‹ Traité signes de la mort et des moyens de prévenir les enterrements prématurésChapitre 14 sur 71 · FACE CADAVÉRIQUE · texte numérisé non relu

FACE CADAVÉRIQUE

Il me semble que je ne m°y tromperais pas, et même, abstraction faite de la couleur des téguments, d’après la déformation du visage, je voudrais reconnaître la mort. En effet, la distance qui sépare la nature morte de la nature vivante est si grande que la moindre attention suffit pour les faire distinguer l’une de lPautre. Tous les jours des personnes étrangères à la médecme, des artistes et des amateurs reconnaissent dans leurs ateliers, rien que par la forme, les plâtres moulés sur le vivant ou pris sur des sujets inanimés. On peut donc croire, sans trop de hardiesse, que Îles médecins arriveraient au même résultat s’ils voulaient s’en donner la peine.

Il y a quelques années, je pris, à l’École pratique, l’avant-bras et la main d’une jeune fille de quinze à seize ans, dont le corps, bien développé, était destiné aux études anatomiques. Le fragment était magnifique dans ses attaches et dansses contours. La main était grasse, agréablement potelée, et les doigts finement arrondis n'étaient pas déformés par le travail. La peau conservait un éclat qui rappelait la transparence de la vie. L’ensemble de ce bras était merveilleux. Je voulus conserver cette main et la fis reproduire en plâtre dans la position du repos, négligemment appuyée

sur une table, les doigts demi-fléchis et très gracieusement disposés. On n’a pas l’idée de la différence qui existait entre cette main inanimée et toute autre également belle qu’on pourrait citer, appartenant à une personne vivante chargée de la maintenir coquette pendant tout le temps du moulage. Ainsi, même jusque dans la main, la pensée se manifeste, et la forme qu’elle prend pour se révéler apparüent à la vie et disparaît au moment de la mort.

€. Décoloration de la peau.

Je viens déjà d'indiquer cette décoloration, si évidente sur la peau du visage, et lon a pu voir que ce phénomène était un des caractères Îes plus remarquables de la face cadavérique. Au moment où le cœur cesse de battre et lorsque la dernière ondée sanguine parcourant les artères passe des capillaires dans les veines, la peau privée de sang perd tout à coup sa transparence et sa couleur. Si, pendant la vie , elle était peu colorée, elle devient après la mort, opaque et jaunâtre, comme de la cire. Elle reste, au contraire, d’un rouge violet assez pâle si elle était foncée en couleur, ou livide comme dans certaines asphyxies. C’est là ce qui rend le phénomène de la décoloration cu-

PERTE DE LA TRANSPARENCE DES MAINS. 401 tanée peu important, et ce qui la fait ranger parmi les signes incertains de la mort.

D. Perte de transparence de la main et des doigts,

Lorsqu'une personne en bonne santé place ses doigts entre l’œil et la lumière du feu, elle aperçoit une couleur rouge très éclatante due à la transparence de la peau et occasionnée par la présence du sang dans les capillaires. Lintensité de cette coloration est en rapport avec l'éclat de la lumière placée derrière la main, et avec l’activité de la nutrition des individus. On peut à volonté, par un régime convenable, augmenter cette transparence et la rendre complète, résultat fort ambitionné par les boxeurs anglais, lorsqu'ils se font entraîner avant de combattre. [ls mesurent comme on sait, d’après ce caractère, l’aptitude de leur tissu cellulaire à recevoir des contusions , sans qu’il en résulte d’ecchymose.

Cette transparence de la main et des doigts disparaît à l’instant de la mort, lorsqu'elle à persisté jusqu’à cette époque, mais 1} n’est pas rare de la voir disparaître beaucoup plus tôt; il y a même une maladie, la fièvre intermittente , dans laquelle elle est momentanément détruite : c’est au début des accès, pendant le frisson, quand les

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ongles sont bleus , les doigts secs et pâles, et que la main est entièrement froide. La perte de la transparence est complète, et s’il fallait juger de la mort ou de la vie de Phomme par ce caractère, on risquerait beaucoup de commettre une erreur. Ce caractère a donc été justement placé parmi

les signes incertains de la mort.

E. Absence d'auréole et de phlyctènes dans les brûlures.

La différence des brülures faites sur le vivant ou sur le cadavre est en général très grande , et lon a inévitablement dù croire à la possibihté d'appliquer ces caractères au diagnostic de la vie et de la mort. Ainsi, dans les circonstances ordinaires, la brülure au second degré détermine l'apparition de rougeurs, de vésicules séreuses et d’auréole inflammatoire sur le vivant, tandis qu’elle ne produit rien de semblable sur le cadavre. Malheureusement , il y a des circonstances extraordipaires où les choses ne se passent plus de la même manière. Dans l’agonie des vieillards ou des adultes, emportés par une affection chronique, la brülure au même degré ne produit quelquefois aucun résultat. D'une autre part, il y a des cadavres sur lesquels la brülure occasionne la levée d’ampoules séreuses, toutes semblables à celles qu’on aurait

EFFETS DE LA BRULURE. 105 pu obtenir durant la vie. Il devient en conséquence impossible d'utiliser la présence ou l’absence d’auréole et de phlyetène, après les brülures, dans le diagnostic de la mort.

