CHAPITRE X
Du Diagnostic et du Pronostic.
Il est assez facile au praticien tant soit peu habitué à voir et à toucher des pieds-bots, de reconnaître au premier abord la nature et l'espèce de la déviation soumise à son diagnostic, de dire avec certitude sous l'action fâcheuse de quels muscles cette déviation s'est développée , quels changements ont éprouvé les ligaments et les os, s'il y a ou non ankylose entre quelques parties de l'appareil osseux du pied, etc. Mais il n'est pas, à beaucoup près, aussi aisé de pronostiquer sûrement les résultats du traitement à entreprendre. Le redressement d'un pied difforme n'est pas tout pour le véritable orthopédiste : il faut encore que celui-ci puisse déclarer si la guérison radicale est possible , ou si le malade , quoique ayant le pied redressé, restera boiteux. C'est là que gît la difficulté ; c'est là aussi ce qui fait l'honneur d'une science et la puissance de
ceux qui l'exercent. Avant de pouvoir émettre un pronostic consciencieux et, autant qu'il est permis d'accoler ce mot à un jugement humain, infaillible, il faut pour le pied-bot, comme pour toutes les affections quelconques , avoir étudié, cherché, comparé, réfléchi longtemps et soigneusement ; il faut aussi avoir traité un grand nombre de malades , car les théories les plus belles ne sont guère que de la poésie, si la pratique ne les consacre invinciblement. On comprend en effet qu'il ne peut pas être indifférent pour le pronostic que le pied-bot soit natif ou consécutif, par exemple. Il est évident que le sort de la difformité ne peut pas être le même si le sujet est venu au monde hémiplégique , paralytique , avec des contractures musculaires; ou bien s'il est né stréphopode, mais sans aucun signe d'accidents cérébraux antérieurs, ni de contracture ou de raideur musculaire et articulaire. Dans le premier état de choses, le pronostic sera très-grave, on ne pourra promettre la guérison radicale que dans un avenir éloigné ; le pied sera facilement, sans doute, ramené à sa forme et à ses fonctions normales, mais il restera de la claudication , et pour la faire disparaître, il faudra des soins bien patients et un traitement médical bien ordonné; tandis que , pour la seconde espèce , quand , à l'exception de la jambe toujours un peu plus menue du côté difforme , le membre est resté à peu près de la même grosseur et n'affecte au-
eune raideur paralytique , l'orthopédiste pourra promettre hardiment une cure prompte et sans claudication, surtout si le sujet est encore jeune.
Dans les cas de pied-bot consécutif le diagnostic est d'une simplicité remarquable ; à moins d'être bien novice, le praticien saura distinguer à l'instant la déviation consécutive de la déviation native, surtout quand cette déviation consécutive est la suite d'une lésion de l'appareil cérébro-spinal ; car , venue ainsi , la difformité revêt une apparence toute particulière. Le pied est plutôt enroulé que dévié, ce qui tient, comme nous l'avons déjà dit, à ce que les muscles fléchisseurs ont été les premiers à subir la contraction et le raccourcissement; les os du tarse , du métatarse et les orteils sont rapprochés les uns des autres de manière à donner au pied une figure toute rétrécie ; l'enroulement du pied , sa torsion sur lui-même semblent partir de l'articulation tibio-tarsienne , ordinairement trèsrelâchée, très-vacillante. La saillie de la tête articulaire de l'astragale et de la tubérosité antérieure du calcanéum est , en général , moins forte que dans le pied-bot natif, non compliqué de paralysie post-utérine.
Si la difformité s'est développée après des abcès répandus le Ion g du membre abdominal, après des contusions du mollet, des fractures, etc. , etc. , toutes causes parfaitement reconnaissables aux cicatrices qu'elles ont laissées, le pied vous ap-
paraît comme dans l'état de difformité native sans paralysie, c'est-à-dire que les muscles et les ligaments présentent beaucoup de rigidité; et cela s'explique par la longue extension où le malade s'est trouvé forcé de tenir son pied, en même temps qu'il gardait la jambe fléchie , afin d'échapper aux douleurs de ses plaies, ou au moins de les diminuer.
