‹ Traité pratique du pied-bot (volume 2)Chapitre 18 sur 43 · THAU'EMENT · texte numérisé non relu

THAU'EMENT

Aussi , dans son enfance , M. Issac marchait en sautillant sans se servir de tuteurs artificiels , niais à condition de tomber très-souvent. Devenu plus âgé , il a été obligé de prendre une béquille à main, qu'il ne quittait plus, et dont il s'aidait, non pour marcher, mais pour sauter le pas, en s'appuyant fortement sur elle et point ou presque point sur l'extrémité malade.

Le 25 novembre 1838 , nous fîmes à M. Issac la section du tendon d'Achille en présence de MM. Louis et Charles Blanc, Duclerc , Tardieu de Marseille , et de MM. Carrière et Bonnafous , amis du malade. En vingt-quatre jours , le pied fut mis à angle droit, et trois jours plus tard à angle aigu ; le mois n'était pas fini que le malade marchait , toutefois en éprouvant une assez forte

gène dans la partie antérieure de l'articulation tibio-tarsienne gêne due à la rentrée de la pou-

lie articulaire de l'astragale sous la mortaise des os de la jambe.

M. Boucherez, juge d'instruction à Senlis, âgé de M ans, d'une forte constitution, est né à sept mois ayant les deux membres inférieurs paralysés et les deux pieds déviés , l'un en bas , l'autre en haut. Très-ehétif pendant les premiers mois de son existence , M. Boucherez a néanmoins fini par se développer comme les autres enfants, même comme les mieux constitués. A quatre ans, il a commencé à marcher seul sur la pointe du pied gauche et sur le talon du pied droit , tout Tavant-pied de ce côté dirigé vers la partie antérieure et externe de la jambe. Les déviations dépendaient, la gauche du raccourcissement des muscles du mollet; et la droite, de celui des muscles extenseurs des orteils , du tibial et du péronier antérieur. Le pied gauche , après que M. Boucherez eut marché quelques mois seul, commença à s'enrouler un peu en dedans, à cause du poids du corps qu'il avait à soutenir presque tout entier , comme on va le voir, et puis aussi à cause de la laxité des ligaments de l'articulation tibio-tarsienne ; le pied droit, au contraire, fut à peu près ramené à sa direction naturelle au moyen d'un brodequin disposé à cet effet. Mais la paralysie avait persisté dans le membre droit , qui a toujours été moins long et moins gros que le gauche ; de sorte que elui-ci, bien qu'il fût le siège d'un énorme équin-

varus, n'en était pas moins obligé de supporter la plus grande partie du poids du corps pendant la station et la marche. M. Boucherez a porté des machines depuis l'âge de deux ans jusqu'à celui de quarante et un ; sans ces tuteurs artificiels, aidés encore d'une béquille et d'un béquillon , il lui aurait été impossible de faire un seul pas , et même de se tenir debout. Voici , du reste , quel était l'état de ses pieds lorsque nous avons pratiqué sur lui la section du tendon d'Achille , le 20 mai 1837, en présence de MM. les docteurs Gayol , médecin du malade , et J. Lafond fils.

Le pied gauche présentait la difformité mixte connue sous le nom d'équin-varus , ou déviation du pied en bas et en dedans; le point d'appui ne consistait plus que dans les trois derniers orteils et les articulations métatarsophalangiennes correspondantes; le cuboide était éloigné de près d'un pouce de la tubérosité antérieure du calcanéum avec laquelle il s'articule ; le scaphoïde avait en partie abandonné la tête arti-

eulaire de l'astragale, la poulie articulaire de l'astragale se trouvait en avant de la mortaise libiopéronienne, qui la recouvre dans l'état normal. En considérant les déplacements existants entre le cuboide et la tubérosité antérieure du calcaiiéum , entre le scaphoïde et la tête de l'astragale, on aurait pu penser que l'avant-pied était en partie iuxé en dedans sur l'arrière- pied, entre la première et la seconde rangée des os du tarse. La pointe du pied était dirigée en dedans , le talon élevé au-dessus du sol de plus de cinq pouces. Le bord interne du pied était concave, et l'externe convexe. Quant au pied droit , il avait encore une grande tendance à ne s'appuyer que sur le talon ; l'avant-pied était aussi un peu relevé ; enfin l'amaigrissement considérable, joint à l'état toujours paralytique de tout le membre abdominal droit, ôtait à ce membre la faculté de soutenir sans aide sa part du poids général du corps.

Dix-sept jours après la section du tendon d'Achille sur le pied gauche, ce pied était ramené à angle droit avec la jambe , et le malade pouvait déjà faire quelques pas dans la chambre en appuyant sur le talon et sur la face plantaire du pied opéré. Quelques jours plus tard , il marcha assez bien pour n'avoir plus besoin de supports artificiels.

M»c Elisabeth Ravenel, âgée de 29 ans, d'une

constitution lymphatique , très-brune , demeurant à Paris , place Saint-Nicolas-des-Champs , n° 2 , a éprouvé de fortes convulsions à l'âge de huit mois , à l'époque de révulsion de ses deux premières dents; depuis lors, le membre abdominal gauche est resté paralysé jusqu'à trois ans : elle eut ensuite l'autre jambe très-faible. Ce n'est même qu'à cet âge qu'elle a commencé à marcher, toujours sans pouvoir se tenir sur le pied paralysé , dont le tarse formait une ligne droite avec la jambe ; et de plus l'avant-pied était complètement enroulé sur lui-même , en sorte que la face plantaire se montrait tout-à-fait dirigée en dedans et un peu en haut , et la face dorsale en dehors et en avant.

Cet état dura jusqu'à l'âge de huit ans, époque où on confia Mlle Ravenel aux soins de M. d'Yvernois. Le résultat du traitement assezlong que ce praticien lui fit subir, ne fut pas des plus heureux pour la malade , car elle ne cessa pas un instant de marcher sur ce qu'elle appelle la cheville , c'est-à-dire sur la partie externe de la face dorsale du pied ; toutefois , elle y trouva un peu d'amélioration quant à la conformation du membre, puisqu'elle pouvait s'appuyer en même temps sur les deux dernières articulations métatarso - phalangiennes. Cette amélioration ne persista pas long-temps, et lorsque M1,e Ravenel vint nous consulter, en janvier 1858 , son pied présentait , au premier aspect ,

toute l'apparence d'une luxation complète du pied sur la jambe.

Voici à cette époque l'état de la difformité :

Le pied, dirigé horizontalement en dedans , était couvert de saillies et trèsrétréci. L'arrangement des orteils était fort irrégulier ; 'ainsi le premier, ou gros orteil, chevauchait sur le suivant et le troisième. La W malléole externe , la tête de l'astragale et la tubérosité antérieure du calcanéum formaient trois fortes saillies couvertes de callosités : ces trois saillies touchaient le sol pendant la station et la marche. La plante du pied était rétrécie et comme partagée en deux par un sillon longitudinal. La mortaise des os de la jambe n'avait d'appui que sur la face interne et postérieure de l'astragale , dont la poulie articulaire était sensible en avant et en dehors d'elle. Enfin, c'était une difformité vraiment monstrueuse.

Nous avons pratiqué la section du tendon d'Achille, le 1er février 1858, en présence de M. le docteur Isid. Bourdon. Malgré l'étendue de la difformité, l'opération fut aussi simple que d'habitude; nous plaçâmes ensuite le pied dans un appareil dont nous surveillâmes l'application huis 1<ïs jours. Au bout de quinze jours, le pied

était à angle droit avec la jambe, sans que la malade eût éprouvé un seul instant de douleur. Au bout de six semaines, la guérison était complète , c'est-à-dire que MUe Ravenel pouvait faire, a l'aide seulement d'un fort brodequin, de très-longues courses sans gêne et sans fatigue.

Le 15 fév. le pied était complètement normal; toutefois, il est un peu plus court etun peu plus grêle que l'autre. Le gros orteil est revenu de jluimême à sa place.

En un mot , cette cure est une des plus belles qu'on puisse imaginer ; le résultat est magnifique quand on songe à l'horrible difformité décrite et montrée plus haut, et que la guérison a demandé si peu de temps.

Mlle Joséphine Soubitez, de Boulogne-sur-mer, âgée de vingt-quatre ans, d'une constitution sanguine, est née bien portante et paraissait bien conformée. Quand elle eut six ans, on s'aperçut, en voulant la mettre debout, que son pied droit se renversait en dehors et portait le talon plus élevé que l'autre, cela sans qu'elle eût jamais

éprouvé le moindre malaise. Dans l'intention de corriger cette difformité, alors assez légère, on enferma le membre dans un brodequin à double montant , se prolongeant jusqu'au genou, lequel eut pour effet de maintenir le pied, mais sans réussir à faire descendre le talon qui, par la suite, se trouva distant du sol de près de cinq pouces. En Angleterre, où M,,e Soubitez fut mise en pension pendant quelques années, on essaya de lui redresser le pied au moyen d'appareils fort bien faits d'ailleurs , mais qui ne produisirent guère de résultats meilleurs que ceux employés auparavant.

Voici comment se présentait la difformité, lorsque M,,e Soubitez entra dans notre établissement, au mois de juillet 1838. Le pied , lorsque

la malade était assise , affectait une simple déviation en bas , pes equinus ; mais si la malade se tenait debout ou se mettait à marcher, on voyait l'avantpied se diriger en dehors, et la malléole interne devenir beaucoup plus saillante que l'externe. Le point d'appui avait lieu sur la face inférieure de la première articulation métatarso-phalangienne, où existait une callosité ordinairement douloureuse pendant la

marche. Toutes les articulations métatarso-phalangiennes étaient écartées les unes des autres, de manière à faire paraître l'extrémité du pied d'une largeur démesurée. Le cou-de-pied était saillant , la plante très-concave , etc.

Le 20 juillet 1838, nous avons pratiqué la section du tendon d'Achille, et dix jours après le pied était redressé.

Un petit accident s'est manifesté pendant la période du redressement : la pression de la machine ayant causé une contusion sur la callosité sus-indiquée de la première articulation métatarso-phalangienne , durant plus d'un mois la marche a été pénible et douloureuse ; mais cet inconvénient a fini par disparaître , et Mlie Soubitez a quitté notre maison complètement guérie , deux mois après y être entrée.

Mmela comtesse deC...., âgée de cinquante-

trois ans, d'une constitution forte et sanguine, jouissait d'une santé excellente quand, à l'âge de trois ans, après des jeux et des exercices exagérés dans le jardin de l'Infante , au Louvre , où demeurait alors le comte de Capellis, son père, Mme de C... éprouva tout à coup une vive douleur dans le ventre , pour laquelle Vicq-d'Azir et Desessarts, célèbres médecins du temps , furent aussitôt appelés (1789). A cette première sensation bientôt dissipée, succédèrent un état de raideur des membres et une violente douleur dans la région lombaire, qui firent dire aux médecins que la maladie était une sorte de tétanos, et que si la mâchoire venait à se prendre, l'enfant était perdu. Alors les parents de Mme de C... imaginèrent de la suspendre couchée au-dessus d'une baignoire remplie d'eau bouillante et de plantes aromatiques, et ce bain de vapeur ramena la souplesse dans les membres de l'enfant, en même temps qu'il eut pour effet d'enlever les douleurs et la raideur de l'épine dorsale. Au bout de quelques jours donc, tout accident semblait avoir disparu, et la petite malade semblait pouvoir retourner à ses promenades -et à ses jeux, quand on remarqua qu'elle ne pouvait plus se tenir sur la jambe droite et que, dès qu'elle voulait marcher, elle tombait. Les médecins rappelés, et ne ne voyant rien dans ce membre , attribuèrent son incapacité à la faiblesse; ils conseillèrent les frictions, les bains, les douches. Ml,e de Capellis

lut conséquemment conduite h Montpellier, à Aix-la-Chapelle; on lui fit porter en même temps des machines de toute sorte , et cependant elle boitait toujours. Quand elle eut quinze ans, on lui donna un maître de danse; elle parut s'en trouver un peu mieux. Enfin elle se maria, eut plusieurs enfants , prit beaucoup d'embonpoint, et la difformité, qui n'était d'abord qu'un pied équin , finit par devenir un pied équin varus , développé au point de rendre la nécessité des béquilles tout-à-fait imminente. Dans cette triste perspective, madame la comtesse de C..., en 1820, s'adressa à M. d'Yvernois ; et le célèbre orthopédiste , après l'avoir soignée pendant quatre mois par les manipulations et le sabot de Venel modifié, parvint à ramener son pied à l'état de simple déviation en bas. C'était beaucoup, sans doute; et l'orthopédie, bornée à la mécanique, ne pouvait pas davantage, ainsi que M. d'Yvernois le dit lui-même a la malade, en l'engageant à continuer l'emploi du sabot pendant la nuit , et le jour à tenir son pied dans un brodequin à tuteur externe se prolongeant jusqu'au-dessous du genou , sous peine de voir aussitôt sa difformité reprendre le double caractère dont à grand'peine on avait pu la débarrasser. Mmo la comtesse de C... en était là au mois de mai 1838, lorsqu'elle vint nous consulter. Elle marchait avec une difficulté extrême sur la seule moitié antérieure du bord externe et le tiers

externe de la plante de son mauvais pied. La tête articulaire de l'astragale , la tubérosité antérieure du calcanéum , la malléole externe enfin, formaient trois saillies assez développées pour rendre très-gênant l'emploi du brodequin à tuteur. Le talon était éloigné du sol de deux pouces et demi.

