DU CHAUFFAGE DES AMBULANCES VOLANTES
Parmi les questions qui intéressent au plus haut point la défense nationale, l'une des plus importantes est assurément celle qui touche au salut de nos troupes en campagne et au traitement de nos malheureux blessés. Tout le monde sait que, dans une guerre, les morts par l'efTet des armes à feu sont très-peu nombreuses : les décès proviennent principalement des maladies, des fatigues, des privations et surtout (les soins donnés aux blessés.
Qu'arrive -t-il en effet dans la plupart des cas, après une bataille? Souvent un quart des blessés meurent sur le lieu du combat par hémorragie et par manque de soins immédiats. Les autres sont relevés et entassés comme on peut dans des églises, des hôpitaux, des écoles, des fermes, où l'encombrement vient bientôt compliquer les plaies primitives, et déterminer des infections purulentes, la pourriture d'hôpital, le typhus, etc., toutes affections provenant de la contagion de maladies voisines et de l'impureté de l'atmosphère. Ces vérités sont aujourd'hui élémentaires. Il n'est pas un médecin qui ne sache, qu'à la campagne, un blessé opéré par un médiocre officier de santé,
s'il est isolé et respire un air pur, guérit dix-neuf fois sur vingt, tandis que la même opération, pratiquée par le plus habile chirurgien d'hôpital sur un blessé couché dans nos salles, se termine fatalement dans un grand nombre de cas. Il en est, hélas ! de même, et pour les mêmes causes, dans les maternités, ces antichambres de la mort, où la mortalité a souvent dépassé 50 pour cent !
Puisqu'aujourd'hui tout le monde est d'accord sur ce point, comment se fait-il qu'à l'époque actuelle, on songe encore à établir des hôpitaux dans l'intérieur de Paris ? Sans doute, on dérange nos médecins en transportant leur service au loin, mais, de deux choses l'une, ou les médecins sont faits pour les malades, ou les malades pour les médecins. Puisqu'il est avéré que dans les hôpitaux les plus somptueux, mais situés au centre des habitations, les opérations sont très-souvent fatales ou guérissent moins bien qu'à la circonférence des villes, y a-t-il un seul instant à hésiter entre la convenance du médecin et le salut de l'opéré ? Il n'est pas inutile de rappeler que dans les opérations chirurgicales, leur issue plus ou moins heureuse tient à plusieurs causes : le moment choisi pour l'opération, l'état antérieur de l'opéré, les soins consécutifs, le régime, mais surtout le milieu atmosphérique où le blessé est plongé : cette dernière cause est une des plus importantes pour le succès final du traitement. La guerre avec la Prusse a montré qu'à l'avenir, les luttes, entre les peuples civilisés, se feraient, non pas par quelques armées séparées, comme précédemment, mais par la nation tout entière. Les combattants ne se compteront plus que par centaines de mille, et les moyens de destruction seront si formidables et fourniront en peu d'heures un tel nombre de blessés, que l'on sera évidemment obligé de construire rapidement sur le théâtre même de la lutte de vastes ambulances temporaires. De là une révolution complète dans les services de santé des armées et l'obligation d'avoir à leur suite des hôpitaux mobiles, faisant partie de leur matériel de campagne.