Le pronostic , surtout chez les adultes, offre souvent de grandes difficultés. Nous avons vu des pieds-bots d'une dureté extraordinaire , où les ligaments étaient si raides qu'il y avait persque impossibilité de remettre les surfaces articulaires en rapport; le long emploi des machines à violente action entrait pour beaucoup dans les causes de cette rigidité, poussée, chez quelques malades, au point de rendre les ligaments hypertrophiés et presque cartilagineux.
Les cas difficiles à pronostiquer sont encore ceux où le pied-bot est équin direct jusqu'au métatarse, où la mortaise tibio-péronienne est solidement fixée sur la partie postérieure de l'astragale , la poulie articulaire de cet os faisant saillie sur le cou-de-pied , et le calcanéum ayant conservé des rapports articulaires avec la face inférieure de l'astragale. Dans ces cas, extrêmement rares à la vérité, la déviation en dedans et l'enroulement du pied sur lui-même commencent au métatarse ; le point d'appui pour la station et Tambulation a lieu sur l'extrémité postérieure
du cinquième métatarsien recouverte d'un durillon ou callosité énorme ; l'adducteur et le long extenseur du gros orteil sont fortement tendus et raccourcis , ainsi que le tendon d'Achille ; la jambe est sèche, amincie, comme dépourvue de fibres musculaires etde tissu cellulaire. Un adulte atteint d'une difformité semblable est très-difficile à guérir ; quelquefois il arrive que tous les soins imaginables ne parviennent point à faire rentrer la poulie articulaire de l'astragale dans la mortaise tibio-péronienne ; alors cette mortaise embrasse la partie supérieure et postérieure du calcanéum , et les malades ont un talon qui ne dépasse pas la ligne postérieure de la jambe.
Nous avons souvent rencontré des cas de piedbot consécutif à des lésions de l'appareil cérébro-spinal qui ont été guéris, comme par enchantement, par la section sous-cutanée du muscle ou des muscles qui entretiennent la difformité ; mais il est bon de faire observer que ces cures rapides se voient le plus souvent chez de jeunes sujets. Nous allons en consigner ici quelques observations.
Mlle Eugénie Bournot, âgée de huit ans, née à Paris, s'est trouvée à son retour de nourrice dans l'impossibilité de marcher autrement que sur la moitié antérieure de la face plantaire de son pied. Au rapport de ses parents, cette difformité se serait développée chez elle à la suite de con-
vulsions internes, survenues à l'âge de deux ans.
Le 19 octobre 1857, en présence de M. le docteur Sterlin, médecin du pensionnat où était élevée la petite fille , nous avons fait sur ce pied la section du tendon d'Achile, et immédiatement après, le talon, que nous avions vu distant du sol de plus de deux pouces , s'est abaissé de manière à permettre la remise du pied à angle droit avec la jambe. Le cinquième jour nous avons obtenu l'angle aigu, c'est-à-dire une flexion assez énergique du pied sur la jambe; le huitième jour , l'enfant a marché ; enfin , trois semaines après l'opération , la guérison était par» faite.
Un cas pareil est certainement le plus simple qu'il soit possible de rencontrer; cependant les machines n'eussent point guéri seules le pied de M1,e Bournot, à moins d'un usage indéterminé ; encore n'eût -on peut-être jamais obtenu la flexion du pied sur la jambe , conséquemment une marche régulière.
Etienne Leroy , âgé de dix ans , à Paris , rue Hauteville, 6, s'est bien porté jusqu'à quatorze mois , temps où la sortie des deux dents canines supérieures lui causa une gastro-enlérocéphalite. Des convulsions compliquèrent encore cette fâcheuse maladie , et les deux membres abdominaux demeurèrent paralysés. En quelques semaines pourtant le membre gauche redevint libre, mais le droit ne fut point amendé; consé-
quemment une partie de l'appareil musculaire droit , les muscles du mollet , ainsi que les fléchisseurs des orteils, eurent à subir une contracture considérable. Trois ou quatre mois après la maladie, on s'aperçut que le talon du pied droit s'éloignait du sol et que la pointe se dirigeait fortement en bas. Il en fut ainsi pendant près de deux ans. Mais , lorsque l'enfant voulut marcher, la déviation en bas se compliqua d'une déviation en dedans , et le côté externe du pied put seul servir de point d'appui.
