DES THÉÂTRES
Parmi les problèmes posés par l'hygiène à l'art de l'ingénieur, il n'y en a pas de plus compliqué que celui de l'aération et du chauffage d'un théâtre. En effet, on n'a plus affaire ici à des enceintes closes d'une manière permanente, comme un hôpital, une prison, une salle de concert. Dans un théâtre se trouvent réunies toutes les difficultés, toutes les causes de perturbation que l'on peut rencontrer dans les agglomérations humaines.
Un théâtre se compose, non pas d'une capacité unique, comme tout autre lieu de réunion, mais de trois vastes capacités contiguës : la salle, les corridors, la scène, qui toutes trois, à des moments donnés,
sont tantôt séparées, tantôt réunies l'une à l'autre par de vastes ouvertures. A cette première difficulté, il faut ajouter l'action du lustre qui détermine un courant énergique des ondes sonores vers le plafond, au grand détriment de l'acoustique de la salle et de l'égalité de la température dans les diverses parties de cette salle. La position des spectateurs étages de haut en bas le long des murs et non horizontalement, comme dans les cas ordinaires, vient ajouter une difficulté nouvelle pour l'arrivée de l'air et pour son renouvellement efficace. En outre de cela, les données du problème changent à chaque instant : ainsi, tantôt, avant l.'entrée du public le chauffage peut avoir lieu par le bas et par les moyens ordinaires ; mais une fois le public entré et le rideau levé, on a une masse d'air considérable, celle de la scène, en communication avec la salle. Pendant Tentr'acte, cette communication cesse, mais, d'un autre côté, il y a mille à quinze cents personnes, c'est-à-dire autant de poêles vivants et des centaines de becs de gaz qui chauffent et vicient graduellement l'atmosphère. De là, un changement à apporter à la ventilation ; puis un autre changement encore, quand le rideau se lève: et tout cela esta modifier selon les saisons. Peut-on imaginer un problème plus difficile à résoudre.
Ces difficultés ont vivement préoccupé depuis longtemps l'attention des architectes et bien des projets ont été mis en avant, sans jamais apporter un remède complet et satisfaisant pour tout le monde.
Chez les anciens, les représentations théâtrales avaient lieu en plein air et pendant le jour, à cause de l'impossibilité d'éclairer les salles ; sans cela, la fraîcheur des nuits eût été préférable.
Chez les modernes, c'est tout le contraire. Il faut dire que les exercices du corps, les tournois, par exemple, les courses, etc., etc., nous sembleraient déplacés la nuit, tandis que dans nos spectacles actuels, où tout est factice, la lumière se prête à des effets d'ombre et de couleur qu'on n'obtiendrait pas pendant le jour. D'ailleurs, notre vie besoigneuse ne pourrait plus s'accommoder des représentations diurnes.
La première tentative sérieuse que l'on puisse citer de nos jours dans le but d'assainir les salles a été réalisée à Londres, au théâtre de Covent-Garden, au commencement du siècle, par le marquis de Chabannes. La figure 346 montre les moyens employés à cette épo-
que ; ils sont d'autant plus remarquables qu'on y trouve en germe les dispositions adoptées depuis dans les théâtres modernes.
A, chauffage de la scène par des cylindres de vapeur percés de tubes ; B, aération de la scène en cas de pièces à spectacle comme au Cirque actuel ; C, calorifère pour le dessous du théâtre et envoyant l'air chaud sous le plancher des loges et dlhs les escaliers pour éviter les rentrées d'air froid ; D, foyer d'appel spécial pour aspirer l'air vicié des gradins par des gaines E ; F, tubes conduisant l'air vicié du
Fig. 346.
plafond vers la gaine principale G où s'opère l'appel énergique du lustre.
