‹ Traité signes de la mort et des moyens de prévenir les enterrements prématurésChapitre 11 sur 71 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

De l’agonie et de Ia mort.

Cor primum vivens, ultimum moriens, HALLER.

La pupilie est la fenêtre de l’âme.

GUEROULT.

C'est dans le livre de Bichat qu'il faut apprendre à méditer sur les phénomènes de la mort: ils s’y trouvent racontés dans leur ensemble avec une scrupuleuse exactitude. À la vérité des tableaux l’auteur a su joindre le charme précieux d'un style élégant et d’une méthode irréprochable. Les observations sont rapportées avec art, et les expériences, toujours bien conçues, sont discutées avec une si profonde sagesse , que les conclusions n’ont encore rien perdu de leur valeur. Chaque page de ce livre est un chef-d'œuvre où brillent les idées les plus nouvelles et les insprations les plus élevées, qui s’entremêlent et se déroulent dans un ordre admirable. L’anatomiste, le médecin, le physiologiste, ous peuvent tirer

profit de cette lecture dans laquelle on trouve toujours à apprendre et rarement à corriger.

Bichat essaie d’abord de faire connaitre tout ce qu’il y a de mystérieux dans les phénomènes de Ja mort, et 1] nous les montre tels qu’ils sont, différents, en apparence, à des âges différents, chez l'adulte et chez le vieillard. Ici, c’est une force invisible, qui semble dépouiller l’homme par degrés de ses sens et de son intelligence , et quile pousse ensuite lentement vers la décrépitude et vers le tombeau (1). Chez l’adulte, au contraire, c’est un violent effort qui doit briser l'existence. Celui-ci meurt, l’autre s’étemt; ici, la mort est accidentelle, chez le vieillard, au contraire, c’est en quelque sorte une fin naturelle. L’un frappé dans sa vie tnlérieure ou organique, par une affection viscérale grave , perdra rapidement l’usage des organes de la vie de relation ; l’autre, au contraire, privé d’une manière lente et presque (1) Que l’homme connaît peu la mort qu’il appréhende

Quand il dit qu'elle le surprend!

Elle naît avec lui , sans cesse lui demande

Un tribut dont en vain son orgueil se défend.

I! commence à mourir longlemps avant qu’il meure ;

11 périt en détail imperceptiblement :

Le nom de Mort qu’on donne à notre dernière heure

N'en est que l’accomplissement.

Madame Desno urrères.

insensible des fonctions de ces mêmes organes, va concentrer peu à peu son existence dans l’exercice de ses fonctions organiques qui sont toujours en définitive, les dernières à s’interrompre.

Toutefois, dans ce magnifique traité De la et de la mort, si l’auteur révèle la cause maté riclle de la cessation des fonctions nécessaires à l’entretien de la vie, s’il indique l’ordre de succession de la mort intérieure des organes et des üssus placés profondément sous la peau, s’il arrive à faire comprendre pourquoi l’on va mourir, il ne raconte pas comment on meurt. Il a négligé, chose fâcheuse, d'exposer les phénomènes extérieurs de l’agonie et de la mort, qui sont le complément nécessaire des phénomènes de la mort intérieure qu’il a si bien su décrire.

Cette lacune est d'autant plus regrettable qu’il est presque impossible d'étudier avec avantage les signes de la mort, si l’on n’en connaît bien les phénomènes précurseurs. Comme Louis l’a fait remarquer : Quelque utiles, quelque importants que soient les travaux de lanatomie, ifs ne peuvent nous éclairer que faiblement surla connaissance des signes de la mort... C’est examen de l’homme vivant qui doit nous fournir les principales fumières sur une matière aussi intéressante,

Le corps humain est une machine mouvante ; c’est à l’observation de ses divers mouvements, et des fonctions qui en résultent, que nous devons avoir recours.

Les phénomènes précurseurs de la mort qui accompagnent la lutte établie entre les forces vitales et le néant ont reçu le nom d’agonie.

Alors l’homme, presque entièrement passif, à peu près privé de l’usage de Pintelligence, des sens, et de ses fonctions musculaires, tombe dans un état de sommeil plus ou moins agité (1). Son corps parait êtrele théâtre d’un combat intérieur. La vie serait le prix de la victoire.