Nous conseillâmes à Mme la comtesse deC... la section du tendon d'Achille , comme le seul moyen d'en finir avec une difformité aussi ancienne. Après avoir pris l'avis de M. le professeur Breschet, avis tout à fait conforme au nôtre, Mmede C... consentit, et nous l'opérâmes le 26 mai, en présence de M. Lelorgne d'ideville, député de l'Allier, et de M. Sansot, élève en médecine. Au bout de quinze jours le pied était redressé, et Mme de C... commençait déjà à faire quelques pas dans sa chambre. Un mois après l'opération elle marchait très-bien , elle pouvait sortir et faire des courses.

M. Alphonse Rémi, âgé de vingt-huit ans, bijoutier, né à Boulogne-sur-Mer , d'une constitu lion éminemment nerveuse, jouissait d'une bonne santé , quand , à l'âge de deux ans , il éprouva une gastro-entéro-céphalite qui compromit gravement ses jours. Pendant le cours de cette maladie, qui dura près d'un mois et fut excessivement intense, le coté droit du corpsdevint paralysé; puis la gastro-entéro-céphalite disparut, maisl'héiniplégie persista jusqu'à l'âge de sept ans avec des

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contractures dans les muscles du mollet et dans les péroniers. Ces contractures déterminèrent bientôt un pied-bot équin valgus. Cela fait , la paralysie abandonna la partie supérieure de son domaine , le membre abdominal seul resta paraplégique. La difformité fut aperçue trois ou quatre mois après l'affection fébrile qui avait amené l'hémiplégie ; alors on vit que le pied se déviait en dehors et que le talon ne touchait plus lorsqu'on posait le pied sur une surface plane. Le jeune malade fut confié à différents orthopédistes ; des machines de toute espèce furent portées pendant beaucoup d'années, mais sans produire aucun résultat, sans même empêcher le pied de continuer à se dévier davantage. Voici, au reste, comment nous trouvâmes la difformité lorsque M. Rémi entra dans notre établissement, le premier avril 1857, pour y être traité par notre procédé.

Tout le pied était fortement dévié en dehors , ayant la malléole interne très-saillante et l'externe peu apparente. La face inférieure des deux premières articulations métatarso-phalangiennes et le gros orteil servaient seuls de point d'appui pendant la station et la progression. La plante du pied, légèrement concave, était diri-

gée de dedans en dehors. Le bord interne du pied était convexe et semblait partir du sommet du talon. 11 présentait quatre saillies : la première , formée par la malléole interne ; la seconde , formée par le scaphoïde et la tête articulaire de l'astragale ; la troisième , par le premier cunéiforme et l'extrémité postérieure du premier os du métatarse ; enfin la quatrième, par la face interne de la première articulation métatarso-phalangienne. On sentait un intervalle au milieu de chacune de ces trois dernières saillies , c'est-à-dire qu'il existait un écartement entre la tête articulaire de l'astragale et le scaphoide, qui ne recouvrait plus que la moitié externe de celle-ci, entre le premier cunéiforme et l'extrémité postérieure articulaire du premier métatarsien , etc. On remarquait une espèce de gouttière au côté interne de la partie inférieure de la jambe, se prolongeant, après avoir passé sous la malléole interne , jusqu'au milieu de la plante du pied. Le bord externe du pied était concave, principalement vers l'articulation calcanéo-cuboidienne. Si l'on tendait un fil, de la tête du péroné au bord externe de la cinquième articulation métatarso-phalangienne, on trouvait qu'à la hauteur de la malléole externe , ce fil était distant de celle-ci de deux pouces dix lignes. Le talon était fortement dévié en dehors et éloigné du sol de près de trois pouces. La mortaise tibio-péronienne n'embrassait plus que

îe bord externe de la poulie articulaire de l'astragale , etc. Les orteils étaient mal rangés et dirigés de dedans en dehors , chevauchant les uns sur les autres. Tout le membre abdominal, principalement la jambe , avait un volume beaucoup moindre que celui du côté opposé ; il était aussi un peu moins moins long, etc., etc.

Le 1er avril 1857, nous avons pratiqué la section du tendon d'Achille, en présence de M. le comte France d'Houdetot , aide-de-camp du roi, et de MM. les docteurs Krauss (de Berlin) et Weiss (de Copenhague). Trois semaines après notre opération , le pied était ramené sous Taxe de la jambe et le talon abaissé , de manière a ce que le pied formât un angle droit avec la jambe. Le vingt-cinquième jour, il formait un angle rentrant. Au bout d'un mois notre malade marchait déjà facilement avec un pied normal.

Enfin, après deux mois de séjour dans notre établissement, M. Rémi en est parti complètement guéri, n'éprouvant plus qu'un peu d'hésitation dans la marche, hésitation due au moindre volume du membre et a son inégalité de longueur comparative,

Yictor Meunier , âgé de sept ans et demi , à Paris, rue Amelot, n° 18. Cet enfant, d'un tempérament sanguin, est venu au monde affligé d'une forte déviation du pied en dedans. Ses parents ne songèrent à l'en faire traiter que lorsqu'il eut quatre ans à peu près. Donc, au commencement de l'année 1852, ils nous présentèrent leur fils à l'hôpital Saint-Antoine , et nous conseillâmes un appareil orthopédique, le meilleur que nous pûmes choisir, mais qui, porté pendant un an, ne produisit absolument aucun résultat. Voyant l'inutilité de cette machine, les parents de Meunier renoncèrent à en faire usage ; puis trois ou quatre ans après , ayant entendu parler de notre procédé opératoire et du grand nombre d'enfants que nous avions guéris , ils vinrent de nouveau nous consulter.

Le 23 juillet 1836, nous fîmes au petit Meunier la section du tendon d'Achille, en présence de MM. les docteurs Duchesne-Duparc , Forget, Parent, Douillet. La difformité avait cette figure :

Tout le membre abdominal était amaigri. Le

pied, fortement enroulé en dedans , avait sa pointe portée horizontalement dans le même sens : le bord externe , très-arrondi, était presque devenu interne ; le bord interne proprement dit formait un angle rentrant très-prononcé. La face dorsale du tarse était saillante et présentait trois durillons développés pendant la marche à force de compression ; le premier de ces durillons gisait sur la tubérosité antérieure du calcanéum , le second sur la face supérieure du cuboïde celui-ci , plus volumineux que les deux autres , était la base centrale de la sustentation ; le troisième durillon enfin recouvrait la tête articulaire de l'astragale , avec laquelle le scaphoïde n'était plus en rapport. L'articulation calcanéocuboïdienne avait subi un tel relâchement qu'il devenait facile de coucher le doigt entre les deux surfaces articulaires. Le talon quittait le sol de plus de deux pouces : la plante était dirigée en haut et en arrière, etc.

Quatre jours après l'opération, il survint aux environs de la piqûre un petit abcès qui fut ouvert et guéri en peu de temps, sans avoir, au reste, retardé notablement la cure du pied , car au bout de quinze jours l'enfant marchait sur la plante et le talon.

Le 25 août, trente-troisième jour de la section P on n'eût pas dit que Meunier avait jamais eu un pied-bot.

Après ces observations , dont ie traitement a été plus ou moins difficile, nous allons en rapporter d'autres dont la cure, quoique la déformation fût assez grande, a été obtenue dans un espace de temps fort court. On verra que l'âge déjà avancé de quelques-uns de nos malades n'a pas été un obstacle à leur prompte guérison.

M. Sébastien Bourdon, âgé de 46 ans, d'Elbeuf, lameur chez MM. Goudchaud et Picard , d'une constitution lymphatieo-sanguine, est né bien constitué, a joui d'une bonne santé jusqu'à l'âge de deux ans, époque où il éprouva une maladie cérébrale et des convulsions qui laissèrent le membre abdominal gauche dans un état de paralysie. Il se rétablit de la lièvre cérébrale, mais il lui fut impossible, pendant quatre ou cinq mois, de recommencera marcher, à

cause de la faiblesse de son membre; enfin l'état paralytique ayant diminué, il put s'appuyer sur son membre gauche, mais alors on s'aperçut que le talon ne pouvait plus loucher le sol, qu'il était relevé de près de six centimètres ; la base de sustentation n'avait plus lieu que sur la moitié antérieure de la plante du pied. Pendant une dizaine d'années, la difformité est restée à peu près stationnaire; ensuite, vers l'âge de quatorze à quinze ans, l'avant-pied a commencé à se dévier en dedans, et le pied, d'équin simple qu'il était, est devenu équin varus; transformation qui gêna beaucoup la marche et qui fit des progrès sensibles d'année en année, au point que lorsqu'il vint me consulter en mars 1840, il ne pouvait presque plus marcher : son pied avait absolument la forme de celui de M. J. Lamer (voyez p. 72). Nous le fîmes entrer à l'Hôlel- Dieu, dans le service de M. Breschet, et, le 14 mars, je lui coupai le tendon d'Achille, en présence de M. le docteur Robert, chirurgien de l'hôpital Beaujon, qui remplaçait M. Breschet; de MM. les docteurs Pravaz, propriétaire de l'institut orthopédique de Lyon ; Rondeau, médecin à Saint-Saën , et des élèves. Aussitôt après la section du tendon d'Achille, la forme du pied fut de beaucoup améliorée, et quatre jours plus tard le pied était tout à fait droit. Le dixième jour le malade pouvait marcher sans le secours d'aucun tuteur artificiel.

Cette cure est une des plus promptes que nous ayons obtenue : en trois semaines le malade a été complètement guéri d'une difformité qui avait fait la désolation de presque toute sa vie.

M. Charles-Gustave de Bourdeille , âgé de seize ans, fils de M. le marquis de Bourdeille, rue du Bac, n° 40, à Paris , est venu au monde avec le pied gauche assez fortement dévié en dedans. Bien conformé, d'ailleurs, d'une constitution belle et robuste, il fut d'abord soumis à divers traitementsorthopédiquesquin'amenèrent aucun résultat ; la difformité restait rebelle et menaçait d'un développement effrayant, quand, il ya quelques années, on conduisit le jeune malade en Suisse , pour le confier aux soins de M. d'Yvernois. Ce voyage ne fut pas inutile, et, après un séjour assez prolongé dans le pays du célèbre praticien, M. de Bourdeille eut la satisfaction de voir enfin le pied de son fils se dérouler d'une façon remarquable. Toutefois , la difformité n'était pas totalement vaincue, il restait de la convexité dans le bord externe du pied et de la concavité dans son bord interne; le talon ne touchait le sol que quand le sujet se tenait debout et tendait fortement le jarret ; mais lorsqu'il était assis, sa jambe posée verticalement , on voyait le talon se relever d'un pouce. Conséquemment, quand le jeune homme marchait, il semblait avoir le pied ankylosé avec la jambe,

et ne pouvait point fléchir celui-là sur celle-ci. Or, M. de Bourdeille était déterminé à ne rien négliger de ce qui pourrait rendre au pied de son fils toutes les conditions normales ; il vint donc nous consulter au mois d'août 1838, et nous demanda si la section du tendon d'Achille, seul moyen à employer selon nous, pouvait avoir des inconvéniens. Sur notre réponse négative, il nous pria d'achever ainsi l'œuvre de M. d'Yvernois; et le 19 septembre, devant M. Labric , médecin de la famille de Bourdeille, nous coupâmes le tendon d'Achille. Au bout de huit jours, le pied se fléchissait sur la jambe, au point de former avec elle un angle rentrant des plus prononcés ; au bout d'un mois, le jeune de Bourdeille marchait comme s'il n'avait jamais eu de pied-bot.

Emmanuel Houard, âgé de dix-sept ans et demi, à Châtillon-sur-Loire, d'un tempérament lymphatique, est né avec une paralysie de tout le membre abdominal droit, compliquée d'un pied équin assez fort. Jusqu'à l'âge de sept ans, il resta chétif, fut souvent malade, et ne commença que fort tard à pouvoir marcher, encore lui fallait-il traîner péniblement son membre difforme. A sept ou huit ans , quand sa santé fut devenue meilleure, il se donna une entorse qui le fit beaucoup souffrir ; à partir de cet accident, la déviation prit un développement très-rapide. On voulut alors redresser le pied à l'aide de machines extensives et

de brodequins qui ne réussirent, après plusieurs années, qu'à rendre la difformité stationnaire et la marche un peu plus facile. Lorsque le jeune Houard eut quinze ans, cette influence favorable du traitement mécanique , toute faible qu'elle était, parut s'arrêter, et quand nous fûmes consulté au bureau central d'admission dans les hôpitaux, le 21 novembre 1858, nous vîmes que le malade ne pouvait plus marcher sans l'aide d'un béquillon. Son pied formait une ligne droite avec la jambe, l'avant-pied dirigé un peu en dedans, de façon à rendre le bord interne concave et le bord externe convexe. La station et la marche prenaient leur point d'appui sur la face inférieure des quatre derniers orteils et des articulations métatarso-phalangiennes correspondantes. La tête articulaire de l'astragale, à demi délaissée par le scaphoïde, formait une saillie au cou-de-pied ; le talon était distant du sol de plus de quatre pouces. Le volume et le développement du membre abdominal étaient bien inférieurs aux conditions de l'état sain.

