II. — Syphiliilo papuleuse
Les papules sont de petites élevures solides de la peau.
Sur une coupe verticale d’une papule syphilitique récente
Fig. 57. — Coupe d'une papule syphilitique enlevée sur le vivant 1 (Hartnack oc. 3 obj. 5).
(fig. 57), on remarque les particularités suivantes : la lésion est constituée par l’infiltration dans l’étage papillaire du derme d’un néoplasme réticulé, à parois, les unes minces, les autres plus épaisses, soutenues par de larges travées le divisant en petits départements. Dans ses mailles irrégulières se voient des élér
* ab bord de la papule d’infiltration récente, formant saillie; — bc, partie centrale primitivement infiltrée, déprimée et atrophique; — ad, cf, infiltration cellulaire compacte, nettement délimitée dans la profondeur en df, où se retrouve le derme normal (d’après Kaposi).
SYPHILIDE PAPULEUSE.
ments arrondis, les uns semblables à des leucocytes ou plus petits encore, richement pourvus de noyaux et de nucléoles; les autres d’un volume beaucoup plus considérable à noyau étranglé. La paroi des vaisseaux qui parcourent la lésion contient elle-même des noyaux très-réfringents. Au centre delà papule en bc, la couche muqueuse de l’épiderme est si complètement envahie, qu’on ne distingue aucune limite entre elle et les papilles; il n’en est pas de même sur les bords en ab où l’infiltration est plus récente.
Dans leur forme la plus simple, les papules constituent la sypkilide papuleuse sèche, distinguée, suivant le volume de ses éléments, en syphilide papuleuse miliaire ou lichen syphiliticus, et syphilide papuleuse lenticulaire, nummulaire, en nappe. Modifiée, l’éruption est dite papulo- squameuse lorsque les papules sont le siège d’une exfoliation épidermique exagérée; papulo -érosive {plaque syphilitique) quand elles sont excoriées et humides; enfin, papulo-vésiculeuse lorsque l’épiderme qui les recouvre est soulevé par un exsudât transparent.
Papule sèche. — Accident précoce et de longue durée; Y éruption papuleuse miliaire s’établit souvent en quarante-huit heures au milieu de phénomènes fébriles. Très-denses sur l’abdomen, la poitrine et les bras, les éléments sont plutôt clair-semés sur le dos et les membres inférieurs. Us se présentent sous forme de petits boulons coniques gros comme une tête d’épingle, un grain de mil, très-durs et donnant au toucher, lorsqu’ils sont confluents, la sensation d’une peau chagrinée; rosés d’abord, puis d’un rouge plus foncé et comme bistré. Leur surface est tendue et luisante, privée à son centre de la couche superficielle de l’épiderme dont la brisure forme à la périphérie un liséré blanchâtre (collerette de Bielt). A côté de la papule type, il est rare que l’on n’en voie pas quelques-unes excoriées, sécrétantes, recouvertes d’une croûtelle ou d’une petite squame épidermique. Livré à sa marche naturelle, le lichen syphilitique peut persister plusieurs mois; mais sous l’inlluence du mercure ces éléments se résolvent rapidement en laissant pour quelques semaines une macule foncée brunâtre. Quand il y a récidive, l’éruption tend à se coordonner, ses éléments se groupent pour former des cercles, des moitiés d’anneaux; en un mot elle se dessine. Bien que peu grave par elle-même, il est constant qu’elle annonce presque toujours une infection sévère accompagnée d’adénie , d’alopécie et d’un certain degré de cachexie viscérale.
La syphilide à larges papules, lenticulaires ou nummulaires, cuivrées (couleur d’un sou neuf), plates, discoïdes ou légèrement
/Ui SYPHILIDES SECONDAIRES.
bombées à la manière d’nne pastille, avec liséré circonférenciel très-apparent, survient souventcomrne éruption de récidive après une roséole érythémateuse. Rarement très-confluente, elle est répandue sur tout le corps, sans en excepter la face, qu'elle marque au front du stigmate désigné sous le nom de corona veneris ; elle est surtout accentuée sur la nuque, la région sacrée où les éléments sont très-élargis, sur la partie inférieure de l’abdomen, le creux du jarret, les jambes, où ils prennent souvent une teinte vineuse, et parfois sont le siège de véritables hémorrhagies.
Rien de plus variable que le volume de ces éléments, suivant
Fiü.58. — Sypliili.de papuleuse eu eoryrnbes (d’après un moule du musée de l’hôpital Saint-Louis; malade de M. Guibuut).
les individus, suivant les régions et suivant les poussées chez le même sujet. Dans une forme assez rare, syphilide en eoryrnbes (fig. 58), on peut voir le groupement quasi régulier de petites papules autour d’une plus grosse. Nous ajouterons qu’à sa périphérie les éléments miliaires sont parfois assez confluents pour déterminer une infiltration en nappe et comme une auréole à la lésion centrale. Cette infiltration en nappe peut atteindre des proportions considérables, quand elle englobe de très-larges papules.
