaire. Le pian ne naît jamais spontanément. Il se communique par l’hérédité ou la contagion. Quant à sa transmissibilité par inoculation, elle n’a été que trop souvent constatée dans les cyniques expériences que Thomson et Paulet ont multipliées comme à plaisir sur de malheureux indigènes.
Région'clu midi. — Au dire de Chapotin et de Lesson, la syphilis s’est depuis le commencement du siècle singulièrement propagée à Vile de la Réunion , et s’y montre sous les formes les plus hideuses, surtout chez les nègres. A l’hôpital militaire de Saint- Denis, on compte 210 affections vénériennes sur 1329 malades.
A Madagascar , la syphilis est répandue parmi les différentes races qui se partagent celte grande île. Elle est fréquente chez les Hovas, restes à peu près purs de la racemalaisienne, même dans les classes élevées de la population. Plus rare à Sainte-Marie et à Nossi-Ré, à Mayotte , elle a fourni Uk cas en quatre ans, d’après un relevé du docteur Grenet. Mais c’est sur les Malgaches, race noire où domine l’élément autochthone, qu’elle sévit avec le plus d’intensité. On retrouve parmi ces derniers le pian ou frambœsia, connu sous le nom de kessa ou changou.
Dans la colonie anglaise du Cap , la syphilis n’est pas moins fréquente que dans les villes les plus corrompues de l’Europe. Elle a nécessité, de 1859 à 1866, 2à8,5 admissions pour 1000 hommes, et, en 1863, 038,3. A Cape-Town , les chiffres sont plus élevés: du 16 avril 1868 au 16 octobre de la même année, c’est-à-dire en six mois, un effectif de 1865 individus a fourni 315 admissions, ce qui donne le chiffre énorme de 728 sur 1000 par an.
Un fait bien remarquable, c’est l’immunité absolue dont jouissent, au dire de Livingstone, les nègres qui peuplent le centre de l’Afrique. «Le mal, écrit-il, ne persiste jamais sous aucune forme dans l’intérieur de l’Afrique, chez les indigènes dont la race na pas été croisée. Il en est autrement pour les individus de sang mêlé, où la virulence des symptômes secondaires a toujours été en proportion de la quantité de sang européen qui coulait dans les veines du malade ; chez les Coronnas , chez les Cnquas et les métis portugais, l’alfcction produit les mêmes ravages qu’en Europe. J’ai trouvé chez les Barotjès une maladie qu’ils appellent
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manassah, et qui ressemble énormément au fœda mulier de l’histoire. »
La conclusion de cette étude sur la syphilis africaine ne nous parait pasdouteuse, etnous la formulerons en ces termes : La fréquence de la syphilis chez les indigènes est, toutes choses égales d’ailleurs, en raison directe de leurs relations avec les Européens.
Asie. — La syphilis est aussi grave que répandue parmi les habitants de la Russie asiatique, en Sibérie , au Kamtchatka. Cependant les rapports officiels, plus administratifs peut-êlre que réels, ne donnent que des chiffres assez faibles pour représenter la proportion de vénériens sur 1000 hommes d’effectif (29 pour 1000 dans l’armée du Caucase ). Il en est de môme dans les îles Aléoutes, situées entre la Russie d’Asie et l’Amérique russe, qui présentent une température moyenne de -f-5\
La prostitution est tellement répandue dans le Japon , que les maladies vénériennes y ont acquis un grand développement. Bien qu’elle soit généralement bénigne (Duteuil), la syphilis, connue sous le nom de feu cle la volupté , s’accompagnerait fréquemment, s’il faut en croire Friedel et Potocnik, d’affections osseuses. D’autre part, Vaffier a appelé l’attention sur la grande fréquence des lésions articulaires liées à cette maladie. En 1868, le gouvernement japonais a fondé à Yokohama, sous la direction du docteur Newton, un hôpital avec visites régulières et séjour obligatoire pour les fdles publiques malades. A cette époque, 32,8 pour 100 des femmes examinées étaient en proie à la syphilis constitutionnelle, et beaucoup aux formes graves, ulcères phagédéniques, éruptions pustuleuses, etc. L’emploi du mercure est en général de peu d’utilité. Le docteur Pompe attribuait ce fait aux conditions climatériques qui déterminent, dit-on, plus rapidement le développement de l’hydrargyrie. Le docteur Yan Leuven, de Nagasaki, explique le môme fait par celte circonstance, que tous les malades atteints de syphilis qui se présentent à lui, sont déjà sursaturés de mercure, et ont passé par tous les degrés de l’hydrargyrie. Les Japonais emploient en effet beaucoup le cinnabre, que leur apportent les Chinois, et aggravent leur syphilis par un usage intempestif de ce médicament. L’emploi des bains chauds à l’iodure de potassium, et le traitement consécutif par la décoction de salsepareille, sont alors les seules ressources sur l’effîcacité desquelles on puisse vraiment compter (Potocnik). •