En France, ce n'est que vers 1828 qu'une commission composée de Bérard, Cadet de Gassicourt, Marc et d'Arcet, fut chargée de poser des principes rationnels pour l'assainissement des théâtres. La figure 347 indique la disposition proposée par d'Arcet, qui fit intervenir l'appel du lustre comme force motrice gratuite appliquée â l'évacuation de l'air vicié. Il proposa l'introduction de l'air par une colonne alimentant les corridors au point A, puis entrant dans la salle sous les doubles planchers des loges. La sortie avait lieu : !• en B, au-
dessus du lustre, dont on réglait Faction par des trappes mobiles G; 2° en D, par des gaines allant rejoindre la cheminée. Enfin d'Arcet proposa de faire partir du plafond de chaque loge des tuyaui de petit diamètre pour évacuer l'air vicié vers la gaine collectrice. Dans son mémoire, il se plaint déjà de la négligence et de la parcimonie • des directeurs de son temps
pour mettre à exécution les moyens qu'il propose:
il en est absolument de même aujourd'hui. Les directeurs, occupés de leur subvention et des questions artistiques, délaissent complètement la question hygiénique et empoisonnent leurs spectateurs; il faut visiter les sous -sols d'un théâtre pour se faire une idée de l'incurie des directions. On aura beau faire des installations savantes et coûteuses, rien ne peut marcher par l'opération du Saint-Esprit, et tant qu'on ne nommera pas des inspecteurs spéciaux, on n'en obtiendra aucun résultat. Comme on peut le voir par la figure 347, le chauffage de la salle de d'Arcet était satisfaisant, mais il n'en était pas ainsi pour la ventilation, et, malgré cela, nous verrons les mêmes errements subsistant de nos jours. L'appel par la cheminée du lustre continue à déterminer par les portes des loges des courants dangereux et à détourner les ondes sonores. La ventilation a lieu au centre de la salle, où elle nest pas nécessaire, et elle est nulle dans les loges, où s'accumule l'air vicié. Enfin les bouches d'air chaud, mises dans le parterre
Fig. 3*7.
et les loges, sont désagréables et Ton est souvent obligé de les fermer.
A Lyon, vers 1858, on fit, au théâtre des Célestins, un essai de ventilation par injection au moyen d'un ventilateur mû par une turbine recevant le trop-plein de la fontaine publique de la place. Mais cet essai, bien qu'il fût la véritable solution de la question, se trouva appliqué dans des conditions si mauvaises, qu'il n'y fut pas donné suite.
Rien de sérieux ne fut fait à Paris après d'Arcet jusqu'en 1860, où lors de la construction des nouveaux théâtres de la place du Ghàtelet, une commission composée de notabilités scientifiques introduisit un nouveau mode d'éclairage et de ventilation. On supprima le trou du lustr* qu'on remplaça par un plafond lumineux, comme on l'avait fait en Angleterre pour quelques salles d'assemblées. L'air neuf, puisé dans un large conduit, partant d'un jardin public, passait par les calorifères et entrait dans la salle par des gaines ménagées sous le plancher des loges, puis par les tympans et les parois verticales des avant-scènes. La chaleur développée par la coupole d'éclairage fut utilisée pour faire appel à l'air vicié extrait de la salle par des gaines partant des plafonds de chaque loge; quant au parterre et aux baignoires, leur aération avait lieu par des conduits horizontaux placés sous les spectateurs et aboutissant aux deuxgaînes renfermant les cheminées des calorifères; on y avait ajouté pour Tété des foyers spéciaux de renfort. En somme, il y avait là un progrès notable sur les anciennes salles, et si le succès ne vint pas couronner les efforts des ingénieurs, cela tient à des causes accessoires dont il serait injuste de ne pas tenir compte. Voici ce qu'on reprochait aux nouveaux théâtres : d'abord, le plafond lumineux, mal entretenu et formé de verres colorés et dépolis, répandait sur la salle une lueur blafarde, semblable à celle d'une veilleuse; la dépense de gaz était augmentée d'un tiers, par le fait de la position des lumières et de la perte causée par des verres dépolis. Souvent la ventilation ne fonctionnait pas, quand on négligeait, par économie ou par oubli, d'allumer les foyers d'appel. Les gaines, trop étroites en beaucoup de points, offraient des obstacles et des frottements trop considérables pour l'arrivée de l'air, de telle sorte que, d'après les expériences faites à diverses époques, le cube d'air extrait de la salle dépassait de moitié le cube introduit par les gaines normales. D'où il suit que l'autre moitié provenait de la scène et des couloirs; ce qu'on voulait éviter A quoi tiennent tous ces
mécomptes? L'histoire en serait longue à faire, et il y a ici un peu de la faute de tout le monde.