La papule, on le sait, s’accroît par développement excentrique; après une certaine durée, il n’est pas rare de voir le centre se déprimer à mesure que progresse la circonférence, si bien que la lésion
SYPHILIDE PAPULEUSE.
devient cupuliforme, ou même se réduit à un anneau saillant entourant un cercle de peau complètement affaissé, mais offrant une teinte sombre d’un violet foncé. Dans certains cas plus rares, on peut voir se former deux ou plusieurs anneaux concentriques [syphilide en cocarde). Il serait superflu d’insister sur les formes bizarres qui peuvent se produire par suite de leur intrication ou de leur empiétement réciproque, lorsque des lésions de ce genre,
Fig. 59. — Syphilide circinée (d’après un moule du musée de l’iiôpital Saint-Louis;
malade de M. Lai lier).
cercles, ellipses ou demi-lunes, arrivent au contact. La ligure 59 en peut donner une idée. La face n’est point à l’abri d’un pareil processus. Nous avons observé notamment une malade chez laquelle le pourtour des narines, les lèvres et le menton étaient occupés par une série de courbes très-exactement circulaires.
Par leur réunion linéaire, de petites papules peuvent également former des figures diverses, ovales ou circinées, plus ou moins régulières, mais dont la partie centrale est exempte d’infiltration. Le même résultat peut se produire primitivement par l’appari-
7U4' SYPHILIDES SECONDAIRES.
tion d une papule ayant elle-même une forme arrondie ou rubanée contournée en spirale.
Sous l’épais revêtement de la face palmaire des mains et de la plante des pieds, la saillie du derme se produit difficilement. Une tache rouge paraît d abord donnant au toucher la sensation d’un grain de plomb enchâssé dans les téguments; puis l’épiderme se soulève et s exfolie tout autour de la papule en produisant une bordure squameuse d une épaisseur variable (fig. 60). En ces points, surtout au niveau des plis cutanés, s’établit souvent un processus desquamatif qui peut persister isolément pendant de longs mois après la disparition de tous les autres symptômes éruptifs. Disons
Fia. 60. — Éruption papuleuse de la face antérieure de la main (d’après un moule du musée de l’hôpital Saint-Louis; malade de M. Guibout).
ici que l'irritation produitechez beaucoup de malades par la pression de la canne n’est pas toujours étrangère à la chronicité de cet accident. En vain la papule s’efface-t-elle, l’épiderme, épaissi comme du parchemin, et d’une teinte grise, reste béant, découpé par de petites hachures blanches parallèles aux sillons. De larges papules peuvent occuper le creux de la main et former une lésion continue ; le fond brun correspondant au derme infiltré est d’une dureté ligneuse; les bords arrondis se limitent à la cassure argentée de la couche cornée, et chaque pli de la paume de la main ou de la face antérieure des doigts devient l'origine d’une scissure plus ou moins profonde, parfois sanguinolente. A la longue la lésion se transforme, sa surface rugueuse et salie se recouvre d’un
SYPHILIDE PAPULEUSE.
pointillé noirâtre avec petites dépressions ; on dirait d’un vieux placard d’eczéma lichénoïde. Pour établir le diagnostic des deux affections, ce qui n’est pas toujours chose facile, on se basera surtout sur la forme polycyclique de la lésion spéciale; l’infiltration papuleuse de sa base, l’absence de toute sécrétion et de foute douleur, et enfin la stricte localisation aux faces palmaire et plantaire, jamais au dos du pied ni de la main. Dans ces conditions, cette syphilide papuleuse, ce psoriasis palmaire , ainsi qu’on l’a assez improprement nommé, passe à juste titre pour un témoi-
FiG. 61. — Syphilide papuleuse hypertrophique (d’après un moule de la collcelion de 1*. llorteloup, chirurgien de l’hôpital du Midi).
gnage à peu près pathognomonique de vérole; et ce signe est d’autant plus précieux que, vu sa longue durée, on peut l’observer pendant une longue période de la maladie.