Le malade entra à l'Hôtel-Dieu dans le service de M. le professeur Breschet, et le 20 novembre nous lui fîmes la section du tendon d'Achille. Le 15 décembre, il avait son pied a angle droit avec la jambe; trois jours après il atteignit l'angle aigu ou rentrant de soixante-dix degrés à peu près ; le 7 janvier 1859, il sortit de l'hôpital, «haussé d'un brodequin convenable et le pied parfaitement redresse''.

M. Mutel, âgé de quarante-deux ans, né à Beau mon t-le-Roger (Eure), maintenant notaire à Bordeaux , est venu au monde bien portant et bien conformé. Ses souvenirs font remonter sa difformité à l'âge de quatre ou cinq ans , et lui donnent pour origine une fraîcheur qui lui aurait affaibli le membre et rétracté les muscles du mollet. Quand il eut sept ans, on le conduisit à Évreux pour lui faire subir un premier traitement, qui fut bientôt abandonné à cause des douleurs qu'il causait. Puis , quoique sa difformité augmentât d'une façon peu sensible, à la vérité, M. Mutel n'eut pas davantage recours à l'orthopédie , et, au moyen de chaussures adroitement exhaussées, il put marcher assez facilement jusqu'à l'âge de trente ans ; mais à cette époque, la marche lui devint pénible et douloureuse, et toujours de plus en plus, au point qu'ayant entendu parler de notre procédé, il se décida enfin à venir nous consulter dans les premiers jours de novembre 1838.

Le pied de notre malade présentait alors un cas simple de stréphocatopodie avec un peu d'enroulement en dedans. Le dos du pied était très-saillant ; les orteils étaient fléchis et comme retirés vers la plante ; une substance pulpeuse qui se prolongeait de la face inférieure des articulations métatarso-phalangiennes sous les orteils , en recouvrait presque toute la face inférieure , et c'était sur cette substance que M. Mu-

tel appuyait en marchant. Quant au talon, il se trouvait distant du sol de deux pouces neuf lignes environ.

Le 15 novembre, nous avons fait au malade la section du tendon d'Achille. Au bout de huit jours nous avions ramené le pied à l'angle droit, et bientôt après à l'angle aigu. La seconde semaine n'était pas écoulée que M. Mutel marchait déjà sur toute la face plantaire, et le 7 décembre, vingt-troisième jour de l'opération, il a pu quitter notre établissement pour retourner à Bordeaux.

M. Jacques Foa, âgé de trente et un ans, négociant , né à Marseille , résidant à Tunis , est d'une taille élevée (cinq pieds onze pouces) et d'une bonne constitution. 11 nous a été adressé par M. le docteur Cauvière, médecin en chef de l'Ilôtel-Dieu de Marseille et l'un des praticiens les plus distingués de notre époque.

A l'âge de deux ans et demi, M. Foa fit une chute, et à la suite de celte chute il eut des convulsions très-violentes. Sans doute , une autre affection vint compliquer son état, car il se souvient , et nous nous servons ici de ses propres expressions, que son épiderme se détacha tout entier. Quoi qu'il en soit, lorsque l'enfant voulut se lever, on trouva qu'il avait les deux talons rétractés en haut. Ce qu'on fit alors, M. Foa ne se le rappelle pas; mais plus lard, il eut à subir plusieurs applications de machines orlhopé-

diques, à l'âge de sept ans d'abord, puisa treize, puis enfin à ving-trois ans. Les deux premiers traitements durèrent peu , les vives douleurs qu'ils causaient ne permettant pas de les continuer. Quant au troisième , dirigé par M. M.... jeune, il fut prolongé pendant vingt-trois mois, et eut pour résultat d'allonger le tendon d'Achille de deux ou trois travers de doigt, quant au pied droit seulement. Cette amélioration disparut depuis, au reste, ainsi qu'il arrive de tous les allongements musculaires produits par la seule application des machines , dès qu'on vient à cesser de soumettre le membre à cette application.

Nous allons dire dans quel état se trouvaient les pieds de notre malade lors.de son entrée dans notre établissement, alors à l'allée des

Veuves, le 8 novembre 1838.

Lorsque M. Foa

se tenait debout et appuyé sur le pied droit , le talon de ce pied se montrait distant du sol de deux pouces neuf lignes, à peu près ; mais si le malade s'asseyait et plaçait la jambe perpendiculairement, l'intervalle augmentait de trois

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ou quatre lignes. L'avant-pied était un peu enroulé en dedans , de manière à rendre le bord interne concave, surtout vers le premier cunéiforme ; le bord externe affectait conséquemment une légère convexité, et se trouvait situé plus bas que l'interne. Les articulations métatarso-phalangiennes étaient écartées les unes des autres, ce qui rendait le pied très-large dans celte partie. Une forte saillie en dedans, formée par la première de ces articulations, devenait, lorsque le malade avait marché quelque temps, le siège de douleurs assez vives. La mortaise tibio-péronienne ne recouvrait plus que la moitié postérieure de la poulie articulaire de l'astragale, etc.

Le pied gauche était moins difforme ; l'élévation anormale du talon n'excédait pas dix-huit lignes ; toutefois, ce pied était aussi un peu enroulé en dedans et fort élargi vers les articulations métalarso-phalangiennes.

Le jour même de l'arrivée de M. Foa, nous lui fîmes la section des deux tendons d'Achille , en présence de M. Laine, ami du malade , de MM. les docteurs Cabanellas , Chardon et J. Lafond fds. Le pied gauche fut , immédiatement après l'opération, placé dans un appareil que nous avions fait disposer tout exprès, sous un angle de 65 degrés au plus ; quant au pied droit, nous nous bornâmes à le maintenir dans sa position antérieure. M. Foa, comme l'immense majorité des

opérés, n'accusa aucune espèce de douleur; toutes les personnes qui le virent ce jour-là et le lendemain, le trouvèrent dans un état de ravissement vraiment remarquable. Il ne comprenait pas qu'une opération pût être aussi inoffensive, et néanmoins amener des résultats pareils à ceux qu'il avait observés.

Le surlendemain le pied gauche arriva à l'angle droit ; il en fut de même trois jours après pour l'autre pied, Au bout de douze jours, M. Foa put descendre de sa chambre sans autre appui qu'une canne. Enfin, après un séjour de six semaines, il a quitté notre établissement parfaitement guéri d'une difformité qui l'avait tourmenté pendant 29 ans, et marchant comme s'il n'avait jamais eu de pieds-bols.

Mlle Desains, âgée de vingt-quatre ans, fille de M. Desains, inspecteur de la navigation de la

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Seine, est blonde, d'un tempérament nervosolymphatique. A sept mois elle marchait déjà seule. A vingt-deux mois elle tomba dans une rivière, ce fut sa bonne qui l'en retira en la saisissant vivement par le pied gauche. A la suite de cette brusque immersion , l'enfant eut une pneumonie qui mit sa vie en très-grand danger. Lorsqu'elle fut entrée en convalescence, on s'aperçut, en la mettant debout, qu'elle n'appuyait pas sur le talon gauche ; mais, comme le pied était encore malade et très-douloureux à la moindre pression, on espéra que le repos ferait aisément céder l'espèce de rétraction dont on le voyait attaqué. Avec le temps les douleurs disparurent : M,le Desains put se remettre à marcher; maisson pied était tellement dévié en bas, qu'il formait une ligne à peu près droite avec la jambe. La jeune infirme resta ainsi jusqu'à Page de vingt ans ; alors elle entra dans un établissement orthopédique , où , après cinq mois de douleurs atroces, on parvint à lui replacer le talon presque au niveau de Pavant-pied. C'était beaucoup , et Mlle Desains croyait n'avoir point payé sa guérison trop cher, quand, huit jours après sa sortie de la maison orthopédique, elle vit son talon remonter précisément au point d'où les machines Pavaient fait descendre. Elle attendit encore quatre ans, et se décida enfin à recourir à notre procédé.

Quand MUo Desains vint nous consulter, son pied , comme nous venons de le dire , décrivait

TttAÎTEMEIST.

une ligne à peu près droite avec la jambe : elle

marchait sur la face inférieure des articulations métatarso-phalangiennes , qui étaient très-élargies, et sur les orteils , assez déjetés en dehors pour que l'articula- I tion du gros orteil avec le premier os du métatarse formât une grande saillie en dedans , très-douloureuse pendant la marche. Le talon s'élevait à peu près à quatre pouces du sol , etc.

Le 21 mai 1838 , en présence de M. le docteur Àrnauld , ancien chirurgien en chef de l'hôpital d'Aix en Provence , nous avons pratiqué la section du tendon d'Achille, et, huit jours après, le

pied était ramené à l'angle droit avec la jambe.

Quinze jours plus tard , nous obtînmes la flexion du pied sur la jambe et l'angle de soixante-dix à soixante - quinze degrés.

Au bout de six semaines, Mlle Desains marchait parfaitement bien.

M. Alfred-Siméon Biiouard , du Mans, âgé de quinze ans, très-fortement constitué , s'est bien porté jusqu'à l'âge de six ans , époque où il se

renversa assez violemment le pied en jouant. Depuis ce moment sa marche cessa d'être régulière , et devint douloureuse ; il boitait et traînait la jambe en marchant; au bout de quelques semaines on commença à s'apercevoir que le talon se relevait et ne touchait plus le sol pendant la progression. Cette élévation du talon a été en augmentant, au point que le 15 mai 1859, quand le malade nous fut présenté, le pied formait une ligne droite avec la jambe , le talon distant du sol de près de quatorze centimètres. Tout le membre abdominal avait diminué de volume au fur et à mesure que la difformité avait augmenté : il y avait une différence en moins pour la grosseur de mollet du membre affecté de quatre centimètres, et de trois centimètres pour la cuisse. Le 17 mai , j'ai pratiqué la section du tendon d'Achille. Cinq jours après le pied avait repris sa forme normale , et le onzième jour notre malade marchait facilement avec son appareil ; un mois après il était complètement guéri.

Depuis la publication de la première édition de mon Traité du Pied-bol, j'ai soigné plus de soixante cas de pieds-bots développés à la suite de lésions traumatiques , d'entorses , de tiraillements des ligaments , de piqûres ou plaies à la plante du pied, d'abcès dans l'épaisseur des muscles du mollet , du jarret ou de la cuisse , etc. Dans plusieurs de ces difformités il existait en-

traitement; 277

core un état inflammatoire assez douloureux pour empêcher les malades de se servir de leur pied, quoique l'accident, première cause du mai, eût eu lieu depuis de longues années. Malgré cette espèce de contre-indication , je n'ai pas hésité à entreprendre de guérir les cas dont je parle par la méthode sûre de la section souscutanée des tendons des muscles raccourcis, pensant bien que le retour à l'état normal des surfaces articulaires serait pour le malade d'un immense avantage , puisqu'il en résulterait la restitution au membre de sa vraie base de sustentation, à savoir la plante du pied et le talon , et à la mortaise tibio-péronienne, de son point d'appui naturel , c'est-à-dire la face supérieure de la poulie articulaire de l'astragale , au lieu d'un des bords seul de cette poulie, pour mieux dire au lieu d'un angle saillant. Or, on conçoit très-bien que le frottement sur une partie anguleuse doit être une cause permanente de douleur et d'irritation dans l'articulation du pied avec la jambe. L'inégale répartition du mouvement doit aussi rendre la marche plus pénible. Mes tentatives , j'ose le dire, ont été toujours heureuses. Des malades qui ne pouvaient depuis bien longtemps se traîner que péniblement sur des béquilles ont fini bientôt par marcher sans douleur, sans support artificiel , les uns au bout d'un mois, les autres après deux, trois ou quatre mois au plus, tous débarrassés d'une infirmité si gênante et si

disgracieuse. Drautres enfin qui, quoique marchant sans le secours d'un support artificiel, mais en se traînant péniblement , en éprouvant toujours de la douleur dans leur pied y ont fini ^ après la restitution normale des surfaces articulaires , par marcher en quelques semaines avec facilité. Je vais rapporter les observations de plusieurs malades que j'ai guéris par la ténotomie* M. Louis Davoult , âgé de trente-deux ans^ maître d'écriture au Havre, rue Dauphiney n. 5 ,. s'est bien porté jusqu'à l'âge de six ans , époque où il s'enfonça une épine dans la plante du pied, entre les deux premiers métatarsiens , tout près de leur articulation avec les orteils. Cette piqûre fut suivie de douleurs vives , d'inflammation ,. d'un petit abcès , et , pendant quelques mois r l'enfant ne put marcher qu'en s'appuyant sur 1<? bord externe de son pied. Enfin les accidents inflammatoires se dissipèrent , et l'on croyait au rétablissement des conditions normales de la marche ; mais, quelques efforts qu'il fît, le sujet ne put arriver à étendre la base de sustentation plus loin que le bord externe et la moitié correspondante de la plante de son pied. Le talon se trouva aussi être un peu relevé. C'était donc une stréphendopodie , un véritable varus. Dix ans après , le sujet en avait seize ; la chaussure qu'il portait ayant comprimé et contus la malléole externe, un abcès se forma derrière cette éminence osseuse, et força M. Dayoull a garder le lit pen-

dant un mois. Les douleurs causées par cet abcès furent très- vives , et , tant qu'elles durèrent , le malade tint constamment la jambe à demi fléchie sur la cuisse et le pied dans l'extension. Cette attitude ainsi prolongée et la déformation antérieure du pied amenèrent bien vite une forte rétraction des muscles du mollet, etc., de sorte que le sujet , ayant voulu se remettre à marcher, ne trouva plus de contact possible avec le sol que par la moitié externe de l'extrémité digitée de la plante, particulièrement sur les trois dernières articulations métatarso-phalangiennes et les orteils correspondants ; l'avand-pied étant dirigé en dedans et le talon étant relevé de deux pouces, le pied-bot était devenu équin-varus. Cette difformité continua toujours d'augmenter, au point de gêner excessivement la marche. Voici , du reste , la description du pied tel que je l'ai trouvé au moment où le malade est venu à Paris réclamer mes soins.

