CHAPITRE IX
Des Causes,
Les causes sous l'influence desquelles le piedbot natif peut se développer sont plutôt supposées qu'indiquées par les auteurs, et nous ne sachons pas qu'il ait été dit ou écrit quelque chose de parfaitement concluant à cet égard. La question reste à débattre, et rien ne lui assigne une solution bien prochaine. Il ne faut en accuser, au reste, ni la sagacité ni le mérite de personne : le sein de la mère est un sanctuaire impénétrable, mystérieux, où la préparation des faits qui doivent plus tard nous frapper s'opère sans appréciation possible de la part de nos sens. Chacun donc peut rêver ou deviner la nature et la marche de cette préparation selon les théories qui lui ont été enseignées ou révélées , selon le calcul plus ou moins logique de certaines probabilités, selon son organisation particulière enfin. Il est vrai de dire, cependant, que par induction et surtout par comparaison, en joignant à une théorie bien faite
des observations nombreuses, et l'étude profonde des diverses causes auxquelles sont dus les piedsbots consécutifs, le praticien peut arriver à la certitude, non point mathématique, mais rationnelle, touchant la véritable origine du pied-bot de naissance. Voilà, du moins, la conviction que près de vingt années de pratique nous ont donnée. Nous allons donc examiner d'abord les deux causes de stréphopodie native que nous considérons comme les plus probables, et qui sont : 1 ° la mauvaise position des pieds de l'enfant dans l'utérus pendant une partie de la grossesse ; 2° la lésion de l'appareil cérébro-spinal ou de ses membranes(\). Ensuite nous énumérerons quelquesunes des autres causes admises par les auteurs. Quand on réfléchit à la position habituelle de l'enfant dans l'utérus, on a lieu d'être surpris que les sujets qui viennent au monde difformes ne soient pas plus nombreux. On sait en effet que le fœtus, depuis son premier développement saisissable jusqu'à l'âge de neuf mois, témoigne une forte disposition à renverser ses pieds en dedans, leur bord externe et leur pointe étant abaissés, tandis que leur bord interne et le talons ont élevés. Cette disposition se retrouve après la nais-
(i) La lésion de l'appareil cérébro-spinal est presque toujours secondaire ;« une gastro-entérite, et se manifeste le plus souvent pendant les dentitions, surtout pondant la première. Celte vérité a été démontrée par nous, i! y :« plus de six ans.
sance, et se maintient assez généralement jusqu'à ce que l'enfant ait marché seul pendant quelques mois. On conçoit, par conséquent, avec quelle facilité une telle disposition , produit de l'arrangement naturel des membres abdominaux dans l'utérus, peut emprunter, aux moindres circonstances adjuvantes, des raisons d'accroissement et d'exagération. 11 est tout simple ensuite que le développement des puissances musculaires et des ligaments puisse être modifié par la prolongation du quasi-vice de la nature , et qu'un changement notable survienne dans les rapports
utiles des os du pied entre eux.
Ainsi donc , la mauvaise position des pieds de l'enfant dans l'utérus persistant , les muscles de la partie interne et postérieure de la jambe finiront par se raccourcir, par éprouver un véritable arrêt de développement, et leurs antagonistes par s'allonger. Les ligaments feront comme les muscles. Voilà pour la déviation native des pieds en dedans, stréphendopodie ou varns.
Des raisons analogues serviraient pour expliquer les autres sortes de déviation native , déviation en dehors , en dessous , en haut , en bas.
Par exemple, la stréphexopodie native , déviation en dehors, valgus , tiendrait au raccourcissement permanent des muscles péroniers et souvent aussi de ceux du mollet.
La stréphocatopodie native , déviation du pied en bas , pes equinus , au raccourcissement semblable des muscles du mollet accompagné quelquefois de celui des fléchisseurs des orteils. Cette difformité , comme on le sait , est le type primitif de la stréphopodie , sur lequel on a essayé la première section tendineuse pour en débarrasser les malades,
La même modification des mêmes muscles, et particulièrement du court fléchisseur des orteils, amènerait la stréphypopodie native, déviation en dessous.
Enfin, la déviation native en haut , stréphanopodie , devrait être attribuée au raccourcissement des muscles extenseurs des orteils, jambier antérieur et péroniers.
Cette opinion, que les piedsbots natifs doivent leur origine à l'exagération de la position naturelle des pieds du fœtus dans le sein de la mère, pourrait être fortifiée par l'observation des flexions natives des membres. Nous avons été consulté quatorze fois pour des affections de ce genre. La première fois il s'agissait d'un enfant nouveau-né qui, lorsqu'on le débarrassait de son maillot, portait aussitôt ses deux cuisses le long du tronc, les jambes étant fléchies et appliquées immédiatement sur la partie postérieure des cuisses ; le second enfant ne présentait qu'un seul membre dans ce singulier état d'anomalie ; et chez le troisième , la flexion affectait non pas les membres inférieurs, mais les membres supérieurs : ainsi, les avant-bras étaient fléchis sur les bras, et les mains embrassaient le moignon de l'épaule. Dans tous les cas que nous avons observés, les muscles fléchisseurs montraient un raccourcissement remarquable, et tous les efforts
tentés pour ramener les membres à leur direction normale n'obtenaient qu'un résultat imparfait , sans aucune durée. Le même phénomène s'est présenté plusieurs fois dans notre pratique en compagnie d'un pied-bot natif.
Le 44 septembre 1841, une sage-femme des Thèmes me présenta la petite fille de M. François, nourrisseur, rue des Acacias, âgée de sept jours, atteinte de deux pieds-bots équins-vari, et très développés. Quoique cette enfant fût née depuis sept jours, aussitôt qu'on la démaillottait, les membres inférieurs se portaient aussitôt en dehors par un mouvement de rotation en dehors de la tête des fémurs dans la cavité cotyloïde, les cuisses se fléchissant sur le bassin et les jambes à angle droit sur les cuisses. Ses membres, qui étaient très-grêles , étaient comme frappés de contraction paralytique. Il est évident pour moi que cette petite fille avait été atteinte, dans le sein de sa mère , d'une lésion de l'appareil cérébro-spinal. Pendant l'accouchement, cette enfant s'était présentée par le siège ; et j'ai maintenant (26 février 1843) dans mon institut orthopédique un jeune enfant de Clermont-Ferrant, âgé de 16 mois, qui est né avec deux piedsbois : le pied droit varus très-développé et le gauche équin également très-développé ; les muscles fléchisseurs sont fortement rétractés et les orteils enroulés sur eux-mêmes dans le sens de la flexion; les articulations tibio-tarsiennes, lar-
siennes et tarsomélatarsiennes présentent une raideur presque tétanique. Il existe chez cet enfant une singularité de développement que je n'ai rencontrée que chez lui : c'est l'absence des deux rotules ; les jambes ne peuvent se fléchir qu'à angle droit sur les cuisses ; arrivées à ce point de flexion, on rencontre un obstacle invincible qu'on ne pourrait franchir sans s'exposer à léser l'articulation du genou.