Les modifications du type papuleux sont multiples. a. L’ hypertrophie de la papule cutanée avec développement considérable des vaisseaux et peut-être aussi des papilles, donne lieu à une lésion, fort rare lorsqu’elle ne se trouve pas dans le voisinage d’une muqueuse, et qui n’est pas sans analogie avec un accident de la syphilis exotique connu sous le nom de frambœsia. Nous en avons observé un exemple remarquable chez une
SYPHIL1DES SECONDAIRES.
malade de P. Horteloup, qui avait été soumise aux déplorables conditions d’un régime pénitentiaire, et dont l’affection n’avait cessé de se développer depuis deux ans. Le corps entier était couvert de grosses papules, les unes violacées, les autres d’un rouge tvif, tendues, très-vasculaires, mais non ulcérées , si ce n’est dans les points où elles avaient subi une compression ou des frottements. Néanmoins la guérison fut rapidement obtenue par l’hydrargyre.
b. L’épaississement de la couche superficielle de l’épiderme donne lieu à la syphilide papulo-squameuse. Dans cette catégorie nous rangerons d’abord la syphilide pityriasique , forme légère, presque insignifiante en clinique. Elle consiste essentiellement en une production généralisée de petits furfurs occupant de longues surfaces arrondies, où l’on distingue à peine un soulèvement papuleux annulaire. Cette variété à peine ébauchée de la papule squameuse s’observe d’autant plus rarement qu’elle doit passer souvent, sinon toujours, inaperçue.
Toutes les formes de la papule, si diverses qu’elles soient, sont paisibles du processus squameux. C’est ainsi que les éléments lenticulaires sont véritablement transformés en éléments de psoriasis guttata, et que la syphilide circinée squameuse (fig. 02) offre les plus grands rapports avec les variétés de psoriasis figurata ou gyrata, connues sous le nom de lèpre vulgaire. Un des cas les plus remarquables que nous ayons vus est celui d’un malade de Saint-Louis (service Fournier), qui présenta une infiltration considérable occupant en nappe continue, il la façond’un nævus, la moitié supérieure de la région dorsale et une bonne partie de la poitrine. Cette surface recouverte desquames offrait une ressemblance frappante avec le psoriasis vulgaire. Ce jeune homme ayant souffert autrefois de diverses manifestations strumeuses, nous ne serions nullement éloigné de croire qu’il s’agissait d’une syphilide modifiée par l’herpétisme. — En pareil cas, on remarquera cependant que les squames sont minces et irrégulières et qu’elles ne recouvrent guère qu’ in co m p 1 é terne n t l’élevure syphilitique. Ce revêtement enlevé, essaye-t-on de gratter la saillie rouge sombre qui a été mise à découvert, au lieu d’obtenir presque indéfiniment, comme dans le psoriasis, les fissures épidermiques micacées, on l’excorie et on la fait saigner. — Il n’est pas très-rare de voir la prolifération épidermique s’accompagner d’une hypertrophie papillaire qui donne à la lésion un aspect irrégulier et comme verruqueux. La couche cornée de l’épiderme offre dans ce cas une disposition non plus lamclleuse, mais granuleuse; il semble que lapa-
SYPHILIDE PAPULEUSE.
pule soit recouverte d’un produit blanc pulvérulent; mais au toucher sa surface est rugueuse et de consistance cornée. Cette sijphilide papuleuse végétante peut s’observer sur le tronc, particulièrement sur la région dorsale et sur la face. A un degré peu accentué, on la voit souvent occuper le sillon naso-jugal, où ses petites élevures grenues, sèches, grisâtres, décèlent avec Certi-
fie. G”2. — Syphilidc circinée psoriasifonne (d’après un moule de la collection de A. Fournier, médecin de l’hôpital Saint-Louis).
Inde l’existence de la syphilis. Dans certains cas, bien que n’étant pas érodée, la lésion sécrète un liquide visqueux qui englobe à sa surface quelques débris épidermiques et forme une croûte peu épaisse, peu adhérente. Cette papule croûteuse, qui n’est qu’une modification insignifiante de la papule simple et surtout, de la papule squameuse avec laquelle elle coïncide souvent s’observe de préférence sur le visage et sur les régions pileuses.
Papule suintante. Plaque muqueuse de la peau. Pendant
SHPHILIDES SECONDAIRES.
le cours d’une éruption papuleuse, certains éléments peuvent perdre l’épithélium qui les recouvre et persister à l’état de papule érosive, suintante; c’est à cette lésion, bien étudiée par Legendre, Deville et Davasse, et par Bazin, que l’on donne le nom de papule humide, plaque syphilitique de la peau.
Avant d’aborder dans scs détails l’étude de cette importante lésion, nous rappellerons que la papule humide est essentiellement contagieuse, comme on s’en est assuré à plusieurs reprises par l’expérimentation (voy. p. 518). Inoculée au porteur, elle ne donne lieu, dans l’immense majorité des cas, à aucun accident, soit sur la peau, soit sur les muqueuses; exceptionnellement cette opération peut être suivie, surtout chez les cachectiques, d’une pustule abortile ou d’une ulcération éphémère.