Ces faits une fois bien compris, rappelons que c'est dans la guerre de Crimée, puis dans celle de la sécession aux États-Unis, que l'on a pour la première fois pratiqué sur une grande échelle, les hôpitaux sous tentes et en plein air. Là, on n'avait pas comme en Europe, de vastes et anciens bâtiments, des couvents, des églises. Il a fallu tout créer et la tente volante installée à la suite des armées sans cesse en
mouvement, est venue jouer un rôle considérable. Dans une foule de cas, on ne peut transporter les blessés dans les hôpitaux, il faut donc pour cela transporter l'hôpital près des blessés. Dans ce but, chaque compagnie ou bataillon est muni d'un certain nombre de tentes mobiles réunies ou séparées selon les cas. Elles offrent le double avantage de procurer des soins immédiats qui décident souvent du sort des blessés et de laisser des hommes jeunes et vigoureux dans les conditions où ils étaient auparavant, c'est-à-dire, en plein air, au lieu de les entasser dans des lieux clos et mal aérés. Qu'on ne croie pas qu'il en soit résulté des bronchites ou autres maladies des voies respiratoires. Les faits ont parlé à cet égard. L'air vif a eu, en plus, pour effet d'exciter l'appétit et par conséquent de rétablir les forces des malades. Des statistiques positives sont venues confirmer ce que la science européenne avait répété sous toutes les formes, surtout après la guerre de Crimée. Notons bien ici qu'il ne s'agit que d'ambulances volantes. Celui-là ne sait rien des horreurs de la guerre qui n'a pas parcouru un champ de bataille après l'action : d'abord le bruit du canon, le mouvement des troupes et l'agitation de la lutte, font oublier même les mourants; mais, bientôt sur cette terre tout à l'heure si bruyante et si animée descendra le silence et la nuit qu'interrompront seulement les gémissements des blessés, le râle des morts ou le pas lourd des maraudeurs. C'est là que devient indispensable la tente volante, pour donner les premiers secours, suppléer à l'insuffisance des moyens de transport et à l'encombrement des bâtiments, églises, halles, granges, fermes, transformés à la hâte en hôpitaux provisoires. Que de morts on aurait pu sauver si les premiers secours étaient venus à temps ! Tel est le but de l'ambulance de campagne, de la tente volante. Plus loin, au chapitre de la ventilation, nous étudierons, à un autre point de vue, les tentes-baraques qui permettent des aménagements tout différents. Bornons-nous ici aux installations rapides et provisoires, n'ayant ni des services généraux, ni une administration perfectionnée, mais compensant ces inconvénients par leur mobilité, qui est une garantie additionnelle de guérison.
On croit généralement qu'une tente est impossible à chauffer ; voyons quels moyens on peut employer. Nous donnons (fig. 259 à 262), les vues et coupes d'une ambulance de campagne. Elle se compose de plusieurs tentes réunies à la suite l'une de l'autre : chacune de ces
tentes a 3 m ,50 c. de hauteur au centre, l m ,25 c. sur les côtés et 5 mètres environ enlongueuret largeur. Elle est formée, commeon levoit,dedeui toiles superposées et écartées de m ,08 àO-,10 c; la double enveloppe a pour but de protéger l'intérieur par une couche d'air également favorable en été et en hiver. La lumière est douce et égale à l'intérieur. Sur
Fig. 259.
le sol repose un plancher à claire-voie : tout autour, on creuse pour l'écoulement des eaux un caniveau dont la terre est rejetée sur le bas de la tente. Il va sans dire que tous ces détails sont ceux d'une tente volante provisoire et que pour une installation définitive, il y a des améliorations à apporter, soit dans la disposition des planchers,
Fig. 260.
la hauteur des tentes ou les matériaux du sol et des caniveaux, etc. Pour le moment, nous désirons répondre à une observation spécieuse faite au système d'hôpital sous tente, objection qui en a arrêté l'emploi et qui pour nos meilleurs praticiens est un obstacle grave. On est persuadé de l'impossibilité, par les grands froids, de chauffer une
tente, et c'est là une grave erreur. Les personnes qui s'occupent d'horticulture savent quelles différences de température elles obtiennent contre les gelées tardives, rien qu'en abritant leurs pêchers avec des toiles à mailles très-écartées, à plus forte raison, quand les mailles sont serrées et les toiles à doubles parois. L'hiver de 1870- 1871 ayant été exceptionnellement froid, nous a fourni une excellente
Fig. 261.
occasion d'expérimenter ce que nous allons succinctement décrire, le mode de chauffage rationnel sous tente.
