DES ATELIERS
On peut dire d'une manière générale que la plupart des ateliers sont insalubres, non pas seulement à cause du contact de certaines matières toxiques, comme le mercure ou le phosphore, non pas à cause de l'aspiration des poussières ou de l'exposition à de hautes températures : il y a pour nous une cause moins étudiée, mais tout aussi sérieuse, c'est l'agglomération des travailleurs dans un espace resserré. Or, ce n'est pas impunément qu'on peut accumuler sur un point des centaines de personnes d'âge, de sexe et de tempérament différents, chez lesquelles le travail développe quelquefois une forte transpiration et où les soins du corps font presque complètement défaut. Il se produit là, plus ou moins, ce qu'on observe dans les
hôpitaux, dans les armées, dans les magnaneries, partout enfin où il y a accumulation d'êtres vivants; leur rapprochement n'est pas la maladie, mais il prépare un milieu propre à son éclosion et, bien que le nom de la maladie diffère selon les espèces, la cause en est la même.
Il est à remarquer que chaque fois que des industriels, poussés par des motifs élevés d'humanité et prévenant Faction de lois tutélaires, ont cherché à assainir leurs ateliers et à mettre leurs voisins et eux-mêmes à l'abri de leurs opérations, ils y ont toujours trouvé leur compte. L'amélioration du sort des travailleurs a tourné au profit de l'industriel même. L'ouvrier, mieux portant, fait plus de travail dans le même temps, la marchandise est mieux traitée, l'outillage mieux entretenu, les caisses de secours, les infirmeries voient diminuer leurs charges. Bien plus, si le fabricant, qui entassait des résidus nuisibles, cherche à les dénaturer, à les revivifier et à les utiliser, la science aidant, il crée à côté de lui une industrie nouvelle, secondaire, qui augmente ses revenus. On peut en citer plusieurs exemples.
Il est facile de comprendre, qu'en général, une ventilation abondante sera le moyen le plus efficace pour assainir les ateliers, surtout quand ils n'exigent pas une température au-dessus de la moyenne de 12 à 15°. La ventilation naturelle est celle qu'on choisira dans la plupart des cas; elle consistera à favoriser la circulation qui tend à s'établir dans une masse d'air, sous l'influence de deux températures inégales. On placera les orifices d'entrée et de sortie sur deux faces opposées : celle de sortie en haut, vers le sud; celle de l'entrée en bas, surtout du côté du vent. Les fenêtres à vasistas seront préférées aux fenêtres à espagnolettes. Dans certains cas, si l'on n'a d'ouverture que d'un côté du mur, on donnera la préférence aux fenêtres anglaises à guillotine, divisées en trois parties : celle du milieu sera fixe et les deux autres mobiles; l'une montant, l'autre descendant, formeront ainsi deux issues naturelles.
Un deuxième moyen consistera à appliquer aux toitures un siphon ventilateur caché dans une petite tourelle où se trouveront deux gaines fermées par des parois d'inégale hauteur. La différence de densité des couches d'air intérieur et extérieur déterminera un déplacement dans les deux conduits; la gaîne sera toujours surmontée d'un chapeau mobile (fig. 167) pour la mettre à l'abri de la pluie et
utiliser la force du vent par entraînement. Un appareil semblable, installé en haut dei escaliers ou d'un monte-charge dans un atelier, trouvera une cheminée d'aspiration toute naturelle et trèseflicace.
On pourra employer, en troisième lieu , comme moyen accessoire, la force ascensionnelle produite par la chaleur des becs de gaz qu'on fera déboucher dans des gaines spéciales aboutissant à une cheminée. Enfin, dans les petits ateliers, on adaptera des cheminées ventilatrices dont le tuyau de fumée, isolé dans une double gaine, sera utilisé pour faire appel à l'air vicié.
En général, les résultats obtenus par la ventilation naturelle présupposent un mouvement dans l'atmosphère ou une différence de densité avec l'air intérieur de l'atelier. Malheureusement, c'est quand il n'y a pas de vent que la ventilation est le plus nécessaire. D'ailleurs, dans les climats du Nord, l'air a souvent besoin d'être chauffé, et sa circulation a besoin d'être dirigée ou activée par des moyens artificiels. C'est alors qu'interviennent les ventilateurs mécaniques à aubes, à hélices, à jet d'air comprimé et les aspirations par l'appel des cheminées qui auront en outre pour effet de dénaturer et de disperser les poussières à une grande hauteur. Tout cela est facile avec les moyens dont on dispose dans les usines. Nous les avons examinés dans le cours de ce travail, et l'on a vu que leur application doit varier suivant les circonstances.
Une question capitale pour l'introduction de l'air dans les ateliers, pendant les temps froids, consiste à éviter qu'il ne tombe brutalement sur les ouvriers quand les tuyaux de vapeur qui fournissent la chaleur sont pendus au plafond. Nous avons indiqué (fig. 224) une disposition qui obvie à l'inconvénient que nous signalons. Il sera toujours facile de faire arriver l'air neuf au contact des appareils de chauffe avant de déboucher dans les salles. En général, l'entrée de l'air chaud sera préférable par le haut et l'appel de l'air vicié en contrebas, surtout quand il y aura lieu à entraîner des poussières de diverses natures.
Parmi les nécessités impérieuses de ventilation imposées à certains ateliers, soit à cause de la chaleur que développent les machines, la présence d'un nombreux personnel, la combustion du gaz ou les poussières insalubres, il en est encore qui exigent un renouvellement d'air plus ou moins humide, comme les filatures de lin. On
obtient un rafraîchissement au moyen d'arrosages, et cela de plusieurs manières. Tantôt on fait passer l'air rentrant à travers une pluie très-divisée, tantôt on pratique l'arrosage à l'extérieur sur les murs et sur la toiture des constructions, comme le fait la nature. Le premier mode a été appliqué en grand aux chambres du Parlement, à Londres, où l'air neuf traverse des jets d'eau pulvérisés qui ont pour but de rafraîchir l'air, de le purifier, si on y ajoute quelques millièmes d'acide phénique, enfin, de le débarrasser des poussières et du charbon en suspension dans l'air.
Une des applications pratiques de ces procédés a eu lieu à Lisieux dans la filature de lin de MM. Fournet, formant un carré de 2000 mètres environ couvert par 17 travées en zinc, à deux pans inclinés et occupés par près de 400 ouvriers. L'air est renouvelé au moyen d'ouvertures pratiquées dans la toiture, sous forme d'abat-jour carrés aplatis, en tête desquels se trouvent des tuyaux percés de petits trous qui laissent tomber une pluie fine à l'entrée des ouvertures. La toiture est en outre arrosée par de petites turbines lançant l'eau à de grandes distances et mues par la pression d'un réservoir placé à 10 ou|l 2 mètres au-dessus. Il va sans dire que ces ouvertures et que les jets d'eau ne fonctionnent que quand le besoin l'exige. Le chauffage est fait par les moyens ordinaires, c'est-à-dire, par la vapeur perdue des machines. Quant à la sortie de l'air vicié, elle a lieu dans une série de gaînes parallèles, placées dans les allées et portant de distance en distance des grilles à coulisse pour en régler l'ouverture. Ces grilles sont d'autant plus larges qu'elles s'éloignent davantage de la force d'appel. Toutes les gaînes se réunissent dans un conduit collecteur qui leur est perpendiculaire et qui aboutit à la cheminée de l'usine. Celte installation a eu pour effet de diminuer de beaucoup le nombre des maladies parmi les ouvriers et d'obtenir de ces derniers un travail beaucoup plus actif.