‹ Traité pratique des peintures à la gouacheChapitre 6 sur 16 · EMPLOI DE LA GOUACHE · texte numérisé non relu

EMPLOI DE LA GOUACHE

Nous avons dit que bien souvent les procédés de la gouache et de l’aquarelle se sont confondus sous le j)inceau de l’artiste, et que leur alliage a donné d’heureux résultats, surtout dans la peinture des miniatures portraits ; mais pour celle des manuscrits, l’emploi de la gouache est absolu.

Pour peindre à la gouache, que ce soit sur papier lisse, bristol ou sur parchemin, on doit procéder par teintes plates unies : tout martelage de coups de pinceau donnerait ici des taches, alors Cjue ce moyen produit des vibrations, des hasards, souvent heureux dans l’aquarelle. Pour que les premières teintes plates ne soient point enlevées par celles qui suivront, il faut ajouter à

Minialiire tirée d’un manuscrit « Homcliæ » au xi* siècle.

la couleur de la mixture souple, point trop, mais en quantité suffisante pour qu’elle demeure opaque tout en devenant fluide sous le pinceau. On procède par les tons de dessous, en général

plus foncés, et Ton revient en clair, contrairement à ce qui se pratique pour l’aquarelle.

Il faut autant que possible commencer la peinture des manuscrits par des ornementations simples, afin de se faire la main aux superpositions de tons sur tons, et arriver à une sufïi-

Saint Luc sacrifiant un bœuf.

Lettre ornée tirée d'un manuscrit du xi« siècle.

santé franchise dans l’application d’une seconde couleur pour ne point enlever la première : là est toute la difficulté des peintures à la gouache.

Je n’insisterai pas sur la composition des tons de la gouache, ayant à y revenir à propos du paysage : aussi bien, pour les travaux de l’orne-

mentation des manuscrits ou images religieuses, souvenirs de première communion, les mélanges sont assez restreints, puisqu’il ne s’agit pas ici d’obtenir des demi-teintes fondues à l’aide de tons composés intermédiaires , mais de tons francs, pour la plupart faits de mélanges binaires, c’est-à-dire à l'aide de deux couleurs seulement.

Dans ce genre de peinture, en effet, l’extrême sobriété des colorations est de rigueur, et ce n’est que par leur heureuse disposition qu’on peut arriver à l’iiarmonie. Gomme dans toutes les décorations plates , la loi des couleurs complémentaires s’impose plus que partout ailleurs, carGl est certain que si vous voulez exalter une teinte, vous devez lui juxtaposer sa complémentaire, placer un vert pour faire valoir une coloration rouge et réciproquement, et autant que possible dans la même valeur ou intensité de ton.

Avec une palette composée de carmin, de vermillon, d’outremer, de gris de payn, de cendre verte, de sépia colorée et de noir d’ivoire, vous aurez les bases principales et les colorations générales utiles à vos premiers essais. Puis vous y ajouterez le jaune de chrome, la terre de

Sienne brûlée, le bleu de Prusse, le cobalt, le cœruleum, le vert olive pour les ornementa-

tions plus complètes, enfin, lorsque vous voudrez aborder la miniature des figures, l’indigo, la laque, le jaune de Naples. En y comprenant

les ors dont nous allons parler, vous aurez ainsi une palette très complète, vous permettant le travail le plus compliqué, en évitant les mélanges pour ne faire que des rehauts en clair sur des dessous de teintes variées, car les mélanges, s'ils prenaient une importance trop grande sur l’ensemble de votre sujet, enlèveraient quelque peu au caractère de l’œuvre; il faut les reserver uniquement pour les chairs, mais c’est une ressource (ju’il faut d’autant plus ménager qu’elle vous donnera, par l’opposition même des tons simples des ornements, le caractère archaïque nécessaire aux travaux de la peinture des manuscrits.

l’or et les broxzes

Les fonds et rehauts d’or tiennent une trop grande place dans l’ornementation des manuscrits pour que nous les passions sous silence. Pour les fonds d’or mat, si l’on emploie l’or en coquille, on peut le coucher simplement à l’eau gommée, à la mixtion souple; l’adhérence sera parfaite, surtout si l’on a la précaution de passer au préalable une première couche de mixtion avant de mettre l’or. Mais ce moyen, qui permet

cependant les gravés à la pointe, ne peut donner les ors brunis, d’un si puissant effet et pour lesquels application préalable d’une couche dure est indispensable. On peut y employer le blanc

Lettre ornée tirée d’un manuscrit du commencement du XI® siècle.

d’argent broyé à l’eau et à la glycérine ou à la mixtion, ou une pâte-mixtion toute préparée. Dans l'un et l’autre cas, nous engageons beaucoup l’amateur à ne jamais chercher à obtenir du premier coup le relief désiré. C’est seulement

Miniature [tirée d’un manuscrit « Les quatre Évangiles « IX® siècle.

par l’application de couches successives qu’on peut arriver à un résultat solide, et, selon nous, il faut laisser sécher très complètement chaque couche si Ton veut atteindre ce but. En effet, le

grand inconvénient des ors en relief, c’est de se fendiller, parfois même de craqueler au point d’arriver jusqu’à l’écaillage. En procédant par couches successives, on aura la certitude d’une durée sérieuse, d’autant plus que si quelque fendillage était à craindre, il se produirait tout de suite après l’application de la dernière couche, avant celle de l’or et l’on devrait recommencer la préparation. La pâte-mixtion de M. le professeur Foucher est une excellente préparation qui défie tout accident. Nous engageons donc l’amateur à l’adopter.

Cette pâte-mixtion s’emploie à chaud au bainmarie. Comme elle est préparée très épaisse, on doit y ajouter un peu d’eau et remuer fréquemmenLà l’aide d’un bout de bois ou d’une spatule jusqu’à ce qu’elle devienne, sous rinfluence de la chaleur, une pâte bien homogène et assez liquide pour couler facilement du pinceau.

Dans chaque pot mis en vente, la pâte n’occupe qu’une partie du pot, afin de laisser la place à l’introduction de l’eau et de la gélatine quand cette dernière est nécessaire. |

11 peut arriver qu’en la débouchant, elle apparaisse moisie à la surface; si elle est préparée

Lettre enluminée en rouge et vert tirée d’un manuscrit du AVI® siècle (Homeliæ S. Augustin!).

depuis longtemps elle devient friable et peut ^ s’enlever par écailles lorsqu’on veut brunir l’or ; pour remédier à ces inconvénients, il suffit de faire dissoudre dans la pâte, avant de l’employer,

un peu de gélatine fine ; mais fraîche ou non elle est toujours bonne si elle est employée avec intelligence.

Pendant toute la durée du travail il faut la maintenir au bain-marie, et lorsqu’il arrive, par suite de l’évaporation, qu’elle épaissit, il suffit dV ajouter quelques gouttes d’eau. ^

Quelques heures après l’application, les^ reliefs olfrent un bel aspect rouge sombre velouté, sur lesquels on applique une couche légère d’or bn

en poudre , délayé à la gomme adragante ; on retouche ensuite les parties insuffisamment couvertes, on laisse sécher dix minutes environ, puis, aidé d’une dent de loup ou d’une agate parfaitement polie, on obtient des brillants assez purs pour permettre de s’3^ mirer.

Page 1