Quand nous fûmes consulté en 1832, Etienne Leroy présentait donc un varus très-développé avec une forte déviation du talon en dedans et en haut. Nous conseillâmes alors des machines qui eurent bien pour résultat de produire au bout d'un an le déroulement du pied, mais sans pouvoir faire descendre le talon. L'usage en fut continué, du reste, jusqu'en 1835, mais inutilement.
Au mois de janvier 1836, sur l'avis de M. le docteur Fournier-Deschamps , les parents du jeune Leroy nous consultèrent de nouveau , et nous convînmes de faire la section du tendon d'Achille après les vacances. En effet, le 4 octobre suivant, l'opération fut pratiquée en présence de M. Fournier-Deschamps. Quinze jours après, la difformité avait disparu, et un mois plus tard, le jeune malade courait comme s'il n'avait jamais été pied-bot.
Clo vis- Léon Ballion, âgé de huit ans, à Paris, rue Saint-Honoré, n° 150, est d'un tempérament lymphatique : il a les yeux bleus et les cheveux châtains. Il fut présenté à notre consultation du bureau central d'admission vers le milieu du mois de mars 1835, après avoir été infructueusement traité par un mécanicien pendant quatre ans. Nous le trouvâmes atteint d'une déviation congénitale du pied droit en bas et en dedans (équin varus). Nous lui fîmes délivrer un appareil de déroulement qui au bout d'un an à peu près avait produit ce que nous en espérions, mais sans toutefois avoir pu en aucune manière abaisser le talon de l'enfant , toujours élevé d'à peu près quatre pouces, avec un très- fort raccourcissement des muscles du mollet.
Le 25 juin 1836, l'enfant nous fut ramené et nous lui fîmes la section du tendon d'Achille, en présence de MM. les docteurs Isidore Bourdon, Gaubert, Fournier-Deschamps, Rognetta , Roussel, et J. Lafond père et fils.
L'opération fut simple comme toujours et ne dura pas plus de cinq secondes. Nous plaçâmes ensuite le membre dans un appareil construit tout exprès. Au bout de huit jours le pied était redressé; au bout d'un mois l'enfant marchait comme s'il n'eût jamais eu de difformité.
Alexandre Galempoix, âgé de dix ans, à Paris, avenue de Boufllcrs, n° 3, a toujours été malade jusqu'à l'âge de trois ans, époque où s'est faite la
sortie de ses deux dernières dents molaires. C'est pendant révulsion difficile et douloureuse de ces dents qu'Alexandre Galempoix fut saisi d'une gastro-entéro-céphalite accompagnée de convulsions, qui jetèrent le membre abdominal droit dans un état de paralysie partielle, avec contraction des muscles du mollet. Pendant sa convalescence, qui fut longue, l'enfant essaya de marcher, mais il ne pouvait que traîner après lui son membre paralysé , à peine posé sur les orteils et les articulations métatarso-phalangiennes. Quand il eut quatre ans, on s'adressa à un orthopédiste fameux, lequel enferma la jambe dans une machine qu'on fut obligé d'abandonner, à cause des douleurs qu'elle occasionnait. Rebutés, les parents restèrent longtemps sans rien faire pour la difformité de leur fils. Cependant, à la fin de septembre 1837, M. le docteur Tavernier, directeur d'un établissement orthopédique, fut consulté , et nous adressa cet enfant. Nous jugeâmes la section du tendon d'Achille indispensable , et les parents y ayant consenti , nous opérâmes Alexandre Galempoix le 5 octobre suivant en présence de MM. les docteurs Fournier- Deschamps, Duchène-Duparc et J. Lafond fils. Le talon était alors élevé de trois pouces et demi ; la malléole interne , le premier cunéiform e et le cô té interne de la première articulation métatarsophalangienne formaient trois saillies au bord interne du pied , qui était convexe , tandis que
l'externe était concave ; le point d'appui avait lieu sur la face inférieure des deux premiers orteils, etc., etc.
Huit jours après l'opération, le talon avait repris son niveau. Le douzième jour , l'enfant marchait ; mais la tension des péroniers tenait le pied encore un peu dévié en dehors. Le vingttroisième jour, toute la difformité avait disparu, et le pied était normal.
