CHAPITRE VI
De la Stréphypopodie.
La stréphypopodie, déviation du pied en dessous, est une difformité des plus rares. Nous n'avons pu l'observer que douze fois, dont sept fois à l'état natif. M.le professeur Stolz, de Strasbourg, est le seul auteur qui ait rapporté et décrit le premier un exemple de cette singulière difformité. Le cas qu'il a rencontré affectait les deux pieds simultanément; la face dorsale de chaque pied était devenue plantaire, si Ton peut s'exprimer ainsi, et la face plantaire, dorsale. Etant debout, le sujet se portait sur le tarse, un peu plus en dehors qu'en dedans, sans que les métatarsiens ni les orteils touchassent aucunement la terre. Il était chaussé de brodequins ordinaires, mais qui avaient le quartier en avant et la pointe en arrière. Nous avons vu plusieurs fois dans les rues de Paris, un mendiant qui avait deux pieds absolument semblables au cas rapporté par M. Stolz.
Nos observations personnelles nous ont mon-
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tré la stréphypopodie à trois degrés bien tranchés, dont nous allons essayer de faire comprendre la différence.
Dans le premier degré , le pied est plutôt enroulé sur la plante que brisé en deux. Le point d'appui a lieu sur la face dorsale des orteils et des articulations métatarso-phalangiennes ; le métatarse est dirigé obliquement de haut en bas et d'avant en arrière; le talon est situé très-haut, et des plis transversaux d'une grande profondeur raient partout sur la face plantaire. Les stréphypopodes au premier degré sont toujours des enfants qui ont peu marché; à mesure que le sujet grandit, son corps devenant plus lourd, la déviation et la flexion de l'avant-pied en arrière augmentent de manière à produire le second, puis le troisième degré.
Fanny Cloud, âgée de deux ans, de la commune de Saint-Martin-des-Champs, est née avec un ensemble de déviations fort remarquables. Ainsi elle avait le pied droit atteint de déviation en dessous (stréphypopodie) au premier degré quand elle était assise, au second degré quand elle était debout; son pied gauche était tourné en dehors (valgus, stréphexopodie); ses deux mains, quand elle les abandonnait à elles-mêmes, se dirigeaient en dehors et en arrière; enfin ses poignets témoignaient une rigidité insolite. Quant au pied gauche (valgus), on le ramenait aisément à ses conditions naturelles; un simple bro-
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dequin à tuteur suffit pour le guérir bientôt. Ce pied, lorsqu'on nous présenta l'enfant au bureau central d'admission, dans le mois de juin 1836, reproduisait assez bien celui de Marcus.
Le pied droit formait une ligne droite avec la jambe, et cette ligne se prolongeait jusqu'aux orteils. Ceux-ci, fort mal rangés, étaient fléchis vers la plante et servaient de point d'appui à l'enfant par leur face dorsale, lorsqu'elle était assise le pied posé à terre; mais si l'on plaçait Fanny debout , de façon à ce que le poids de son corps portât sur la difformité , alors c'était la face dorsale du métatarse qui donnait le point d'appui, etc.; les orteils venaient embrasser le talon. Celui-ci était très-élevé. La plante du pied, excessivement concave, semblait divisée par un fort sillon transversal.
Nous avons fait a cet enfant la section du tendon d'Achille le 28 juin 1856 : un mois après, la petite Cloud marchait facilement sur le talon et la plante de son pied, quoique celle-ci fût encore un peu trop concave, à cause du raccourcissement du court fléchisseur des orteils et de l'aponévrose plantaire, qui n'avaient pas subi une modification su fusante. Mais au boutd'un mois de plus, tout était réparé et parfaitement guéri.
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Au second degré, la déviation du pied com^ mence entre le métatarse et la seconde rangée des os du tarse; le métatarse plié à angle droit, sous le tarse , sert de point d'appui quand le malade se porte sur son membre; les orteils sont quelquefois relevés sous le talon. Cette quasi-luxation du métatarse au-dessous et en arrière de la seconde rangée des os du tarse, oblige la face antérieure des cunéiformes et du cuboïde à devenir inférieure, et souvent la fait concourir avec la face dorsale du métatarse au point d'appui monstrueusement anormal du sujet. Les personnes atteintes destréphypopodie, au deuxième degré, marchent assez facilement; du reste, au moyen d'une chaussure informe, large et arrondie par le bas, ressemblant beaucoup à celles que sont forcés de porter les stréphocatopodes ( pieds équins). Cette presque identité de la chaussure dans les deux difformités les a souvent fait confondre au premier abord.
