CHAPITRE II
l’inoculation sert a distinguer ENTRE EUX LES ACCIDENTS RÉPUTÉS PRIMITIFS DE LA VEROLE.
Pour quiconque s’est donné la peine d’étudier les maladies syphilitiques , il reste bien évident qu’il n’est pas d’affection plus mal définie, plus mal circonscrite et dontle diagnostic soit aussi souvent incertain. Qu’est- ce qui constitue la vérole ? quels sont les symptômes qui lui appartiennent ? quels sont tous ceux qui lui sont complètement étrangers? voilà ce qui n’a pas encore été déterminé; voiià un sujet d’éternelles disputes, et une question sans la solution de laquelle il est impossible de faire un pas assuré vers le progrès.
Faut-il faire entrer dans le champ de la vérole les symptômes énumérés par Astruc et si habile-
102 r^REMlÈRE PARTIE. - CHAPITRE II.
ment reproduits par M. Capuron dans le tableau qu’il à tracé de la syphilis? Mais alors n’est-il pas de suite évident qu’il est impossible d’admettreune unité de principe, de cause, et de conséquences, et n’est-ce pas pour avoir ainsi tout brouillé qu’on est resté dans l’erreur ? Que conclure des observations anciennes faites d’après ces inductions, et des relevés statistiques récents sur les maladies vénériennes pour arriver à des conséquences de doctrine, sous les rapports des causes, des effets et du traitement, quand on voit additionnés sous le titre d’affections sypliiliques les blennorrhagies, lés balanites, les posthites, l’orchite, le phimosis, le paraphimosis, et tant d’autres affections souvent étrangères à la syphilis?... Que conclure si ce n’est que , jusqu’à préseni, le diagnostic des afféctions syphilitiques était non seulement très difficile , comme l’ont si bien dit Fabre, Peyrile et tant d’autres, mais qu’il était même resté impossible?
Voyons si l’inoculation peut conduire à quelque chose de plus positif que tout ce qui a été fait autrement. Et d’abord, adoptant la distinction si juste et si vraie, établie par Fernel, des accidents en primitifs et en secondaires (vérole non confirmée et con Armée de Jean de Vigo ) , c’est à dire en ceux par lesquels la maladie débute, et les conséquences qu’elle peut ensuite produire, étudions
OOCCLATION DAIVS LES ACCIDENTS PRIMITIFS. 103
les symptômes dits primitifs et qui sont :
i\ La blennorrhagie dans ses divers sièges;
2». Le chancre ou ulcère primitif ;
3**. Le bubon envisagé comme accident primitif ;
A°. Le tubercule muqueux ou la pustule plate, humide, muqueuse , dite primitive , etc.
Ce qui a fait admettre ces accidents comme accidents primitifs de la vérole, c’est qu’on a cru les avoir tous observés comme les premiers qui se sont montrés après des rapports dits impurs , et qu’on est resté convaincu qu’ils amenaient indistinctement, à leur suite, l’appareil des divers symptômes de la syphilis générale. Identité dans la cause, identité dans les conséquences, voilà la doctrine qui rallie la plupart des médecins, quelle que soit l’école à laquelle ils appartiennent , virulent ou physiologique.
Cependant, par les rapports de cause à effet, déjà Hunter, puis Abernethy et ceux qui les ont suivis admirent des syphilis vraies et des pseudosyphilis. D’autres, tels que Carmichaël, crurent, pour chaque forme, à l’existence d’un virus différent , et l’école dite physiologique pensa que tout s’expliquait par le plus ou moins d’irritation.
Ici encore les doctrines ont été fondées sur des faits mal observés ou sur des explications fausses»
J’ai dit et j’ai prouvé, dans' le précédent chapitre, que le chancre seul produisait le chancre; et, cependant, la plupart des auteurs ont admis qu’il existait des blennorrhagies virulentes ou identiques au chancre dont elles pouvaient être cause ou effet, en donnant lieu, comme lui, à tout le cortège de la vérole constitutionnelle.
La question de savoir si la blennorrhagie est identique au chancre , si elle constitue , comme lui^ des accidents primitifs par lesquels la vérole peut commencer, a toujours constitué un point de doctrine auquel tous les syphilographes ont attaché, avec raison, beaucoup d’importance, et on sait que les hommes les plus recommandables dans la science n’ont pas été tous d’uij même avis.