11 suit de notre définition que la plaque syphilitique coïncide généralement avec la syphilide papuleuse, puisqu’elle n’en est qu’une transformation, et en second lieu qu’elle se montrera dans les points à épiderme peu résistant, ou bien à la suite d’une violence extérieure. La clinique confirme ces données : le pourtour de l’anus et des organes génitaux, le scrotum, l’aine, l’aisselle, l’ombilic, les espaces interdigitaux, régions où l’épithélium, sans cesse baigné par la sueur, offre le plus de caducité; le front, la nuque, les épaules, les cuisses, points où le traumatisme occasionné par la pression des vêtements se fait le plus vivement sentir sont les sièges d’élection de cet accident L
Ses caractères sont les suivants : dans les points qui ne sont pas exposés au contact des sécrétions, l’excoriation n’occupe guère que le plateau de la papule, dont le volume varie nécessairement dans de grandes limites, mais dont la forme reste circulaire, discoïde ; l’exsudât lymphatique qui vient sourdre à la surface de la papule se dessèche, et, se mélangeant au sang et aux détritus épi-
i L’influence de cette dernière cause apparaît bien nettement dans une observation de Pingault. Il s’agit d’un officier, récemment infecté, qui fit une très-longue route à pied et souffrit de papules humides. Dans tous les points des téguments où se développèrent des plaques, il fut toujours facile de déterminer le genre d’irritation qui en avait provoqué l’apparition. Les premiers éléments parurent d’abord à la face externe de chaque cuisse, aux points où frottaient les objets contenus dans les poches de ses pantalons ; puisa chaque mollet, au niveau du point où s’arrêtaient les tiges de scs hottes. Ce fut ensuite la ceinture qui se prit particulièrement à gauche (poids cl frottement du sabre), puis la nuque et le front (pression du shako). Toutes ces plaques disparurent peu à peu après son arrivée à destination, sous la seule influence des bains et du repos. Quant aux plaques de la bouche développées vers cette époque, deux ans après, le malade, fumeur incorrigible, les portait encore (Pingault, article CONDYLOME du Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales, 1870).
jt
SYPHILIDE PAPULEUSE.
Ihéliaux, produit une croûte centrale qui est enchâssée par le rebord circonférenciel de la plaque. Cette concrétion, mince, brunâtre, très-adhérente et, dans la plupart des cas, plutôt croûtelle que croûte, est cependant susceptible de prendre un développement considérable, et bien souvent alors, le plus souvent même, en impose pour une syphilide pustulo-cruslacée, ecthymateuse ou impétigineuse. Mais que Ton fasse tomber ce revêtement, et l’on découvrira le sommet des papilles émergeant du stratum épithélial profond qui les entoure encore; que la thérapeutique locale intervienne, que Ton fasse cesser toute cause d’irritation et
Fie.' 63. — Aspect et dimension exactes d’une plaque cutanée extraordinairement végétante et croùtcuse chez une femme enceinte (d’après un moule du musée de l'hôpital Saint-Louis. Malade de M. Besnierj.
l’on verra bientôt la papule s’affaisser et la continuité de l’épiderme se rétablir. Dans le cas contraire, la durée en est longue, car les mêmes causes qui ont amené sa chute mettent obstacle à la néoformation de la couche épithéliale superficielle, et entretiennent le processus ulcératif û la surface de cette solution de continuité, qui est ainsi doublement rebelle à la cicatrisation, et parce qu’elle est sans cesse irritée, et parce qu’elle siège sur un terrain > syphilitique, en plein néoplasme. L’ hyperplasie des papilles peut ! être la conséquence d’un tel état. Elle était bien manifeste chez une femme du service de E. Besnier, dont l’éruption, aggravée par la grossesse et le défaut d’hygiène, avait pris des proportions extraordinaires (fig. 03). L’élément dont nous reproduisons ici les dimensions exactes était manifestement formé par la réunion de deux plaques discoïdes; leur épaisse carapace enlevée, on put
SYPHILIDES SECONDAIRES.
voir se dresser k leur surface une véritable forêt de longues papilles rosées. La guérison fut obtenue en un mois sans perte de substance.