Tout le pied était raide et devenait très-douloureux quand on essayait de le ramener à la forme normale. Cette raideur, qui se prolongeait jusqu'à l'articulation tibio-tarsienne , était, je pense , due à quelques adhérences développées entre les surfaces articulaires , comme cela arrive souvent dans les cas d'inflammation de ces surfaces. Or, chez ce malade , à deux reprises différentes il avait existé des accidents inflammatoires. La douleur pouvait bien aussi reconnaître

la même cause. L'avant-pied élait dirigé en dedans et tordu sur lui-même de dedans en dehors ; il résultait de cette torsion que les deux premières articulations métatarso-phalangiennes et les deux premiers orteils ne touchaient plus le sol , à un pouce près , dans la station ni dans la progression, et que ce point d'appui avait seulement lieu sur la face inférieure des trois dernières articulations métatarso-phalangiennes et la face plantaire des trois derniers orteils. La malléole externe , la face dorsale du tarse et les extrémités tarsiennes du métatarse , formaient une forte saillie au dos du pied. Le bord interne relevé présentait, en avant de la malléole correspondante, un angle rentrant très-prononcé. Le talon, dans la position verticale, était distant du sol de plus de trois pouces. Le pied était ramassé et gros. Il existait sous la peau une couche épaisse de tissu cellulaire graisseux. La jambe, à l'extrémité malade , était beaucoup moins développée que l'autre ; elle était aussi plus courte de cinq à six lignes. La diminution de la nutrition s'était bornée seulement à la jambe , car la cuisse était à peu près a l'état normal. Si cette difformité se fût développée à la suite d'une lésion de l'appareil cérébro-spinal , convulsion , paralysie, etc., l'émaciation se serait étendue à tout le membre inférieur, comme cela arrive ordinairement.

Le 25 mars 1856 j'ai pratiqué la section du

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tendon d'Achille en présence de M. le professeur Breschet. Aussitôt cette section opérée, le pied s'est allongé et le talon s'est abaissé au moins de moitié , et six jours après le pied était complètement redressé. Le quatorzième jour après l'opération, M. Davoult pouvait déjà marcher assez facilement, et, au bout de six semaines, il a quitté Paris tout à fait guéri d'une difformité qui avait fait le tourment de presque toute sa vie.

Pendant les premiers jours qui ont suivi l'opération , le malade a éprouvé de la douleur, surtout dans l'articulation tibio-tarsienne ; de plus , un léger gonflement s'est développé autour des malléoles. Malgré cela , M. Davoult a voulu que nous fissions agir la machine , afin que le redressement s'opérât rapidement. Au bout de vingt jours, il n'existait plus ni gonflement ni douleur.

Ce malade m'avait été adressé par mon savant et excellent ami Edouard Corbière, alors rédacteur en chef du Journal du Havre.

M,le Adèle Serré , fille de M. le docteur Serrée médecin à Vaux (Pas-de-Calais) , âgée de seize ans, d'une forte constitution , d'un tempérament sanguin, s'était bien portée jusqu'à l'âge de dix mois, époque où elle éprouva une distension violente de l'articulation tibio-tarsienne. Il résulta de cet accident une inflammation fort douloureuse de cette articulation qui empêcha la petite malade de pouvoir s'appuyer sur son pied

pendant plus de cinq mois. Au bout de ce temps, quand elle voulut essayer à marcher, on s'aperçut que le pied était dévié en dedans, et qu'il ne présentait au sol que la face inférieure des trois dernières articulations métatarso-phalangiennes et les orteils correspondants, que le talon et la plus grande partie de la plante du pied étaient relevés. Enfin, malgré cette difformité, elle finit par marcher seule , mais très-péniblement. Depuis cette époque , jusqu'au moment où elle vint nous consulter a la fin d'octobre 1839, elle avait continué de marcher en boitant beaucoup et en éprouvant d'assez vives douleurs au moindre faux pas qu'elle faisait. Voici l'état de la difformité le 1er novembre , quand nous avons pratiqué la section du tendon d'Achille , en présence de MM. les docteurs J. Lebaudy, Légal et Serré, parent de la jeune personne.

Le pied présentait le type du pied-bot équinvarus le mieux développé ; il était presque horizontalement dévié en dedans , le talon éloigné du sol de trois pouces et demi. Le point d'appui, pendant la station et la marche, n'avait lieu que sur la face inférieure des deux dernières articulations métatarso-phalangiennes , et des orteils correspondants ; les autres articulations métatarso-phalangiennes, les orteils et la plante du pied étaient dirigés obliquement en dedans et en haut. Le bord interne du pied était très-concave et son bord externe très-convexe, principalement dans

sa région tarsienne et dorsale, où l'on voyait des saillies recouvertes de callosités, surtout vers la tubérosité antérieure du calcanéum, le cuboïde, la tête articulaire de l'astragale , et la malléole externe. L'amaigrissement du membre , comme dans l'observation précédente , se bornait particulièrement à la jambe : la cuisse était presque aussi grosse que celle du côté opposé.

Le 10 novembre, le pied de notre intéressante malade était ramené à l'état normal , et elle n'avait éprouvé de douleurs dans l'articulation tibio-tarsienne que pendant les trois ou quatre jours qui avaient suivi la section du tendon d'Achille. A la fin du mois elle marchait très-facilement sans le secours de support artificiel. Dans le milieu du mois de décembre elle quitta notre établissement parfaitement guérie d'une difformité qui l'avait tourmentée pendant presque toute sa vie.

M. Jules Caste , de Rouen , d'une constitution lymphatico-sanguine , avait joui d'une bonne santé jusqu'à l'âge de seize ans. A cette époque il contracta une entorse du pied gauche qui le fit boiter pendant quelques jours, bien qu'il n'existât alors qu'un léger empâtement autour des malléoles, à peine douloureux quand le membre était en repos. Quoique la claudication eût disparu , cependant, aussitôt que le sujet avait fait une course un peu longue , il ressentait de la douleur dans l'articulation tibio-tarsienne . et

boitait de nouveau , principalement s'il lui arrivait de marcher sur un sol inégal, raboteux. Par le repos, la claudication et la douleur se dissipaient en quatre ou cinq jours, pour reparaître après de nouvelles courses poussées jusqu'à la fatigue. Cet état de choses a duré ainsi pendant deux ans, avec des alternatives de bien et de mal. Pendant le carnaval de 1838 , après avoir passé un jour et une nuit dans les plaisirs , le malade sentit revenir les douleurs et la claudication, cette fois très-persévérantes et trèstenaces. Le pied fut frappé d'une grande inflammation , accompagnée de violentes souffrances , état que le malade désignait sous le nom de coup de sang. Cette rechute obligea M. J. C. à garder le lit pendant quatre mois. Durant le premier mois , plusieurs applications de sangsues furent faites, et des cataplasmes émollients continuellement appliqués ; pendant les trois autres mois on employa encore les antiphlogistiques , alternés avec d'autres moyens plus ou moins rationnels. Enfin M. J. C. parvint à se lever et à marcher avec des béquilles, mais sans toucher le sol de ce pied qui était resté gonflé et douloureux. Voyant que tout ce qui avait été fait était resté sans résultat, un médecin conseilla une pommade qui dépouilla le pied de son épiderme avec de grandes souffrances et point d'amélioration. D'autres médecins appliquèrent les moxas, le fer rouge, le cautère actuel, etc., m tout cela sans résultat

avantageux pour le malade. M. J. G., sérieusement inquiet de ce mal , qui , loin de diminuer, devenait de jour en jour plus grave ; redoutant surtout l'amputation de sa jambe , opération qu'un chirurgien célèbre lui avait fait entrevoir, se décida enûn à venir me consulter, et le 12 février il entra dons mon Institut orthopédique. Voici quel était alors l'état de son pied.

Toute l'extrémité était tuméfiée , d'un rouge violacé. On voyait la trace des quatre raies de feu, suppurant encore dans quelques points de leur longueur, il existait une grande sensibilité partout , mais surtout dans l'articulation tibiotarsienne , et au-dessous des malléoles. Quand le malade posait son pied à terre , il avait le talon éloigné du sol de six centimètres. Ce raccourcissement des muscles du mollet était permanent , car il était impossible d'abaisser le talon d'un centimètre en voulant fléchir le pied sur la jambe. Notre malade avait donc un pied équin traumatique. Avant de tenter la guérison du piedbot , nous dûmes chercher, sinon à guérir complètement la subinflammation , du moins à la diminuer de beaucoup, et pour cela nous commençâmes par faire garder le lit , et par faire appliquer plusieurs fois des sangsues autour de l'articulation malade, que nous tenions constamment enveloppée de larges cataplasmes de farine de graine de lin, rendus légèrement résolutifs et narcotiques, etc. Au bout de six semaines de re-

pos et d'un traitement assez actif, le pied était revenu à sa grosseur normale , et ne causait plus de douleur quand le malade ne cherchait pas à s'y appuyer. Alors M. C. me demanda avec instance de lui faire la section du tendon d'Achille, persuadé , disait-il , que son pied serait bientôt ramené à la direction normale, et qu'il pourrait un jour alors espérer s'en servir sans éprouver cette grande douleur qui lui frappait la racine du pied quand il essayait de se porter dessus. Je cédai à ses désirs, et, à la fin de mars, je pratiquai la section, qui ne fut pas chez lui plus douloureuse que chez les autres malades , quoique le tendon fût environné d'une grande quantité de tissu cellulaire hypertrophié et comme œdémateux. Huit jours après l'opération ; le pied formait non-seulement un angle droit avec la jambe, mais pouvait être porté à un assez haut degré de flexion , et former un angle très-aigu. Quelques jours plus tard notre malade pouvait marcher avec une seule béquille. Dans le mois de mai il a quitté notre établissement n'ayant plus la moindre inflammation , et guéri , comme il le disait , de son entorse et de son pied-bot.

M. Joseph Trabut , âgé de trente-quatre ans, graveur sur acier, d'une forte constitution, quoique lymphatique , s'est bien porté jusqu'à l'âge de dix-huit ans. Un jour, en voulant couper un cor qu'il portait sur le petit orteil du pied gauche, situé à la face dorsale de l'articulation de la

première et de la seconde phalange, il enleva en même temps la peau recouvrant cette articulation , qui fut conséquemment mise à nu. Il résulta de cette ablation une plaie et une inflammation de tout l'orteil ; la tuméfaction du pied s'ensuivit, et le malade fut obligé de garder le lit pendant plusieurs mois. L'orteil finit par se carier et se détacha du métatarsien. Après quelques mois , la plaie étant cicatrisée et la tuméfaction dissipée, M. Trabut voulut recommencer à marcher ; mais il s'aperçut qu'il ne pouvait plus toucher le sol ni de la plante ni du talon, la moitié antérieure du bord externe du pied et le tiers externe de la plante portaient seuls à terre. Au bout de quelques mois , une plaie se fît entre le quatrième et le cinquième métatarsien. Cette plaie augmenta par la marche , au point de présenter une étendue de huit centimètres de longueur sur une largeur de trois centimètres , et deux centimètres de profondeur. Cette plaie, qui a subsisté jusqu'au moment où j'ai entrepris la cure, a toujours abondamment suppuré, au point que plusieurs chirurgiens avaient pensé qu'il existait une carie des os du métatarse. M. Trabut, désespéré de ce pied constamment douloureux et gonflé , sur lequel il n'appuyait qu'avec la plus grande peine , se décida à venir me consulter, et entra dans mon Institut orthopédique le 15 octobre 1839.

Je lui fis garder le lit pendant huit jours, et je

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cherchai d'abord à diminuer l'état d'hypertrophie générale où se trouvait le pied , ainsi qu'à nettoyer l'énorme plaie suppurante de la plante, plaie blafarde et à bords découpés. Une autre plaie existait encore sur la malléole externe, qui était très-saillante , etc. Le repos et les moyens employés produisirent l'effet attendu , le pied diminua de volume , la plaie s'amoindrit , reprit une couleur rose , vermeille , et commença à se cicatriser. Le 22 octobre alors je me décidai à pratiquer la section du tendon d'Achille. Cette section fut faite en présence de MM. les docteurs Macloughlin et Stopleton , chirurgien à l'hôpital de Saint-Jervis de Dublin. Le 1er novembre le pied était complètement redressé. Le 15 novembre notre malade marchait sans claudication , et le 25 du même mois il quittait notre établissement orthopédique, n'ayant plus la moindre apparence du pied-bot , et la plaie de son pied étant parfaitement cicatrisée.