Lise Guillaume, âgée de vingt ans, d'une bonne et forte constitution, demeurant rue du Chemin de Pantin, n 5, est née avec deux fausses ankyloses angulaires des genoux, et deux déviations en dedans des pieds. Au moment de sa naissance, les quatre membres étaient frappés d'une grande raideur : les cuisses étaient couchées sur son ventre, les jambes pliées sur la partie postérieure des cuisses, et les deux pieds appliqués sur les parties génitales. Ce fut avec peine que l'on parvint à étendre les cuisses ; pour les jambes on fut plusieurs mois avant de pouvoir les ramener à peu près à angle droit avec les cuisses, en employant des tampons de linge, de plus en plus épais ; mais il fut impossible de les étendre davantage, leurs muscles fléchisseurs étant trèsraccourcis ; les avant-bras étaient aussi fléchis sur les bras. Jusqu'à l'âge de quinze à seize ans, les membres supérieurs ont été comme paralysés; la malade se servait très-diflicilement de ses mains ; depuis cette époque , ses membres supé-
rieurs se sonl fortifiés, et elle s'en est servie comme s'ils n'avaient jamais été paralysés. Aujourd'hui , pour gagner sa vie , elle joue du violon dans les Champs-Elysées, et se promène sur deux jambes de bois.
Ses jambes et ses pieds sont atrophiés.
La mère de cette jeune fille attribue la difformité dont nous venons de parler à une grande peur qu'elle éprouva dans le septième mois de sa grossesse, peur qui fut suivie de violentes convulsions.
Après cette première cause , dont la démonstration physiologique n'est rien moins que difficile, vient la seconde que nous croyons de beaucoup la plus commune et la plus féconde; nous voulons parler de la lésion de Vappareil cérébrospinal (1).
Nous avons vu un grand nombre d'enfants nés hémiplégiques ou paraplégiques , être affectés d'un pied-bot correspondant au côté para-
(1) Nous avons déjà parlé depuis longtemps de cette cause que l'on semble vouloir se disputer de plusieurs côtés en l'exagérant : d'abord dans le rapport que nous avons fait au Conseil royal des Hospices, à la fin de 1852, sur le traitement orthopédique que nous dirigeons au bureau central, etc., puis dans notre Aperçu sur les principales difformités, publié en 1855, ainsi que dans différents articles d'orthopédie, insérés dans le Dictionnaire de la Conversation et de la Lecture, et dans la Revue des spécialités et innovations médicales et chirurgicales. Cette cause se trouve encore établie dans les observations que nous avons adressées aux Académies de Médecine et des Sciences, en 1836 et 1857.
lysé. Tous ces enfants étaient venus au monde avec une raideur générale des membres , raideur qu'ils avaient gardée pendant une semaine, et quelquefois plus. L'un d'eux, entre autres, présentait simultanément un commencement de torticolis , un pied équin varus à droite , et un valgus à gauche. Chez cet enfant, les deux membres inférieurs seulement étaient paralysés. Un autre, stréphanopode à gauche et stréphendopode a droite, était en même temps affligé d'un double strabisme. Un autre, atteint de paralysie partielle des membres inférieurs, possédait une déviation en bas et en dedans sur un pied seulement, tandis que le membre opposé se montrait non point difforme , mais tout à fait flasque et amaigri par la paralysie. Trente fois, au moins, nous avons vu un membre paralysé se terminer par un pied-bot, et l'autre membre rester sans aucune affection quelconque, ainsi que le reste du corps ; enfin, nous avons rencontré un assez grand nombre d'enfants nés hémiplégiques , et atteints de pied-bot du côté frappé de paralysie. Chez plusieurs de ces enfants, venus au monde paralysés d'un ou de deux membres inférieurs, avec déviation du pied , nous avons vu l'état paralytique disparaître en quelques mois, partiellement au moins, et le pied-bot se maintenir ; chez d'autres, la paralysie persister après un intervalle analogue , et le membre difforme s'atrophier de plus en plus. On a fait la remarque
fréquente que les enfants qui naissent stréphopodes ont l'extrémité difforme violacée , plus mince , plus raide et moins chaude au toucher, moins vivante en un mot que celle qui ne l'est pas. Nous pensons, à ce sujet, que le plus ou moins de volume et de force du membre trouvé atteint de déviation au moment de la naissance, peut très- bien servir à faire reconnaître si la difformité s'est développée sous l'influence de contractures paralytiques, ou s'il faut l'attribuer à une autre cause, telle que la position vicieuse des pieds dans l'utérus ; car, en cas de paralysie antérieure à la naissance, le membre est plus grêle, le pied plutôt dévié en bas qu'en dedans ; on trouve souvent de la contracture dans les muscles fléchisseurs de la jambe sur la cuisse, et même dans les fléchisseurs de la cuisse sur le bassin. Cet état de raideur générale ne dure ordinairement que quelques jours, quelques semaines au plus , surtout dans l'articulation coxo-fémorale ; la lésion cérébrale, spinale, ou cérébrospinale étant guérie alors, ou tout près de l'être. M. Bonnet, de Lyon, se fondant sur cette idée que tous les pieds-bots dépendent d'une lésion des nerfs qui animent les muscles, soit de la partie postérieure et interne de la jambe , soit de ceux de la partie antérieure et externe, des nerfs poplité interne ou poplité externe, a désigné ces difformités sous les noms de pied-bot poplité interne, et de pied-bot poplité externe. 11
r>ES causes. 99
a subdivisé chacun de ces pieds-bots en cinq variétés ou degrés.
Le premier degré du pied-bot poplité interne est Je pied-équin simple ; le second degré est le pied-équin plus compliqué ; le troisième degré est le pied-équin varus léger ; le quatrième degré est le varus simple ; enfin le cinquième est le varus très-développé , affection dans laquelle le malade marche sur la face dorsale du cuboïde, etc.