Grâce aux travaux de Rose, Duteuil, Gaulhicr, Dabry, Louis
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Blanc, Morache et Potoenik, nous savons aujourd’hui que la •syphilis règne dans toute l’étendue du vaste empire chinois. «Les immenses plaines de la terre des herbes , dit Morache, sont, depuis les temps les plus reculés, parcourues par des peuplades nomades qui, malgré leurs vertus patriarcales, paraissent profondément saturées du virus syphilitique. Ils présentent des accidents cutanés, des formes de lèpre analogues à la lèpre biblique, qui, à un examen sérieux, après l’usage toujours heureux d’une médication spécifique, doivent être regardés comme des manifestations éloignées de la vérole. La constitution de la race ne paraît pas profondément débilitée; le mal vit à l’état latent. Mais qu’un Européen vienne à être infecté, et l’on verra éclater chez lui les accidents les plus redoutables de la vérole maligne. » Sur 350 malades traités à l’hôpital français de Tien- 1 s in, pendant le premier semestre de 1861, on comptait 90 chancres et 21 cas d’infection constitutionnelle, pour la plupart suraiguë et fort grave.
Canton , Hong-liong, Whampoa , Shang-haï , sont des lieux célèbres pour la syphilis. Les relevés de l’hôpital de Shang-haï pour 1870 nous offrent, sur 490 malades, 62 syphilitiques sur lesquels il y eut 2 morts. Dans la même année, un vaisseau de guerre qui avait un effectif de 320 hommes, resta à l’ancre à Shang-haï pendant quarante jours ; pendant ce temps, il ne s’y produisit pas moins de 83 cas de maladies spécifiques, dont plus de la moitié d’une redoutable gravité.
La syphilis est commune et bénigne sur le grand plateau de Y Iran (Perse, Beloutchistan , Afghanistan, Hérat) dans V Asie Mineure, la Syrie , la Palestine, dans les plaines et les montagnes du Turan (Khiva, Boukhara, Khokand, Rirghiz). On ne la rencontrerait guère que dans les ports de mer et sur la route des caravanes, au sein de l’Arabie. Enfin, s’il faut en croire Poyet, elle affecte un caractère particulier de gravité sur les hauts plateaux de Y Arménie. Les Rirghiz font usage d’un médicament diurétique et diaphonique fort efficace, paraît-il, YEphedra equisetina. Les Arabes se traitent par le cinnabre.
De nombreux documents semblent attester que depuis une haute antiquité la syphilis a exercé ses ravages dans l’Inde, où on lui donne généralement le nom de ateshec, mot persan qui vient d’atesh, feu, et ec, diminutif, c’est-à-dire, petit feu, d’où le nom de feu persan. Les appellations de bdo , qurâ , medhrovôg, servent à la désigner dans la langue hindy, qui est celle des aborigènes de l’Inde, et en bengaly. Les Malais l’ont nommée rastongkôtehy. Bien que traitée par le mercure et le cinnabre, il est fré-
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quent de la voir aboutir à une maladie caractérisée par des ulcérations cutanées étendues ( judham, korah). 11 va sans dire que les troupes anglaises ne sont point épargnées. On y rencontre, sur 1000 hommes d'effectif, 284 vénériens, parmi lesquels 105 syphilitiques. En 1864, la proportion s’éleva jusqu’à 140, et l’on dut renvoyer en Angleterre près de 12 hommes sur 1000 vénériens.
La plupart de ces malades sont donc atteints gravement (docteurs Clark, Shanks, Mac Gregor, Kinnis, Lequerré).
Nous trouvons, dans les travaux de Thorel, Didiot, Leroy de Méricourt, Albert Morice, d’amples renseignements sur la diffusion de la syphilis dans V lndo- Chine. En 1861, parmi nos troupes, elle figurait pour un cinquième dans les statistiques. D’après Thorel, elle occasionnerait plus d’un septième des entrées dans les hôpitaux.