Cette cure est un beau triomphe de la ténotomie : guérir un pied-bot équin-varus aussi horriblement maltraité, compliqué d'une plaie en suppuration depuis seize ans , avec une élévation du talon de plus de quatre pouces , et en moins d'un mois , est un succès véritablement merveilleux.

Mademoiselle Jeanne Poulain , âgée de trentequatre ans, de Donzy, près Cosne-sur-Nièvre, d'une constitution sanguine, est née bien por-

tante , et ayant les pieds parfaitement droits. A quatre ans, sans cause connue, elle a commencé à boiter un peu en marchant, et Ton s'aperçut qu'elle avait de la tendance à porter son pied gauche en dedans et à n'appuyer que sur la moitié externe de la plante. Quelques mois plus tard , quoiqu'on lui fît porter une chaussure armée de leviers , le talon cessa de toucher le sol ; il était relevé d'un pouce. La difformité resta dans cet état , c'est-à-dire stationnaire , jusqu'à l'âge de trente-deux ans, en constituant donc un léger équin-varus qui gênait peu la progression. A cet âge mademoiselle Poulain , en marchant, se renversa violemment le pied , et de ce renversement brusque résulta une entorse qui la fît beaucoup souffrir, quoiqu'elle fût énergiquement combattue par les antiphlogistiques , sangsues répétées, cataplasmes émollients et narcotiques, etc., etc. Au bout de quelques mois, quand elle voulut recommencer à marcher, la difformité du pied s'était de beaucoup augmentée. Le point d'appui n'avait plus lieu que sur la face inférieure des deux dernières articulations métatarso-phalangiennes ; les trois autres ne touchaient plus le sol pendant la marche , la première surtout en était distante de près d'un pouce. La marche était très-difficile et très-douloureuse ; la douleur se faisait principalement sentir dans l'articulation tibio- tarsienne et vers la malléole interne. Après un quart d'heure de marche ,

mademoiselle Poulain avait son pied chaud et engorgé; il fallait du repos , des pédiluves , etc. Enfin , dans les derniers jours du mois d'août, la malade , voyant son état devenir plutôt pire que meilleur, consentit a suivre les conseils de son médecin M. le docteur d'Hubert, qui l'engageait depuis longtemps à s'adresser à moi, lui assurant, d'après les résultats qu'il m'avait vu obtenir à THôtel-Dieu , dans le service de M. le professeur Breschet, que je la délivrerais de sa difformité. Voici quel était l'état du pied lorsque cette demoiselle entra dans notre établissement Je 25 août 1839.

La difformité présentait un état mixte , c'està-dire que le pied était dévié en bas et en dedans (équin-varus). La malléole, la tubérosité antérieure du calcanéum , distante de quatre ou cinq lignes du cuboïde , la tête articulaire de l'astragale , abandonnée par le scaphoïde , formaient au côté externe du pied trois saillies, recouvertes de callosités développées par la pression de la chaussure , etc. Le bord interne du pied était très-concave et séparé en deux par un profond sillon dont l'extrémité supérieure aboutissait à l'enfoncement qui répond à la malléole interne ; et l'extrémité inférieure, après avoir contourné la première articulation métatarso-phalangienne, se terminait entre les deux premiers orteils. Le gros osteil était rétracté sur le métatarse et tenu dans celte position par son long extenseur pro-

pre , qui était raccourci. Le talon était éloigné du sol de trois pouces et dévié en dedans. Tout le pied et la partie inférieure de la jambe étaient comme hypertrophiés.

Le 30 août 1839 j'ai pratiqué la section du tendon d'Achille , et huit jours après , et sans douleur, le pied a été déroulé et complètement redressé. Quatre ou cinq jours plus tard notre malade a pu commencer à marcher, n'éprouvant plus qu'une légère douleur à la racine du pied et autour des malléoles, mais le pied restait plus gros que dans l'état normal et s'engorgeait encore après la marche. Alors j'eus recours à des frictions faites avec le baume de Fioraventi , et à une longue bande de flanelle qui comprimait depuis les orteils jusqu'au tiers inférieur de la jambe. Après un mois de traitement, mademoiselle Poulain était totalement guérie d'une difformité qui l'eût tôt ou tard réduite à l'emploi affligeant d'une jambe de bois.

M. Héd.... , marchand de cotons à Rouen, âgé d'une quarantaine d'années, d'une constitution lymphatico-sanguine , se renversa le pied en marchant sur un sol inégal. Au moment de cet accident, la douleur fut très-vive. Il survint un peu de gonflement autour des malléoles. Ce gonflement se dissipa au bout de quelques jours, ainsi que la douleur qui l'accompagnait. Le malade , pendant un mois , continua de se livrer à ses affaires en n'éprouvant qu'un peu de raideur

dans l'articulation tibio- tarsienne; mais au bout de ce temps , après avoir beaucoup marché, l'articulation du pied et de la jambe devint fortement gonflée , rouge et douloureuse ; il ne fut plus possible de poser le membre à terre ; il fallut appeler un médecin et garder le lit. La maladie fut attaquée énergiquement par de fortes applications de sangsues souvent répétées, par les émollients , ensuite par les résolutifs , les vésicatoires et même le fer rouge ; mais la maladie passa à l'état chronique , et alors des pommades de toute sorte et divers autres moyens furent employés sans succès. M. Héd...., pendant plus de dix-huit mois, ne put marcher sans le secours de deux béquilles , en ne touchant pas du tout le sol avec son pied , qui était très-gros, pâteux et fort douloureux. Ne voyant pas de changement dans sa position , il se décida à réclamer mes soins. Depuis que son pied ne touchait plus le sol, il était resté dans l'extension , et cette position prolongée avait causé un raccourcissement permanent des muscles du mollet , un véritable pied-bot équin , légèrement varus , avec saillie de la tête articulaire de l'astragale et de la tubérosité antérieure du calcanéum , le talon étant élevé de plus de trois pouces. Tout cela constaté, je n'hésitai pas à pratiquer la section du tendon d'Achille, et graduellement, au moyen d'une machine bien appropriée, je ramenai avec peu de douleurs le pied à l'angle droit et même à

l'angle aigu. La tuméfaction du pied, ainsi que la douleur, diminuèrent bientôt. Au bout d'un mois de séjour dans mon établissement, M. Héd. . . repartit pour faire un voyage en Basse-Normandie , marchant sur un pied tout à fait normal , mais avec de grandes précautions ; caries inégalités du terrain lui causaient encore de la souffrance. Au bout de quelques mois, cet excès de sensibilité avait a peu près disparu.

M. Victor-Gabriel Jenvrin , âgé de trente-cinq ans , avocat et juge suppléant près le tribunal de première instance de Rennes en Bretagne , accusait dès l'âge de seize mois une grande faiblesse du membre inférieur, faiblesse due à un tiraillement violent exercé sur ce membre par une domestique. Par cette cause , l'extrémité indiquée resta plus faible que sa voisine et le talon tendit à s'élever de plus en plus , de manière à doter le sujet , dès l'âge de douze ou quinze ans, d'un pied équin très-développé. Cette difformité a continué à faire des progrès et a gêner toujours davantage la marche , laquelle était excessivement pénible, lorsque M. Jenvrin s'adressa à moi dans le mois de juin 1859. Voici sommairement les conditions que présentait le pied de notre malade le 28 juin , jour où je lui fis la section du tendon d'Achille :

Le pied était court , ramassé sur lui-même , et environné d'une couche de tissu cellulaire sous-cutané fort épaisse. Le point d'appui , pendant la station verticale et la progression „ avait lieu sur la face inférieure des orteils, qui étaient éloignés les uns des autres au point de présenter une base de sustentation de plus de quatre pouces de largeur. Le cou-de-pied formait une forte saillie en avant; le métatarse se trouvait sur une ligne postérieure à celle du tarse, son extrémité antérieure dépassait la ligne du talon de plus d'un pouce et se trouvait plus en arrière que la postérieure de trois pouces au moins; la mortaise, ou extrémité inférieure des os de la jambe , n'appuyait plus que sur la partie postérieure de l'astragale, qui était devenu supérieur : les trois quarts de la poulie articulaire étaient sensibles au toucher sous la peau , et les tendons des extenseurs l'étaient aussi à la racine du pied. Le talon était élevé du sol de près de cinq pouces; toute la jambe était pâteuse ,jpn n'y sentait aucun relief musculaire , elle était à peu de chose près aussi grosse en bas qu'en haut. Le genou était un peu fléchi en avant, il y oxis-

tait une légère fausse ankylose angulaire , flexion nécessitée pendant la marche et la station par l'allongement plus grand du membre , dépendant de l'extension forcée du pied. A force d'avoir été refoulés sur eux-mêmes , les muscles fléchisseurs de la jambe avaient fini par se raccourcir d'une manière permanente. Lorsque le malade était debout , le genou du côté affecté étant rapproché du genou sain , la pointe du pied difforme se trouvait éloignée de la verticale de plus de sept pouces. On conçoit qu'avec une pareille difformité , M. Jenvrin devait marcher très-difficilement et d'une manière très-gênante, et qu'il ait dû chercher à se débarrasser d'un ennemi aussi incommode , malgré tout ce qu'on pouvait lui dire pour l'en dissuader. Enfin , comme je l'ai dit , le 28 juin 1859 , je coupai le tendon d'Achille, et douze jours plus tard le pied était complètement redressé. Quatre ou cinq jours après, M. Jenvrin put essayer de marcher avec des béquilles ; mais la flexion de la jambe sur la cuisse était un grand obstacle à la marche, quoique l'allongement des muscles du mollet , qui sont en même temps fléchisseurs de la jambe eût de beaucoup diminué cette flexion. J'eus besoin alors de faire confectionner une machine qui agit en même temps sur le pied et sur le genou , qui tînt le pied fléchi sur la jambe , et celle-ci étendue sur la cuisse; quinze jours ou trois semaines de l'usage de cette machine terminèrent la cure , et M. Jenvrin quitta mon éta-

blissement à la fin de septembre. 11 a voulu , en

passant par le Havre ; me témoigner sa satisfaction ; une lettre écrite par lui au journal de cette ville est encore là pour constater combien il se trouvait heureux d'être guéri de son infirmité. Mlle Florence Charlier, âgée de vingt-neuf ans, de Philippeville (Belgique) , d'une constitution lymphatico-sanguine, forte , grande, a presque toujours joui d'une bonne santé. A l'âge de onze ans , elle eut une entorse qui la fit beaucoup souffrir pendant deux ou trois mois; cette maladie lut mal traitée, et quand cette jeune fille voulut marcher, deux mois après son accident, il lui fut impossible d'appuyer le talon sur le sol ; la base de sustentation ne pouvait alors avoir lieu que sur la moitié antérieure de la plante du pied , et principalement sur son côté externe. Jusqu'il l'âge de vingt-six ans la difformité est restée à peu près stationnaire, c'est-à-dire à l'état de pied équin légèrement varus ; mais à partir de cette époque la difformité a l'ait de grands progrès : 1(3 talon s'est considérablement relevé , el l'avant-pied s'est enroulé en dedans au point de

ne plus présenter au sol , pendant la station et la marche , que la face inférieure des trois dernières articulations métatarso -phalangiennes. Quand cette malade nous a consulté , elle avait un pied équin-varus très-développé, semblable à la figure que nous donnons ici.

Le 2 mai 1842, M. le professeur Breschet eu t la bonté de l'admettre dans son service , et deux jours après nous fîmes, en présence de ce savant chirurgien et de ses élèves, la section du tendon d'Achille et du court fléchisseur des orteils. Le 1 7 du même mois, le pied était complètement redressé , et deux jours plus tard elle se promenait dans la salle , sans le seeours de supports artificiels. Quinze jours plus tard elle sortit de l'hôpital complètement guérie.

M. Reynaud, âgé de 41 ans, capitaine trésorier de gendarmerie à Niort, né au Puy (Haute- Loire). Il y a 15 ans, ce militaire reçut a la chasse un coup de feu qui le frappa à bout portant. Les projectiles pénétrèrent par la partie externe et supérieure de la jambe droite, traversèrent la région poplitée , ressortirent par la partie interne et vinrent se perdre dans les téguments du genou du membre gauche. La plaie

était énorme : peau, tendons et muscles, avaient été contus, dilacérés et sectionnés. La perte de substance avait plus de cinq centimètres d'étendue , mais les vaisseaux et nerfs étaient intacts , au dire du malade. Le chirurgien , appelé pour donner les premiers soins , crut devoir faire la section du nerf poplité externe, qui était légèrement contus, par crainte, dit-il, du tétanos. Le blessé resta huit mois alité; pendant les premiers temps, après cet accident, il éprouva beaucoup de fièvre, du délire, et il se manifesta une suppuration énorme qui disséqua et élimina tout le tissu cellulaire du creux du jarret, suppuration qui dura quatre ou cinq mois abondante, et qui finit par se tarir et par être suivie de la cicatrisation des parties dilacérées et par la disparition en grande partie des douleurs ; mais la marche fut complètement impossible , et ne put s'exécuter qu'au moyen de béquilles, le membre malade étant suspendu.

Des douches, des bains de mer, amenèrent une amélioration notable ; le malade parvint à la longue à se servir de son membre, toutefois avec claudication considérable. Huit années se sont écoulées depuis sans aucun accident. Le 19 novembre 1841 , M. Reynaud vint nous consulter et entra dans notre institut orthopédique de la porte Maillot pour se faire guérir ; voici l'état de sa difformité.