Cette dissidence dans les opinions professées engagea la Société médicale de Besançon , en dSIO, à mettre cette question au concours; et Hernandez, qui conclut , avec raison , à la nonidentité de la gonorrhée et du chancre , a trop bien résumé tout ce que l’inoculation peut fournir sur cc sujet comme base de diagnostic différentiel , pour que je ne rapporte pas textuellement une partie de son travail ^ :
Essai analytique sur la non-identité des virus gonorrhoïqite et syphilitique-, par J. -F. Hernaridez. Toulon, 1812, article 4, page
v V inoculation du virus gonorrhoïque ne produit pas de chancres.
Andrée rapporte qu’un chirurgien s’inocula avec de la matière d’un écoulement gonorrlioïque, et qu’il eut un chancre. Ce fait, ainsi isolé, est de peu de conséquence. Il faut s’en rapporter à ce qu’a assuré un chirurgien inconnu. On ne dit point si cet ulcère exigea le traitement mercuriel; et il parait, par cette omission, qu’on n’a conclu à sa nature syphilitique que. d’après sa simple apparence. Or, qui ne sait combien peu on doit s’en rapporter, dans ces cas , aux signes extérieurs? Nous le démontrerons par la suite. A tout prendre , un pareil fait est loin de pouvoir, je ne dis point détruire une opinion fondée sur un nombreux ensemble de faits , mais même inspirer quelques doutes sur leurs résultats.
J. Hunter nous a donné une observation d’inoculation qui est beaucoup plus détaillée, mais qui est aussi bien moins concluante. 11 inocula de la matière d’un écoulement gonorrhoïque au gland et au prépuce. Des chancres se montrèrent dans les points d’insertion. Jusque-là, il paraît que le virus gonorrhoïque produit des chancres ; mais ces chancres se guérissent d’eux-mêmes. Voilà
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ce qui n’est plus de la nature des chancres, des ulcères syphilitiques.
Sans doute , dans cette observation , on voit de nouveaux chancres reparaître et disparaître encore d’eux-mèmes : des symptômes, en apparence vénériens , se manifestent par la suite ; w. bubon et , après sa résolution , des ulcères à la gorge, dont la guérison fut suivie de pustules; mais , ce qui devait être caractéristique , les ulcères , vrai produit de l’inoculation , ne furent pas vénériens. Le bubon peut appartenir à l’état d’irritation de l’ulcére du gland , et nous le prouverons d’après le docteur Swédiaur,
L’ülcère de la gorge , les pustules pouvaient tenir à d’autres causes. D’ailleurs, le traitement dura trois ans ; cette suite de symptômes ne se développa que dans cet espace de temps ; comment s’assurer qu’il n’y eut pas , dans cet intervalle , une infection sans affection locale connue qui produisit ces symptômes ? cet individu ne pouvait-il pas avoir eu auparavant la vérole? le virus pouvait n’être qu’assoupi dans le corps; un commerce suspect avoir pu lui communiquer la vérole sans vice aperçu. Voilà cependant ce que Hunter ne nous apprend pas, ce dont il ne s’est pas seulement informé. Comment donc s’appuyer sur une pareille observation? Peut-on, d’ailleurs , beaucoup compter sur la nature sy-
philitique de toutes les affections données comme Ténériennes par de grands médecins ? Il est évident que ce point de fait est important pour apprécier l’inoculation dont nous nous occupons, et dont les résultats syphilitiques ne portent que sur la nature des suites qu’elle a offertes.
Une dent est remplacée par une autre; Kuhn observe un ulcère à la bouche, et, quelque temps après, une éruption à la peau en est la suite ; il regarde dès lors l’affection comme vénérienne. Le célèbre Lettsom , auquel il fait part du fait, est dû même- avis. Cependant on arrache la dent, et tout cela disparaît.
On voit par ce fait combien on était disposé à admettre facilement la nature vénérienne d’une affection dans le temps où écrivaient ces auteurs. On voit donc aussi combien peu l’observation de Hunier doit paraître concluante, combien peu elle décide la question.
Bell rapporte que deux jeunes gens tentèrent des expériences d’inoculation sur eux-mêmes. Le gland et le prépuce mouchetés avec une lancette, et ensuite frottés avec la matière de l’écoulement gonorrboïque, se couvrirent de petits ulcères qui n’avaient point l’apparence de chancres et qui guérirent sans mercure.
