CHAPITRE II
i les besoins matériels de l'homme le portèrent dès l'origine des temps à modeler en terre les poteries usuelles,, il y a lieu d'admettre également qu'il eut l'idée de la représentation par la sculpture des images de la divinité, cet autre besoin de son esprit, à vrai dire non moins puissant que les premiers. En effet, l'antiquité la plus reculée nous a laissé des vestiges d'oeuvres colossales et d'aspect terrible chez tous les peuples d'Orient, dans la Perse, l'Inde, l'Assyrie et l'Egypte, où ces œuvres atteignent parfois au sublime par leur imposante majesté. Il est donc bien juste d'affirmer que cette origine se perd dans la nuit des temps, puisque une incertitude absolue règne encore dans la classification chronologique des monuments de l'Inde, et que les récentes découvertes des Dieulafoy en Perse, de Désiré Charnay au Mexique, ont révélé des merveilles de
sculpture remontant à coup sûr à des époques préhistoriques, qu'il est impossible de déterminer encore.
Suivons donc l'histoire de la sculpture par les monuments qui nous en restent, sans assigner de date précise, parmi les peuples dont la civilisation nous a servi d'enseignement, et disons tout d'abord que les Hébreux et les Phéniciens nous ont laissé seulement quelques vestiges de leur art statuaire appliqué à l'ornementation de leurs tombeaux. Ces peuples, d'ailleurs spécialement adonnés au commerce, ne sont point entraînés vers les arts, les Hébreux notamment, auxquels la loi de Moïse interdit les représentations sculpturales et les images de toutes sortes.
Il n'en est point de même des autres peuples : les sculptures de la Chine, l'Inde, la Perse, l'Egypte surtout, présentent un caractère éminemment symbolique et hiératique *, et les monuments d'origine se rapportent tous à la divinité ou à la sépulture humaine qu'ils honorent en vue de la vie future, vers laquelle les porte leur croyance profonde de l'immortalité de l'âme. Ce n'est que beaucoup plus tard qu'ils s'attachent à reproduire les objets profanes qui vont dans leurs bijoux sculptés jusqu'à la licence la plus extrême, point d'arrivée de tous les peuples parvenus à leur décadence. Cependant il faut remarquer que les sculptures colossales de l'art assyrien que possède le Louvre représentent des scènes guerrières ayant trait à la vie des rois, les fragments qui nous sont parvenus provenant des palais de Khorsabad, de Nemrod et de Sardanapale, mais les bas-reliefs y ont trait aux croyances religieuses, de même que la plupart de ceux de l'art indien découverts au Yucatan. Ces sculptures de l'Assyrie et de l'Egypte, d'admirables proportions et
i. Hiératique, du grec hiêros, sacré, qui concerne les choses sacrées; appartenant aux prêtres ou inspiré par eux.
d'une exécution remarquable, nous démontrent que l'art statuaire était déjà poussé au plus haut point de perfection avant la civilisation grecque, et que le véritable berceau de l'art grec est l'antique Egypte.
Il semble que l'art égyptien ait toujours conservé la forme roide et primitive, et cela tient, ainsi qu'on l'a fait remarquer, à ce que les sculptures y sont toujours la représentation de la divinité. L'idée religieuse y préside sans cesse, d'où la monotonie des figures , toujours représentées sous le même type reconnu et accepté de la religion égytienne. L'imitation de la nature n'a point été la préoccupation des sculpteurs de l'Egypte qui, selon toute probabilité, étaient prêtres ou travaillaient sous la direction des interprètes des mystères d'Isis. La figuration représentative de l'homme et des animaux, toujours correcte de proportions, n'est cependant chez eux qu'un moyen de rendre l'expression de la pensée du sculpteur qui veut nous montrer aux yeux l'idée d'un dieu puissant et immuable, sans nous attacher à la forme extérieure dont il s'est servi. Cela est si vrai que la plupart des sculptures égyptiennes qui nous sont restées sont de mince épaisseur, je parle des bas-reliefs; le fond en est creusé tout autour, et parfois ces fonds, ou les figures mêmes, étaient peints de couleurs différentes , couleurs qui se sont conservées jusqu'à nos jours. Par la suite, la sculpture égyptienne n'est pas restée toujours asservie à l'art religieux, puisqu'on possède encore quelques bas-reliefs ayant trait aux fonctions de la vie profane, mais peu de ces œuvres sont parvenues jusqu'à nous, si ce n'est parmi celles de petites proportions et seulement de l'époque de la décadence. Il est très certain aussi que les Egyptiens exécutaient des statues de guerriers , des bustes et des portraits d'une imitation parfaite, puisque les premiers maîtres
de la Grèce rirent leurs études en Egypte ; mais le temps et les guerres ont détruit tout vestige de cet art vrai puisé comme aujourd'hui dans l'imitation parfaite de la nature.