Le pied présentait la difformité mixte que j'ai nommée déviation eu pied en has cl en dedans,

slréphendocatopodie , équin-varus; il était enroulé sur lui-même de dehors en dedans avec adduction considérable de ses deux tiers antérieurs. La base de sustentation avait lieu sur la face inférieure de la tête des cinquième et quatrième métatarsiens , surface recouverte par un dur Ion épais et rénitent qui faisait le tourment continuel du malade. La tendance à la luxation du pied était telle, que, s'il n'avait pas été maintenu par des tuteurs latéraux , il se serait renversé complètement en dedans. Le talon était exhaussé de huit centimètres, et la progression des plus pénibles , même avec la chaussure garnie de tuteurs métalliques.

Le 20 octobre nous fîmes la section du tendon d'Achille, puis nous le soumîmes à l'usage de notre machine réductive. Au bout d'un mois le pied était tout à fait redressé, et à la fin de décembre M. Reynaud quitta notre établissement pour aller reprendre un service actif dans son arme, auquel il avait été obligé de renoncer à cause de l'état de claudication , de souffrance et de difformité de son pied. Avant le traitement que nous avons fait suivre si heureusement à cet officier, la marche était très défectueuse et pénible avec les moyens artificiels qu'il était obligé d'employer; en quittant notre établissement, la progression était aisée et facile , et s'il portait encore un simple tuteur à la partie externe de son brodequin , c'était plutôt par précaution que par nécessité.

Mlle Éléonore Prudhomme , âgée de vingt-six ans, d'une constitution lymphatico - sanguine , demeurant rue Grenetat, 26, me consulta dans le mois d'août 1839, à l'hôpital St- Antoine, pour un pied-bol accidentel excessivement difforme , qui s'était développé, vers l'âge de quatre ou cinq ans, à la suite d'une plaie à la plante du pied. Cette difformité consistait dans un renversement de l'avant-pied sous l'arrière-pied ou stréphypopodie, déviation du pied en dessous, tout-à-fait semblable à la difformité de Nanzot. Voici la figure et la description de cette déformation.

La malade semblait privée de son pied ; elle était chaussée d'un brodequin dont le quartier ou talon était en avant, et le reste dirigé en arrière , de manière qu'elle paraissait traîner son pied après elle.

11 existait une véritable luxation d'avant en arrière de l'avant-pied sur l'arrière-pied. La base de sustentation avait lieu sur la face dorsale de la seconde rangée du tarse et du métatarse. Les orteils étaient un peu relevés, surtout le gros qui chevauchait sur les deuxième et troisième. La plante du pied était dirigée en haut, et dépassait le talon de dix centimètres; elle était sépa-

rée de celui-ci par un profond sillon transversal. L'avant-pied était un peu dirigé en dedans. La mortaise tibio-péronienne appuyait sur la face postérieure de l'astragale, etc., etc.

Nous avons pratiqué , le 18 septembre 1859, la section du court fléchisseur des orteils, de l'aponévrose plantaire , et du tendon d'Achille , en présence de M. le professeur Breschet, qui avait bien voulu recevoir cette malade dans son service, de M. le professeur Lallemand de Montpellier, etc. Aussitôt ces sections opérées , nous avons placé le pied dans un appareil construit à cet effet , et un mois plus tard nous avons eu la satisfaction de voir notre malade complètement redressée d'une horrible difformité qui l'empêchait presque totalement de marcher.

Quinze jours plus tard, elle sortit de l'hôpital éprouvant encore , il est vrai , un peu de gêne dans l'articulation tibio-tarsienne , gêne occasionnée par les rugosités de la poulie articulaire de l'astragale , qui n'avait jamais été que trèsimparfaitement recouverte par la mortaise tibiopéronienne.

Le malaise de notre opérée a fini par disparaître à la longue , et un an plus tard , elle marchait presque sans hésitation avec un pied tout à fait normal.

Nous allons maintenant rapporter l'observation de l'un de nos poètes les plus distingués , de Fauteur de la Cité des Hommes , de Faust , du Camp des Croisés , de Provence , de Mademoiselle de Lavallière qui dernièrement a fait courir tout Paris au théâtre de la Porte-Saint- Martin , et de tant d'autres œuvres non moins remarquables. Avons - nous besoin de nommer M. Adolphe Dumas? Cette cure est une des plus brillantes que nous ayons obtenues, si Ton considère soit le haut degré de la difformité , soit le mauvais état de tout le membre affecté. Nous donnerons ensuite l'observation du premier malade que nous avons opéré le 23 octobre 4835. Nos lecteurs verront , en la lisant , combien sont grandes et importantes les modifications que nous avons apportées à notre manière d'agir d'aujourd'hui.

M. Adolphe Dumas, âgé de trente ans, d'une constitution éminemment nerveuse , a éprouvé à l'âge de vingt-deux mois un tiraillement de l'articulation coxo - fémorale gauche , qui fut suivi d'un amaigrissement considérable de tout le membre abdominal ; amaigrissement qui détermina une forte claudication. A douze ans , notre malade commença à s'apercevoir que son talon ne touchait plus le sol pendant la station

et la marche , et que l'avant-pied se déviait en dedans. Cette difformité continua d'augmenter avec Tâge, à tel point que lorsque M. Dumas entra dans mon Institut orthopédique , le 9 juillet 1841, il ne marchait que très-difficilement ; son pied ne portant sur le sol que par la face inférieure des trois dernières articulations mélatarso-phalangiennes. Yoici la description et la figure du pied , dont le moule, présenté à M. Dumas, quinze jours après son opération, lui fit improviser le quatrain suivant qu'il écrivit dessus :

On m'a fait , d'un pied de cheval , Un pied charmant comme le vôtre ; Celui-ci reste pour Duval ; Adieu, lecteur, j'emporte l'autre.

L'avant -pied était dirigé en dedans , de manière à rendre le bord interne du pied très-concave ; en tirant une ligne de la malléole interne au côté interne de la première articulation métatarso-phalangienne, on trouvait un angle rentrant de plus de cinq centimètres de profondeur. Au bord interne du pied, qui était très-convexe, il existait trois saillies formées par la malléole externe, la tête articulaire de l'astragale et l'extrémité pos-

térieure du cinquième métatarsien. Tout le membre inférieur , la jambe surtout , était frappée d'un haut degré d'atrophie , etc.

Le dix juillet , j'ai pratiqué la section du tendon d'Achille , en présence de M. Limbert aîné , ami du malade ; et huit jours plus tard , le pied touchait le sol par toute la surface de la plante et le talon ; il formait un angle droit avec la jambe. A la fin du mois , c'est-à-dire vingt jours après la section , le pied pouvait fléchir sur la gauche et former avec celle-ci un angle très-aigu. Quelques jours plus tard , M. Dumas marchait sans le secours d'aucun support artificiel. 11 est arrivé chez M. Dumas ce qui a lieu chez presque tous les malades qui ont le membre du côté infirme très-atrophié , c'est-à dire qu'en fort peu de temps la nutrition a repris de l'activité dans le membre, qui est devenu chaud , d'une meilleure couleur et dont les muscles ont pris un développement rapide.

Quand il est sorti de notre établissement , M. Dumas marchait si bien , qu'il pouvait faire plusieurs lieues à pied sans se fatiguer.

Nous ne pouvons résister au plaisir de donner ici quelques strophes du charmant poème philosophique que M. Adolphe Dumas a composé , dans le cours de son traitement, sur notre Institut orthopédique et sur nous-même.

Le lendemain Duval , tout armé, dans ma chambre,

Entre et dit : Allons , cesl à vous ! Vous n'éiiez qu'un poète , il vous manquait un membre

Pour être un homme comme nous.

Donnez-moi , ce n'est rien , donnez-moi cinq secondes,

Donnez-moi six gouttes de sang, Et sur un vers spondée , allez , dansez vos rondes

Avec un pied rebondissant.

Et poursuivez , la nuit , les chœurs des corybantes ,

Des satyres et des sylvains Dont Horace allumait les torches flamboyantes

Et mesurait les pas divins.

Oh ! lui dis-je , docteur, il n'est pas bon de rire :

Qui rit des autres rit de soi ; Il n'est pas généreux d'être riche , et de dire

Aux pauvres : Soyez comme moi.

J'ai connu deux enfants, l'aîné, c'était mon frère,

Nous étions frères en naissant ; — Tenez, allez, docteur, et je vous laisse faire,

Corrigez la chair et le sang....

J'avais toujours marché son égal dans la vie,

Et j'étais fier à son côté.

Pourquoi m'a-t-on donné le chemin qui dévie, Profond , pierreux et cahoté ?

Je n'ai jamais suivi les vices à la trace,

Ni l'égarement qu'on m'offrait, Ni le doute où le pied de Dante s'embarrasse

Au carrefour d'une forêt.

506 TRAITEMEKT.

Et mon frère , à présent , me laisse sur la roule ;

Beau, jeune et fort, il va devant....

— C'est fait et votre sang n'a perdu qu'une goutte,

Vous êtes frère , comme avant.

Eh bien , dit le docteur

Vingt ans guéris en un moment , Et cherchant la douleur aux traits de mon visage,

Il ne vit que l'étonnement.

Eugène Hugo, âgé de douze ans et demi, né et élevé à Etampes, n'avait point été malade jusqu'à onze mois , époque où il fut sevré et où sortit sa première dent. Alors il eut des convulsions dans les muscles des jambes, particulièrement dans ceux de la jambe droite, et un matin on trouva son pied droit tout à fait tourné en dehors. Depuis cet accident jusqu'à la fin de sa première dentition, Eugène Hugo fut toujours malade; il ne pouvait digérer rien de substantiel. 11 resta ainsi pendant dix-huit mois , et les muscles de sa jambe droite, qui dépérissaient de plus en plus, acquirent bientôt un degré de contracture suffisant pour développer une véritable stréphocatopodie. Quand l'enfant eut deux ans et demi, sa santé redevint bonne et ses forces reparurent; mais le membre inférieur droit ne participa point à cette amélioration générale. Alors Eugène commença à marcher seul, en s'appuyant sur tous les objets qui se trouvaient à sa portée, quoique son pied difforme fût enfermé dans un brodequin garni de forts tuteurs.

Les parents de Hugo l'amenèrent à Paris à l'âge de cinq ans et le firent voir à un chirurgien célèbre , qui , ne trouvant dans l'émaciation du membre et la difformité du pied qu'une lésion secondaire, se contenta de conseiller pour Hugo les frictions avec des substances irritantes. Ces frictions n'amenèrent aucun effet satisfaisant.

Cependant la difficulté de la marche augmentait d'année en année , de mois en mois , à mesure que le corps en général et la jambe saine en particulier prenaient de la vigueur; de sorte que le petit malade en était venu à ne pouvoir marcher que soutenu par un bras ou sur un bâton. Les choses durèrent ainsi jusqu'au commencement de 1835. A cette époque, M. le docteur Vinache , médecin fort distingué d'Ëtampes , donna aux parents de Hugo le conseil d'aller voii M. Sanson, chirurgien de l'Hôtel-Dieu, qui aussitôt nous adressa l'enfant. Nous dîmes aux parents, après un minutieux examen, que la difformité de leur fils ne nous paraissait point de nature à être guérie par l'emploi des machines, et qu'une opération nous semblait le seul remède possible. Nous voulions parler de la section du tendon d'Achille. Avant d'en venir là, cependant, nous conseillâmes encore deux machines, à l'effet de tenter une dernière fois l'allongement du tendon des muscles du mollet, ainsi que le déroulement du pied, que la marche avait tordu en dedans et tout à fait roulé sur luimême. L'une de ces deux machines, celle de

Venel, modifiée, était pour, la nuit; l'autre, que l'enfant devait porter pendant le jour, consistait en un brodequin à montant externe trèsprolongé et à montant interne allant jusqu'au genou. La semelle de ce brodequin était rendue inflexible au moyen d'une forte plaque de tôle. Ces deux machines si énergiques n'allongèrent point les tendons , n'abaissèrent point le talon, mais elles ramenèrent le pied, devenu équin-varus, à l'état de pied équin simple.

M. Hugo père, voyant l'inutilité des machines en ce qui concernait la difformité radicale de son fils, revint alors nous trouver pour nous engager a tenter l'opération dont nous lui avions parlé , et que M. Vinache conseillait aussi. Une machine de contention et d'extension fut donc fabriquée, l'empreinte du pied prise, et l'opération fixée au vendredi 23 octobre 4855.

Le pied formait alors une ligne presque droite avec la jambe ; et lorsque l'enfant voulait se soutenir sur le membre difforme , il ne trouvait de point d'appui que dans les orteils et la partie antérieure des deux derniers métatarsiens.

Alors la partie dorsale du pied formait en avant une forte saillie, et la tète de l'astragale était quasi hors de rapport avec le scaphoïde , qui ne tenait plus à

cette éminence osseuse que par sa lace inférieure. La plante du pied et son bord interne était concave, et si le membre n'avait été soutenu par des tuteurs latéraux assez forts, l'extrémité antérieure des métatarsiens serait devenue postérieure.