Lors de la construction du nouveau Vaudeville, en 1869, on voulut éviter les reproches adressés aux plafonds lumineux des récents théâtres et Ton appliqua l'idée mentionnée par M. Trélat, en 1860, dans son ouvrage Le Théâtre et l'Architecte, idée renouvelée par le docteur
Bonnafond à l'Académie des sciences, en 1861, et dans la Revue Britannique, en 1868. On renferma l'éclairage dans un lustre surbaissé, formant enveloppe continue noyée dans le plafond, et mettant la salle à l'abri des produits de la combustion du gaz, dont la chaleur était utilisée pour l'appel de l'air vicié. Les figures 348 et 349 donnent l'idée de la circulation de l'air dans les gaines de ventilation. À est le calorifère; B, les arrivées d'air extérieur; C, les gaines d'air chaud aboutissant aux corniches de la scène à la naissance du plafond et au plancher des loges ; D, gaîne d'air vicié aspiré en contre-bas derrière les loges et près des planchers de l'orchestre, puis remontant au-dessus du plafond sous l'appel du lustre E, pour
sortir par la cheminée, en F. En été, Pair frais était puisé à l'extérieur, à la hauteur du couronnement et entrait par une frise à jour tout autour du plafond. On a ici la copie exacte de la circulation dans le corps humain : A est l'estomac où a lieu la combustion et la caloriflcation; C représente le sang arté- Fig. 349. riel ; D, le sang veineux ; E, le cœur
ou la force motrice; enfin, F est la peau, éliminant les produits viciés au moyen de la transpiration et de l'expiration.
Ici encore, le public fut mécontent; on se plaignit des courants d'air ; on trouva que le nouveau lustre ne produisait pas un effet fa-
Fig. 348.
vorable aux toilettes de la plus belle moitié de la salle; en un mot, on fut obligé de le remplacer par des torchères placées de distance en distance. Je dois dire qu'un examen consciencieux des lieux m'a convaincu que le système de ventilation établi est conforme aux récents enseignements de la science et que son insuccès tient à des causes accessoires qui rendront toute ventilation, tout progrès impossibles, tant que les directeurs, occupés d'autres soins, ne consacreront pas une portion de leur budget à l'assainissement de leur salle. Nonseulement il faudra payer le combustible nécessaire à l'entretien des foyers d'appel et des machines ventilatrices, mais il faudra désigner pour chaque théâtre une personne spéciale, chargée de l'inspection des appareils et du soin de leur fonctionnement régulier. En donnant leurs entrées à des médecins ou des ingénieurs inoccupés, on trouvera facilement des hommes instruits qui consacreront volontiers et alternativement une soirée pour l'inspection du service. Tant que les directeurs seuls en seront chargés, il n'y a rien à en espérer. • .
Donnons ici un exemple pratique de l'erreur dans laquelle on tombe toujours relativement aux théâtres et surtout en ce qui concerne le malheureux lustre, qui est indispensable, dit-on, à l'effet décoratif de la salle, mais qui est en même temps un si gênant voisin par l'appel puissant qu'il détermine. A Lausanne, dans le nouveau théâtre, on eut l'idée de ne pas chauffer la salle, comme à Londres, et d'envoyer toutes les bouches sur la scène ou dans les corridors. On pensait que l'air chaud, entrant par les portes des loges et des galeries pour s'équilibrer avec celui de la salle, n'aurait plus d'inconvénient. Les plaintes du public furent les mêmes qu'auparavant. On a encore ici la preuve que tout courant entrant par une* issue resserrée dans une vaste enceinte est désagréable, si ce n'est dangereux, quelle que soit sa température. Le lustre continue là sa double fonction de foyer de lumière et aussi de foyer d'appel : deux fonctions, hélas ! indissolubles. On oublie toujours une chose bien simple: Lorsqu'on allume un grand feu, on détermine vers le foyer un vaste courant pour suffire à la combustion, surtout s'il y a au-dessus du foyer une cheminée formant entonnoir. Eh bien ! le lustre d'un théâtre n'est pas autre chose. De même pour les cheminées de nos appartements: les architectes pensent à la sortie de fumée et pas le moins du monde aux rentrées d'air. Tant qu'on ne fera pas aux lustres ce qu'on a fait aux cheminées,
c'est-à-dire un rétrécissement, et qu'on n'aura pas prévu des ventouses convenables, on ne sortira pas de ce cercle vicieux.