Voilà des faits positifs et qui contredisent les premiers. Ils sont beaucoup plus décisifs, parce
qu’il a pu s’ajouter aux inoculations d’Andrée et de Hunter des circonstances qui ont changé la nature des ulcères, qui les ont transformés ea d’autres que ceux qui devaient être la suite naturelle de l’inoculation. Dans ceux de Bell, la chose est plus claire, plus dégagée de doutes. Si le virus inoculé est syphilitique, dés que l’ulcère est produit, il est nécessairement vénérien. Nous ne connaissons aucune circonstance qui change la nature de l’ulcère produit par l’infection syphilitique , qui l’empêche de prendre son essence et son caractère. Il est donc évident que, toutes les fois qu’une inoculation donne des ulcères qui ne sont pas syphilitiques, la matière infectante ne l’était pas ; et nous avons pour conclusion nécessaire des expériences dont parle , que le virus gonorrhoïque qui produit des ulcères qui ne sont pas syphilitiques aune nature particulière et différente.
Jusqu’ici nous n’avons, pour la production des chancres par l’inoculation gonorrhoïque, que peu de faits, peu décisifs par eux-mêmes et qui le deviennent bien moins par leur petit nombre. Dans la foule des circonstances qui peuvent compliquer les ulcères que produit l’inoculation gonorrhoïque , les rendre même vraiment vénériens , qui osera dire que deux seules observations qui n’inspireraient même aucun doute j
INOCüLAlION DAKS LES ACCIDENTS PRIMITIFS. 109
où Tulcère obtenu serait sûrement vénérien , pourraient fournir une solution sûre et affirmative ? Mais rien n’assure la nature syphilitique de fulcère produit de la première inoculation , celle d’Andrée ; tout prouve que celle de Hunter n’a point eu de résultat vénérien. La première inoculation est donc insignifiante ; la seconde est pour la non-identité.
A côté de ces observations douteuses ou même favorables, se placent des observations directes, décisives, qui prouvent que les ulcères produits par l’inoculation du virus gonorrhoïque ne sont pas syphilitiques. Il ne peut donc rester d’autre résultat à tirer, d’autre vérité à en déduire, que la nature particulière du virus gonorrhoïque, que la différence marquée, frappante qui existe entre lui et le virus syphilitique.
A la suite de toutes ces expériences, je vais en placer quelques unes que des circonstances favorables m’ont permis de tenter. L’ouvrage de Bell, trouvé sur une prise, me fut remis en I TQA. Je saisis l’occasion d’un service à l’hôpital des Chiourmes pour tenter quelques essais. Je décidai quelques forçats, qui craignaient les travaux de l’arsenal, à se soumettre à des expériences qui ne pouvaient amener aucun danger , et c’est de ces expériences que je vais actuellement rendre compte.
110 PRENIÈKE PAllXIE. - CHAPllRE 11.
Plusieurs forçats avaient des gonorrhées. J’en choisis trois pour me fournir le virus nécessaire; je les gardai plusieurs mois , et c’est pendant ce temps que de nombreuses expériences ont eu lieu.
Trois hommes bien sains, et à la force de Page, furent inoculés à plusieurs reprises au gland et au prépuce.
L’inoculation se faisait en plaçant sur l’immersion faite avec la lancette plusieurs fds bien trempés dans la matière gonorrhoïque. On eut toujours des ulcères légers, sans apparences chancreuses, qui guérirent facilement par les pansements les plus simples.
Deux autres individus qui avaient de fortes dispositions au' scoidjut, sans l’avoir cependant bien développé , me donnéreîit des ulcères rebelles, qui résistaient à tous les moyens locaux, et qui ne cédèrent qu’aux excitants combinés avec les acides. L’un d’eux avait des douleurs qui parcouraient le corps ; le pus de son ulcère était sanieux, et les chairs fongueuses.
Quatre jeunes gens avaient eu des scrofules bien prononcées , et il leur en restait encore une forte teinte scrofuleuse. Les ulcères furent très opiniâtres dans trois ; dans deux, ils avaient presque tous les caractères syphilitiques, et des érüplions herpétiques se montrèrent quelque temps
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après. Dans ces deux-là, qui avaient des obstructions dans le bas* ventre , on ne put obtenir la guérison que par l’usage interne du mercure doux. Il y avait cependant certitude contre l’infection vénérienne. L’un était au bagne depuis trois ans, et l’autre depuis deux, et ils n’avaient pas été du nombre de ceux qui étaient sortis de l’arsenal.
Un jeune homme, né de parents affligés de la goutte, et qui y paraissait très disposé, fut inoculé dans le printemps. L’ulcère s’établit, des temps humides le firent fort empirer; il s’accompagnait de douleurs vagues et de tous les dérangements qui dépendent de la faiblesse des organes digestifs. Il résista à tous les remèdes. La chaleur qui survint en procura la guérison en peu de temps.