L’agonie se prolonge plus ou moins longtemps, suivant les individus et suivant les maladies. Îl est des hommes qui ont la vie très adhérente et chez lesquels la lutte contre la mort est très vive. Îls se défendent, si l’on peut ainsi dire, etne succombent qu'après de violents et pénibles efforts. Il en est d’autres, au contraire, qui tombent tout à coup, et meurent sans avoir combattu. Dans les maladies chroniques, et chez les vieillards, Pagonie n’est presque jamais violente, et elle dure en généra] assez longtemps. Îl en est de même pour la

(4) La pupille est toujours contractée dans l’agonie, comme dans le sommeil, et elle ne se dilate qu'au moment de la mort.

plupart des maladies aiguës. Mais dans les morts qu’on appelle subies, et qui résultent d’une lésion instantanée du cerveau ou du cœur, comme dans l’hémorrhagie célébrale, l’hémorrbagie du cœur par suite de rupture des gros vaisseaux, la formation de gaz dans les cavités du cœur (1), l’entrée de l’air danses veines (2), l’emphysème(3), la décapitation, etc., l’agonie dure à peine quelques minutes. L’homme qui est ainsi subitement frappé, perd aussitôt connaissance, ses idées et ses sens se troublent, sa pupille se contracte comme s’il voulait dormir, l'exercice des fonctions musculaires disparaît, et il meurt en quelques instants, après avoir offert toutefois les phénomènes les plus importants de l’agonie.

Ainsi, quelle que soit la cause de la mort, elle est toujours précédée de symptômes précurseurs plus ou moins évidents, et l’on aurait tort de croire qu’on meurt sans agonie. Fort pénible et très prolongée chez les uns, elle est fort courte, au con-

(1) Devergie, Médecine légale, t, II, Des morts subites.

(2) Voyez le rapport de M. Bouillaud (Bulletin de l'Académie de médecine. Paris, 1838, t. II, p. 182 et suiv.).

(3) Piedagnel, Recherches sur l'emphysème du poumon. Paris, 1829, in-8, — R, Prus, De l'emphysème pulmonaire considéré comme cause de mort (Mémoires de l'Académie de médecine, Paris 1845, 1, X, p, 655.)

traire, chez les autres : voilà toute la différence.

À ce moment suprème, lorsque la vie est prête à s’étemdre, et que déjà la présence de la mort se révèle aux yeux du médecin par quelques signes avant-coureurs, voici ce qu’on observe :

L'intelligence est abolie et l’on obtient à peme du mourant, malgré les plus vives sollicitations, quelques signes de la tête ou des lèvres qui annoncent encore, même vaguement, la perception des bruits extérieurs.

Les sens sont troublés; l’olfaction est à peu près abolie, la conservation de l’ouie est souvent douteuse, rien n’annonce l'intégrité du goût, la sensibilité tactile est obtuse, et la vue obscurcie reste indifférente à la présence des images les plus chères. Il y a plus encore, un obstacle réel s'oppose à l'exercice de la vision. La pupille est contractée comme dans le sommeil, et, de même que dans cet état, lorsqu'on entr'ouvre les paupières, quoique les objets extérieurs soient reproduits sur la rétine, ils n’excitent plus les sensations du cerveau. L’homme endormi pas plus que l’homme agonisant, ne sont sensibles à ces images. L’agonie peut donc être véritablement considérée comme une sorte de sommeil précurseur de la mort , et la science se trouve cette fois d'accord

DE L'AGONIE ET DE LA MORT. 41 avec l’imagination des poëtes qui ont inventé cette heureuse métaphore.

La face est pâle dans les maladies chroniques ; : mais cette pâleur mate, jaunâtre, a un aspect étrange qu’on ne saurait méconnaître : elle est hvide au contraire dans quelques maladies du cœur et dans certaines asphyxies ; mais là encore, il y à une coloration bleuâtre différente de celle qu'on observe dans le cours de la maladie. À l’expérience seule, la faculté d'apprécier des nuances si diverses, car il faut renoncer à les décrire. L’écrivain n’a jamais le talent de l'artiste, et il ya des tableaux pour lesquels il faudrait une palette garnie des plus riches couleurs.