Dans les régions humides, l’épiderme résiste plus longtemps à la surface de la papule, mais on le voit bientôt ramolli, boursouflé, perméable aux sucs lymphatiques, luisant et d’une teinte gris rosé ou rouge, doux au toucher comme une muqueuse ; d’où le nom de plaque muqueuse donné à cette papule suintante. Cette lésion s’observe souvent, mais, en règle très-générale, c’est à la papule muqueuse érosive qu’elle aboutit. De toutes les manifestations de la syphilis il n’en est pas de plus fréquente que cette dernière. Chez la femme, dans la zone ano-génitale, elle est telle-
Fig. 6A. — Plaques muqueuses suintantes de l’aisselle (d’après un moule de la collection Alfred Fournier).
ment commune que bien peu de malades y échappent ; c’est qu’en ces points les frottements incessants des parties les unes contre les autres se joignent à l’action des liquides macérants. Sous celle double influence on les voit souiller également le mamelon des nourrices. Chez l’homme, c’est autour de l’anus, au scrotum, sur le gland qu’il faut les chercher; dans les deux sexes, les espaces interdigitaux des orteils, les aisselles (fig. 64), le pli inguino-crural, l’ombilic, le pourtour des ongles peuvent être considérés comme les régions le plus ordinairement frappées. Rappelons que dans ces régions le chancre primitif, dévié de sa cicatrisation normale, peut être transformé in situ en papule humide ( voy . p. 562).
Une évolution à peu près fatale des plaques muqueuses érosives consiste dans une hyperplasie du corps papillaire aboutissant à
SVPHILIDE PAPULEUSE.
leur transformation en papules végétantes , ou condylome plat. Peu de problèmes ont attiré l’attention à l’égal de celui qui va nous occuper K En regard de la pratique, très-affirmative sur le caractère essentiellement syphilitique de cet accident, le microscope révélait sa ressemblance à peu près complète avec des lésions absolument dénuées de spécificité, telles que la verrue et le papillome. Ce résultat inattendu poussa les cliniciens à de nouvelles recherches, et l’on put constater que, tout en jouant le rôle de cause nécessaire, la syphilis était impuissante à déterminer la germination du condylome plat, s’il ne s’y joignait une excitation locale (malpropreté, contact des sécrétions, frottements divers) qui le fait naître et se développer occasionnellement sur le terrain préparé par le virus. On reconnut que l’époque de son apparition variait entre d’étranges limites, puisqu’on l’observe encore au seuil de la période tertiaire, que ses récidives indéfinies et isolées la distinguent des autres syphilides, et enfin qu’il n’était nullement besoin de recourir au mercure pour obtenir la résolution rapide de cette lésion même arrivée à son développement le plus considérable.
Voyons maintenant à quelles données s’est arrêtée l’histologie. Et d’abord, la plaque muqueuse diffère à première vue du papillome en ce qu’elle reste le plus souvent revêtue d’une coiffe épidermique commune qui bride les papilles et leur interdit tout développement isolé; de là vient son aspect boursouflé et globuleux. La couche muqueuse de l’épiderme (fig. 65) est remarquablement augmentée de volume; ses cellules présentent un aspect trouble dû à l’altération granuleuse du protoplasma et à la division du noyau qui, dans quelques-unes, paraît graisseux. Au niveau de l’étage profond, se fait une abondante prolifération de corpuscules nucléiformes qui s’accumulent à la périphérie des cellules malpighiennes. On voit aussi quelques globes épidermiques. Dans le derme, nous retrouvons l’infiltration propre au néoplasme syphilitique gonflant les prolongements irréguliers des papilles, engainant vaisseaux et bulbes pileux, et concentrée en îlots entre les faisceaux du tissu conjonctif. Enfin les tuniques des
' Il serait long d’analyser tous les travaux inspirés par l’étude du condylome; mais nous ne saurions taire les noms de leurs auteurs ; nous nous bornerons à citer parmi nous : Davasse, Deville, Legendre, Langlebert, Diday, Pingault; parmi les représentants de l’École allemande : Bærensprung, Leberl, Thiersch, 0. Simon, Wagner, W. Petters, Behrcnd , Werlheim , Slitzer , Vadja, Kaposi; Thiry en Belgique; et en Italie : Sangalli, Soresina et surtout G. Profeta (de Païenne), auquel nous devons un des meilleurs mémoires parus sur cette question.
Fig. 65. — Coupe d’un condylome pial enlevé sur le vivant1 (Hartnackoc. 3, obj. 5).
munes et peuvent se montrer très-confluentes ; elles sont, en général aplaties, ou renversées à la façon d’un champignon; leur
1 a, — papilles hyperplasiées. — b, cellules de la couche muqueuse anormalement développées. — c, un poil avec sa gaine augmentée de volume. — d, coupe transversale d’une papille malade. — e, derme irrité, infiltré de cellules. — f, g, tissu dermique normal, limite histologique du condylome plat (d’après Kaposi).
712 SYI’IIILIDES SECONDAIRES.
vaisseaux sont altérées; la couche endothéliale présente par places un gonflement tel que la lumière peut en être oblitérée.