Parmi les exemples que nous pourrions donner des erreurs relatives aux effets du lustre et aux inconvénients* des arrivées d'air près des spectateurs, citons la disposition actuelle de l'amphithéâtre de Covent-Garden, à Londres, où presque tous les théâtres ont la mêmedisposition, fig. 350. A est le plafond ordinaire de la salle, fonction-
Fig. 350.
nant comme partout, c'est-à-dire attirant la chaleur et la voix des
artistes sur les toits. En B, se trouvent de longues ouvertures à
lames mobiles pour admettre l'air neuf; C, sont des trappes qu'on règle à volonté pour la sortie de l'air vicié; D est un vaste amphithéâtre avec quatre rangées de loges au-dessous. Lorsqu'on ouvre les persiennes B ou les trappes G, l'air froid, plus lourd que celui de l'amphithéâtre, est attiré par le lustre et tombe comme une avalanche sur les spectateurs, en sorte que Ton a hâte de tout fermer.
De tous les essais partiels et infructueux tentés jusqu'à présent pour chauffer et assainir un théâtre, faut-il en conclure qu'on doit s'en tenir aux anciennes salles, si malsaines et si incommodes, et allonsnous répondre comme on le fait à Rome: Nonpossumus. Loin de là, le problème n'est pas insoluble. En effet, les difficultés tiennent surtout à deux causes : 1° à l'appel puissant du lustre; 2° aux communications existant entre la salle et les corridors et causant, lors de l'ouverture des portes, des courants des plus incommodes. Jusqu'à ce jour, on s'est surtout préoccupé de la salle seule. Je crois qu'il y a là erreur. Un théâtre se compose essentiellement de deux enve-
loppes concentriques qui, pour l'ingénieur chargé de l'aération, ne doivent faire qu'une seule et même capacité. Rappelons ici en quelques mots les inconvénients des salles ordinaires : nous poserons ensuite le problème à résoudre, puis nous proposerons les meilleurs moyens pour sa solution.
Tout le monde a remarqué, dans toutes les salles, un courant considérable allant de bas en haut et partant de la scène sous la forme d'un cône dont le sommet aboutit au trou du lustre. On en a la preuve matérielle dans les pièces où 11 y a un banquet, comme le deuxième acte du Domino noir ou le troisième acte de Lucrèce Borgia : on voit distinctement la flamme des bougies vivement agitée et s'inclinant vers l'orchestre à un angle de 45 degrés. On comprend a priori que ce courant activé par un foyer puissant, placé à la base d'une cheminée, a deux effets qu'il faut contre -balancer à tout prix. Il porte les ondes sonores vers le plafond, c'est-à-dire vers les parties non occupées par le public et fait qu'on entend à peine Facteur dans les loges de face, les meilleures de la salle, tandis qu'au-dessus du lustre et du plafond, on saisit les moindres nuances du chant ; 2° il vient en aide à cette loi physique du déplacement de l'air suivant sa température ou sa densité, c'est-à-dire qu'il détermine une différence de 10* et quelquefois 15° entre le bas et le haut de la salle, et par conséquent un courant très -incommode dès qu'on ouvre une porte, surtout en bas, quelle que soit d'ailleurs la température de l'air rentrant. Ajoutons ici que la ventilation causée par le lustre ne produit pas ce qu'on appelle une ventilation effica ce; elle opère utilement pour les produits de la combustion du gaz : elle existe à peine pour les spectateurs conGnés dans des loges étroites et ouvertes d'un seul côté. Le courant est très-marqué au milieu de la salle qui est vide ; il est presque nul au fond des loges où se produit l'air vicié, résultat de la transpiration pulmonaire et cutanée.