Dans le pied-bot poplité externe , le premier degré est le pied plat ; le deuxième , le pied plat avec renversement du talon en dehors, la principale base de sustentation se trouvant sur le bord interne du pied ; dans le troisième degré du piedbot poplité externe , l'avant-pied est dans un état d'abduction sur l'arrière-pied ; dans le quatrième degré , l'avant-pied est renversé sur l'arrière-pied , et dans le cinquième degré le pied est fortement fléchi sur la jambe. On voit qu'au moyen de toutes ces subdivisions , M. Bonnet a voulu classer toutes les variétés de piedsbots, etc. , en les rattachant à la rétraction des muscles soit de la partie postérieure et interne , soit de la partie antérieure et externe de la jambe agissant sur les os du pied, etc., rétraction, selon lui , toujours due à l'influence morbide des nerfs poplités. A-t-il été heureux dans cette idée généralisatrice ? Je ne le crois pas ; car comment appellera-t-il les pieds-bots qui se sont dé-
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veloppés à la suite d'une position vicieuse qui a duré plusieurs mois? Dans ce cas, il est difficile^ ce me semble , d'admettre la lésion de l'un des nerfs poplités.
Cette permanence de la position vicieuse des muscles auxquels se distribue le nerf poplité interne, par exemple, n'est point accompagnée de la paralysie du nerf poplité externe , ni d'une affection du nerf poplité interne qui entraîne à sa suite la rétraction des muscles qu'il anime. Il en est de même pour les cas de pieds-bots survenus à la suite d'entorse , de diastasis , de plaies à la plante du pied , etc. , etc. , comme on pourra le voir dans cet ouvrage.
M. Bonnet a conçu l'idée de sa théorie en lisant deux observations , très-intéressantes d'ailleurs, que Delpech rapporte dans son Orthomorphie. Les malades qui font le sujet de ces observations étaient l'un et l'autre atteints de pieds-bots équins-vari , développés, chez le premier , à la suite d'un coup de feu qui avait divisé le nerf poplité externe. Aussitôt après l'accident, ce malade , qui était un militaire, perdit la faculté du mouvement dans la partie externe de la jambe et du pied; les muscles péroniers, les jambiers antérieur, extenseur commun des orteils, et extenseur propre du gros orteil, restèrent paralysés. Depuis ce temps , la pointe du pied est devenue basse , et le pied s'est graduellement déformé jusqu'au point de ne plus pou-
voir toucher le sol que par l'extrémité antérl du calcanéum , la face dorsale du cuboïde e malléole externe, etc.
Le second sujet avait vu sa difformité apparaître à la suite d'une inflammation aiguë et de la suppuration du nerf popli té-interne. Ce sujet était une demoiselle de 24 ans , qui avait éprouvé un abcès accidentel dans la partie inférieure et interne de la cuisse gauche. Cette maladie fut très-mal traitée : l'inflammation , au lieu d'être combattue par les antiphlogistiques , fut exaspérée par des frictions irritantes. Il résulta de ce mauvais traitement des fusées purulentes , le décollement des muscles de la cuisse et une nécrose du fémur. Pendant cette maladie , qui dura trois ans , les muscles de la jambe tombèrent dans un grand état de contracture qui détermina un énorme pied-bot équin-varus, etc. Il est très-clair, pour Delpech, que c'est à la participation du nerf crural , aux inflammations des parties profondes de la région interne de la cuisse , que le pied fut entraîné en bas et en dedans , et extrêmement déformé.
Voici les réflexions que ces deux cas ont suggérées au chirurgien de Montpellier : « Ces deux observations démontrent fort clairement , dit-il , l'une , que la paralysie d'un ordre de muscles congénères livre les os a toute la force des antagonistes, et que cette force purement équilibrante peut suffire pour porter loin la dé-
viation d'un membre ; la seconde de nos observations démontre tout aussi clairement que lorsqu'un nerf ou ses principales branches destinées à produire la faculté du mouvement dans un ordre de muscles congénères , viennent à être soumis à une action irritative , ils peuvent se transmettre à tous les muscles qui reçoivent leur influence , au point que ces derniers organes se livrent à un effort permanent de raccourcissement capable d'altérer profondément les formes en changeant le rapport d'inclinaison naturelle des os. »
D'après ces observations , on voit qu'il suffit que l'équilibre qui existe entre les muscles de la jambe soit détruit , pour qu'il survienne une déformation considérable du pied. Dans la première observation de Delpech , ce sont les muscles qui reçoivent leurs nerfs du sciatique poplité interne qui ont acquis une grande prédominance d'action sur ceux qui les reçoivent du poplité externe qui a été coupé par un biscaïen ; enfin , dans la seconde observation , on voit que cette prédominance a élé occasionnée par l'irritation.
C'est à l'observation de cette raideur, de cette contracture primitive , qu'un habile mécanicien de Paris doit la singulière erreur dans laquelle il est tombé relativement à l'origine des pied-bots natifs. Ce mécanicien , ainsi qu'il résulte d'un mémoire adressé par lui à l'Académie royale de Médecine , et sur lequel une dis»
cussion a été engagée , ce mécanicien , disonsnous , fait consister la cause des pieds-bots natifs dans la pression exercée sur le fœtus par les contractions utérines, en raison de l'absence plus ou moins complète de l'amnios. Nous laisserons un célèbre professeur , M. Breschet , si compétent dans la matière , répondre à la découverte de l'auteur du mémoire.
« Comment admettre, dit M. Breschet, que * l'utérus puisse jamais comprimer le fœtus « assez longtemps pour dévier les pieds de leur fc direction normale , si , comme tout le monde « en est instruit , les eaux de l'amnios s'opposent « à cette compression ? La supposition de l'absence « du liquide amniotique ne saurait logiquement « conduire à la conséquence qu'on voudrait en « tirer , car cet état ne serait guère durable. « Tout le monde sait, en effet , que du moment « où les eaux de l'amnios ont coulé, Faccouche- « ment est inévitable , soit que cet écoulement < ait lieu spontanément ou bien accidentellement. « Si l'accouchement n'a pas lieu immédiatement , « l'enfant meurt , et , dans aucun cas , on ne sauce rait admettre que la compression de la matrice « puisse déterminer la formation du pied-bot « congénital. »
Depuis qu'il nous est arrivé de lire dans les journaux de Médecine l'extrait ou l'analyse du mémoire dont il s'agit, nous avons eu occasion de voir un très-grand nombre d'enfants
nouveau-nés atteints de déviations congénitales, et jamais nous n'avons appris que l'accouchement d'un seul se fût fait à sec. Presque toujours, au contraire , on nous a dit que si l'enfant était difforme , c'était sans doute parce qu'il avait pu se déplacer et prendre une fausse position dans l'utérus, à cause de l'abondance des eaux de l'amnios , propos de parents , si l'on veut , mais qui est l'expression d'un fait opposé à la théorie que nous combattons.