Opération. L'enfant fut couché sur un lit de sangles, la figure tournée vers le matelas, de façon à nous présenter la partie postérieure de sa jambe. Nous saisîmes le pied delà main gauche, tandis que M. le docteur J. Lafond fils maintenait tout le membre dans l'immobilité; le bistouri fut porté transversalement à la face antérieure du tendon, à un pouce et demi de son insertion au calcanéum, de manière à ce que le tranchant se trouvât dirigé vers la face antérieure du tendon qui fut alors incisé d'avant en arrière. Un son clair comme le bruit d'un léger coup de fouet annonça que la section était déjà terminée, et la rétraction des deux bouts du tendon survint incontinent. Toutefois cette rétraction fut peu considérable, à cause de la compression et de l'état d'atrophie des muscles du mollet. On rapprocha les deux bouts du tendon le plus possible ; une bande fut appliquée sur le mollet , en vue de s'opposer à la contraction musculaire; des bandelettes de diachylon gommé furent mises sur les petites plaies; une autre bande fut enfin appliquée sur le pied et sur la partie inférieure de la jambe, mais sans comprimer cette partie, puis l'appareil de contention fut posé. L'opération avait été peu douloureuse:

les plaies, ou plutôt les piqûres, avaient à peine donné quelques gouttes de sang. Le malade n'éprouva ni fièvre , ni diminution d'appétit.

Le lendemain nous revîmes Hugo, qui déjà ne songeait plus à son opération. Le troisième jour, nous levâmes l'appareil : les petites plaies étaient presque cicatrisées, on sentait un léger renflement à l'extrémité de chaque bout du tendon coupé; entre l'un et l'autre de ces renflements régnait un intervalle de quelques lignes. Le sixième jour, les deux renflements étaient réunis et ne formaient plus qu'un bourrelet placé un peu au-dessus des cicatrices extérieures. Le pied et le bas de la jambe furent dès- lors débarrassés des bandes et bandelettes, et la distension commença aussitôt. Tous les deux jours, l'effort de a machine fut augmenté de quelques lignes , usqu'à ce que le pied formât un angle aigu ou rentrant avec la jambe. Ce travail a duré trente jours ; le pied a été maintenu trois semaines encore dans la position que nous venons d'indi quer, mais sans tractions nouvelles,

Après deux mois de traitement, ce jeune homnu' marchait déjà facilement, avec un pied normal. Il esl reste à noire malade un peu de claudic alion,

à cause d'une petite fausse ankylose angulaire du genou. Cette légère flexion de la jambe sur la cuisse provenait bien évidemment de la trop grande longueur du membre, due à l'extension forcée du pied. Malheureusement, cette complication n'est que trop fréquente : Ton conçoit, en effet, qu'un sujet atteint d'un pied équin direct soit obligé , pour pouvoir marcher, de porter le genou en avant, la jambe un peu fléchie sur la cuisse, etc.

Maintenant la section du tendon d'Achille ou d'un autre tendon quelconque , est-elle nécessaire dans tous les cas de pied-bot?

Non, car on rencontre souvent des difformités dans le traitement desquelles la section d'un tendon serait non-seulement inutile, mais nuisible. Ainsi, nous avons vu des pieds équins venus à la suite de luxations spontanées du fémur, qui avaient raccourci le membre inférieur de deux ou trois pouces; nous en avons vu d'autres qui s'étaient développés comme conséquence d'une fausse ankylose angulaire du genou ou d'une ankylose au quart de flexion de la jambe sur la cuisse. On comprend très-bien que, dans les cas de luxation spontanée, ou d'ankylose, il devient à peu près inutile d'opérer un pied-bot, puisque le sujet difforme ne pourrait toujours, après comme avant l'opération , rencontrer le sol que par l'extrémité digitée ou les articulations métatarso-phalangiennes de son pied : il vaut donc mieux, en semblable occurrence, n'entre-

prendre aucune espèce de traitement. Quant au pied-bot qui se présente simultanément avec une fausse ankylose angulaire du genou, aujourd'hui que nous guérissons cette dernière affection aussi aisément que le pied équin le plus simple, et par des procédés à peu près analogues , ainsi que nous le démontrerons dans le cours de cet ouvrage, il convient de guérir d'abord le piedbot, et ensuite d'étendre la jambe sur la cuisse. Il est certaines paralysies des membres inférieurs, accompagnées de pieds-bots, pour lesquelles, au premier abord, on pourrait traiter le redressement du pied de hors-d'œuvre impardonnable ; car , dirait-on, la paralysie ne doitelle pas toujours empêcher le malade de se servir du membre dont vous prétendez lui guérir l'extrémité? Eh bien! nous devons dire que nous avons toujours eu à nous louer de nos cures de ce genre. Les malades qui sortaient de nos mains marchaient d'abord avec assez de difficulté; mais peu à peu leur état s'améliorait, et en quelques mois nous les voyions arriver à un tel développement du membre entier que , jadis paralytiques, ils finissaient par faire aisément quatre ou cinq lieues à pied. On a pu voir en lisant plusieurs de nos observations , que des sujets qui ne marchaient plus que difficilement depuis fort longtemps, ont pu, après le redressement de leur pied , retrouver assez de force dans leur membre atrophié pour pouvoir,, en

TRAITliMKNT. 515

un mois ou deux , entreprendre à pied les plus longues courses. N'est-ce pas que la restitution de la forme normale et de la bonne position du pied avait singulièrement concouru à faire disparaître tout ou grande partie de la paralysie? Dans toutes les variétés du pied-bot, on remarque des muscles raccourcis , d'autres allongés et relâchés. Il en est de même des ligaments» C'est par le redressement du pied que l'on rétablit l'équilibre entre ceux-ci et les puissances musculaires antagonistes, que l'on remet en rapport les surfaces articulaires des os, que l'on favorise le frottement de ces surfaces effacées parle défaut de contact réciproque. L'état normal du membre une fois recouvré , la facilité de la progression s'ensuit aussitôt, en une semaine ou deux chez les jeunes sujets, en un mois et demi chez les adultes; car alors les surfaces articulaires qui ne se connaissaient plusse sont rapprochées, et des membranes synoviales se sont formées pour favoriser leur glissement. L'état d'atrophie dans lequel se trouvait tout le membre inférieur disparaît en peu de temps : une nutrition rapide s'établit non-seulement dans les parties molles , mais encore dans les os qui s'épaississent et s'allongent. Cet heureux changement n'est pas uniquement dû au redressement du pied, il est dû aussi à l'exercice auquel les malades peuvent se livrer sans douleur. « Le mem- « bre exercé devient le siège d'une innervation

« plus active ; il augmente de volume par l'af- « flux plus fréquent et plus considérable du « sang ; la chaleur s'y développe avec plus d'ace bondance , etc.. Et après avoir répété pence dant quelque temps des mouvements bien « ordonnés , nous voyons se développer dans le « membre qui a été exercé, une perfection d'ac- « tion dont il ne jouissait pas auparavant. 11 s'y « manifeste en outre un surcroît dénutrition et « d'énergie, etc.. » (Ch. Londe, Nouveaux Éléments d'hygiène.) Les malades chez lesquels le membre présente encore de la faiblesse après le redressement du pied , pourront consulter avec le plus grand avantage l'excellent Manuel de gymnastique de M. le colonel Amoros, ou mieux encore fréquenter pendant quelques semaines son beau gymnase des Champs-Elysées. La science apporte encore en aide à tant d'améliorations obtenues par le redressement et l'exercice , les frictions stimulantes et autres moyens connus pour favoriser la circulation , l'innervation , enfin la rétraction des muscles que la difformité avait allongés et relâchés. Si Ton voit persister un reste de paralysie , les eaux minérales de Boiwbon ÏArcliambault, de Bour bonne , de Barèges, de Cautcrets , d'Aix en Savoie , les bains de mer peuvent puissamment aider à la guérison complète.

Les personnes que tenterait cette agréable médication , trouveront dans le Guide aux Eaux

Minérales de M. le docteur Isid. Bourdon , le savant et spirituel auteur de la Plujsiologie médicale, des conseils très judicieux touchant leurs infirmités et les eaux où elles devront se rendre de préférence. Pour aider Faction des divers moyens que nous venons de mentionner , nous employons encore, sous forme de frictions, une pommade et un Uniment dont nous retirons le plus grand avantage. La pommade a pour base le bromure de fer , et doit être employée en frictions le long de l'épine dorsale ; en voici la formule :

i/:Axonge, 65 grammes;

Bromure de fer, 8 id.

Extrait de jusquiame , 8 id.

Camphre, 12 id.

Le 1 miment peut être employé à frictionner tout le membre convalescent aussi bien que la colonne vertébrale ; en voici la formule :

% Baume de Fivraventi , \ ^ 6g grammes

Alcool camphrée, Suc alcooliqne de jusquiame, Teinture de noix vomique, [Ta 6 id. Camphre,

On trouve dans ces deux compositions de l'extrait ou du suc alcoolique de jusquiame , parce que nous regardons l'action de cette plante

comme le premier de tous les modificateurs connus des paralysies ayant leur siège dans la moelle épinière ou dans ses membranes, et nous y mêlons du camphre , afin de combattre l'influence de la jusquiame sur les fonctions urinaires , des malades que nous avons traités avec le liniment non camphré s'étant trouvés quelquefois dans l'inpossibilité d'uriner.

Depuis quelque temps nous avons employé avec avantage l'électro - magnétisme au moyen de l'appareil de Clarck, où, en résumé, les indications fondamentales pour la cure radicale des pieds-bots natifs ou consécutifs se bornent au redressement le plus rapide possible , sauf à exercer ensuite le pied de manière à développer promptement le poli de ses surfaces articulaires. Le traitement médical vient après.

Les enfants atteints de pieds- bots peuvent-ils toujours être guéris par les machines? Quelques personnes ont prétendu résoudre cette proposition affirmativement ; une pareille solution nous semble tout à fait inadmissible pour les enfants pauvres , ainsi que nous le ferons voir plus bas , et elle n'est pas indistinctement exacte quant aux enfants de la classe aisée. Car, s'il en était ainsi, verrions-nous donc tous les jours venir à nous des hommes qui depuis leur enfance la plus tendre ont eu les pieds soumis aux expériences raisonnables ou folles , aux tentatives consciencieuses ou improbes de lan! d'orthdpé-

distes ? Ce que nous trouvons de mieux le plus souvent , chez les riches malades soumis à des traitements si longs et si divers , c'est que leur difformité a changé d'espèce : un pied en dedans est devenu un pied équin... mais la cause principale existe toujours , les muscles de la partie postérieure de la jambe n'ont pas repris leur longueur ni leur souplesse. A chaque instant des malades nous disent qu'ils ont été déjà guéris plusieurs fois, mais que leur difformité a reparu aussitôt qu'ils ont cru pouvoir s'abstenir de machines extensives. Un orthopédiste qui n'emploie que les moyens mécaniques a certainement beaucoup fait quand , au bout d'un fort long traitement , il vous a procuré un abaissement du talon de deux ou trois pouces; et que de douleurs pour arriver à une telle amélioration ! Un pied-bot ne saurait être guéri radicalement, si, en même temps que l'allongement des muscles du mollet s'opère , vous ne voyez leur relief sedéveloper par la nutrition ; presque jamais le seul emploi des machines ne donnera satisfaction à cet égard, puisqu'il est à peu près sans exemple que l'effet de redressement obtenu par elles n'ait pas cessé aussitôt que le membre était soustrait à leur contention. Tous les hommes qui ont l'habitude de traiter les piedsbots ne savent-ils pas que, nonobstant le redressement du pied par les machines , le sujet , soidisant guéri, est obligé pendant un temps indé-

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terminé de porter des appareils contentifs, des brodequins à semelles inflexibles, garnis de tuteurs métalliques? Delpech lui-même ne dit-il pas qu'après le redressement d'un pied-bot par les machines , le malade doit absolument s'assujettir à l'emploi d'un moyen qui soit propre à maintenir l'extension des muscles jusqu'au développement complet du squelette? Si l'on néglige , ajoute-t-il , l'usage incessant de cette puissance de contention , on doit compter sur le retour de la difformité , tant que dure le travail de l'accroissement du corps.

D'après ce que nous venons de dire , il nous semble impossible qu'on balance désormais entre le traitement des pieds-bots par les machines seules, et la section des tendons rebelles suivie de la mise en action des moteurs mécaniques. Notre expérience nous a montré que ce moyen si prompt , si sûr, était surtout le seul à employer pour les enfants des classes pauvres; car, chez eux, les machines toujours mal appliquées, mal entretenues, produisent des escarres qui les font abandonner le plus souvent. Depuis douze ans que nous sommes chargé de la direclion des traitements orthopédiques dans les hôpitaux civils de Paris, nous avons eu occasion de traiter un nombre considérable de piedsbots, et presque toujours nous avons vu les procédés mécaniques échouer sur la difformité , à cause , si l'on veut , de la maladresse ou du peu

de loisir des personnes chargées d'en surveiller l'action. Un ouvrier peut-il quitter à tout instant sa tâche pour aller voir si l'appareil de son fils est dérangé ou non?

Plus les sujets sont jeunes, plus la guérison par la section du tendon d'Achille ou d'autres tendons est prompte. Un enfant de sept ans peut avoir le pied redressé en quinze jours , et un simple brodequin à semelle inflexible , à la partie externe duquel on fixe une équerre en acier en forme de demi-étrier montant jusqu'au niveau de la malléole externe , articulée avec une attelle en tôle d'acier ou en fer battu qui se prolonge jusqu'au-dessous du genou , suffit en deux ou six mois pour consolider la cure : la cause de la difformité étant détruite pour toujours par l'allongement du tendon d'Achille , au moyen d'une substance intermédiaire devenue aussi solide que le tendon lui-même. Une autre raison doit encore engager à faire traiter de bonne heure les enfants difformes : c'est que plus ils sont jeunes, et moins est grand l'amaigrissement du membre malade ; plutôt , d'un autre côté , il est facile a l'enfant redressé de marcher sans' claudication.