Je me hâte de constater ici que les moyens proposés par d'Arcet et ses successeurs pour aérer les salles par le dessous des loges me semblent mauvais, d'abord, comme effet pratique; puis, comme compliquant inutilement la construction par une infinité de gaines ou de conduits enchevêtrés dans des planchers en fer et souvent bouchés. On en a vu le mauvais effets aux théâtres du Châtelet. Si on y ajoute les conduits d'extraction de l'air vicié, c'est à désespérer l'architecte le plus habile et l'ingénieur le plus exercé. En toutes choses, la corn-
plication est à craindre, mais elle Test surtout en ces matières. On reproche en outre à nos théâtres actuels:
1° De fournir aux spectateurs une température trop élevée et irrégulière ; 2° de le condamner à une atmosphère chargée d'émanations délétères au point que beaucoup de personnes, ne voulant pas changer leurs plaisirs en véritables souffrances, sont obligées de s'interdire le théâtre ; 3° de faire payer comme bonnes des places où Ton voit à peine l'acteur et de demander 25 à 30 0/o de plus, si on les prend à l'avance ; 4° de n'avoir pour sortie que des couloirs incommodes où, en cas d'incendie, les conséquences seraient désastreuses; 5° de n'offrir pour le repos dans les entr'actes qu'un foyer infecté par la combustion du gaz ; 6° de ne pouvoir ouvrir les portes des loges sans s'exposer à des courants dangereux, etc. Toutes ces difficultés paraissent de si peu d'importance à nos commissions officielles, qu'on lit dans un rapport présenté par le jury sur le concours pour le projet du nouvel Opéra : « La commission n'a pu s'arrêter aux questions « d'éclairage, de chauffage et de ventilation, de l'acoustique et d'au- « très améliorations à introduire : elle comprend l'intérêt de ces re- « cherches, mais sa principale préoccupation devait se porter sur « l'ensemble du monument. » On voit que l'hygiène est encore bien loin d'avoir ses entrées à l'Académie. Quand à l'école des Beaux-Arts, on met au concours un théâtre, par exemple, jamais un concurrent, élevé d'ailleurs à Rome ou à Athènes, ne songerait aux questions exigées par notre climat. Bien plus, quand récemment, à l'occasion de la construction d'une nouvelle salle à Paris, nous avons parlé de l'assainir, on nous a répondu : « Ce que vous proposez est plutôt désavantageux qu'utile au propriétaire : autour de la salle sont des cafés et des brasseries que t nous louons , il faut leur envoyer des clients, et, si nous donnons une salle commode et bien aérée, nos locataires feront de mauvaises affaires. »
Voyons maintenant le problème que doit résoudre l'ingénieur pour l'aération d'un théâtre. Ce problème consiste essentiellement à maintenir en hiver la température de 18 à 20 degrés, et cela également, dans toutes les parties de la salle. Il faut fournir à chaque spectateur de trente à quarante mètres cubes d'air par heure, après l'avoir chauffé en hiver et rafraîchi en été ; enfin, il faut éviter les courants, toujours dangereux, surtout pour la partie féminine du public.
Pour atteindre ce résultat, il faut : en hiver, avant l'ouverture des
portes, envoyer l'air chaud par le bas à la fois dans la salle, dans les corridors et sur la scène. Une fois la foule entrée, et seulement après la salle remplie, on fera fonctionner la ventilation telle que nous la décrirons tout à l'heure, et cela pour la salle et le foyer seulement, la scène, les corridors et les escaliers ne demandant qu'à être chauffés. En été, la ventilation est encore plus nécessaire, et il faut résoudre le problème sans compliquer par des gaines interminables d'aller et de retour le dessous des loges et des corridors, en améliorant les diverses parties de la salle pour l'audition par la diminution du courant du lustre, en égalisant la température en haut et en bas de la salle et en modérant le courant des portes.