D'autres raisons viendraient encore à l'appui de notre opinion sur l'influence des lésions de l'appareil cérébro-spinal en ce qui touche la production des difformités de l'enfant dans le sein de la mère. Ainsi , par exemple , la plupart des femmes qui donnent naissance à des sujets affectés de stréphopodie ont eu une grossesse pénible ; elles ont éprouvé des malaises fréquents et répétés , des maladies dans lesquelles le système nerveux a été exalté ; elles ont été soumises à de vives commotions morales , à des chagrins cuisants , à des peurs , à des frayeurs , etc. ; d'autres ont souffert de la misère, de la faim, du froid; d'autres ont fait des chutes , ou bien elles ont subi un travail forcé , hors de proportion avec leur organisation et leur santé. Tous les médecins physiologistes , tous les praticiens observateurs connaissent la puissance des relations sympathiques de la mère sur son en faut, non-seulement durant la gestation, mais encore pendant
l'allaitement. Ne voyons-nous pas journellement une violente commotion morale tuer un enfant dans le ventre de sa mère , ou déterminer des convulsions terribles chez le pauvre petit aussitôt après qu'il a tété l'infortunée que cette commotion vient de frapper? Ce sont là des faits trop vulgaires pour qu'il soit nécessaire d'y insister.
De même , nous avons observé que le piedbot natif ou consécutif à la naissance pouvait souvent coïncider avec l'état lymphatico-nerveux de la constitution de l'enfant , avec le grand développement de la masse cérébrale dans le premier âge. La stréphopodie , dans les familles , est généralement en proportion de la disposition des sujets aux convulsions et aux inflammations cérébrales. Remarquons , au reste , que les enfants , dans le sein de leur mère , sont exposés , non-seulement aux affections de l'appareil cérébro-spinal , mais à presque toutes les autres maladies. Tous les ouvrages qui traitent des maladies des enfants , et notamment l'intéressant mémoire de M. L. Verron , en font foi. Lorsque M. L. Verron était interne à l'hôpital des Enfants-Trouvés , dans ses nombreuses autopsies de nouveau-nés faites , comme on sait , sous les yeux de M. Baron , il a trouvé des abcès dans les poumons, des inflammations du tube digestif, etc. M. Husson, médecin de l'Hôtel- Dieu , a vu un enfant naître avec la petite vérole. Ces observations ne sont-elles pas de nouvelles et
irrésistibles preuves en faveur de ce que nous avons avancé ? Oui , sans aucun cloute , les enfants peuvent, pendant la vie utérine, éprouver des inflammations du cerveau, de la moelle épinière et de leurs membranes , maladies qui doivent agir avant comme elles agissent après la naissance, en paralysant tout un côté du corps , ou seulement un ou plusieurs membres , en soumettant certains muscles à un état violent de contracture qui les raccourcit et les amène à développer le pied-bot. Quant à la manière dont se fait ce développement , il est démontré pour nous que tout se passe dans la vie utérine pour le pied-bot natif, comme après la naissance pour le pied-bot consécutif.
Yoilà , selon nous , les deux causes qui produisent le plus souvent le pied-bot congénital. Avant de parler du pied-bot consécutif, nous croyons devoir dire quelques mots de l'arrêt de développement, regardé par quelques savants, et notamment par M. le professeur Breschet, comme une cause fréquente de stréphopodie. Si l'arrêt de développement était considéré comme consécutif aux deux causes principales que nous avons admises, comme entretenant la difformité une fois qu'elle est développée , nous pourrions affirmer qu'il existe dans tous les cas de difformité de cette nature, car il se trouve toujours alors des muscles qui sont dans un état de raccourcissement permanent , que le pied-bot soit
équin, varus, valgus, etc. Nous allons rapporter quelques faits où cet arrêt de développement ne se bornait pas seulement à quelques muscles , mais s'étendait aux os et aux autres parties constituant le pied et tout le membre du côté difforme, quelquefois même le pied du côté opposé , ainsi que les mains. Nous raconterons les faits sans réflexions, tels que mous les avons observés.
Ainsi, un sujet, atteint de pied-bot équin, nous fit voir un défaut de longueur comparative d'environ cinq pouces sur son membre difforme, un pouce pour le fémur et quatre pouces pour les os delà jambe.
Cette petite infirme se nommait Pascaline François, née le 13 avril 1828, d'une constitution éminemment lymphatique, était venue au monde avec l'extrémité inférieure droite à l'état de pied équin très-prononcé. Elle marchait de ce côté sur les articulations métatarso-phalangiennes , et portait le talon élevé de trois pouces. Tout le membre était faible et raccourci ; il avait bien son grand trochanter situé à la même hauteur que celui du membre gauche, mais les condyles internes du tibia se trouvaient en différence d'un pouce. La dissemblance, sensible entre les deux cuisses, l'était plus encore entre les deux jambes, dont la gauche se montrait parfaitement conformée, tandis que dans la droite il y avait atrophie musculaire et osseuse , en outre d'un raccourcissement de quatre pouces ; ce qui donnait en
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tout cinq pouces d'inégalité de longueur entre le grand trochanter et le talon de l'un et l'autre membre.
Le pied était donc tout à fait vertical dans sa partie supérieure, c'est-à-dire que le tarse et le métatarse décrivaient une ligne droite avec le reste du membre; quant aux phalanges, elles faisaient angle droit avec le#nétatarse.
A l'âge de trois ans , on essaya sur Mlle François les appareils mécaniques de M. M..., dans l'établissement de qui la mère et l'enfant séjournèrent même quelque temps. L'emploi de ces moyens orthopédiques , prolongé pendant cinq ans, n'avait produit que des résultats négatifs, lorsqu'à la fin de juin 1856, la jeune malade nous fut amenée. Nous l'opérâmes le 30 juin.
Au bout de quinze jours le redressement était parfait. Malheureusement l'enfant doit rester boiteuse , son membre droit étant de beaucoup moins long que le gauche.
Nous traitons maintenant, lel mars 1843, la fille d'un serrurier, demeurant rue Saint-Marc, 31, qui est affectée aussi de deux étranglements circulaires de la jambe, et d'un varus.