Auguste Neyroles, âgé de sept ans et demi , à Paris, rue de Lille, n° 15, d'une constitution lymphatico-nerveuse, ne s'est point mal porté jusqu'à onze mois. A cette époque de sa vie , la sortie difficile de deux dents incisives lui occasionna une gastro-entéro-céphalite , et des convulsions qui lui paralysèrent le membre inférieur droit. La paralysie , complète d'abord, se réduisit en quinze mois à peu près à n'être plus que partielle, c'est-à-dire qu'à l'âge de deux ans ou deux ans et demi , Auguste Neyroles put se tenir sur sa jambe droite. Mais le pied ne présentait plus au sol que la moitié antérieure de sa face plantaire; l'articulation tibio-tarsienne était très-lâche, très-vacillante, et il eût été impossible à l'enfant de faire un pas sans un brodequin armé de tuteurs longs et forts.
Quand nous fûmes consulté la première fois pour ce jeune malade , le 29 janvier 1835 , au bureau central des hôpitaux , son pied présentait un pied équin direct ; mais le membre en
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général était très-amaigri et l'articulation tibiotarsienne très-relâchée. Nous conseillâmes d'abord aux parents deux appareils mécaniques : un pour le jour, un pour la nuit. Il n'en résulta aucun avantage durable. Entièrement convaincu alors de la nécessité de l'opération , nous nous décidâmes à la pratiquer le 10 avril 1837 , en présence de MM. les docteurs Gaubert frères, J. Lafond fils, et M. Rinn, professeur de rhétorique au collège Henri IV.
Quand le tendon d'Achille fut coupé, nous vîmes Auguste Neyroles saisi d'un rire involontaire et d'un tremblement universel qui durèrent plus d'un quart d'heure. Le bout supérieur du tendon se rétracta au point d'établir entre l'autre bout et lui un intervalle de plus de trois pouces. Pour réparer cet accident assez singulier , nous enveloppâmes les deux tiers supérieurs de la jambe dans une bande un peu serrée, et la jambe fut mise en demi-flexion. Deux jours après , les deux parties du tendon s'étaient rapprochées à un pouce de distance tout au plus. Le redressement fut complet au bout de quinze jours ; le petit malade marcha très-facilement une semaine plus tard, et enfin, trois mois après l'opération, la jambe avait regagné de la chair et de la force , et Auguste Neyroles ne boitait plus.
Nous allons rapporter ici trois observations de malades , dont la cure nous a présenté de
grandes difficultés , à cause de la rigidité des surfaces articulaires , etc.
M. Ernest Gandolphe , âgé de 58 ans , à Paris , rue de Buffault, n° 15, est d'une constitution éminemment nerveuse. Depuis sa naissance jusqu'à l'âge de vingt-un mois , on n'eut pas à se plaindre de sa santé ; mais cette période arrivée , il tomba malade d'une affection cérébrale accompagnée de convulsions qui lui laissèrent tout le côté droit paralysé. Les parents assurent que c'est à la sortie difficile de deux grosses dents qu'il faut attribuer l'affection cérébrale et ce qui s'ensuivit. Bientôt la paralysie abandonna le bras, mais elle persista dans la jambe et dans la cuisse, avec des contractures qui, pendant plus de deux ans, réduisirent M. Gandolphe à l'impossibilité absolue de marcher seul. Des machines diverses furent employées sans succès. Cependant, depuis cinq ans jusqu'à quinze ans, M. Gandolphe a marché assez facilement, en prenant pour base du point d'appui la moitié antérieure de son mauvais pied. A quinze ou seize ans, la marche est devenue plus pénible : les muscles du mollet se sont raccourcis davantage , et ce raccourcissement, ainsi que la difficulté de marcher, ont toujours augmenté depuis; si bien que le malade ne pouvait presque plus se servir de son pied, lorsqu'il s'est adressé à nous au mois de février
Nous trouvâmes la difformité à l'état de pied
équin, ou déviation du pied en bas, porté a son
plus haut degré de développement. Les articulations métatarsophalangiennes étaient sur un plan postérieur à la partie postérieure de la jambe. Tout le cou-de-pied se jetait en avant par une saillie énorme ; la poulie articulaire de l'astragale n'avait plus le moindre contact avec la mortaise tibio-péronienne , qui appuyait au contraire sur la partie postérieure de cet os. Les orteils formaient un angle rentrant avec le métatarse, et le gros orteil était tordu sur lui-même de manière à présenter au sol la surface interne de son ongle; tandis que le cinquième, dirigé sous le troisième et le quatrième, paraissait comme ankylosé avec le cinquième métatarsien. La base de sustentation consistait tout simplement dans la face plantaire des orteils et dans l'extrémité antérieure ou tête des métatarsiens. Toute la face dorsale du pied était trèsconvexe, et sa plante concave.