Les symptômes des plaques muqueuses varient suivant leur siège. Nous ne décrirons ici que les plaques cutanées , celles des muqueuses devant être traitées plus loin page 723 et suivantes. Le long de la ramure inter fessier e , elles sont extrêmement com-
SYPHILIDE PAPULEUSE.
surface nacrée, porcelanique est irrégulière, rappelant la peau de l’orange et constamment recouverte d’une sécrétion fétide. Autour de l’anus , elles s’allongent dans le sens des plis, soit sur leur crête, soit dans leurs interstices; dans ce dernier cas, la papille qui prend naissance au fond des sillons reste aplatie et se développe sur chacune de leurs faces, divisée par une plicature médiane (forme fissuraire). L’œdème et l’induration des plis radiés sont les conséquences ordinaires de cette éruption, qui s’accompagne assez habituellement de prurit, de cuisson et quelquefois d’une réelle douleur avec spasme réflexe du sphincter. — Sur le scrotum , la papule arrondie, nummulaire , bien étalée, est
Fiü. (J(j. — Plaques hypertrophiques végétantes, frambœsïa de la vulve (d’après un moule du musée de l’hôpital Saint-Louis. Malade de M. Guiboul).
aussi d’une teinte plus rosée ou môme rouge. — Sur la partie cutanée de la vulve, les plaques érosives, accident fatal chez les femmes peu soigneuses (et, dans bien des cas, le premier signe de la syphilis qu’elles aperçoivent), sont isolées, lenticulaires ou confluentes. Si 1 hygiène intervient, tout se borne à une érosion circulaire, nettement délimitée, opaline vers son centre; mais si leur développement n’est pas entravé, elles marchent rapidement à l’hypertrophie. Dans ce dernier cas, on les verra soit demi-globuleuses comme des clous de tapissier plantées confusément dans la région (tig 66), soit discoïdes, plaquées de distance en distance, crénelant le bord de la lèvre, ou réunies par un large plateau sillonné de petits fossés au niveau de leurs points de
SYPIII LIDES SECONDAIRES.
jonction. On observe également la syphilide papuleuse en nappe formée d’emblée par un néoplasme allongé, légèrement saillant, rougeâtre, recouvert par places d’un enduit blanc ou jaune serin, d’apparence crayeuse, et serpentantsur le bord libre de la grande lèvre, débordant même sur les parties voisines, assez souvent symétrique. Une telle lésion ne se produit pas sans amener une infiltration considérable de l’organe malade, qui perd toute sa souplesse et donne au toucher la consistance d’un tissu sclérosé. Que ces phénomènes se produisent pendant le cours d’une grossesse, dont la conséquence inévitable sera d’accroître dans une énorme proportion la ténacité, sinon l’étendue de ces désordres, et l’on peut juger de l’obstacle qu’une telle rigidité peut exceptionnellement apporter à l’acte de l’accouchement. — Au prépuce, le condylome plat est d’apparence papuleuse, rouge sur le feuillet externe, gris dans les points macérés. Chez les phimosiques, rien n’est plus fréquent que de voir de petites érosions plaquées sur chacune des crêtes résultant du froncement du limbe. Plus près du gland, la lésion est franchement opaline ( voy . plus loin page 733).
Nous retrouvons la plaque de forme fissuraire dans les régions propices à l’adossement des surfaces, telles que l’angle pénoscrotal, l’angle fémoro-scrotal , l’intervalle des phalanges et les commissures labiales et palpébrales. — Ce n’est guère qu’aux extrémités inférieures qu’on observe les plaques des espaces interdigitaux. Nées du contact et du frottement réciproque des orteils comprimés les uns contre les autres, et sous l’influence de l’action irritante de la sueur, ces lésions son l souvent érosives, circulaires, comme taillées à l’emporte-pièce, et d’une teinte rouge-carmin; mais on y voit aussi la papule opaline , mamelonnée , hypertrophique , allongée sur les parties latérales des orteils, repliée à la manière des feuillets d’un livre dans le fond du sillon. Leur sécrétion est très-abondante et d’une odeur sui generis particulièrement repoussante. — En ce qui concerne les commissures labiales bornons-nous à mentionner la fissure qui appartient autant au département cutané qu’au tégument muqueux, dépression grisâtre souvent saignante, à rebord circulaire renflé ; on y voit également la plaque hypertrophique unie ou granuleuse. — La syphilis se manifeste souvent sur le nez par de petites fentes érosives à cheval sur le bord libre des narines lequel paraît festonné. — L’oreille externe n’est point exempte de ces accidents; nous avons vu les plaques se presser et s’entasser en telle abondance sur le tragus et le fond de la conque, que la cavité du conduit auditif paraissait absolument obstruée; à son orifice proéminail leur surface verdâtre,
SYPHILIDE PAPULEUSE.
macérée, sur laquelle serpentaient de minces traînées croûleuses d’un jaune bistré.
