CHAPITRE II
BLENNORRHÉE g 1. — ÉTIOLOGIE.
A la suite des blennorrhagies aiguës ou chroniques, il n’est point rare de voir survenir un état spécial, caractérisé tantôt par un suintement muqueux, tantôt par l’écoulement d’une goutte purulente que l’on appelle goutte militaire. On lui a donné le nom de blennorrhée (en anglais yleet).
Tout symptôme inflammatoire a disparu, il n’y a plus ni rougeur, ni gonflement, ni douleur, parfois le malade a pu se croire durant quelques jours complètement guéri ; d’autres fois, au contraire, l’état chronique a pris insensiblement la place de l’état aigu, sans qu’il soit possible de dire au juste où l'un à fini, où l’autre a commencé.
Quelle est la cause de la blennorrhée? Il est vraisemblable de la rapporter a un traitement mal dirigé, ou à un défaut d’hygiène locale ayant abouti à la persistance et à l’installation des lésions de l’irritation chronique.
Telles étaient du moins les hypothèses assez vagues auxquelles on en était réduit avant l’étude très-remarquable que publiait M. Rollet en 1861 sur les « rétrécissements commençants ou larves de V urèthre et la blennorrhée qui les accompagnent. »
Cet auteur établit d’abord, en s’appuyant sur l’anatomie, que le méat étant la partie la plus étroite de l’urèthre, des coarctations peuvent se former en un point plus ou moins reculé du canal et lui enleverl, 2, 3, àetmûme5 millimètres sans que l’urine cesse de couler à plein méat, sans que le jet paraisse plus ellilé qu’il ne l’est habituellement en vertu de la conformation normale de son moule.
Or, c’est précisément là ce qui se passe dans un grand nombre de blennorrhées dites essentielles, contre lesquelles viennent se briser tous les efforts de la thérapeutique. Des lésions chroniques persistent dans les profondeurs de l’urèthre, couvrant la muqueuse
BLENiNORKJIÉE.
d’ulcérations, la doublant d’un tissu scléreux qui, de jour en jour, se rapproche du centre du canal; mais le malade continue à uriner comme par le passé. Parfois cependant, quand la force de projection de la colonne urinaire a faibli, l’urine est incomplètement expulsée et séjourne derrière l’obstacle sous forme de gouttes qui s’écoulent ensuite involontairement ; ou bien le jet peut être aplati, tournoyant, contourné ou bifurqué; mais ce sont là des. cas exceptionnels, ces indices manquent le plus ordinairement.
Mais à côté des causes externes, il en est d’autres qui se rapportent au tempérament, à l’état diathésique du sujet, et donnent lieu à de véritables blennorrhées constitutionnelles.
Elles n’avaient point échappé à la perspicacité de Hunter, qui paraît avoir eu surtout en vue la scrofule et l’anémie. Bien qu’on ne doute plus aujourd’hui des obstacles qu’elles peuvent apporter à la résolution du processus morbide, l’étude de ces causes n’a point encore reçu les développements qu’elle mérite, même après les travaux remarquables de Bazin, Gigot-Suard et Peter,
g 2. — S'YMPTOMA.TOLOGIE.
Les symptômes de la blennorrhée sont localement réduits en général à fort peu de chose, presque rien. Le matin, au réveil, une petite goutte blanchâtre, ou bien, simplement visqueuse, se présente à l’orifice du méat, dont les lèvres sont quelquefois agglutinées, et c’est tout.
Les variétés de couleur, de quantité, de consistance de la matière excrétée, que l’on a multipliées à l’infini, sont en réalité de peu d’importance. Le microscope y découvre invariablement des globules purulents, des cellules épithéliales et des noyaux libres. Plus rarement s’y joignent de petits corps blanchâtres delà grosseur d’un grain de chènevis, semblables à du blanc d’œuf.
Si l’on excepte une sensation à peine désagréable, légère et fugitive, qui se produit au moment du contact des urines, et quelquefois s’irradie jusqu’au périnée, elles démangeaisons que certains ressentent sur le gland, on ne peut pas dire que le malade éprouve de douleur réelle.
Cependant, parfois l’inflammation chronique se prolongeant met en jeu l’excitabilité du système nerveux et donne lieu, en exagérant la sensibilité du canal, à différents phénomènes spasmodiques. Cet état a été bien décrit par Bron ', de Lyon, qui
1 Félix Bron, De la névropathie uréthrale (Lyon médical, t. XX, p. lü. 1875J.
SYMPTOMATOLOGIE
cependant a eu le tort, suivant nous, de faire une trop large par à la névrose. Il est certain qu’il se produit là un état spasmodique douloureux, mais il est lié à la lésion locale ; le mécanisme bien connu de l’action reflexe fait clairement comprendre l’influence de cette dernière cause.