Mais une raison bien autrement décisive à nos yeux que toutes celles que nous venons de donner, c'est l'absence presque absolue de douleur qui distingue le redressement par la section du tendon d'Achille. Nous ne calomnions aucun

procédé , tant s'en faut : chaque inventeur applique le sien avec la conviction que c'est le meilleur ; mais qui peut nier que la guérison du pied-bot, par le seul emploi des moyens mécaniques , ne soit achetée , quand par hasard on l'obtient , au prix de souffrances atroces, quelquefois démesurément prolongées ? Nous avons vu , à la suite de ce traitement barbare où la chair vivante est traitée comme un végétal , nous avons vu de malheureux enfants dont la santé et même l'intelligence étaient restées altérées pour toujours. Au commencement de l'année 1838, M. le docteur Pierre Auvity, médecin des enfants du roi , nous adressa le fils de M. le marquis de M..., qui avait été torturé pendant cinq ou six ans par un mécanicien de Paris fort en renom , sans qu'aucune amélioration notable fût résultée de cette terrible épreuve. Nous avons opéré ce jeune homme et modifié sensiblement sa difformité ; mais l'état d'irritabilité où l'avait jeté le traitement mécanique, les convulsions effrayantes dont tant de souffrances lui avaient pour ainsi dire donné l'habitude, l'état d'hypertrophie des ligaments et de sensibilité des surfaces articulaires torturées, ont dû nuire à notre bonne volonté. Le sujet dont il s'agit peut être considéré comme une des victimes les plus douloureuses de la vieille orthopédie; son organisation a subi un ébranlement déplorable auquel les soins de l'avenir remé-

dieront sans doute, mais bien lentement et bien difficilement.

Depuis quelques années nous avons traité plus de trois cents enfants, depuis l'âge de trois mois à deux ans , et toujours dans un espace de temps très-court. Nos cures se sont tellement répandues, qu'aujourd'hui il est rare que les parents attendent jusqu'à l'âge d'un an pour faire redresser les pieds de leurs enfants, tant ils sont persuadés que plus ils sont jeunes , plus ils sont faciles à guérir.

Maintenant nous aurons quelques mots à dire du mode que la nature adopte pour la cicatrisation des tendons coupés et pour la formation de la substance intermédiaire qui sert à réunir les segments.

Depuis que nous pratiquons la section des tendons pour guérir les pieds-bots, il nous est arrivé trois fois de pouvoir examiner le mécanisme que la nature emploie pour développer la substance intermédiaire , et toujours nous avons vu qu'elle s'y prenait chez l'homme comme chez les animaux sur lesquels nous avions expérimenté avant d'entreprendre ces sections. Nos idées sur cette admirable restauration sont encore aujourd'hui à peu près les mêmes que celles que nous avons émises lors de la publication de la première édition de notre Traité du pied-bot. Voici ce que nous disions alors.

Aussitôt que nous avons eu coupé le tendon

d'un lapin ou d'un chien, nous avons vu un vide se faire sous la peau par la rétraction instantanée des muscles. Quelques heures après , en visitant la section , nous avons remarqué que le tissu cellulaire environnant et avoisinant les extrémités du tendon divisé , se remplissait de sang, devenait rouge et enflammé, subissait enfin un état d'infiltration que nous avons toujours vu persister pendant les sept ou huit premier jours. En même temps que nous observions cette infiltration des liquides blancs , il nous est quelquefois arrivé de trouver entre les deux divisions un amas de matière rouge, à peu près semblable à un caillot de sang qu'on aurait lavé. De cette petite masse fibrineuse, quand nous la rencontrions, nous voyions partir des filaments qui allaient se rendre au tissu cellulaire infiltré et vice versa. Trente-six heures après la section, la substance de prolongement avait parcouru tout le trajet d'une extrémité à l'autre et réparé la solution de continuité, sous forme de membrane ligamenteuse beaucoup plus développée toujours dans sa partie supérieure que dans sa partie inférieure, ce qui impliquait le commencement de sa formation autour du fragment supérieur , et ce qui explique l'inégalité des deux renflements que l'on sent sous la peau dans les endroits répondant aux deux bouts du tendon coupé , le lendemain et le surlendemain de l'opération.

Le troisième et le quatrième jour, de nouvelles explorations nous ont montré la substance intermédiaire considérablement épaissie, comme charnue, d'un rouge foncé à l'intérieur et blanchâtre à l'extérieur. Du sixième au huitième jour, elle offrait déjà une forme analogue à celle du tendon lui-même; sa circonférence était d'un gris rougeâtre, et son intérieur encore rouge, à cause de la condensation des lames celluleuses. Entre le quinzième et le vingtième jour, l'organisation ligamenteuse était devenue complète ; la rougeur avait disparu, et le tissu de nouvelle formation, résistant, solide, ne différait du tendon véritable que par sa blancheur un peu moins éclatante , et quelquefois aussi par une moindre épaisseur. Quant à cette dernière différence , nous l'avons constamment rencontrée dans la pratique, lorsqu'il était arrivé qu'après la section on avait voulu tout de suite éloigner fortement l'un de l'autre les deux bouts du tendon. Mais si la section est bien faite, si on ne cherche point immédiatement à prolonger l'intervalle opéré spontanément par la rétraction du fragment supérieur , si l'on se réserve à commencer la distension le deuxième ou le troisième jour seulement, quand l'intervalle existant entre les deux bouts du tendon coupé est rempli par cette substance élastique qui résulte de la tuméfaction, elle sera toujours plus épaisse, plus solide , d'autant mieux que les légères tractions

opérées alors sur elle l'entretiendront dans un état d'irritation nécessaire à l'afflux des humeurs organisantes. Plusieurs fois nous avons vu chez des lapins la substance intermédiaire n'être sensible sous la peau qu'après le quinzième jour, et dans ces cas, les extrémités divisées avaient été tenues extrêmement éloignées.

Nous ferons remarquer que ce sont toujours les fibres antérieures du tissu de nouvelle formation qui deviennent blanches les premières.

Nous allons maintenant rapporter ce que nous avons observé sur les tendons du sujet dont nous avons donné l'observation au chapitre Anatomie pathologique, page 172 et suivantes. Le tendon du pied le moins difforme, qui n'avait été coupé que depuis deux mois , était beaucoup plus volumineux que celui du côté opposé qui avait été coupé depuis six mois ; chez l'un et l'autre les gaines extérieures formaient une tumeur en regard des points où les sections avaient été opérées. Le tissu cellulaire environnant offrait une infiltration séro-sanguine considérable , surtout sur le tendon le plus récemment coupé. Une incision longitudinale pratiquée sur la gaine et le tendon , nous fit voir l'épaississement des parois de cette gaine, épaississement se prolongeant de cinq centimètres plus haut que le bout supérieur du tendon, et deux centimètres plus bas que le bout inférieur, ses adhérences intimes sur les deux bouts du tendon, et le tissu

modulaire, intermédiaire, faisant corps avec elle. Les extrémités des tendons sont coniques et sont libres au milieu de la substance intermédiaire qui les enveloppe solidement en se prolongeant autour d'elles. Le milieu de la substance intermédiaire a encore sur les deux tendons l'aspect de la chaire musculaire, quoiqu'elle soit beaucoup plus fibreuse, plus résistante que les muscles dans leur état normal. Cette couleur disparaît avec le temps, comme nous l'avons vu sur le tendon d'un enfant qui avait été sectionné depuis deux ans; parla suite, le tissu inodulaire prend l'aspect des ligaments, quoiqu'il ait toute leur solidité bien avant d'avoir leur aspect. La gaine fibro-celluleuse qui embrasse les extrémités du tendon coupé, ainsi que le sang épanché dans son intérieur, nous semble être le principal agent de reproduction de la substance intermédiaire, car il est impossible d'admettre que ce travail de nouvelle formation soit le résultat, comme plusieurs personnes semblent encore le croire, de l'exsudation, de la sécrétion des bouts du tendon sectionné, puisqu'on les trouve libres , mamelonnés dans cette substance pendant plusieurs mois. D'après ce que nous venons de dire, nous croyons pouvoir résumer ainsi la théorie de la régénération, de la continuité des tendons sectionnés. Un tendon étant coupé dans sa gaine fibro-celluleuse , ménagée autant que possible, les bouts de ce ten-

don se- rétracteront et laisseront dans cette gaine un espace intermédiaire dans lequel s'épancheront et s'organiseront du sang, et la lymphe plastique de cicatrisation. Cette dernière est formée par la gaîne qui est devenue le siège d'un travail inflammatoire, congestionnel,quira hypertrophié, et qui a favorisé dans ses parois une exsudation abondante des différents matériaux nécessaires à ce travail de réparation , sans que les extrémités du tendon y prennent la moindre part.

L'on voit par ce que nous avons observé sur l'espèce humaine , que notre théorie sur la continuité des tendons après leur section, se trouve fortifiée , éclairée , tant il est vrai que les expériences sur les animaux , quand elles sont bien faites , doivent toujours diriger le chirurgien quand il a a faire une opération nouvelle.

Nous avions l'intention de donner ici un tableau statistique des cas de pieds-bots que nous avons opérés depuis le 25 octobre 1855 jusqu'au 1er janvier de cette année , mais le temps nous a manqué pour pouvoir faire exactement ce relevé ; nous nous contenterons de donner ce qui se trouve dans la première édition de notre traité du piedbot. Au reste, ce tableau comprenait déjà un assez grand nombre de cas. Après cette statistique, nous donnerons les rapports des académies le Médecine et des Sciences.

Des deux cent quarante cas de pieds- bots que nous avons opérés depuis le 23 octobre 1835 jusqu'au 1er mars 1839.

Sur deux cent quarante personnes opérées , il y avait cent quarante-neuf garçons et quatre** vingt-onze filles. Nous avons rencontré piedsbots à Fétat natif ou congénital quatre - vingtonze garçons et trente - neuf filles , ensemble cent trente cas ; à Tétai consécutif ou accidentel, cinquante- huit garçons et cinquante-deux filles , ensemble cent dix cas. Sur le nombre général ( deux cent- quarante ) il y avait cinquante-neuf cas doubles , dont ; quarante-quatre chez des garçons et quinze chez des filles. De ces cinquanteneuf pieds-bots doubles , quatorze étaient consécutifs , et tous à des convulsions, dont neuf chez des garçons et cinq chez des filles. Le pied-bot était simple, c'est-à-dire, existait sur un seul pied chez cent quatre-vingt-un sujets , répartis de la manière suivante : cent sept garçons , dont quarante-neuf à droite et cinquante-huit à gauche ; soixante -quatorze filles, dont trente-neuf à droite et trente-cinq à gauche. Parmi ces cent quatrevingt-un pieds-bots existant sur un seul pied , il y en avait cent congénitaux, dont soixante-deux chez des garçons, trente-cinq à droite et vingt-

sept à gauche ; trente- huit chez des filles , dont dix-huit à droite et vingt à gauche. Les quatrevingt-un pieds-bots consécutifs et accidentels se classaient ainsi : trente-cinq chez des garçons 9 dont treize à droite et vingt-deux à gauche ; quarante -six chez des filles , dont dix-huit à droite et vingt -Imita gauche. De ces mêmes quatre-vingt-un pieds-bots consécutifs, soixanteneuf 'étaient venus à la suite de lésions de l'appareil cérébro-spinal , fièvre cérébrale , convulsions , hémiplégie ou paraplégie ; douze seulement étaient la suite d'autres lésions , entorses r contusions , tiraillements de l'articulation tibiotarsienne. Ces derniers douze cas étaient ainsi répartis , deux chez des garçons et dix chez des filles.

Quant à la nature des difformités , nous ajouterons que sur les deux cent quarante opérés, il y avait cent un pieds équins ou équins-vari ( stréphocatopodes ou stréphendo-catopodes ) , dont cinquante- cinq garçons et quarante-six filles ; cent vingt -six vari ( stréphendopodes ) , dont quatre-vingt-un garçons et quarante-cinq filles ; cinq valgi ( stréphoxopodes ) , dont trois garçons et deux filles ; cinq pieds-bots en dessous ( stréphypopodes), dont trois garçons et deux filles; enfin trois jpieds-bots en haut (stréphanopodes), dont deux garçons et une fille.

Les dix-neuf vingtièmes des pieds-bols consécutifs s'étaient développés depuis l'âge de trois

mois jusqu'à celui de neuf ans, presque toujours pendant les dentitions. Onze de nos malades étaient nés avec un côté paralysé ou seulement ayant un ou les deux membres inférieurs paraplégiques ; la difformité répondait presque toujours au côté atteint de paralysie ; sur ces onze cas , il y avait ne uf garçons et deux filles seulement , etc.

Dans une autre édition nous donnerons un relevé complet des cures que nous aurons opérées , ou du moins de celles dont nous aurons pris note.

550 EXTRAIT DES l'ROCÈS-VERBAUX DE l'aCADÉMIE.

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