Pour moi, il n'y a pas à hésiter, la seule fenêtre rationnelle pour un théâtre, c'est le plafond, comme l'avait proposé, en 1859, le docteur Tripier dans les Annales d'hygiène, ou, si Ton veut, la corniche qui règne autour du plafond et qui permet de larges ouvertures, loin des spectateurs. L'air vicié sera extrait à sa naissance, c'est-à-dire, près des loges mêmes et surtout à l'orchestre et au parterre par des grilles placées verticalement dans le pourtour des baignoires. Dans mon opinion, la salle et les corridors ne doivent faire qu'une seule et unique capacité, du moins en ce qui concerne la ventilation et le chauffage, et le mouvement de l'air doit avoir lieu de haut en bas, comme dans les mines. Par ce moyen seulement, on obtiendra l'égalité de température dans les salles, on aura une ventilation efficace et une direction favorable des ondes sonores. Tout le monde, en effet, a observé qu'un courant est d'autant plus incommode qu'il arrive par un espace resserré; qu'au contraire, son arrivée ait lieu avec un mouvement lent et par une large ouverture, le courant sera imperceptible. Les expériences en grand, faites au Conservatoire des Arts et Métiers et à la Chambre des députés, ne laissent aucun doute à cet égard. Une fois les gaines établies, l'ouverture des registres réglés et la consigne bien comprise, pourquoi ne pas confier dans les théâtres le service du chauffage, non pas à des manœuvres, mais à des hommes spéciaux, connaissant à fond la question et comprenant qu'une condition indispensable pour attirer le spectateur, c'est de ne pas l'empoisonner par des miasmes aériens invisibles et une atmosphère insalubre et brûlante? Je n'ai pas besoin d'ajouter que pour obtenir avec certitude les résultats ci-dessus, il sera indispensable, pour un théâtre surtout, de combiner l'appel des foyers ou de l'éclairage avec
Faction d'un ventilateur mécanique produisant une légère pression du dedans au dehors et permettant de puiser l'air où l'on veut, de le régler, de le chauffer et de le- rafraîchir. Ce moyen, comme l'a prouvé l'expérience, est le plus économique, quand il s'agit de grandes capacités ; il est en même temps le plus certain pour que le refoulement de l'air nouveau domine l'aspiration et supprime les rentrées d'air par la scène ou les portes. On n'y parviendra pas autrement. Comme moyens accessoires, on réduira l'appel du lustre au minimum, en rétrécissant sa cheminée de manière qu'il n'ait sur la ventilation que Tinfluence qu'on voudra lui donner. On utilisera aussi pour l'appel la chaleur des becs d'éclairage des corridors et du foyer; enfin, on disposera des tambours aux divers étages pour ne pas transformer les escaliers en cheminées d'appel.
On prétend que dans les théâtres, quand le vaisseau est vaste, la ventilation naturelle qui se complète par l'appel du lustre est suffisante. Je diffère complètement d'opinion à ce sujet; que vers dix heures, par exemple, on fasse l'expérience suivante : qu'on porte dans le haut de la salle un vase rempli de glace et qu'on recueille la vapeur d'eau condensée sur ses parois. Au bout de quelques heures, l'eau ainsi recueillie sera complètement putréfiée; regardez-la au microscope, vous aurez des preuves vivantes de ce que j'avance. Est-il étonnant alors qu'un milieu atmosphérique aussi vicié cause les fatigues et les malaises qu'on éprouve, et en conclura-t-on que la ventilation naturelle est suffisante?
On a dit aussi que dans des salles munies d'appareils de ventilation, ces appareils fonctionnent fort mal, et même pas du tout. Qu'estce que cela prouve? Si l'on se plaint des courants d'air bien plus que de la qualité de l'air, c'est que les appareils de ventilation sont mal conduits; c'est que l'on sent l'air en mouvement arrivant par des orifices étroits ou mal placés, mais qu'on ne le voit pas, comme cela arrive quand un rayon de soleil perce à travers une fente dans une chambre obscure. Si, en entrant dans une salle, on pouvait voir tout ce qu'elle contient de miasmes fétides, d'émanations délétères et de gaz irrespirables, en aurait autant de dégoût à y entrer qu'on en éprouverait à la vue d'une mare dans laquelle on devrait se baigner. Il est vrai qu'à l'Opéra actuel, il n'existe aucun appareil spécial de ventilation, mais, de ce qu'on ne se plaint pas, de ce que le public soit habitué à un air malsain, est-ce une preuve que tout y est pour le
mieux? Je certifie le contraire. A partir de dix heures, l'air est intolérable, surtout à l'amphithéâtre; la respiration y est gênée; l'oppression est visible sur tous les visages ; après la chute du rideau, chacun quitte sa place en hâte et ouvre les portes, cherchant instinctivement un peu d'air pur.
Je résume ma solution : chauffage direct de la scène, des corridors çt des escaliers munis de tambours et de doubles portes ; chauffage modéré de la salle par le bas avant l'entrée du public. Au lever du rideau, arrivée de l'air neuf, chauffé ou rafraîchi, suivant la saison, par les corniches ou le plafond; appel de l'air vicié par le bas, le long des baignoires et dans les gradins des planchers ; emploi d'un ventilateur mécanique pour éviter les courants, surtout en été ; enfin, établissement d'un inspecteur spécial pour le contrôle de la température â divers points de la salle, comme au Conservatoire des Arts et Métiers.