Nous ne nous étendrons pas davantage sur la description de ce pied, que nous opérâmes le 26
février 1838 , en présence de MM. les docteurs Bourgeoise, Jacob, J. Lafond fils, et plusieurs autres personnes ; la figure que nous en donnons fera suffisamment comprendre à quel point les rapports des os entre eux étaient modifiés et bouleversés. Le redressement de ce pied a été beaucoup plus long et plus douloureux qu'à l'ordinaire (1); placé dans l'appareil , le pied n'avait que les articulations métatarso-phalangiennes pour lui servir de point d'appui ; et ces articulations, surtout la première et la cinquième , ne pouvaient , sans faire souffrir , supporter la moindre pression. Ce n'est qu'à force de coussins évidés, de tamponnements sous la plante du pied, en un mot de tout ce qui pouvait agrandir la base de sustentation, que nous avons, en cinq semaines, ramené le pied à angle droit sous la jambe. Puis il nous a fallu quinze jours pour le mettre à angle aigu ; puis le pied est resté douloureux et la marche très-pénible pendant quelques mois encore.
(1) Nous avons observé constamment que le pied-bot éqnin direct était beaucoup plus difficile à guérir que le pied-bot équin varus ou équin valgus, sans doute à cause de l'équilibre plus solide et de la fermeté des ligaments qui unissent le pied avec la jambe. Dans ces cas, chez les adultes surtout, le pied est comme ankylosé , il n'existe presque plus de mouvements entre la cavité tibio-péronienne et la poulie articulaire de l'astragale.
Pourtant nous sommes venu à bout de cette cure difficile, et M. Gandolphe a fini par marcher aisément sur toute la surface plantaire et sur le talon.
M. Alexandre Chaput, avoué à Nevers , âgé de 28 ans , eut à deux ans des convulsions occasionnées par la sortie difficile d'une dent molaire, et de ces convulsions résulta la complète paralysie du membre abdominal droit. Le jeune malade resta plusieurs mois sans pouvoir marcher ; puis il fut conduit à Lyon , où Ton consulta M. Petit, qui conseilla des bains froids. Cette fâcheuse médication fit plus de mal que de bien. Jusqu'à l'âge de sept ans l'enfant se traîna sur son membre paralysé ; le pied ne présentait pas encore de difformité , quand enfin on s'aperçut de l'exhaussement graduel du talon qui ne touchait plus le sol , ni dans la station ni
dans la progression. En deux ans la déviation fit de très-grands progrès ; elle arriva bientôt à ne permettre le point d'appui que sur Ja face inférieure des orteils et des articulations métatarsophalangiennes. Voici comment le cas se présentait lorsque M. Chaput étant venu se confier à nos soins , nous lui fîmes la section du tendon d'Achille , le 24 décembre 4858.
Le pied était enroulé sur lui-même de dehors en dedans, de façon que son bord externe se trouvait plus en dedans que l'interne, celui-ci porté en avant et l'autre en arrière dans la ligne du talon.