Dans presque toutes les installations européennes, on a recours aux poêles de métal plus ou moins mauvais qui ont pour effet principal : 1° De laisser le sol froid et humide ; 2 a de causer des différences de 10 à 15° dans la température du bas et du haut de la salle; 3° de
Fig. 262.
dessécher l'air et de dégager de l'oxyde de carbone. C'est un chauffage à peu près aussi mauvais que celui de nos cheminées d'appartements, qui envoient sur le toit 90 % de notre argent, sous forme de fumée, tandis que le combustible devient chaque jour plus rare. Pour les ambulances volantes, on emploie un moyen simple, rationnel, économique, on imite les Romains, on chauffe le sol. Avant de poser le
plancher de la tente, on creuse dans toute sa longueur une tranchée en pente d'environ 0,40 c. de large; sur le côlé le plus bas, on lait, à l'extérieur, un trou de l^ôO c. carré; dans ce trou, on met un poêle quelconque dont le tuyau de fumée passe dans la tranchée et va aboutir à une cheminée verticale d'un foyer d'appel pour l'allumage et sortante l'autre extrémité de la tranchée. Quand on le pourra, en enveloppera ce tuyau d'une double gaîne (flg. 263) qui, une fois le petit foyer allumé, pourra servir d'appel à l'air de la tente ^v^> par les bouches placées dans le sol et dont l'ou-
^ ^^ verture se réglera suivant leur éloignement. Le
tuyau de fumée dans sa partie souterraine est surmonté d'une tuile plate, de tôle, de pierre ou de briques avec des orifices de distance en distance pour régler l'issue de l'air chaud dans les différents compartiments de la tente. Le poêle est entouré, comme tous les calorifères, d'une calotte ou enveloppe épaisse non conductrice et d'un abri quelconque pour le garantir de la pluie.
Les avantages de cette disposition sont les suivants : 1° Le service se fait à l'extérieur de la tente ; 2° on utilise toute la chaleur du poêle et celle de la fumée qui est considérable ; on peut à volonté par les registres les plus simple, tôle, toile cirée, planches, etc., régler l'accès de la chaleur dans chaque partie de la tente; k 9 la température du sol est au moins égale à celle du plafond, si ce n'est plus élevée. Elle est régulière, saine et exemple d'humidité. La ventilation est parfaite. Il y a déplacement de l'air dans toutes les parties de la tente, car la chaleur passant sous les planches à claire-voie s'étend en nappe sous les lits avant de monter à la partie supérieure.
Pour prouver combien est pratique et facile en toutes circonstances le mode de chauffage dont nous parlons, qu'on nous permette de rappeler ici le moyen qu'on a employé pendant la guerre, dans certaines régions des États-Unis, où le sol est exclusivement argileux et où l'on n'a sous la main ni fer ni pierre.
On creuse le trou et la tranchée dont nous avons parlé ; on façonne, avec des herbes et des fagots entrelacés, un moule de poêle et de tuyau de fumée ; ces moules faits, on les recouvre d'argile délayée, puis,
Fig. 2G3.
:omme les paysans de certaines parties de la France, on façonne un tuyau extérieur en pisé pour la fumée. Cela fait, on met le feu au moule, et l'on a rapidement et économiquement une circulation souterraine qui remplit parfaitement son objet. J'ai dit que par des froids très-vifs, on pouvait maintenir une température suffisante sous les tentes. J'ai plusieurs fois moi -même constaté le fait pendant le rude mois de décembre 1870, où nous avons eu des froids de — 10 à 12°. La température de la tente a été maintenue à + 12 ou 15°, sans forcer le feu. Il suffisait de quelques précautions comme de doubles-portes installées dans un tambour convenable.
Maintenant, quel rôle joue ici l'endosmose dans la perte de chaleur à travers les toiles ? Et ces toiles font-elles obstacle comme nos murs d'hôpitaux à l'évacuation des miasmes? La réponse est des plus simples, parce qu'avant la théorie, il y a les faits. Eh bien, non-seulement la chaleur s'y conserve, non-seulement l'odorat le plus fin et Ton connaît la finesse de ce sens, ne peut rien découvrir qui ressemble à l'odeur écœurante d'une salle d'hôpital, mais, en fait, on n'a observé dans les ambulances américaines ni infections purulentes, ni aucun des symptômes si fréquents de contagion dans nos hôpitaux.