Lesem est surtout affecté pendant l’allaitement. De larges papules lisses, rosées, ichoreuses, recouvrent de préférence l’auréole qui s’indure et s’hypcrtrophie au point de faire paraître le mamelon enfoncé. Chez les femmes très-grasses, à mamelles pendantes, on observe normalement un érythème intertrigineux entre le sein et les téguments sous-mammaires; les condylomes ne sont point rares en ce point, et s’y montrent, tantôt en traînées semilunaires, tantôt en plaques isolées d’une teinte lilas prononcée. Cette dernière variété est également celle que l’on rencontre dans la cavité axillaire. Au contraire, celles de la dépression ombilicale sont formées par de petites papules rarement confluentes, mais sécrétant un liquide infect.
Disons enfin qu’il n’y a pas de région où les condylomes n’aient été signalés. A la nuque, au cou, sur les fesses, les cuisses, l’incurie peut les faire germer. On redoutera aussi chez les sujets malpropres dé-les voir se développer dans les parties pileuses. Dans un cas, nous avons pu voir un bouquet de plaques hypertrophiques occuper le menton et les joues à travers les poils de la barbe agglutinés par leur sécrétion; et ce n’est point chose très-rare que d’observer pareil processus sur le cuir chevelu.
La durée des plaques suintantes de la peau est essentiellement subordonnée au traitement. Je ne reviendrai pas sur l’inutilité des spécifiques pour mettre fin à l’hyperplasie des papilles, qui ne représentent, je le répète, que le produit d’un processus vulgaire évoluant sur un sol infecté; les soins de propreté et les astringents locaux sont seuls rationnellement indiqués contre ette complication. — Si la lésion est abandonnée à elle-même, et reste soumise aux conditions qui lui ont permis de se développer, la papule devient rapidement hypertrophique et peut persister indéfiniment dans cet état. Tantôt elle se recouvre d’un produit pultacé blanchâtre ( forme dyphth éritique ) , tantôt se débarrassant d’une partie du magma épithélial qui la recouvre, on la voit devenir granuleuse, et prendre la forme d’une framboise, d’une fraise, d’une mûre ( voy . fig. GG) ; il est manifeste que les éléments du cliorion ébauchent un commencement de saillie isolée. Comme on l’a dit avec raison, si tôt que les papilles cessent d’être contenues par l’enduit épidermique, elles prennent leur essor et tendentà la forme acuminée du papillome ou condylome thymique, ainsi nommé à cause de sa ressemblance avec les fleurs du thym; il est certain que bon nombre de végétations sessiles ne reconnais-
SYPHILIDES SECONDAIRES.
sent pas d’autre cause. Celte question sera du reste examinée dans un autre chapitre. C’est sur les organes génitaux que cette transformation s’opère le plus habituellement; mais il ne faudrait pas croire qu’elle ne fût possible que là; nous avons observé au niveau de la commissure labiale droite, sur la luette des papillomes en crête de coq des plus caractéristiques. — Enfin il peut arriver que le condylome s'ulcère; dans sa masse se creusent des tranchées plus ou moins profondes et le tissu néoplasique tombe en un déliquium jaunâtre puriforme ; l’ulcération respectant les tissus normaux, la cicatrisation se fait sans perte de substance (fig.67).
i>apuio- vésicule. — Il n’est pas très-rare de voir se produire à la surface des papules un processus d’exsudation aboutissant
Fig. 67. — Plaques syphilitiques ulcérées (d’après un moule de la collection A. Fournier).
à la formation de petits soulèvements épidermiques séreux ou séro-purulents. C’est ainsi que la papule miliaire se transforme en vésicules varice lli formes semi-globuleuses. Au bout de huit à dix jours, la sérosité devenue purulente se résorbe ou se concrète en une croûtelle. A ce moment paraît bien nettement l’élément papuleux avec sa couleur cuivrée caractéristique. Sans contester la réalité de cette lésion, nous croyons qu’on ne doit l’admettre qu’avec beaucoup de circonspection et lorsque la petite collection séreuse est bien démontrée. Dans beaucoup de cas où 1 existence de la vésicule paraissait incontestable pour qui ne se livrait pas à un examen approfondi, nous avons pu nous assurer, en détachant l’épiderme superficiel au moyen d’une lancette ou d’une épingle,
SYPHILIDE PUSTULEUSE.
qu’il n’y avait pas trace de liquide; et cependant le sommet de la papule était luisant et blanchâtre. Cet aspect était dû, croyonsnous , à une sorte de ramollissement œdémateux du néoplasme.