La décoloration des lèvres est en rapport avec celle du visage. Lorsque la face présente la päleur mate, jaunâtre, dont nous venons de parler, les lèvres sont légèrement rosées, ternes et grisâtres. Elles sont plus relevées en couleur, lorsque la face est livide , et elles paraissent alors d’un violet noirâtre plus ou moins foncé.

Les mains ont déjà perdu la carnation et la transparence de la vie. Elles sont d’un blanc jaunâtre, très mat, chez certains individus dévorés par une cachexie, livides au contraire, inégalement parsemées de taches rouges et bleues, chez ceux

qui ont intérieurement un obstacle à Ja circulation. Les ongles, ainsi que la dernière phalange, sont toujours plus pâles que le reste de la main.

La température du corps s’abaisse considérablement , surtout à la périphérie. La face, les lèvres et le nez sont froids ; les mains et les pieds sont également refroidis ; le tronc est aussi d'une température plus basse que de coutume, et souvent il est couvert d’une sueur visqueuse et glacée qui augmente le refroidissement général.

Il serait intéressant de constater la diminution de la température des diverses parties du corps avec le thermomètre, car les notions relatives,, que donne la main sont impossibles à évaluer en chiffres. Cependant, eu égard à la situation de l’observateur, l'exploration manuelle est peut-être la seule qui soit possible. Il est en effet peu convenable d’entreprendre, au milieu d’un hôpital, sur un agonisant, des recherches précises qui demandent un espace de temps trop prolongé et un examen trop rigoureux.

La respiration s’embarrasse peu à peu , elle est inégale , quelquefois suspirieuse, et devient enfin lente, pénible, accompagnée d’un léger effort des lèvres qui ressemble à un mouvement de déglutition, Les mouvements respiratoires, incomplets ,

superficiels ou profonds, suivant le moment de l'observation, perdent peu à peu de leur fréquence, et arrivent, dans les derniers instants de la vie, au chiffre de douze, dix par minute, encore moins peut-être, si la mort est plus imminente,

Le pouls, presque toujours inégal, intermittent, se concentre peu à peu et disparaît de bonne heure dans l’agonie.

Les battements du cœur s’éloignent et s’affaiblissent par degrés. Quoique perceptibles à l’oreille, 11 y a déjà longtemps que la main mise sur la poitrine ne peut les sentir. Par conséquent , et c'est là une remarque importante dans l’histoire des morts apparentes, ceux qui avant l’époque de l’auscultation ont jugé de la mort par l’absence des battements du cœur, à la main, ceux-là, dis- Je, se sont souvent trompés, et tous les Jours on commettrait les plus déplorables fautes si l’on s’obstinait à suivre la même pratique.

Enfin, arrive le moment du triomphe des forces destructives , et je ne saurais mieux le faire connaître qu’en rapportant ici l’une des observations particulières que j'ai recueillies dans les hôpitaux.

Dans les salles de M. Rayer se trouvait un homme phthisique près de succomber. Il avait

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déjà perdu l’usage de ses sens ; son visage, pâle et décoloré, conservait à un faible degré la transparence qui annonce la vie et la persistance de la soie des capillaires. La face était froide, les paupières à demi closes, et les traits immobiles, sauf toutefois un léger mouvement convulsif des lèvres n’appartenant plus à la physionomie, et provoqué par la gène de la respiration.

Soixante pulsations radiales , faibles , irrégulières, et intermittentes, indiquaient l’état du cœur dont les battements peu énergiques, fort éloignés, insaisissables à la palpation, restaient encore perceptibles à l'oreille.

La respiration lente , pénible , suspirieuse, accompagnée d’un effort convulsif des lèvres, sem blable à un mouvement de déglutition, s’ accomplissait toutes les cinq secondes.

L’œil était insensible aux impressions causées par les objets extérieurs, le regard fixe et complétement éteint; les cornées transparentes et Ja pupille contractée n’ayant que deux millimètres de diamètre.

Les mouvements respiratoires s’éloignèrent progressivement les uns des autres, 1l n’y en eut bientôt plus que deux par minute, et la dernière fespiration appréciable à l’œil fut séparée de la

précédente par un intervalle d’une minute entière.

Le pouls cessa de se faire sentir quatre minutes avant la dernière respiration.