Dans les observations qui précèdent, nous n'avons parlé des théâtres qu'au point de vue du chauffage et de la ventilation. On sait qu'en été ce sont de véritables étuves, incommodes et malsaines au premier chef ; aussi le public n'y va guère que dans les jours de pluie, et il y a là pour les directeurs une morte saison. qu'il leur importe d'atténuer. Si l'hiver on ne chauffait pas les salles, le public les fuirait; pourquoi ne pas faire pour l'été ce qu'on fait pour l'hiver et attirer les spectateurs par l'appât d'une température convenable ?
On a proposé, dans ce but, plusieurs moyens : 1° Puiser l'air neuf dans des caves salubres. Si on avait à sa disposition de vastes espaces comme les catacombes, ce moyen serait efficace; mais la masse d'air à fournir est si considérable et le courant passant à travers les caves est si rapide que l'air n'a pas le temps de se mettre à la température du sol. On a essayé d'ailleurs de ce moyen depuis longtemps, pour les ateliers, en puisant l'air dans de longues galeries basses et humides ; au bout de quelque temps, les galeries, sous l'influence de l'air chaud, ont pris la température de l'air extérieur ; on ne peut donc compter que sur l'emploi de moyens artificiels. 2° Pendant la nuit, on peut, comme cela se fait à Saint-Pierre à Rome, laisser ouvertes toutes les fenêtres supérieures, pour mettre la salle et ses dépendances à la température extérieure qui baisse souvent de 10 à 1 1>°. On ferme les ouvertures le matin ; en tout cas, ce moyen est très-efficace, ne fût-ce que pour assainir la salle où la foule imprègne les murs et les ten-
tures de miasmes délétères pendant plusieurs heures. 3° On fait arriver l'air neuf à travers des jets d'eau pulvérisés dans la gaine d'appel, comme on le fait è Londres pour la Chambre des communes. Ce moyen, qui suppose un moteur mécanique ou une pression d'eau suffisante, est un des plus efficaces. 4° Quand on aura trouvé le moyen pratique de produire la glace à très-bas prix, il ne sera pas difficile de disposer des appareils frigorifères qui produiront du froid artificiel, comme on se procure la chaleur en hiver par les calorifères. 5° Enfin, on a recours à une ventilation ordinaire énergique. On sait que la température de notre corps est dans l'état normal de 37 à 38°, par conséquent, presque toujours au dessous de celle de l'atmosphère ambiante. Notre corps, bien qu'il soit très-mauvais conducteur et qu'il soit entouré de vêtements qui le protègent, perd donc une partie de sa chaleur par rayonnement. Lorsque la couche d'air qui nous environne se renouvelle activement, l'évaporation cutanée devient plus active, les couches d'air qui nous sont contiguës, se renouvelant plus souvent, tendent à égaliser plus rapidement la température de notre corps avec celle qui l'environne. De là un sentiment de fraîcheur relative que nous observons parfaitement si nous sommes dans une vallée resserrée où l'air ne circule pas, ou si nous sommes en plaine et recevant les bienfaits de la moindre brise. Ce que Ton obtient en petit par l'éventail, en plus grand par le punkag indien, il faut l'obtenir par un renouvellement d'air modéré, mais continu, pour éviter ce que, dans le Midi, on appelle « touffe, » et ce que l'on observe dans un wagon de chemin de fer quand, pendant les grandes chaleurs, on va à reculons.
Jusqu'à présent, nous n'avons étudié que les grands théâtres, exigeant des installations en harmonie avec leurs dimensions. Y a-t-il moyen de chauffer et d'assainir une salle modeste déjà con>truite, et cela sans grandes dépenses? Je le crois, et je vais tâcher de le démontrer :
Dans les deux fig. 351 et 352, j'ai représenté seulement une portion de la salle, en plan et en coupe pour plus de clarté.
A est le mur d'enceinte en maçonnerie; B, la cloison en matériaux vibrants pour séparer les corridors de la salle; D, appareils à gaz éclairant les deux faces et puisant l'air de combustion en bas dans la loge pour l'envoyer par un branchement dans une gaine collective aboutissant à la cheminée d'évacuation J ; E, bouche d'extraction d'air
vicié dans la salle allant sous les baignoires à la cheminée J; F, arrivée d'air chaud dans la salle et les corridors; G, calorifère; la même disposition existe du côté opposé ; H, tuyau de fumée, en corps mauvais conducteurs, jusqu'à la cheminée J, où il se continue en fonte jusqu'au toit; I, calorifère de renfort pour la ventilation d'été; J, double gaine formant cheminée d'évacuation.