Un stréphendopode (varus) avait le membre malade de cinq pouces moins long que celui du côté opposé, un pouce pour le fémur et quatre pour la jambe. Chez un autre malade qui nous fut adressé par M. le professeur Breschet luimême, nous avons trouvé que tous les orteils,
excepté le cinquième , n'existaient que jusqu'à la première phalange. (Voyez l'Observation de Mlle Leroy, page 55.) Il y a quatre ans, on nous a consulté pour une petite fille âgée de deux ans, affectée d'une déviation du pied en dedans avec trois étranglements à la jambe, que nous regardons comme aponévrotiques. Le premier de ces étranglements apparaissait à la hauteur de la jarretière et tout à fait circulairement ; des deux autres , qui n'embrassaient que la demi-circonférence du membre , l'un attaquait le défaut du mollet, l'autre le quart inférieur de la jambe; puis , chose étonnante ! les orteils de l'autre pied, ainsi que les doigts des deux mains, étaient tous arrêtés à la première phalange. En 1858 on nous a présenté le jeune Saint- Ange Mercier, un petit garçon de quatre ans , rempli d'intelligence et de gentillesse , chez lequel nous avons remarqué les arrêts de développement suivants : le pied droit n'a que les trois principaux os du tarse, le calcanéum, l'astragale et le scaphoïde ; ce dernier os est dévié en dedans sur la tête articulaire de l'astragale , et le deuxième métatarsien est directement articulé sur le scaphoïde, qui, ainsi que le deuxième orteil, comporte plus de volume que dans les conditions ordinaires. Il résulte de ce bizarre assemblage une espèce de pied-bot varus, ayant une figure arrondie, formée par le deuxième métatarsien, le deuxième orteil, enfin par le scaphoïde , que le tibial an-
térieur très-raccourci tire fortement en dedans. Les muscles du mollet sont aussi plus courts que dans l'état normal ; quant au pied gauche , il manque complètement. Les muscles, qui vont ordinairement de la jambe au pied, se sont arrêtés à la partie inférieure de la jambe, et y ont pris leur insertion, du moins ceux que j'ai pu sentir sous la peau, car plusieurs, j'en suis convaincu, n'existent qu'à l'état rudimentaire, ou même n'existent pas du tout. C'est ainsi qu'en touchant le pied droit de ce sujet extraordinaire, je n'ai senti que la portion du long extenseur qui s'insère communément au deuxième orteil. Sous la mortaise des os de la jambe gauche, on observe une apparence de talon à peu près passable. Le membre entier est moins gros que l'autre, et il s'en faut de dix-huit lignes qu'il soit aussi long. A la main droite, on ne trouve que deux doigts, l'index et le petit doigt avec leurs métacarpiens ; les autres os du métacarpe manquent , tandis que ceux du carpe m'ont paru exister tous, seulement un peu moins développés que dans l'état normal.
Aujourd'hui , 1er mars 1845 , j'ai encore dans mon institut orthopédique le jeune garçon de Clermont-Ferrand , dont j'ai déjà parlé , âgé de seize mois , et que je viens de guérir de deux pieds-bots natifs très-di (formes , le droit varus, le gauche équin. Cet enfant, indépendamment de sa double difformité , a les membres infé-
rieurs atteints d'une rigidité insolite ; chez lui, comme je l'ai dit , les deux rotules manquent complètement , et on ne peut fléchir ses jambes que difficilement à angle droit sur les cuisses.
Pendant Tété dernier (1842) j'ai traité le fils de M. le baron de R., de Toulouse. Ce petit malade était âgé de dix-huit mois , et né avec un pied-bot équin-varus , pied auquel manquaient les deuxième , troisième et quatrième métatarsiens, et les orteils correspondants. Le premier métatarsien , ainsi que le gros orteil , étaient plus développés que les mêmes parties du côté opposé. Le péroné du côté difforme manquait aussi.
Nous terminerons là nos citations, en ajoutant seulement qu'il est assez fréquent de rencontrer chez les pieds-bots natifs des arrêts de développement dans tout le membre difforme, mais surtout dans les os du métatarse et dans les phalanges.
L'hérédité est encore regardée par quelques praticiens comme une cause de stréphopodie native; nous allons en rapporter quelques exemples assez curieux.
Nous avons rencontré un grand nombre de fois des enfants, atteints de pieds-bots natifs, qui étaient fils ou petits-fils de parents stréphopodes natifs aussi. Ainsi, deux frères affligés d'une double déviation des pieds en dedans, avaient leur grand'mère maternelle attaquée depuis sa
naissance de la même difformité (1). Ainsi, deux jeunes filles dans le même cas, mais simple, nous dirent que leurs grand-pères paternels possédaient une difformité identique. En 1838 , nous avons traité un jeune garçon belge, âgé de huit ans , ayant deux pieds-bots en dedans, né d'une mère aussi maltraitée que lui , et depuis sa naissance comme lui. Cet enfant, qui est le dernier de cinq, a son frère aîné atteint aussi de deux pieds-bots natifs ; les trois autres enfants de la famille ont les pieds à l'état normal.
Tous les autres sujets que nous avons remarqués, révélant des singularités héréditaires semblables , avaient , comme ceux que nous venons de citer, leur mère ou leur grand'mère infirmes, si c'étaient des garçons ; leur père ou leur grandpère, si c'étaient des filles.
Voilà les faits tels qu'ils nous sont passés sous les yeux. Nous les donnons sans y attacher plus d'importance qu'il ne convient. D'autres rencontreront peut-être l'inverse.
La fréquence remarquable du pied-bot consécutif venu à la suite de maladies de l'appareil cérébro-spinal, de convulsions, de paralysies, de contractures musculaires, confirme encore ce que nous avons dit pour les déviations natives. En effet, huit pieds-bots consécutifs sur dix dé-
(1) Depuis In première édition de notre Traité du pied-bot, nous avons en oceasion de traiter un troisième frère de ces deux petits garçons, aussi atteint d'une double stréphendopodie.
pendent des lésions du cerveau, de la moelle épinière, etc. Pourquoi n'en serait-il pas de même dans l'état natif? Lorsqu'un membre inférieur est frappé de paralysie générale ou partielle, on voit la difformité commencer aussitôt ; les muscles du mollet, et plus souvent encore les longs fléchisseurs des orteils, entrent dans un état de contracture qu'il faut promptement arrêter et vaincre, si l'on ne veut pas qu'il devienne permanent ; car alors l'emploi des machines, suffisant peut-être pour remédier à la mauvaise modification des fléchisseurs des orteils, serait sans action sur le raccourcissement des muscles du mollet, et la difformité ne pourrait plus être guérie que par la section du tendon correspondant à ces muscles. Remarquons , en passant , au reste, que la contracture des muscles doit être soigneusement distinguée de leur raccourcissement, conséquence fatale et fréquente de la contracture. Quand un côté du corps ou un membre quelconque est atteint de paralysie , il y a d'abord rétraction plutôt que raccourcissement des muscles , car longtemps encore ils peuvent être ramenés à leur longueur normale, au moyen d'une machine à extension lente et graduée, ou même avec la seule puissance des mains. On a vu des rétractions musculaires de ce genre se maintenir pendant plusieurs années sans dégénérer en raccourcissement véritable. Nous rappellerons à cet égard, entre autres faits de notre ob-
i\A DES CAUSES.