Mlle Eugénie Leroy, âgée de dix-huit ans, de Maurice (Ile de France), est née avec uncstréphypopodie ( déviation en dessous ) du pied droit, et une stréphendopodie ( déviation en dedans ) du pied gauche. Les machines orthopédiques furent assez heureuses pour guérir en partie le pied atteint de stréphendopodie ; mais elles restèrent sans force à l'égard de la déviation en dessous. Nous allons décrire celle-ci comme nous l'observâmes lorsque M. le professeur Bres-
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chet nous adressa Mlle Leroy au mois de mars J857.
C'était un cas fort rare. Le pied présentait l'aspect d'une véritable massue, surtout quand la malade était debout, car alors le métatarse et les orteils se repliaient sous le tarse, de telle façon, que le point d'appui se composait des os du métatarse, des orteils, enfin de l'extrémité antérieure du cuboïde et des cunéiformes. La jambe semblait terminée ainsi par une sorte de pilier tout rempli des saillies formées par l'astragale, le cuboïde, le scaphoïde, etc. , saillies recouvertes elles-mêmes de durillons calleux. Lorsque
la jeune personne était assise, son pied posé sur le sol , la difformité paraissait moins prononcée, la base de sustentation avait lieu alors sur les trois dernières articulations métalarso - phalangiennes et le cinquième orteil, ainsi que sur un prolongement graisseux de la peau, qui occupait la place des second, troisième et quatrième orteils dont les secondes et troisièmes phalanges manquaient complètement. En même temps que l'avant-pied était dirigé en dessous, il Tétait aussi un peu en dedans.Le gros orteil était également réduit a sa première phalange; le petit orteil se mon-
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trait seul dans l'état normal ; la plante du pied était très-concave et séparée du talon par un profond sillon transversal; le talon était éloigné du sol de trois pouces, la mortaise tibiopéronienne n'appuyait que sur la face supérieure et un peu interne du calcauéum, de manière qu'au dos du pied on pouvait sentir sous la peau une partie de l'astragale, etc. La description de cette difformité fera facilement comprendre que mademoiselle Leroy ait pu faire un voyage de plusieurs milliers de lieues pour chercher à se débarrasser d'un ennemi aussi désagréable, non-seulement à cause de la gêne qu'il apportait à la marche, mais encore par la hideuse difformité qui ne permettait de chausser le pied qui en était le siège qu'avec un informe brodequin , ne ressemblant en rien aux chaussures ordinaires des femmes.
Le 2 avril 1857, nous fîmes la section du tendon d'Achille en présence de M. Breschet, qui avait conseillé à la malade de s'adresser à
nous. Cinq semaines après, le pied était complètement déroulé et formait un angle droit avec la jambe, et la jeune malade pouvait déjà commencerg à marcher en appuyant sur
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la plante de son pied et son talon. Six semaines plus tard , elle faisait d'assez longues promenades dans le jardin du Luxembourg, dans les environs duquel elle demeurait.
Le troisième degré enfin nous montre le pied brisé entre la première et la seconde rangée des os du tarse, avec une sorte de luxation du scaphoïde et du cuboïde au-dessous et en arrière de la tête articulaire de l'astragale comme de la tubérosité antérieure du calcanéum. Le point d'appui se fait sur la face dorsale de la seconde rangée des os du tarse, sur les éminences antérieures de l'astragale et du calcanéum, devenues inférieures. Le métatarse et les orteils soustraits à tout contact avec le sol sont relevés sous le talon , et le dépassent de beaucoup. Rien n'est affligeant comme la figure que présente le pied ainsi déformé ,; avec toute sa moitié antérieure rejetée au-dessous et en arrière de la jambe. Vu par devant , le malade semble être privé de pieds et marcher sur des moignons ; vu par derrière, on dirait qu'il traîne ses pieds après lui.