On voit qu'avec une installation fort simple, deux calorifères placés de chaque côté de la salle et deux cheminées d'extraction,, on pourra
Fig. 351.
facilement chauffer et ventiler une salle moyenne. La sortie de l'air vicié se fera par trois points ; par le bas des baignoires, à travers les grilles posées verticalement, au bas des loges par l'appel des becs de gaz; enfin, au plafond par le trou du lustre qu'on réglera suivant les besoins. Eu été, l'arrivée de l'air neuf aura lieu par les bouches du calorifère et par les corniches dans des gaines ménagées à cet effet. L'appel se fera par le tuyau de renfort I, par les becs de gaz D et par le lustre. Il est inutile d'ajouter que ces dispositions seront à modi-
fier et à régler suivant les saisons, et qu'elles seront sous la surveillance d'une personne intelligente, sans quoi les appareils les plus parfaits seraient sans utilité.
Avant de terminer ce chapitre, disons quelques mots de la dernière
installation grandiose qui a été faite à l'Opéra de Vienne et qui est
la plus complète jusqu'à ce jour, en attendant les progrès que va
réaliser l'Opéra nouveau de Paris.
A Vienne, le chauffage a lieu par trois chaudières à vapeur, dont
une de rechange, alimentant d'immenses serpentins que traverse l'air neuf puisé dans des jardins voisins. De la chambre du mécanicien partent de doubles gaines, l'une d'air chaud, l'autre d'air frais, aboutissant à toutes les parties du théâtre par des bouches de chaleur à persiennes, sous chaque spectateur, à l'orchestre et dans les couloirs pour les loges. En été, l'air neuf traverse une chambre rafraîchie par des jets d'eau tombant en pluie très-fine.
L'appel a lieu par le trou du lustre , par le tour du plafond et par les parties supérieures des loges et des galeries. Toutes les gaines d'évacuation se réunissent dans la cheminée centrale de 4 mètres de diamètre, surmontée d'un écran demi-cylindrique orienté par le vent, et facilitant la sortie de l'air vicié. L'appel peut être activé au besoin par des couronnes de becs de gaz et par une hélice placée à la sortie , ou par un puissant ventilateur de 3 mètres de diamètre installé dans les caves. Enfin, dans chaque loge, dans chaque corridor, se trouve un thermomètre métallique particulier communiquant par un fil télégraphique avec un tableau général placé dans la chambre du mécanicien et lui indiquant exactement la température de chaque partie de la salle, de telle sorte
Fig. 352.
qu'au moyen des doubles gaines dont nous avons parlé, on peut envoyer à volonté par une chambre de mélange de l'air préparé au degré voulu. En hiver, la dépense pour la ventilation et le chauffage est d'environ trente florins par soirée.
On voit, qu'en somme, tous les moyens employés à Vienne sont ceux que nous avons décrits en parlant des chambres du Parlement et qui représentent l'état actuel de la science appliquée à des besoins différents.
Quant à l'Opéra nouveau de Paris, tout nous fait espérer que, sous l'habile direction de M. d'Hamelincourt, il pourra servir de modèle aux salles de l'avenir et qu'il fixera définitivement les constructeurs sur les questions si difficiles et si controversées du chauffage et de l'éclairage des salles de spectacle. Suivant les projets adoptés par la Commission, après concours public, les abords de la salle, les vestibules, escaliers et foyers seront chauffés par des calorifères à air chaud ; la scène, les loges d'artistes et les couloirs seront chauffés par des hydro-calôrifères comme la salle elle-même. L'air, puisé aux parties supérieures de l'édifice, loin des causes qui auraient pu l'altérer, arrivera en grande quantité et à une moyenne température, loin du public, à la partie supérieure de la salle et en dessous des loges pour sortir à côté des spectateurs, là où il a été vicié. Quant à l'éclairage, il aura lieu par un lustre dont la cheminée sera réglée et diminuée pour en réduire autant que possible les inconvénients.