servation personnelle , celui qui est relatif à Mlle de Bertrand, et pour lequel nous avons été consulté avec M. le professeur Roux. Cette jeune fille, âgée de huit ou dix ans, avait depuis cinq ans au moins une paralysie partielle des membres inférieurs, paralysie venue à la suite de convulsions, et qui était accompagnée de la contracture des muscles fléchisseurs des orteils longs et courts, des tibiaux, des muscles du mollet, enfin des fléchisseurs de la jambe sur la cuisse. Ces diverses rétractions musculaires étaient à peu près dissimulées et empêchées par les brodequins que portait la malade, brodequins armés de tuteurs latéraux qui se prolongeaient jusqu'au haut des cuisses. Venait-on àdéprisonner les membres de ces entraves salutaires , la jeune fille présentait aussitôt une double déviation des pieds en bas et en dedans et deux fausses ankyloses angulaires des genoux ; mais il était facile avec les mains seules de ramener les pieds et les jambes à la rectitude normale. M. Roux fut d'avis, ainsi que nous , que MlIe de Bertrand devait être traitée médicalement ; qu'il fallait l'envoyer à une eau minérale appropriée à son genre d'affection, et continuer surtout l'emploi des brodequins à tuteurs latéraux, afin de prévenir la permanence de la rétraction musculaire , c'est-à-dire le raccourcissement des muscles. Aujourd'hui, plus que jamais, nous pensons que l'état paralytique auquel la jeune infirme devait cette quadruple
difformité prenait son entretien et sans doute aussi sa source dans une inflammation chronique des membranes de la moelle épinière ou de la moelle épinière elle-même ; et notre pensée est conforme à celle qu'exprimait, pour des cas analogues, M. Janson, ancien chirurgien en chef de l'Hôtel-Dieu de Lyon , dans son compte-rendu de 1822.
Il y a des cas de contractures paralytiques qui persistent toute la vie ; nous avons vu plusieurs sujets, déjà âgés de vingt, trente , et même cinquante ans, offrir à cet âge avancé ces affections si gênantes et si difformes. Nous avons opéré plusieurs de ces malades , contrairement à l'avis de quelques chirurgiens, et nous avons singulièrement amélioré k position d'un grand nombre d'entre eux.
Quelquefois les contractures musculaires sont accompagnées de mouvements convulsifs ; mais cette complication ne s'observe en général qu'à l'invasion de l'affection , ou bien encore lorsque l'affection passe de l'état chronique à l'état aigu. Ainsi , nous avons vu dans deux cas de paralysie des extrémités inférieures avec contractures musculaires très-anciennes , l'état des membres se trouver fort amélioré par le renouvellement des accidents convulsifs qui avaient déterminé la paralysie. Il faut dire toutefois que ce renouvellement avait failli faire mourir les malades ; mais un traitement actif ayant écarté le danger ,
il n'en était heureusement resté qu'un amendement musculaire qui leur permettait de se tenir sur leurs jambes beaucoup mieux qu'auparavant.
Les contractures musculaires résultant d'une lésion de l'appareil cérébro-spinal , commencent presque toujours par affecter les muscles fléchisseurs. Ainsi , pour ne parler ici que des membres inférieurs, ce sont les fléchisseurs longs et courts des orteils , et le long fléchisseur propre du gros orteil qu'on voit pris les premiers. Après eux la contraction s'empare des muscles jumeaux et soléaire , puis ensuite des tibiaux et des péroniers , selon que le pied équin doit devenir équin varus ou équin valgus. Nous avons dit , en décrivant lastréphocatopodie et la stréphendopodie , que les tibiaux , bien plus que les péroniers , sont exposés au raccourcissement : les premiers , en effet , étant plus volumineux , plus forts , sont , par leur volume et leur force même , sollicités , pour ainsi dire , à entrer en contraction , et quand il arriverait que la contracture musculaire pût s'exercer simultanément sur les péroniers et les tibiaux , les tibiaux devraient nécessairement vaincre l'obstacle opposé par les péroniers et entraîner le pied vers eux. Ceci ne fait aucun doute ; et , comme nous l'avons déjà démontré , c'est à la puissance et à l'action prédominantes des muscles tibiaux comparés aux muscles péroniers, qu'il faut deman-
der pourquoi la déviation en bas et en dedans est de beaucoup plus fréquente que celle en bas et en dehors. Nous avons observé cinq cas dans lesquels la contracture musculaire n'avait intéressé que les muscles du bord interne du pied , surtout l'adducteur du gros orteil; dans ces cinq cas , le bord interne du pied était très-concave et le bord externe convexe. L'éminence ou tubérosité du cinquième métatarsien présentait une forte saillie sur le bord externe , etc. On rencontre aussi des cas de stréphexopodie sans raccourcissement des muscles péroniers ni du tendon d'Achille , causés simplement par la contraction permanente de l'abducteur du cinquième orteil et de la portion du long extenseur commun qui va se terminer aux deux derniers orteils.
Nous avons rencontré plusieurs fois des déformations de pied par le simple raccourcissement du court fléchisseur des orteils et de l'aponévrose plantaire , sans raccourcissement d'autres muscles. La section de ce muscle et de cette aponévrose permet au pied , dans l'espace de quelques jours, de reprendre sa forme normale. Nous avons guéri, pendant Tannée 1841, deux adultes atteints tous les deux de cette difformité native, existant sur les deux pieds.
En outre des deux grandes et principales causes que nous venons de développer , la raau-
118 DES GA.USBS.
vaise position des pieds de l'enfant dans l'utérus et la lésion de l'appareil cérébro-spinal ou de ses membranes , les déviations consécutives ou accidentelles du pied peuvent provenir de tout autres causes. On en voit qui se forment à la suite de contusions sur les muscles du mollet , de la cuisse , à la suite d'abcès froids dans les jarrets , entre les muscles de la cuisse , dans les muscles même de la jambe. De nombreux cas sont dus aux subinflammations du genou , ou de l'articulation tibio-tarsienne , à des fractures voisines de ces mêmes articulations , à des entorses, à des luxations, même réduites, de l'articulation de la jambe avec le pied, aux fausses positions prises dans la marche afin d'atténuer la douleur causée par une plaie , par un cor, par un oignon, à la lésion d'un nerf, au maintien prolongé du pied dans l'extension , etc. Nous rappellerons à cet égard quelques observations qui nous ont paru curieuses.