Des douze stréphypopodesque nous avons eu à soigner, sept, comme on vient de le dire, étaient difformes de naissance. Chez trois de ceux-ci , la déviation embrassait simultanément l'un et l'autre pied. On observait en même temps en eux une raideur singulière des principales articulations des membres , des genoux , des hanches ,
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des poignets , des coudes , etc. Les autres présentaient la déviation en dessous sur un pied seulement, mais avec la stréphendopodie (varus), ou la stréphexopodie (valgus) de l'autre pied» Quant aux sujets frappés consécutivement, chez l'un la difformité était double ; chez les trois autres , elle n'existait que sur un pied , mais avec déviation en dehors ou en dedans du pied opposé.
Au reste , que la stréphypopodie soit congénitale ou accidentelle, son développement tient toujours aux mêmes causes , c'est-à-dire au raccourcissement des muscles du mollet, des fléchisseurs des orteils longs et courts , etc. Il est évident que presque tous les ligaments de la plante du pied , ainsi que l'aponévrose plantaire , doivent être de même raccourcis et opposer un immense obstacle au redressement du pied.
En effet , après la section du tendon d'Achille, du court fléchisseur des orteils et de l'aponévrose plantaire , seul moyen d'obtenir la cure de la stréphypopodie , on éprouve une très-grande difficulté à faire rentrer la poulie articulaire de l'astragale dans la cavité tibio-péronienne ; la remise en contact des surfaces articulaires du calcanéum et du cuboide , de l'astragale et du scaphoïde , de la seconde rangée des os du tarse avec celle du métatarse, n'est guère chose aisée. Il faut pour cela de puissantes machines , car le redressement complet doit être obtenu en quinze ou vingt jours , sous peine de recommencer la
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section. Nous allons ici rapporter une observation curieuse de stréphypopodie.
Alex. Nansot , de Claye , âgé de huit ans , est venu au monde avec une double stréphypopodie et les deux mains déviées en dehors. Il avait de plus et il a encore les articulations huméro-scapulaires, huméro-cubitales, radio-carpiennes , iléo-fémorales, fémoro-tibiales et tibio-tarsiennes dans un état de raideur qui ne lui permet que des mouvements très-bornés. Le métatarse et les orteils étaient repliés sous le tarse de manière que , vu de face, l'enfant semblait privé de pieds. Quand il marchait , c'était sur le milieu de ses cou-de-pieds, en portant les orteils en arrière de ses talons. Voici , du reste , comment nous avons trouvé les pieds du pauvre petit infirme avant l'opération que nous lui avons faite le 26 septembre 1836 , en présence de MM. les docteurs Serrurier, Tan chou et Dessole.
Quand l'enfant étaitdebout, c'était la face dorsale des os de la seconde rangée du tarse , autrement dit du cuboide, des trois cunéiformes et du scaphoïde , qui formait le plan de sustentation. Le métatarse et les orteils allaient se relever en arrière , au-dessous et au-delà du talon. L'avant-
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pied était un peu dirigé en dedans. Un profond sillon transversal séparait le talon de la plante. Le scaphoïde et le cuboïde étaient luxés sur la tête articulaire de l'astragale et la tubérosité antérieure du calcanéum , c'est-à-dire de l'avantpied sur l'arrière-pied , au lieu désigné par Chopartpour l'amputation partielle du pied. La mortaise tibio-péronienne n'appuyait plus sur la poulie articulaire de l'astragale , mais seulement sur la partie postérieure de cet os. L'enfant portait des brodequins chaussés sens devant derrière , de façon qu'il semblait traîner ses pieds après lui ,etc . Il a fallu deux mois de traitement pour parvenir à ramener les pieds sous les jambes en angle droit normal avec celles-ci ; là s'est bornée notre œuvre : il nous a été impossible de faire rentrer la poulie articulaire de l'astragale sous l'extrémité inférieure des os de la jambe. L'astragale se trouve en avant de cette extrémité et fait relief sous la peau. Quant à la mortaise tibio-péronienne, elle appuie sur la partie du calcanéum qui , dans l'état sain , se trouve entre l'insertion du tendon d'Achille et l'astragale.
Quoi qu'il en soit, le jeune Nansot a tiré un
grand avantage de notre traitement :
aujourd'hui il marche aisément, avec des pieds qui ont l'apparence normale.
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