A Choquan, dit Albert Morice, dans un intéressant travail, se trouve un hôpital spécialement établi pour les affections de la peau, surtout la lèpre et les affections vénériennes. On y amène les femmes annamites et chinoises des maisons publiques de Cholon et de la rue aux Fleurs (Saigon); les plaques muqueuses et les végétations s’y observent en grande abondance. En fait, les manifestations de la vérole paraissent être d’une bénignité exlrême chez les indigènes, tandis qu’elles sont généralement graves chez les Européens, anémiés toujours à un certain degré, et de plus incapables de supporter un traitement sérieux venant ajouter aux fatigues et aux spoliations, déjà trop nombreuses, de l’intestin dans cette colonie.
Amérique. — Un fait indiscutable, c’est que la syphilis est aujourd’hui encore à peu près inconnue chez les peuplades qui n’ont que peu de rapports avec les Européens, .et que, dans toute l’étendue des Amériques, c’est au développement de la vérole qu’il faut, toutes choses égales d’ailleurs, mesurer les progrès de la civilisation. Bien loin d’y avoir pris naissance, il est donc aujourd’hui prouvé que la syphilis est pour l’Amérique une maladie d’importation.
Région du nord. — Chez les Esquimaux et au Groenland , les docteurs Bellebois etGuérault l’ont constatée sur quelques points de la côte, où l’ont portée les baleiniers, sans qu’elle paraisse encore avoir pénétré dans l’intérieur des terres.
Vers la fin du xviii0 siècle, la syphilis se répandit dans le Canada, et principalement aux environs de la baie de Saint-Paul , d’où le terme de mal de la baie de Saint-Paul; on l’a aussi désignée sous les noms de mal anglais , maladie des éboulements, lustra
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cruo, mal de chicot. Il serait superflu de démontrer aujourd’hui quece mal, qui naissait de l’hérédité ou de la contagion, qui déterminaitl’apparition de pustules suintantcssur les muqueuses, et qui plus tard se caractérisait par des douleurs nocturnes osté'ocopes, des éruptions cutanées et de l’alopécie, fut bien dû h une des plus grandes épidémies de syphilis dont le souvenir nous ail été conservé. De nos jours, les soldats de l’Amérique septentrionale anglaise ont présenté, en 1862 et 1863, 161 maladies vénériennes, dont plus delà moitié étaient syphilitiques, pour 1000 hommes d’effectif. Sur 100 vénériens, plus de 8 hommes étaient rapatriés en Angleterre, dont 5 définitivement rayés du service.
Aux États-Unis, les règlements qui régissent la prostitution dans les grandes villes ont modéré la diffusion de la syphilis et l’ont, à peu de chose près, fait rentrer dans les mômes bornes qu’en Europe. Aussi semble-t-elle s’être réfugiée chez les races indigènes et chez les nègres que l’esclavage a importés dans ces contrées. Parmi les tribus indiennes, surtout dans la Californie, le Texas, elle a pris une telle extension, qu’il n’est pas rare d’en voir affectés tous les membres d’une même famille (Praslow).
Région du centre. — Il n’est aucun point du globe où la* syphilis sévisse avec plus d’intensité qu’au Mexique. Sa fréquence et sa ténacité, sa marche précoce et maligne, non-seulement chez les Européens, qu’éprouve toujours l’acclimatement, mais encore chez les indigènes, nous sont attestées par Jourdanet, Libermann, Heinemann. Ce dernier auteur signale particulièrement les ulcérations qu’elle détermine sur la peau et les muqueuses, sans excepter celle du larynx. Tous ces faits nous sont encore confirmés par la pratique journalière en Europe. Il n’est point rare de rencontrer, soit dans les hôpitaux, soit en ville, des victimes d’une contamination mexicaine; or je puis affirmer que le plus grand nombre sont très-gravement frappées.
