DU CIEL
tour de main qui ne s’acquiert que par l’expérience. On doit toujours opérer sur papier légèrement humide, et ne commencer qu’après avoir délimité par un trait, les fonds, masses d’arbres, détails saillants qu’on devra ménager, car ici le ciel ne doit pas passer par derrière, bien que ces détails forment leur saillie en vigueur. En effet, le génie même de la gouache consistant à rechampir en clair, toute teinte claire inutilement posée donnera de la lourdeur à la teinte définitive qui la superpose. Les grandes teintes de gouache se posent horizontalement avec un large pinceau plat, et la suture des larges raies ou bandes de couleurs ainsi posées doit se faire vivement et en pleine humidité, afin de se bien fondre entre elles; on dégrade la teinte avec une addition d’eau gommée. 11 ne faut pas réserver les nuages blancs qui se détachent sur les ciels bleus, mais autant que possible on devra réserver la place des grands nuages gris ou chargés, vu la difficulté de modeler les grandes teintes humides les unes sur les autres. Le cobalt, l’indigo, le gris de Payne, la laque, une pointe de vert Véronèse ou de vert émeraude font la base de ces tons. Les lumières s’y repi-
quent de blanc diversement coloré selon l’heure du jour.
La gouache rend plus aisément que Taquarelle les effets du coucher de soleil et les effets du soir, mais il faut avoir soin d’v emploj^er des tons intermédiaires légèrement violacés entre celui de la voûte du ciel et les tons chauds de la lumière, autrement on arriverait à des tons verdâtres, lesquels sont ennemis de toute intensité de lumière, car il faut tenir compte de ce que les jaunes et les rouges, si intenses qu’ils soient, ne seront réellement lumineux que bien accompagnés de leur complémentaire.
Les eaux. — Il faut toujours masser la grande teinte des eaux qui reflètent le ciel immédiatement après celui-ci, parce qu^on y fait chanter les mêmes tons , quoiqu’on une gamme un peu plus sourde. Toutefois on peut employer d’abord la même teinte que celle du ciel, sauf à y revenir plus tard en un glacis. Dans les reflets vigoureux on emploie généralement le bleu minéral et le brun de Madder ou le Van Dyck au plus près des terrains, en dégradant la teinte à mesure qu’elle s’en éloigne et en diminuant l’épaisseur de couleur vers le reflet de ciel. Les lumières
horizontales, les frises de l’eau se repiquent en clair du même ton que le ciel.
Les arbres. — Il faut pour les masses d’arbres se composer une gamme de verts harmoniques et c’est la grande difficulté du paysage. Il y a trois sortes de verts : les verts bleus, les verts gris, les verts jaunes. Ces derniers sont réservés pour les jeunes pousses , les arbres en plein soleil : ils se composent avec la cendre verte, le cadmium, le chrome, la laque jaune. Le cadmium qui fournit le jaune le plus éclatant sert à composer les tons d’automne de certains arbres qui jaunissent aux premiers froids. Les verts bleus se font avec le jaune et le bleu minéral pour base dans les arbres aux masses épaisses. Il ne faut pas y employer l outremer qui donne toujours un ton lourd, opaque dans les ombres. Le cobalt et parfois aussi l’outremer sont employés pour certains feuillages de premiers plans ; ainsi les dessus de fougères, le matin, sont souvent bleutés, c’est ainsi qu’on peut rendre cet aspect.
Les verts gris sont ceux qu’on doit le plus étudier au début, parce que, malgré les grandes ressources de la gouache pour rendre les tons justes de la nature, il n’en est pas moins vrai que la
nature n’est qu’un composé de gris diversement colorés puisque l’atmosphère ambiante enveloppe toutes les colorations : c’est donc surtout par l’usage des gris colorés qu’on peut arriver vivement à l’harmonie générale.
On peut, d’ailleurs, multiplier lés verts à l’infini par la combinaison du bleu minéral et des terres; pour les ombres, des jaunes clairs, tels que l’ocre jaune, le jaune indien, la laque jaune, mais il faut toujours y ajouter une pointe de laque pour en atténuer la crudité : or, l’addition de cette laque suffit à constituer un gris, preuve évidente de ce que nous venons d’avancer.
En résumé, pour les verts d’un paysage, constituez-vous une base première, qui vous servira de teinte locale générale, et modifiez-la selon les plans, en la décolorant pour les fonds par des bleus et des laques, en l’exaltant au contraire à mesure que vous vous rapprochez des premiers plans par l’augmentation des jaunes vers la lumière et des bleus dans les ombres, car ce que nous avons dit de certains premiers plans à dessus bleutés ou rosés n’est qu’exception, comme aussi certains branchages qui sont éclatants de lumière, et ces détails ressortiront d’autant
mieux que votre ensemble sera dans une harmonie grise et plutôt voilée.
Les lointains. — Les lointains se peignent dans des gammes décolorées qui dépendent de l’état du ciel. Celui-ci est-il bleu et d’une lumière intense, les lointains seront bleutés. Ils seront gris au contraire si le ciel est nuageux, noirs enfin si l’orage se dessine à l’horizon.
L’outremer, la laque, une pointe d’un jaune brillant, en feront la base à modifier selon l’effet de la nature. L’exécution des lointains doit être souple, les teintes fondues : on n’y doit point voir de touches qui rapprochent toujours plus ou moins les plans d’un tableau, qu’elles soient larges ou resserrées.
Les premiers plans. — A la gouache, les premiers plans peuvent être aussi faits que possible, puisque rien n’en vient arrêter l’exécution. On peut donc en étudier les moindres détails, plantes, cailloux, rochers, autant qu’on le veut, ayant toujours à sa disposition la lumière par des superpositions de tons. Le papier est-il trop chargé, l’emploi du grattoir vous rendra le champ libre et vous pourrez recommencer votre étude jusqu’à parfait résultat. Cependant, dans
un ensemble, il ne faut pas voir trop de détails au premier plan, rappelez-vous bien ce principe, car c’est au détriment de l’aspect général, c’est peut-être ce trop d’exécution dans les détails, mis en mode par Watelet et ses élèves, qui fit abandonner la gouache des études de paysage. On accusa le procédé des fautes des exécutants. Je vous ai parlé des décorateurs, ’imitez-les, ils traitent toujours les premiers plans très largement, sans se préoccuper outre mesure des détails : çà et là une pierre, une plante quelconque arrête l'œil, indiquant une proportion et c’est tout. Aussi l’œuvre y gagne en aspect de vérité, car le spectateur, lorsqu’il est devant la nature, ne regarde point à ses pieds, mais bien devant lui, il voit donc surtout les plans verticaux, non les détails des terrains qui fuient vers l’horizon.
Tels sont les principes généraux de la peinture de paysage à la gouache , nous ne pouvons nous arrêter plus longtemps sur l’exécution des détails d’un paysage dont nous parlons dans nos autres traités spéciaux de peinture et d’aquarelle. La marine, les sous-bois, les différents efïets de la nature, tout cela obéit aux mêmes règles d’harmonie, quel que soit le j3rocédé.
Nous ferons cependant une exception en faveur des effets d’automne, où la gouache triomphe réellement par la matité même de ses tons jaunes -et roux qui n’ont pas la sécheresse de ceux de l’aquarelle et atteignent la puissance de la peinture à l’huile. C’est là surtout que l’amateur peut l’employer avec fruit, comme il usera du pastel pour rendre le printemps, aux tons légers et vaporeux, qu’aucun autre procédé ne rend aussi bien, il faut le reconnaître. Ce faisant, il obéira à ce principe d’appliquer chaque procédé à l’objet qui lui convient le mieux.