Cette torsion était particulièrement sensible entre l'avant-pied et l'arrière-pied, entre l'astragale et le scaphoïde, la tubérosité antérieure du calcanéum et le cuboide. Le scaphoïde et le cuboide étaient aussi tordus de dehors en dedans et d'avant en arrière sur les surfaces articulaires de l'astragale ainsi que du calcanéum, avec lesquelles ils s'articulent par leur face postérieure. La jambe
et le pied formaient une concavité spacieuse dont Je centre aboutissait au-dessous de la malléole interne. En tendant une ficelle de la partie moyenne de la jambe à la première articulation métatarso-phalangienne, on trouvait que le centre de la concavité mesurait deux pouces et demi ; les orteils étaient dirigés plutôtlongitudinalement que transversalement , et la station , ainsi que la marche , s'opéraient surtout sur les trois derniers. Quand le malade avait marché pendant quelque temps , il éprouvait des crampes dans les orteils, et ceux-ci se fléchissaient violemment vers la plante du pied. L'articulation du gros orteil avec le premier métatarsien était à peine mobile , de sorte que cet orteil paraissait comme bridé ; la poulie articulaire de l'astragale était sortie de la mortaise des os de la jambe et se portait en avant , de manière à ce que le point d'appui de celle-ci fût borné à la face postérieure et un peu interne de celle-là ; le talon , distant du sol de cinq pouces et demi , se dirigeait fortement en dedans.
Immédiatement après la section du tendon d'Achille , M. Chaput nous dit qu'il sentait que son gros orteil venait de se débrider ; il accusa en même temps , dans les quatre autres , un sentiment de souplesse qui lui causait un bienêtre très-grand. En vingt-cinq jours , nous avons déroulé le pied et nous l'avons ramené à angle droit avec la jambe ; quelques jours après , nous
avons pu le fléchir sur la jambe, de manière à leur faire décrire un angle rentrant de soixante-dix à soixante-quinze degrés ; mais ce dernier temps du traitement a été assez douloureux. Le 25 février 1839, M. Chaput marcha déjà assez facilement, il n'éprouva plus qu'un peu de gêne à la racine du cou-de-pied , gêne provenant du défaut de poli de la surface articulaire sur laquelle les os de la jambe sont appuyés. Avec un peu d'exercice et de temps cette gêne a fini par disparaître.
MIle Céline-Stéphanie Martin , de Caudebec , née à Saint- Arnould-en-Caux , âgée de vingt et un ans , est d'un tempérament lymphatique , et cependant assez bien constituée.
Elle a commencé à être malade à l'âge de vingt-cinq mois; alors ses parents s'aperçurent de la faiblesse d'une de ses jambes , sans savoir à quoi l'attribuer. Toutefois , les médecins qui
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virent l'enfant à cette époque admirent, comme cause première, la présence devers dans le tube intestinal. On peut, en effet , rattacher à cette cause les fréquentes convulsions auxquelles M,,e Martin fut en proie pendant les cinq années qui suivirent la première attaque. N'avons-nous pas déjà cité , tant dans ce livre que dans notre Aperçu sur les principales difformités du corps , un grand nombre de faits établissant d'une manière irrécusable les rapports les plus évidents entre les affections gastro-intestinales, les inflammations de l'appareil cérébro-spinal et les difformités des membres quelle que soit leur nature? Durant ces cinq années, au reste , Mlle Martin ne pouvait faire plus de cinq à six pas sans tomber. C'est de ce temps que date la difformité de son pied.
A sept ans et demi , Mlle Martin eut la rougeole , maladie qui fut suivie d'une inflammation purulente des conjonctives. Cette dernière affection , passée à l'état chronique , engagea , deux ans après , les parents de la jeune malade à envoyer leur fille à Rouen , pour la confier aux soins éclairés du chirurgien en chef de l'Hôtel- Dieu de cette ville. M1,e Martin perdit un de ses yeux , malgré le traitement actif qu'on lui fit suivre.
M. Flaubert voulut essayer ensuite de guérir le pied difforme ; le moyen qu'il employa consistait à tenir la jeune fille au lit , la jambe en-
fermée dans des attelles de fer. Ce traitement fut continué avec la plus grande sévérité pendant six mois ; puis ensuite MlIe Martin eut permission de se lever de temps en temps. Tout cela dura neuf mois ; mais enfin les parents de M,,e Martin , ne voyant pas d'amélioration dans sa position , se décidèrent à la faire revenir chez eux.
Mlle Martin quitta alors ses appareils; elle marchait peu et toujours avec la plus grande difficulté.