Nous verrons plus loin en étudiant la ventilation des tentes-baraques, c'est-à-dire des installations fixes, quel est le meilleur mode de chauffage à leur appliquer.
S'il est un sujet digne d'attirer l'attention des hygiénistes, c'est surtout le mauvais état des bâtiments affectés aux écoles dans les campagnes et même dans nos villes. On peut en général leur reprocher : 1° d'être mal ou pas du tout \entilés ; 2° d'être mal chauffés ; 3° d'avoir des cabinets d'aisance infects ; 4 a de manquer d'eau et de lavabos convenables pour inspirer de bonne heure aux enfants des habitudes de propreté ; 5° d'être mal éclairés ; 6° d'avoir des instruments de gymnastique incomplets et de manquer d'espace pour développer les facultés physiques des enfants ; 7° enfin, d'avoir des préaux ou cours mal drainés ou mal pavés.
Est-il cependant un sujet plus digne d'intérêt quand on pense à l'influence que peuvent avoir le contact et le voisinage de maladies
contagieuses que la grande puissance d'absorption dans la jeunesse rend plus dangereuses encore? Qui n'a vu des enfants arriver à moitié vêtus dans des classes carrelées, c'est-à-dire, glaciales en bas et torrides en haut, sous l'influence d'un chauffage ridicule, attirant l'air froid par en bas à travers les fissures des portes et portant l'air chaud au plafond pour mettre les pieds et la tête des écoliers dans une température inverse de ce qu'elle devrait être?
N'est-ce pas ici le cas de rappeler ce que nous avons dit en parlant du chauffage des Romains et des Chinois ? Chez les premiers, toutes les ruines qui nous restent, en dehors de l'Italie proprement dite, nous apprennent que le chauffage des habitations avait lieu par de doubles planchers et de doubles murs. D'un côté, un foyer élémentaire où Ton brûlait toute espèce de combustible allait sortir dans les doubles parois du mur à l'opposé du foyer. Chez les Chinois, des bancs en terre cuite placés au bas des appartements avec un foyer d'un côté ; de l'autre, un orifice pour la fumée donnaient sans aucun doute un chauffage à transmission céramique des plus sal libres. Ce chauffage est pratiqué dans le nord de l'Europe par les poêles russes et suédois, mais c'est le chauffage de bas en haut, tandis que celui qu'il faut préférer est le chauffage du sol proprement dit. C'est le moyen que nous avons vu employer aux États-Unis pour chauffer les tentes en campagne.
Si, dans beaucoup de cas, la nature de nos constructions s'y oppose, il nous faut adopter un moyen terme , qui consiste dans l'emploi de poêles combinant la prise d'air extérieur avec le chauffage rapide, nécessaire à une école. Les figures 264 et 265 indiquent le modèle adopté par la ville de Paris et construit par MM. Geneste et Herscher frères. Ils sont disposés dans les salles comme l'indique la figure 266. Avant l'entrée des classes, le poêle fonctionne comme chauffage seulement. Après l'arrivée des élèves, la fumée a chauffé la gaine d'appel A et on ouvre le registre inférieur B. L'air de remplacement est introduit sous le poêle où il se chauffe avant d'entrer dans la salle : voilà pour l'hiver. En été, outre l'ouverture des vasistas près du plafond, il sera utile d'allumer un petit poêle C au bas de la cheminée d'appel, ou bien d'ouvrir la bouche supérieure D où l'on allumera quelques becs de gaz. Telles sont les dispositions les plus simples. En étudiant la ventilation des salles d'asile, nous verrons des dispositions plus scientifiques de chauffage, mais qu'il n'est pas possible
ble venir d f en haut et à la gauche des élèves, sous peine de leur
voir prendre des habitudes fâcheuses pour le travail, de tordre et de fausser la colonne vertébrale, enfin de fatiguer la vue. En outre, le soir, il faut régler la lumière vacillante des becs de gaz par des verres convenables et les disposer de manière à servir de ventilateurs pour expulser au dehors à la fois les produits viciés de la combustion et ceux de la respiration. Rien de plus facile avec des gatnes aboutissant à la cheminée d'appel.