En 1836 , nous fûmes consulté pour une jeune fille de quinze ans , Marie-Françoise Prière. Cette jeune fille , qui présentait les apparences caractéristiques de la constitution nerveuse , s'était bien portée jusqu'à l'âge de deux ans, époque où elle fut renversée par un cabriolet dont la roue lui passa sur une jambe. La violente contusion qui résulta de ce fatal accident obligea l'enfant à rester couchée pendant plus d'un mois; et, lorsqu'étant guérie, Marie Prière voulut
marcher , il se trouva que les muscles du mollet avaient été raccourcis par la contusion , au point d'empêcher le pied de mettre plus de la moitié antérieure de sa face plantaire en contact avec le sol. Le talon était déjà relevé de plus d'un pouce.
Ce pied équin fut depuis abandonné à luimême , c'est-à-dire qu'on ne fit absolument rien pour allonger les muscles du mollet. Il y avait donc douze ans que la difformité durait, en s'accroissant toujours , lorsque M110 Prière nous fut amenée le 26 juin 1836. Son cas était un
pied-équin des plus graves.
Etant debout, elle portait le talon élevé au-dessus du sol au moins de cinq pouces ; la face plantaire de son pied présentait une concavité profonde de quinze lignes; la base de sustentation , formée par les orteils et les articulations métatarso-phalangiennes , avaient quatre pouces de largeur.
En avant du cou-de-pied apparaissait une saillie considérable formée par la tête articulaire de l'astragale. Le scaphoïde , les trois cunéiformes et les extrémités postérieures des trois premiers os métatarsiens occupaient un plan antérieur à celles de leurs
extrémités dites antérieures; tout l'avant-pied était dirigé en bas.
Nous fîmes à Ml,e Prière la section du tendon d'Achille en présence de l'illustre Broussais et de MM. les docteurs Bermondi, Scoutetten, Treille de Beaumont et J. Lafond fils.
Quinze jours après le talon était tout à fait abaissé , le pied avait repris sa figure normale, et la malade marchait. Dans les six semaines qui suivirent l'opération , la guérison fut complète.
En 1 854 , on nous présenta au Bureau central d'admission dans les Hôpitaux , une jeune fille de Versailles , nommée Zoé- Valérie Duval , âgée de dix ans ; d'une constitution très-lymphatique , atteinte d'une monstrueuse déviation du pied en bas. Vers l'âge d'un an , elle était tombée malade d'une gastro-entéro-céphalite , suivie de l'apparition successive de quinze ou seize abcès froids qui pendant six ans avaient labouré toute la longueur du membre abdominal. Les muscles du mollet étaient comme disséqués par l'inflammation , et des cicatrices épaisses couvraient la jambe et la cuisse; on pouvait sans témérité ne point chercher ailleurs le principe de la production du pied-bot; enfin les abcès se tarirent;
mais la première phalange du quatrième orteil avait été détruite après une longue suppuration. La jambe gauche , siège de l'invasion des abcès , était toute couturée de cicatrices , et les muscles du mollet , quasi annihilés , raccourcis , avaient forcé le pied à se dévier en bas avec les circonstances suivantes : Quand l'enfant se tenait debout , le talon remontait de cinq pouces; le pied avait pour unique point d'appui la face inférieure des orteils et des articulations métatarso-phalangiennes ; cellesci se trouvant placées sur un plan postérieur aux tarso-métatarsiennes , lesquelles formaient , avec les os du tarse , une forte saillie en avant, c'est-à-dire qu'il y avait encore ici enroulement du pied d'avant en arrière sur sa face plantaire. Tout le travail de la difformité s'était fait de haut en bas , et d'avant en arrière. Quoi qu'il en soit, la déviation paraissait si monstrueuse , que deux des médecins venus pour assister à l'opération , nous dirent , en examinant l'enfant, qu'un insuccès en pareil cas ne devrait nullement infirmer la valeur du moyen curatif. L'un d'eux même nous engagea à ne point faire la section.
L'opération eut lieu cependant , le 25 janvier 1856 , en présence de MM. les docteurs Londe, membre de l'Académie de Médecine , Lachaise et J. Lafond fils. Elle fut moins simple qu'à l'ordinaire. Le tendon coupé , nous nous aperçûmes que deux brides très-fortes , résultat des cicatrices dont nous avons parlé , opposaient au redressement du membre une résistance inattendue. Nous reprîmes l'instrument, et ces brides furent tranchées; alors seulement la peau se laissa distendre.
Au bout de trois semaines, le pied avait repris sa condition normale, et le 56e jour l'enfant marchait.
Quelque temps après nous eûmes l'honneur de la présenter
guérie aux Académies des Sciences et de Médecine.
Un cas à peu près analogue nous fut présenté à l'hôpital Saint-Antoine. C'était aussi un enfant de dix ans, Marie-Victoire Torté, demeurant ruedeReuilly , attaquée de même d'une stréphocatopodie excessive , développée cinq ou six ans auparavant, à la suite d'abcès froids nombreux.
M. Charles Prêta voine, de Bernay ( Eure ) , âgé
de 22 ans, d'une constitution lymphatique, s'était bien porté jusqu'à l'âge de 12 ans , quoiqu'il fût très-petit. A cette époque , il s'opéra chez lui une révolution dans l'espace d'un an ( il grandit de onze pouces) ; et, pendant cet intervalle de temps, c'^st-à-dire de 12 à 13 ans, il devint faible, maladif , et d'une constitution tout à fait lymphatique. A 17 ans , en sautant un fossé, il éprouva une vive douleur dans les deux articulations tibiotarsiennes qui devinrent presque à l'instant même fortement gonflées. Avec du repos et un traitement convenable, l'articulation tibio-tarsienne du membre droit se guérit ; mais la gauche ne fut pas améliorée, au contraire elle devint plus malade. Il se forma des abcès , l'un sous la malléole externe, et un autre à la partie interne et inférieure du tendon d'Achille. Les parents de M. Prétavoine , voyant le pied de leur fils aller de mal en pis , le conduisirent à Paris pour consulter MM. Marjolin et Jules Cloquet : ces chirurgiens furent d'avis que le mal était au-dessus des forces de l'art , et que le seul moyen de sauver la vie du malade était l'amputation de la jambe , avis qui ne fut pas partagé par la famille du malade. On consulta un troisième chirurgien, M. Lisfranc, qui regarda la maladie comme très- grave. Il conseilla , avant d'en venir à cette triste extrémité , de faire suivre au malade un traitement énergique , d'employer le muriate de baryte, à l'intérieur et à l'extérieur, etc., etc..