Cette question est encore intéressante à d’autres titres; elle a une très grande importance au point de vue judiciaire , et nous nous reprochertions de ne pas la traiter avec plus de détails et avec l’autorité d'expériences nouvelles.

Souvent, dans le but de faire disparaitre la preuve d’un crime, des assassins ont ajouté l’incendie au meurtre, et dans cette situation perplexe, vis-à-vis d’un cadavre à demi consumé , la justice a quelquefois interrogé la science pour savoir si les brülures constatées devant elle avaient été faites pendant la vie ou après la mort. C’est même à l’occasion de deux procès de ce genre que les docteurs Duncan et Christison d'Édimbourg (1), consultés par les magistrats, firent leurs curieuses recherches et répondirent par ces conclusions, dont la première est une erreur : 4° la brülure superficielle détermine une ampoule sur le vivant, et ne produit jamais rien de semblable sur le cadavre ; 2° les brûlures faites pendant la vie sont entourées

(1) Annales d'hygiène et de médecine légale, 1832, t, VIF, p. 148,

d’un cercle rouge, dit auréole inflammatoire, qui ne se produit jamais sur les cadavres.

Ces résultats, que l’on peut considérer comme exacts, eu égard aux circonstances dans lesquelles les expérimentateurs se sont placés , ne sont pas à l'abri de toute critique. Leur exactitude est fort contestable, ainsi que nous le verrons plus loin , et ceux de nos médecins légistes qui les ont acceptés ont, je crois , bien fait de ne les reproduire qu'avec une sorte de restriction. En effet, M. Leuret a vu sur un cadavre infiltré des ampoules séreuses produites par la chaleur. M. Magendie en a obtenu en faisant des expériences sur l’endosmose et l’exosmose cutanées. Enfin , ce qui est plus important, ce sont les résultats publiés par M. Champouillon (4). Dans un grand nombre d’expériences sur le cadavre, non seulement ce médecin a produit des vésicules , mais encore 1l a vu à leur circonférence une auréole rouge, à contour régulièrement denté, très différente et très facile à distinguer de l’auréole inflammatoire ordinaire, J’ai réussi bien des fois, comme M. Champouillon, à produire des vésicules, mais je n’ai jamais vu l’auréole dont il parle, et qu'il décrit très minutieusement dans son Mémoire, en opposant ses

(4) Annales d'hygiène, Paris, 4846, t, XXXV, p, 412,

EFFETS DE LA BRULURE. 105 caractères anatomiques à ceux de l’auréole inflammatoire. Il y a sans doute [à quelque méprise que feraient disparaître de nouvelles observations.

Pour étudier avec avantage les analogies et les différences de la brülure sur le vivant et sur le cadavre, il faut avoir soin d’observer dans des conditions analogues, et tenir compte de la constitution des sujets, de l’état des cadavres, de l’intensité de la chaleur et de son action immédiate ou éloignée. Des conditions d’expérimentation différente nuiraient à la comparaison, introduiratent de l'incertitude dans les résultats, et, comme nous le verrons plus loin, c’est sans doute à cette absence de méthode et à ce conflit d'expériences mal dirigées, que nous devons les résultats contradictoires publiés par les observateurs.

Les phénomènes de la brülure, au premier et au deuxième degré, sont plus variés et plus impor tants au point de vue séméiologique, que les phénomènes de la brûlure à un degré plus avancé. Immédiats ou éloignés dans leur apparition, leur valeur est, à peu de chose près , la même.

Sur un sujet malade ou en bonne santé, mais doué d’une assez grande force de réaction, la brülure au premier ou au deuxième degré , à l’aide du marteau échauffé à l’eau bouillante, détermine

à l'instant la décoloration plus ou moins complète du derme et le soulèvement de l’épiderme. Une auréole rouge, très large, se dessine d’autant plus vapidement que les sujets sont plus jeunes, et ont {a peau plus fine et plus délicate, puis elle se dissipe , et au bout de quelques heures, ilne reste plus qu’une mince auréole inflammatoire. La partie du derme subitement décoloré dans l’opération a pris une nuance rougeûtre , quelquefois hvide , et de la sérosité s’est accumulée sous l’épiderme. Sur des sujets très âgés ou profondément affarblis vers la fin d’une maladie chronique, et surtout dans le cours d’une lente agonie, la brûlure ne détermine souvent que le décollement de lépiderme et la décoloration du derme, phénomènes cadavériques , comme nous le verrons plus loin. Nulle rougeur n’apparaît autour de la surface cautérisée, et du sérum ne s’amasse sous l’épiderme que si l'opération a été faite sur un sujet Infiltré. Un phthisique, âgé de quarante-deux ans, paraissait près de succomber. [ était sans connaissance. Les membres soulevés retombaient sur le lit, la tête reposait immobile sur l’épaule, les paupières étaient appesanties, à demi closes et les pupilles fort contractées. De temps à autre on apercevait un léger mouvement des muscles du visage.

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