LA PEINTURE DES MANUSCRITS
Au premier rang des travaux de la gouache, il convient de placer la peinture des manuscrits et les enluminures, dont les lettres ornées, les encadrements et les miniatures furent toujours peints à Laide de la gouache, qui en est le procédé exclusif, comme il est également celui de la peinture des blasons et, en général, de toutes les peintures sur peaux, vélins ou tissus divers. Ce n’est que très exceptionnellement que les aquarellistes ont peint des éventails, encore ontils dû faire contrecoller sur la peau un papier extrêmement mince dit papier pelure, qui sou-
mis à une forte pression, fait corps avec la peau, mais n’en constitue pas moins un subjectile différent, plus apte à recevoir le travail de l’aquarelliste qui peut à son gré le rehausser de gouache. Mais toute l’école du xvni® siècle, qui nous a laissé tant d’œuvres charmantes , s’est toujours servie de la gouache, c’est donc à la gouache que doivent être peints les éventails, écrans et paravents, sur lesquels nous aurons d’ailleurs à revenir.
J’ai dit autre part ^ que c’est par un abus de langage qu’on a donné le nom d’enluminures aux ornements, aux portraits, aux petits tableaux en couleur qui décorent les manuscrits anciens et en particulier ceux du moyen âge. Les dessins de ces manuscrits ont été tracés au pinceau et rehaussés de couleurs épaisses ; on y trouve l’invention, l’originalité de l’artiste, l’habileté de main du dessinateur, le savoir et le goût du coloriste, tandis que l’enluminure proprement dite n’est que l’apj)lication des couleurs sur les dessins, les estampes. Elle est œuvre de métier, qui n’exige chez celui qui la pratique ni génie,
1. Traité pratique de V enluminure des livres d' heures, Paris, II. Laurcns, éditeur.
Lettre ornée tirée d’une Bible datée 1340.
ni science, mais seulement une certaine habitude, une certaine dextérité : Tenlumineur n’a point à s’occuper de composition, d’ordonnance, de dessin, ni même souvent de clair obscur ou de la dégradation des teintes : il n’a qu’à suivre le et les contours , qu’à marcher docilement derrière le ;‘uide qui le mène d’une main sûre.
Le principal mérite de ce genre de peinture est dans le choix judicieux, dans l’habile disposition, dans la fraîcheur et Léclat des couleurs.
L’enluminure est donc une espèce de peinture sans empâtement, ou plutôt un coloriage au lavis dans lequel on procède par teintes plates et légères, et les couleurs d’aqua-
Lettre peinte et rehaussée cTor mat tirée cTun manuscrit dessill du XV® siècle.
relies y suffisent parfaitement. Autrefois on y employait principalement les couleurs extraites des fleurs parce qu’elles ont moins de corps, et on les délayait à l’eau de gomme. Ainsi l’enluminure, consistant à rehausser de couleur des dessins gravés ou imprimés , a dû être ignorée avant l’invention' de l’imprimerie, puisqu’on ne s’en servait que pour colorier les premiers essais de gravure sur bois. Sur les jeux de cartes inventés pour distraire le malheureux roi Charles VI dans ses moments de sombre mélancolie, on lit sans doute une des premières applications de l’enluminure.
Entre l’enluminure ainsi comprise et la peinture des manuscrits, il y a la distance qui sépare le métier de l’art ; les enlumineurs sont des praticiens plus ou moins habiles, tandis que ceux qui ont illustré les manuscrits d’ornements si variés, si gracieux, de petits tableaux si parfaits de composition, de dessin et de couleur sont des artistes originaux, à l’imagination plus ou moins vive et féconde, à l’exécution plus ou moins puissante et heureuse.
La peinture des manuscrits eut l^eaucoup à souffrir de l’essor définitif de l’imprimerie au
XVI® siècle. Les livres en se multipliant, en devenant un objet de commerce usuel, à la portée de toutes les bourses, devaient nécessairement perdre leur luxe d’ornementation, et si quelquesuns furent encore ornés de lettres rehaussées d’or et de couleurs, de marges historiées de fleurettes et d’arabesques, il faut reconnaître que l’art n’eu est plus réellement qu’œuvre de copiste habile parfois, patient toujours, mais sans originalité et ne saurait être comparé à la peinture des manuscrits. Dès lors, celle-ci cessa d’être associée à Fart de la librairie pour s’engager dans une voie indépendante, sans toutefois quitter le champ des petites dimensions et principalement dans le portrait où elle brilla du plus vif éclat jusqu^à nos jours , sous le nom générique de miniature.