de tenir le membre dans l'immobilité absolue. Dans l'espace de dix-huit mois , le gonflement subinflammatoire se dissipa , les plaies qui avaient succédé aux abcès se cicatrisèrent , et l'articulation revint à son état normal, quant à la grosseur ; mais lorsque le malade voulut poser le pied par terre , pour essayer de marcher , il s'aperçut que son talon était relevé de plus de trois pouces ; et , quelques efforts qu'il fît , il ne put toucher le sol que par la face inférieure des articulations métatarso-phalangiennes et des orteils : il était atteint d'un pied-équin. Il marcha pendant dix-huit mois avec deux béquilles ; ensuite avec une seule béquille ; et , plus tard , avec une canne. Enfin , dans les premiers jours de février 1841 , il entra dans notre établissement orthopédique. Voici alors l'état de son pied :
Le pied formait une ligne droite avec la jambe quand le malade se tenait debout ; le talon était distant du sol de près de quatre pouces; les articulations métatarso-phalangiennes étaient écartées les unes des autres ; on voyait encore les cicatrices des abcès sous la malléole externe et à la partie inférieure et interne du tendon d'Achille; tout le membre, surtout la jambe , était émacié , etc. , etc.
Le 12 février , je pratiquai la section du tendon d'Achille , au-dessus de la cicatrice occupant la partie interne de ce tendon , et à la fin
du même mois , le pied était complètement redressé , le malade pouvait déjà marcher assez facilement avec une canne. Le 15 mars, il quitta ma maison tout à fait guéri et marchant sans aucun appui artificiel.
Voici maintenant une observation qui m'est tout à fait personnelle. En 1818, à l'âge de vingt ans environ, pendant la convalescence très-longue d'une gastro-entéro-céphalite , il me vint aux jarrets deux énormes abcès froids qui me retinrent au lit pendant plus de trois mois , obligé , à moins d'intolérables douleurs , de tenir continuellement les jambes à demi fléchies sur les cuisses. Lorsque, débarrassé de ces deux abcès, je voulus me lever et marcher , je reconnus qu'il m'était impossible d'étendre les jambes sur les cuisses et de fléchir les pieds. J'avais les muscles demi-tendineux, demi-membraneux et biceps crural tendus et raccourcis au point de forcer mes jambes à garder la demi-flexion où je les avais tenues durant les trois mois de mon repos obligé. Je me trouvai en même temps une contraction des muscles du mollet qui élevait mes talons de plus de deux pouces. Enfin , il se passa près de quatre mois avant que la locomotion me devînt praticable autrement qu'à l'aide de béquilles très-courtes sur lesquelles je me traînais. Après celles-ci , j'en pris d'autres, et ce ne fut qu'au bout d'un an de soins continuels , de bains de vapeur , de massages , de frictions , d'exten-
sions variées que je parvins à remettre mes pieds à angle droit avec mes jambes, et celles-ci aux trois quarts de leur extension normale sur les cuisses. Alors je pus marcher sans soutiens artificiels , mais très-péniblement , et j'eus besoin de deux années encore pour faire disparaître totalement cette difformité générale de mes membres inférieurs. 11 est évident que si je n'eusse pas été alors élève en Médecine , conséquemment éclairé sur la nature et les dangers de mon affection , je serais resté estropié pour la vie.
Au mois de juillet 1836 , l'illustre Broussais nous adressa une petite fille de sept ans , affectée depuis plus d'un an d'une subinflammation de l'articulation tibio-tarsienne. Pour diminuer la douleur que cette subinflammation lui faisait éprouver , la jeune malade avait constamment tenu son pied tendu ; cette posture, en relâchant les muscles du mollet , avait fini par déterminer leur raccourcissement permanent et par produire une véritable déviation en bas (stréphocatopodie).
Bruckner rapporte l'histoire d'un homme de soixante-quatre ans qui avait contracté une déviation du pied en dedans,, stréphendopodie , à la suite de pustules varioliques qui lui étaient venues sous la plante du pied , de façon à ne le laisser marcher que sur le bord externe.
11 y a plusieurs années , nous fûmes consulté par un laboureur de la Picardie, à qui un mor-
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ceau de verre avait autrefois blessé et fendu le talon. Le traitement de cette plaie et les souffrances qu'elle occasionnait ayant obligé pendant plus de six mois le malade à élever le talon de quelques pouces et à ne marcher que sur la partie antérieure de la face plantaire du pied , il en était résulté une très-forte déviation en bas ( stréphocatopodie ).
Delpech rapporte deux curieux exemples de stréphopodie développée soit consécutivement aune blessure , soit après un abcès avec nécrose. Pour le premier fait , il s'agit d'un militaire atteint d'un biscaïen qui traversa la partie charnue de la cuisse droite , d'arrière en avant , en dehors et près du fémur , sans toutefois intéresser cet os. A peine frappé, le blessé perdit à l'instant même la faculté du mouvement dans la partie externe de la jambe et du pied. Les muscles péroniers, le jambier antérieur, l'extenseur commun des orteils , l'extenseur propre du gros orteil étaient et sont restés paralysés , parce que le projectile avait coupé le nerf sciatique poplité.
La seconde de ces observations du grand praticien de Montpellier est un pied-bot survenu après un abcès avec nécrose chez une jeune personne de 24 ans. Le siège de cette collection purulente était dans la partie interne et inférieure de la cuisse gauche , et les muscles de la partie postérieure de la jambe souffrant sympathique-
ment , devinrent à la longue tellement contractés qu'ils déterminèrent une très-forte déviation du pied en dedans. Nous avons déjà rapporté ailleurs et plus au long ces deux observations de Delpech.
Enfin , le rachitis a été donné par quelques praticiens comme une source féconde de piedsbots.
Au surplus , qu'une déviation native ou consécutive du pied soit la suite d'une lésion de l'appareil cérébro-spinal , d'une position vicieuse prolongée ou d'une plaie , la cause efficiente n'en est pas moins toujours la même , inégalité dans les forces musculaires antagonistes et rétraction permanente de quelques muscles. La déviation des os du tarse s'opère en raison de cette inégalité plus ou moins prononcée; les muscles contractés tirent à eux l'ensemble de l'appareil , et les muscles relâchés leur obéissent.
Nous rapporterons encore, aux chapitres pronostic et traitement, plusieurs observations de pieds-bots développés à la suite de blessures ou d'inflammations du membre abdominal.