A quatorze ans , un oculiste de Paris , passant par Saint-Arnould , lui extirpa l'œil gauche , déjà perdu depuis longtemps, et qui néanmoins continuait toujours à causer de vives douleurs , lesquelles s'étendaient jusqu'à l'œil droit, affecté lui-même d'une taie. L'oculiste parisien conseilla en outre l'usage d'une pommade dont l'application répétée fit bientôt disparaître cette taie.
A quinze ans et demi , M'ie Martin éprouva une maladie de poitrine , accompagnée de convulsions réagissant sur tous les membres ; le matin, à son réveil , on trouvait les doigts fléchis , contractures , et l'on était obligé , pour leur rendre le mouvement , de les frictionner pendant longtemps. Cet état a duré près de deux ans.
Ce n'est qu'à force de bains de siège qu'on est parvenu à régulariser chez elle les menstrues , et par suite à combattre les accidents nerveux.
Enfin, depuis l'âge de dix-sept ans, M'k Martin s'est généralement bien portée, sauf néanmoins la difformité de son pied gauche, qui ne lui permettait guère de marcher, et qui avait toujours été en augmentant depuis le premier moment où Ton s'était aperçu de la faiblesse de la jambe , c'est-à-dire depuis l'âge de vingt-cinq mois.
A sept ans , la jeune infirme marchait sur la malléole externe; l'articulation tibio-tarsienne était très-lâche. A neuf ans et demi, lorsqu'elle est allée à Rouen , son pied reposait sur le bord externe, la pointe déviée en dedans. Cet état est resté à peu près le même jusqu'à l'âge de dix-sept ans ; mais alors M1^ Martin marchant un peu plus , la difformité est promptement devenue ce qu'elle était lorsqu'on nous consulta à Caudebec , en octobre 1858 , chez notre savant ami le docteur Lestorey. Voici la description de cette difformité.
Le pied présentait la difformité que nous nommons stréphendopodie (varus); il était enroulé sur lui-même de dehors en dedans et d'avant en arrière, de manière à se trouver très-rétréci dans toute sa longueur. Son bord externe était convexe, et cette convexité, commen-
çant au talon, se continuait jusqu'à l'extrémité du cinquième orteil. Le cuboïde et la tête de l'astragale présentaient au dos du pied deux fortes saillies. Lorsque la malade appuyait sur son pied , toute la lace dorsale touchait le sol ; la tête de l'astragale semblait limiter en avant la base de sustentation. Le bord interne du pied était concave ; cette concavité commençait à un pouce au-dessus de l'endroit où aurait dû se sentir la malléole interne , et se prolongeait jusqu'au côté interne de la première articulation métatarso-phalangienne. La mortaise des os de la jambe n'appuyait plus que sur la face interne de l'astragale , dont presque toute la poulie articulaire se trouvait en avant et en dehors de cette cavité , etc., etc.
Entrée dans notre établissement le 12 octobre 4856 , Mlle Martin a été opérée le 15 du même mois. Six semaines après , le pied était complètement déroulé et à angle droit avec la jambe ; quinze jours plus tard, nous avons pu le fléchir sur la jambe , par conséquent le mettre à angle rentrant ou aigu. Au bout de deux mois de traitement, notre opérée a.pu commencera marcher avec un peu de gêne dans l'articulation tibio-tarsienne , à cause , nous en sommes certain , du défaut de poli de la poulie de l'astragale.
Aujourd'hui, 20 février 1857, notre malade peut marcher sans soutien artificiel, chaussée d'un brodequin ordinaire armé seulement d'un levier
se prolongeant le long de la jambe jusqu'au dessous du genou. La gêne de l'articulation tibio-tarsienne s'amoindrit de jour en jour, et nous sommes convaincu que lorsque la chaleur se sera fait sentir, cette gêne disparaîtra complètement.
Cette cure est une des plus difficiles que nous ayons obtenues , non-seulement à cause du haut degré de la difformité , mais encore à cause de la dureté du pied , et du peu de mouvement entre ses différents os.
Nous aurions beaucoup de choses à ajouter, certainement , sur le diagnostic différentiel des pieds-bots, mais ce serait répéter la description que nous en avons donnée. Quant à ce qu'il nous reste à dire de leur pronostic, le lecteur le trouvera pleinement développé aux chapitres de YAnatomie pathologique et du Traitement.