On a donné le nom de syphilide herpètiforme à la poussée papulo-vésiculeuse dont les éléments se font remarquer par leur petitesse et leur confluence; l’éruption revêt alors l’aspect d’un piqueté. Que ces deux caractères s’exagèrent, et l’on aura une syphilide à forme d'eczéma, variété du reste extrêmement rare. Il est h peine besoin d’ajouter que les vésicules, si elles sont disposées en cercle, simuleront l 'herpès circiné , et parfois avec une telle exactitude, que le microscope seul pourra permettre de les distinguer. On sait en effet que le développement de l’herpès circiné vrai est constamment lié k la présence d’un champignon, le Irichophylon. Celte ressemblance est rendue plus frappante par la teinte bistrée qui occupe parfois le centre de la circonférence vésiculaire; et surtout par le peu de diffusion et le petit nombre des éléments qu’il n’est pas rare de voir limités à un ou deux cercles. Mais l’intégrité des poils, que le végétal ne respecte jamais, et surtout la base papuleuse d’un rouge caractérique qui fait absolument défaut dans l’affection parasitaire, suffiront généralement aux besoins du diagnostic.
Papiiio-huiie, bulle. — A priori , il est incontestable qu’une papule peul devenir le siège d’une exsudation assez abondante pour simuler une bulle de pemphigus. Ce phénomène sera particulièrement explicable, si le sujet souffre en même temps d’un mauvais état général, d’une cachexie quelconque, et se trouve soumis à des conditions hygiéniques déprimantes qui favorisent les phénomènes exosmotiques du sang en diminuant sa plasticité. Notons aussi le siège des lésions parmi les causes prédisposantes; n’est-il pas évident, en effet, que, sous un épiderme épais qui met obstacle à son expansion, la lésion primordiale, papule avec exhalation séreuse, ne pouvant triompher de la carapace qui la comprime, aura la plus grande tendance â se développer en largeur? Ainsi peut être comprise la formation de bulles en certains points déterminés au lieu de vésicules.
Examinons maintenant ce que nous dit la clinique. J’ai pu rassembler 14 observations de pemphigus syphilitique chez l’adulte ; mais 5 d’entre elles appartenant, 2 à Vidal, 2k Profeta, et 1 àGalligo doivent êlre écartées de la discussion. Des U autres, 4 se rapportent à des éruptions isolées de bulles peu nombreuses sur les téguments plantaire ou palmaire, ce sont celles de Ricord, Bassereau, Zeissel et Gios (de Lyon), dans un seul cas seulement, celui de
SYPHILIDES SECONDAIRES.
Zeissel, quelques éléments se montrèrent aussi au pli du coude. C’est là une confirmation, on ne peut plus probante, des inductions que l’anatomie nous a dictées. Les autres cas ont trait à des éruptions de siège divers : jambes (Robert), avant-bras (Rollel), abdomen (Gailleton), et thorax (Vidal); une seule fois, on vit les bulles se disséminer sur la presque totalité du tégument, en exceptant toutefois la face, les mains et la jambe gauche, et le malade vu par Lamberti était un forçat du bagne de Civita- Vecchia, par conséquent, selon toute probabilité, un cachectique. Abordons-nous l’examen détaillé des lésions, elles nous paraîtront s’éloigner bien plus encore du type si caractéristique des syphilides exanthématiques; dans plusieurs cas, les auteurs ne font pas mystère que s’ils croient à un pemphigus syphilitique, c’est parce que le malade a eu la syphilis, et que toute autre cause semble faire défaut, comme s’il était toujours facile de s’expliquer le pourquoi des poussées du pemphigus simple. Souvent l’éruption s’est bornée à une ou deux bulles. A cela on me répondra que les accidents tardifs ne sont pas toujours généralisés; car je dois encore faire remarquer que l’époque d’apparition fut extrêmement variable, et c’est là un nouvel argument contre l’interprétation que je combats. Quelle est la syphilide, en effet, qui survient indifféremment au deuxième mois et au quatrième mois comme dans les cas de lticord et de Lamberti, et pendant la période tertiaire comme dans ceux de Gros et de Gailleton? — Au reste, nous ne voudrions point affirmer que, même dans ces cas si peu nombreux, il se fût toujours réellement agi d’un pemphigus; qu’on lise attentivement l’observation rapportée par Robert, qui dit la tenir d’un interne de l’Hôlel-Dieu deMarseille, et l’on y reconnaîtra la description typique des plaques syphilitiques compliquées d’hypersécrétion séreuse. En résumé, de toutes les observations que nous avons compulsées, la plus probante, je devrais dire la seule probante, est celle de Lamberti, bien que l’effet de la cure spéciale ne puisse être porté en ligne de compte, puisque l’auteur institua un traitement phénico-sulfitique. 11 est donc sage, croyons-nous, d’attendre de nouveaux faits pour se prononcer.