Un homme de cinquante ans , sujet aux hémorrhoïdes, les avait vues successivement disparaître. G’est dans ce moment que l’inoculation eut lieu. L’ulcère prit toute l’apparence vénérienne; il ne se guérit que par le retour du flux hémorrhoïdal.
Sur six individus d’une constitution faible , irritable, cacochyme, il y eut des ulcères opiniâtres dans quatre, accompagnés même de dartres et de douleurs dans deux. Ces ulcères opiniâtres, accompagnés ou non de dartres et de douleurs , ne cédèrent qu’après un long usage de fortifiants
internes ; les deux autres guérirent avec facilité et à l’aide des seuls pansements.
Ces expériences ont été faites sur dix-sept personnes ; elles sont les plus nombreuses et peut-être les plus attentives qu’on ait faites; elles présentent des résultats importants. On voit que, dans cinq , la guérison a été prompte , sans remèdes internes, sans que les ulcères eussent aucune apparence vénérienne. Dans les autres, on a eu des ulcères opiniâtres , dont quelques uns avaient toutes les apparences syphilitiques, avec des symptômes généraux qui paraissaient le confirmer; certes, on n’en avait pas autant de preuves dans les cas que j’ai cités, et on les avait regardés comme tels. Cependant tout tenait ici à des vices internes connus ; tous les ulcères ont cédé à des moyens propres à détruire ces vices, mais qui ne présentent aucune efficacité contre les symptômes de la vérole. J’aurais pu m’y tromper, si je n’avais d’avance choisi mes individus et bien reconnù leur état pathologique. Les scrofuleux, avec obstruction du bas-ventre, auraient pu induire en erreur. Là, symptômes de l’ulcère, dartres à la peau, usage heureux et seul efficace du mercure. Que de raisons d’admettre l’existence du virus syphilitique, si la maladie n’eût été auparavant constatée, si elle ne fût survenue en même temps ou peu après, si
IXOCüLATIOjV dans les accidents primitifs. 113
d’autres malades avec les mêmes affections, sans ulcères ni symptômes vénériens , n’eussent éprouvé le même bon effet de ce traitement.
Mes expériences sont la preuve que les ulcères qui sont le produit de l’inoculation du virus gonorrhoïque ne sont pas syphilitiques, et elles signalent, en même temps, des sources d’erreurs, qui peuvent rendre très peu concluantes ces expériences qui paraissent si simples et si décisives; elles montrent combien de circonstances peuvent changer la nature des ulcères, la masquer, et cela à un degré très considérable, très propre à en imposer à des esprits inattentifs et qui ne prévoient pas ces cas de complication.
D’autres expériences ont été tentées à Philadelphie, et je vais les rapporter ;
Je fus inoculé au bras droit, dit le docteur Tongue, à qui nous les devons, par le docteur Barton, avec de la matière d’une gonorrhée bien reconnue virulente ; il n’en résulta pas même de l’inflammation.
Mon condisciple, M. Rowan, fut inoculé au bras droit avec la même matière ; il n’y eut pas non plus d’inflammation. Même résultat sur mon ami M. Thompson et sur un domestique.
L’inoculation renouvelée, et avec de la nouvelle matière gonorrhoïque fraîche, trois semaines après sur l’avant-bras de M. Tongue^ et
tl4- iniEMiÊUE lUKTlli, - OIIAPITIIE II.
deux semaines après, au meme endroit sur M. Rowan, ne donna pas davantage ni chancre ni inflammation.
Deux morceaux de charpie bien trempés dans de la matière gonorrhoïque fraîche, de la virulence de laquelle on s’était entièrement assuré, furent appliqués derrière le, gland, sous le prépuce, et y restèrent deux jours et demi ; il ne survint ni chancre ni inflammation.
On inocula de la matière gonorrhoïque fraîche, de la virulence de laquelle on s’était bien assuré, sur le gland et le prépuce d’un jeune homme sain, on n’obtint pas d’autres résultats^
Ces expériences du docteur Tondue sont précises, '
L’inoculation de la matière gonorrhoïque, bien loin de produire de chancre, n’a pas même amené d’inflammation. Cependant l’introdoction de cette matière dans le tissu, cellulaire, au milieu de ce réseau absorbant qui y est si abondant, la mettait dans la position la plus favorable à son action, la plaçait exactement dans le cas de l’insertion variolique.
Mais peut-être pourrait-on objecter que ce n’est point là le mode ordinaire de transmission de la syphilis, et que c’est ce qui a fait manquer la transmission et ses effets.
D’abord nous savons qu’une écorchure, une