Mais pourquoi cette distinction si nettement tranchée entre l’enluminure et la miniature si les procédés employés , ceux de la gouache , y sont les mêmes, et si le but poursuivi est analogue?
« Pourquoi, dit excellemment L.-A. Foucher
1. La Revue pratique de V enseignement des Beaux- Arts, février 4893.
ces deux g-enres, ces deux groupes sont-ils tenus à distance Tun de l’autre, au lieu de se fondre,
comme à leur origine, dans un même art : l’enluminure, art très complet demandant la science du dessin tout autant cpie la miniature-portrait?
v( Pourquoi est-il des miniaturistes qui, parce qu’ils ont un réel talent personnel dans la branche de l’art qu’ils cultivent, dédaignent l’enluminure et la considèrent comme un art au-dessous du leur? Nous allons, dit-il, en donner les raisons : c’est d’abord parce que l’art officiel les admet à ses Salons, alors que l’enluminure y est tenue à l’écart, étant considérée, dejDuis que les expositions existent, comme art purement décoratif.
(( Or, c’est là une notion fausse trop répandue. Nous avons toujours déploré que l’enluminure ne soit point au rang qu’elle devrait occuper dans les Beaux-Arts : excepté, disions-nous, par un nombre trop restreint d’artistes et d’archéologues, l’enluminure n’est point considérée aujourd’hui comme un art dans toute l’acception du mot, mais seulement comme un petit talent d’agrément pour dames et pour jeunes filles... Les Expositions annuelles des Miniaturistes et Enlumineurs ont depuis démontré, par leur succès, le bien fondé de nos observations.
(( Une autre raison est que la plupart des personnes qui font de l’enluminure, ne sachant pas ou presque pas dessiner, ne cherchent là qu’un
Tournoi grotesque tiré d’un manuscrit flamand du xvi" siècle.
passe-temps récréatif ; elles se contentent de poser n’importe comment des couleurs sur des images, religieuses ou autres, sur des livres d'heures qu’elles trouvent dans le commerce tout dessinés au trait ; ce n’est certainement pas là tout à fait du grand art et les amateurs qui font ces travaux dits d’enluminure n’ont, je l'accorde, aucune prétention d’être des artistes... Cette inondation de pseudo-enluminure fait plutôt tort à l’art complet dont nous parlons, et en entrave la renaissance. Aussi n’est-il pas étonnant que les miniaturistes-portraitistes, les élèves ou émules des Isabej, des Augustin, des de Mirbel, etc., se considèrent plus artistes que nos enlumineurs par mode. Certes, à ce point de vue, ces miniaturistes n’ont pas tort ; cependant qu’ils veuillent bien considérer que leur supériorité ne vient pas de la branche de l’art en elle-même, mais bien de leur talent personnel. Car il est incontestable que l’enluminure est un art plus grand, plus complet que la miniature-portrait qui lui est tributaire et n’en est qu’une branche, un pâle rejeton repoussé, au x viii® siècle, au tronc terrassé et abattu au xvi^^ par la peinture à l'huile, l’imprimerie et la gravure.
« Il suffît au miniaturiste-portraitiste de posséder la science du dessin de la figure, le sentiment du coloris, la touche et la finesse d’exécution ; or, tout cela, qui doit être d’abord le bagage de l’enlumineur moderne, était indispensable en premier lieu aux grands enlumineurs du moyen âge ; on feint de l’ignorer, on l’ignore peut-être, si l’on n’a vu que de grossiers spécimens, manuscrits ordinaires, ou des reproductions, lesquelles sont presque toutes inexactes et donnent une très vague idée de l’art du moyen âge, faussant ainsi le goût des amateurs.
« Nos maîtres enlumineurs avaient en outre une grande science de la composition ornementale, personne ne nous le discutera ; les scènes historiques, les personnages, les portraits venaient en leur lieu, mais sans nuire au reste, sans sacrifier l’ensemble aux parties, et étaient accompagnés harmonieusement d’une flore conventionnelle essentiellement décorative. Au milieu de tout cela brillait l’or en relief, guilloché ou mat, qui ajoutait son éclat métallique et vibrant à toute cette symphonie : nous pouvons dire que la miniature-portrait, par rapport k l’enluminure.
Page de manuscrit orné moderne.
Styles assemblés (Composite).
n’est que comme un instrument isolé par rapport à tout un orchestre... »
On le voit, l’enluminure et la miniature semblent se confondre en un seul et même art, et la principale preuve en demeure encore au matériel, à savoir que toutes deux s’appuient essentiellement sur la connaissance du travail à la gouache.