Aux Antilles , nous retrouvons chez les nègres, avec quelques modifications, le pian, le yaws, sur lequel nous a déjà renseignés l’étude de la syphilis africaine. A Saint-Domingue, à la Guadeloupe, cette affection esL encore très-répandue. Chez les aborigènes, à Haïti, grâce à leur libertinage et à leurs incessants rapports avec les étrangers, la syphilis est fréquente. On sait qu’au xve siècle, quand, selon toute probabilité, les Européens l’y eurent introduite, elle causa dans cette île d’épouvantables ravages. Ajoutons cependant que, grâce sans doute à l’heureuse influence du climat, la maladie n’y est point grave, tant pour les naturels que pour les étrangers. Il y a plus, et je lis dans un intéressant mémoire déjà
pr
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cité, que depuis longtemps nos officiers de marine contaminés savent fort bien qu'un séjour aux Antilles vaut mieux pour eux qu'une saison thermale (Tirant et Rebatel). Tout à fait au sud des Antilles, notons l’heureuse situation sanitaire de Curaçao , petite île où les Hollandais ont établi un hôpital dirigé par le docteur Van Leent. Le hollandais stationnaire le Soembing , après un an de séjour environ à Santa-Anna, comptait, sur un équipage de 100 hommes, 1 homme atteint d’uréthrite et 1 d’adénite inguinale non suppurée!
Région du Midi. — Qu’elle y ait été introduite par les Espagnols et les nègres (Tschudi), ou, ce qui est fort improbable, qu’elle y ait existé de toute antiquité, la syphilis est très-répandue dans l’Amérique du Sud et principalement dans les contrées de la côte occidentale, la Bolivie (Bach), le Pérou (Lesson), le Chili (Popping), les États de Rio de la Plata (Brunei), où elle constitue un redoutable fléau. A Valparaiso les affections syphilitiques sont des plus graves et présentent fréquemment une marche suraiguë (Lantoin, Guezenneo). Selon Oister, les syphilitiques sont tellement nombreux à Cordova (Plata) qu’on les voit par douzaine mendier par les rues. Plus du tiers de la population en serait atteint. -
Au Brésil , où les prostituées sont fort nombreuses et les mesures sanitaires absolument illusoires, Bourel- Roncière nous apprend que les malades syphilitiques constituent plus du tiers des entrants dans les salles de chirurgie de l’hôpital Santa Casa da Misericordia (7082 syphilitiques sur 18 là3 malades pendant la période quinquennale de 18G1 à 1866). Bien que n’affectant pas en général un caractère grave, la vérole vient compliquer un grand nombre d’affections tant chirurgicales que médicales. Les affections osseuses seraient rares.
Le Paraguay , Y Uruguay, la république Argentine paraissent plus maltraités. Même dans les localités les plus éloignées, Tschudi prétend y avoir rencontré les lésions congénitales les plus graves. Cependant, et cette remarque est aussi confirmée par Mantegazza, les Indiens ne paraissent en général atteints que lorsqu’ils vivent auprès des blancs ; aussi les tribus qui, dans le sud, peuplent les î régions situées à l’ouest des Andes, en sont-elles à peu près exemptes.
Océanie. — La syphilis n’a manifestement envahi l’Océanie qu’à partir de l’époque où se sont multipliés les rapports des indigènes avec les Européens; et tels ont été les ravages qu’elle y a causés, que beaucoup d’auteurs n’hésitent pas à lui attribuer la
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dépopulation que l’on observe dans quelques-unes de ces contrées.
La Nouvelle-Zélande et les îles Sandmcli ont, dit-on, connu pour la première fois la vérole lors des voyages de Cook, en 1769, d’où le nom de Mal des Anglais. La terre de Van Diemen en reçut le premier germe en 1821, les pays Battas {Sumatra), les îles Marquises, Gambier, en 1841. Enfin, il y aurait encore beaucoup de contrées où le virus n’aurait point pénétré.
C’est, bien entendu, dans la Malaisie et la Mélanésie que le mal a pris le plus d’extension. A Batavia se trouve un célèbre collège de médecins hollandais auprès duquel les Japonais viennent souvent réclamer la cure de leurs accidents syphilitiques. Le docteur Potocnik nous apprend que ces accidents remarquables par leur opiniâtreté et leur gravité sont groupés par les médecins de Batavia sous le nom de syphilis japonaise. En 171 8 se produisit dans Vîled’Amboine, l’une des grandes Moluques, une endémie qui porte le nom de Mal d’Amboine. La face, les bras, les cuisses, devenaient le siège de tumeurs dures et comme squirrheuses, rendant, lorsqu’elles s’ouvraient, une humeur gommeuse, âcre et corrosive, puis faisant place à des ulcérations. Bien que les spécifiques de la vérole en fissent habituellement justice, nous croyons avec Lancereaux que l’on peut garder quelques doutes sur la nature de cette affection, que beaucoup d’auteurs s’accordent cependant à considérer comme syphilitique.