Si bénins que soient ces symptômes, cette maladie n’en exerce pas moins une grande influence sur l'état général , je devrais dire l’état mental du sujet. Ricord a prétendu qu’un bon nosographe devrait classer la chaudepisse parmi les affections mentales. C’est assurément la blennorrhée qu’il avait en vue, car celte insignifiante et terrible bagatelle, comme l’appelle M. Diday, est l’une des sources les plus fréquentesjde l’hypochondrie, et tel est le sentiment de tristesse éprouvé alors par les malades qu’un de ses réchappés a pu justement dire, dans l’ivresse de la délivrance, qu’on est cent fois plus heureux d’en être guéri, que de ne l’avoir jamais eue. Heureux encore le malade qui se voit en même temps guéri de sa manie uréthrale et de sa blennorrhée ! il n’est que trop fréquent, en effet, de voir la première survivre longtemps à tout état pathologique. Un fait digne de remarque, c’est que la plus grande quantité de ces maniaques, est fournie par la classe ouvrière, laquelle, inversement reste presque indifférente aux inquiétudes dont la syphilophobie tourmente si cruellement les malades plus instruits.
Rien de plus irrégulier que la marche de la blennorrhée. Sous l’influence d’un traitement approprié, tel écoulement disparaitra d’emblée, tel autre ne cessera qu’après avoir passé par mille états de transition entre le pus et le mucus normal. Le flux muqueux est le plus ordinairement la terminaison d’un écoulement purulent, et il peut repasser, il repasse souvent ù l’état purulent ou semi-purulent; par contre aussi, la goutte, habituellement purulente, a des périodes, parfois très-longues, où elle n’apparaît que sous la forme d’un écoulement soit entièrement, soit presque entièrement muqueux. Ces alternances imprévues, insidieuses, sont habituellement la conséquence d’un changement dans le régime, l’hygiène, ou même la température extérieure.
Ici se présente une question, dont l’extrême importance exige un examen sérieux : La blennorrhée est-elle une affection contagieuse? On sait que c’est dans le globule de pus que réside le pouvoir contagionnant de la blennorrhagie. En interdisant le coït à tout individu atteint de goutte militaire, le praticien va donc au delà des limites de la prudence, car s’il est
JULILEN. 6
BLENNORRHÉE.
démontré qu’il n’y a pas do transmission sans la présence de ce produit, rien ne prouve qu’en dehors de tout phénomène inflammatoire, il soit assez irritant pour la déterminer dans tous les cas. Quant au suintement muqueux formé de mucus pur, ou du moins ne contenant qu’une proportion insignifiante de corpuscules purulents, tous les auteurs s’accordent pour le considérer comme absolument inoffensif. Ce n’est plus en effet, à proprement parler, qu’une simple hypersécrétion des follicules muqueux, une sorte d’accoutumance des gland ules, à produire en quantité plus grande que de coutume le mucus qu’elles sont normalement chargées de sécréter.
Quel conseil donc donner aux blennorrhéens qui demandent à se marier? Avant tout, si l’écoulement a résisté à sa thérapeutique, le praticien fera bien de voir, mais voir de près, sans s’en rapporter au client, voir directement à l’heure spécialement propice pour cet examen si la goutte est ou non purulente. Dans le premier cas, il prononcera l’interdiction. Mais dans le second, peut-il accorder la permission demandée? Pas encore : il reste à rechercher si l’état muqueux n’est pas susceptible de se transformer en un état purulent. C’est là un problème délicat, que l’on ne résoudra d’une manière suffisante qu’en interrogeant les intéressés sur leur vie passée, leurs relations habituelles ou passagères, et sur l’effet immédiat produit par chacune de leurs relations, sur la sécrétion uréthrale (Diday).
g 3. — ANATOMIE PATHOLOGIQUE.
C’est vers l’extrémité postérieure de l’urèthre, principale ment au niveau de la région prostatique , que se retranchent en quelque sorte les lésions de la maladie qui nous occupe. Parfois elles se limitent au canal ; la blennorrhée est alors dite simple, d’autres fois elle est liée à diverses altérations des organes voisins : prostate, vésicules séminales, glandes de Cooper et môme vessie. Ces derniers cas feront l’objet d’un examen ultérieur.