Les battements du cœur devinrent de plus en plus faibles, de moins en moins fréquents. Ils tombèrent à quinze et à dix pendant les trois dernières minutes de lexistence. On entendit encore trois ou quatre pulsations après le dernier mouvement respiratoire, puis tout cessa.

À ce moment, la face changea subitement de couleur, perdit sa transparence, devint d’un blanc jaunâtre, mat comme de Ja cire, et lon vit le COrps se crisper sous l’influence d’une contraction musculaire générale. La peau de certaines régions, entrainée par cette force musculaire, semblait se rétracter comme si elle avait été mise sur des charbons incandescents. Les bras se rctirèrent lentement vers le col, par un mouvement d’ascen sion de l’épaule, puis retombèrent immobiles. Un horrible effort vint déformer les traits qui reprirent aussitôt leur immobilité; les yeux entraînés par leurs muscles dans le fond de l'orbite revin— rent de suite à leur place, couverts d’un voile; quelques larmes s’échappèrent de la glande lacrymale au moment de cette contraction ; la pupille, toujours contractée, se dilata lentement au bout

de deux minutes, de manière à offrir quatre millimètres de diamètre , puis tout resta calme et immobile. Ce mouvement fut le dernier.

Les derniers phénomènes de l’agonie présentent, comme on peut le penser , de nombreuses variations suivant les individus et suivant les maladies. Toutefois, malgré leurs différences, ils se retrouvent assez fréquemment tels que je viens de les décrire, pour qu’on puisse vérifier leur exacütude.

Certains phénomènes nerveux donnent quelquefois à l’agonie une forme toute particulière. Le calme est remplacé par une agitation plus ou moins vive, et la mort se présente avec un caractère de violence qui ne lui est pas ordinaire. Dans certains cas, la peau est très fortement colorée lorsque les individus qui succombent meurent à la suite d’une affection qui entrave les fonctions cireulatoires. Ailleurs la dernière contraction musculaire qui vient agiter la face est peu apparente et l’écoulement des larmes qui Paccompagne n’a pas lieu. On lobserve cependant toujours dans les cas de mort violente; et chez les animaux qu’on fait périr, leslarmes ne manquent jamais de couler. Ne parle-t-on pas toujours des pleurs du cerf expirant ? Le fait est vrai, et journeilement encore,

on peut le voir sur les moutons qu’on égorge à Ja boucherie. Ce phénomène mérite quelques détails. l'est comparable au phénomène d’excrétion du liquide des glandes prostatiques , des vésicules séminales, de l'utérus et du rectum. Qui ne sait aue Putérus, au terme de la gestation, se débarrasse quelquefois spontanément à l'instant de la mort? N'en est-il pas de même des vésicules séminales, et des glandes prostatiques , qui jettent dans lurètre une plus ou moins grande quantité de mucus glaireux, ou de sperme comme dans les cas de mort violente? Les follicules de estomac ne produisent-ils pas une abondante quantité de suc gastrique, capable de corroder ce ventricule au point d'amener sa perforation ? N'est-ce pas à la suite de cette contraction musculaire intérieure, que le rectum se débarrasse des matières qu'il contient, ce qui fait dire au peuple et aux gardesmalades, que leur semblable a cessé de vivre puisqu'il vient de se vider ? Eh bien, il en est de même des glandes lacrymales qui, au moment dela mort, et sous l'influence de la contraction musculaire caractéristique qui la précède , rejettent au dehors les larmes qu’elles renferment.

Quelles que soient les différences offertes par ces phénomènes de l’agonie, il en est plusieurs

qui sont toujours les mêmes, et qui ne varient jamais. Ce sont ceux-là qu’il est important de bien connaître pour savoir ce que c’est que la mort. Ils sont au nombre de trois.

4e L’affaiblissement des mouvements respiratoires, la diminution de leur fréquence et leur ces- Sation complète.

90 La disparition du pouls et la cessation des mouvements du cœur , à l’auscultation, quelques minutes après le dernier mouvement respiratoire. Cor ultimum moriens.

3 La dilatation très considérable de la pupille qui succède à sa violente constriction, et qui s'opère au moment où se font entendre les derniers battements du cœur. La pupille est la fenétre de l'âme. Guéroult.

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