En dépit des rapports qu’il présente avec le frambœsia nous ferons la même réserve pour le Tonga, affection contagieuse, surtout fréquente chez les enfants, et que l’on observe chez les indigènes de la Nouvelle-Calédonie . Il s’agit d’une éruption de grosses papules suintantes, qui, par un accroissement progressif, j arrivent à prendre le volume et l’aspect d’une fraise, et font parfois place à de vastes ulcérations. Le Boy de Méricourt et De - * j Rochas ont aussi rencontré le Tonga aux îles Fidji Wallis et à Tonga Tabou.
A Noukahiva le mal se montre sous toutes les formes et à tous les degrés, et le docteur Delarue estime qu’il n’y a peut-être pas une seule femme qui n’en ait subi l’infection. Il est vrai
que, d’un autre côté, Rufz de Lavison et Ch. Lévêque insistent sur la bénignité des lésions. Il n’en est pas toujours de même du traitement qui leur est opposé; témoin la mesure prophylactique un peu radicale prise naguère dans une des îles Loyalty ; voulant s’opposer à la propagation de la syphilis, l’un des chefs indigènes fit assassiner une trentaine d’individus qui en étaient atteints, et
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défendit aux femmes, sous peine de mort, tout rapport avec les Européens.
De cette trop courte étude essayons-nous de tirer une conclusion générale, il est facile de s’apercevoir que toute influence de race doit être considérée comme vaine. Entre les nègres de l’Afrique australe et les habitants de l’Islande , qui paraissent également impropres au développement de la syphilis, il est bien difficile de trouver aucun trait de ressemblance, et d’autre part, des peuplades qui leur sont voisines, tant par les liens d’une origine commune que par leur rapprochement géographique, ne jouissent nullement d’une semblable immunité.
Nous ne saurions accorder plus d’influence à d’autres causes cosmiques, latitude, longitude; peut-être, cependant, serait-il juste de signaler la plus grande intensité du mal dans les régions occidentales, sur les côtes ouest de l’Afrique et des deux Amériques.
Une remarque générale c’est que, sauf de rares exceptions, dans les contrées du nouveau monde, la diffusion de la syphilis paraît être en raison directe de l’abondance de l’élément européen.
La diffusion de la syphilis paraît en outre sensiblement liée à la négligence de C hygiène tant privée que publique.
Au sein des populations pauvres, sales, d’une civilisation peu avancée; et, si puresque soientleurs mœurs, cbezlespaysans, ignorants de toute prophylaxie, le mal se propage avec rapidité. C’est alors que, s’associant aux maladies cutanées préexistantes, il donne lieu à des formes insolites telles que le Sibbens (syphilis et gale), et le Radezyge qui n’a pas toujours été bien distingué de la lèpre ou spedalsked , etc... A plus forte raison sont frappées les grandes agglomérations, où régnent la prostitution et la débauche, quand nulle mesure n’en réfrène les écarts. Une intervention sanitaire vient-elle à se produire,' il est facile d’en mesurer les effets à la décroissance du mal.
La syphilis est manifestement plus à redouter dans les pays à basse température. La syphilis primitive et la syphilis constitutionnelle exigent cinquante-deux et cent vingt-quatre jours de traitement à Christiania suivant M. Boeck, tandis qu’elles n’en exigent que trente-sept et cinquante en France, et vingt-sept et trentehuit en Algérie. Aussi est-ce toujours une heureuse circonstance .pour un syphilitique que de passer d’un pays froid dans un pays chaud. Il n’est pas rare de voir des hommes du nord partis pour l’Amérique méridionale avec des symptômes de syphilis, guérir [pendant la traversée, sans le secours d’aucun spécifique. Inverse-
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ment, les lésions palliées par un changement de climat peuvent reparaître quand le malade revient sous un ciel plus rigoureux.
La gravité de la syphilis en Arménie, dans le Djurdjura, l’Abyssynie et le Mexique, semble attester la fâcheuse influence qu'imprime à la marche des accidents le séjour dans des lieux d'une altitude considérable .
Enfin l’exemple de l’Océanie nous démontre une fois de plus ce fait, en parfait accord du reste avec ce que nous savons des affections virulentes, que, toutes choses égales d’ailleurs, la nocivité de la syphilis atteint son maximum dans les contrées qu’elle frappe pour la première fois.
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