En traitant de l’anatomie pathologique de l’uréthrite, j’ai déjà mentionné les conséquences qu’entraîne le plus ordinairement la continuation de l'inflammation. J’ai montré le processus d irritation chronique aboutissant tantôt à des ulcérations limitées, sur lesquelles naissent si souvent des granulations, des végétations, et même des polypes (voy. fig. 1.), tantôt à la sclérose de la muqueuse uréthrale, gage trop certain d’un rétrécissement.
A N ATOM 1 E PATHOLOGIQUE.
Une fois l’angustic établie, des lésions se produisent, qui font entrer la maladie dans une nouvelle phase. Après avoir été l’effet de la blennorrhée, le rétrécissement en est devenu la principal cause. Derrière lui le canal se dilate, la muqueuse s’hypérémie, les follicules augmentent de volume et fournissent une sécrétion plus abondante. Ce surcroit d’activité aboutit l’écoulement d’un llux muqueux, intarissable tant que les lésions persistent, bien plus destiné à s’accentuer de jour en jour, parce qu’elles progressent d’une façon lente mais continue. Il devient parfois tel, surtout lorsqu’il s’y mêle quelque lésion des vésicules séminales et des canaux prostatiques, qu’il peut donner lieu à [une véritable éjaculation catarrhale, quand le canal rejette violemment, au cours de la défécation ou de la miction, les produits qui se sont accumulés derrière l’obstacle. Que de fois malades et chirurgiens , trompés par cette apparence, n’ont-ils pas cru à des pertes séminales involontaires !
Essayons-nous de déterminer en quel point particulier du canal se localisent le plus fréquemment ces altérations, il nous suffit de consulter à ce propos les statistiques concernant le siège des rétrécissements, car la blennorrhagie en est de beaucoup la cause la plus fréquente. Or, en réunissant les cas de José Pro et de Thompson, nous obtenons un total de rétrécissements qui se répartissent de la façon suivante :
Fil'. 1. — Polype de l’urèthre.
Au niveau de la courbe sous-pubienne, région membraneuse. . Au niveau des deux tiers postérieurs de la région spongieuse. Au commencement de la portion spongieuse à partir du méat.
La région membraneuse est le lieu d’élection de ces lésions. Ce résultat était facile à prévoir. On sait en effet quelle relation existe à l’état normal entre le calibre de l’urèthre et sa sensibilité. Or, les parties les plus étroites, qui sont le plus sensibles, sont aussi le plus exposées, puisque l’urine les parcourt avec plus de vitesse et exerce ainsi contre leurs parois des frottements d’autant plus énergiques.
BLENNORRHÉE.
Pour compléter ces notions, il me reste à signaler l’opinion singulière de M. Désormeaux, l'inventeur de l'endoscope. Suivant le chirurgien de l’hôpital Necker, les granulations sont la lésion caractéristique de l’uréthrorrhée. Elles varient de volume, depuis la grosseur d’un grain de pavot, jusqu’à celui d’un grain de millet. Elles sont d’une couleur rouge plus ou moins foncée, souvent lie de vin, parfois elles offrent un plus petit volume et une coloration grisâtre. Un caractère constant, c’est que, quelle que soit son étendue, la lésion est unique , il n’y a pas d’interruption entre ses deux, extrémités. Ces lésions suivent une marche essentiellement chronique, et conduisent fatalement au rétrécissement. Enfin elles constitueraient au dire de M. Désormeaux un critérium certain de- V origine blennon'hagique pour tous les états où elles se rencontrent. Comme on le voit, après M. Thiry, la granulation a fasciné M. Désormeaux, et, le besoin de spécificité aidant, l’a conduit dans une voie où nul ne l’a suivi. Nous craignons bien que celle doctrine n’ait le même sort que celle du professeur belge.
g 4. — DIAGNOSTIC ET PRONOSTIC.
Le diagnostic de la blennorrhée doit d’abord s’attacher à éclairer Y état local; il doit rechercher ensuite, si la chronicité des lésions n'abrite pas quelque vice général de l’organisme.
L'écoulement constaté, et au besoin examiné au microscoper afin d'écarter immédiatement toute idée de spermatorrhée, il est bon de procéder à l’examen minutieux du canal, d’abord par la palpation et le toucher rectal qui fera souvent reconnaître des
lésions non soupçonnées de la prostate ou des vésicules séminales ; en second lieu, par le cathétérisme. Or, si l’on sonde ces malades avec une bougie à boule (fig. 2), droite B ou courbe A, on constate le plus souvent une exagération do la sensibilité à U, 12, 15 centimètres de profondeur dans l’urèthre. Le point renllé de l’instrument, en traversant ces régions leur donne une sensation