APPRÉCIATION DES FAITS DE MORT APPARENTE RAPPORTÉS PAR LES AUTEURS
La science est encombrée d'ouvrages anciens et modernes entrepris dans le but de démontrer l'incertitude des signes de la mort, et, par conséquent, le danger des inhumations préciprtées.
Îl est bien peu de ces ouvrages qui soient à la hauteur de la question. La plupart n’ont d'autre intérêt que celui des épouvantables histoires qu’ils renferment, et ils doivent surtout leur réputation à la crainte d’être enterré vivant qu'ils
“de 2 DES FAITS DE MORT APPARENTE
ont fait naître dans le cœur de l’hemme. Le succès dépend quelquefois moins du mérite des choses que de la terreur qu’ellesinspirent. Ici, par exemple, dans le sujet qui nous occupe, c’est la peur qui a tout conduit et tout brouillé. Elle seule peut rendre compte de l'émotion causée par quelques uns de ces ouvrages, et faire comprendre le triomphe momentané de leurs doctrines sur la doctrine opposée de la certitude des signes de Ja mort.
Tous ces travaux sont marqués au cachet de l'incertitude et de la légèreté. On n’y trouve, comme dans le livre de Bruhier devenu presque célèbre par la critique de Louis , que des observations souvent inexactes , toujours incomplètes, et dès lors sans importance, aux yeux d’un médecin scrupuleux et sévère. Ce sont, pour la plupart, des histoires d’origine suspecte ou Inconnue, rapportées par des personnes étrangères à la médecine, qui, non contentes de Peffet produit par de déplorables erreurs ou de grossiers mensonges, ont encore voulu y ajouter par les épisodes les plus saisissants et les plus dramatiques. Quelques unes même sont tellement surchargées sous ce rapport, et renferment des détails si absurdesou si ridicules, qu’elles perdent toute valeur ef qu'il serait impos
RAPPORTÉS PAR LES AUTEURS. 3 sible à la crédulité la plus parfaite d’y ajouter foi. Au reste, le temps en a rapidement fait justice. La plupart de ces livres ont été ensevelis dès leur naissance, et1ls n’ont pu échapper eux-mêmes au malheureux sort qu'ils laissaient entrevoir à l’humanité.
Le dédain pour la science se retrouve à divers degrés dans ces publications. Toujours accusée, souvent restreinte dans les étroites limites de l’esprit de ses contradicteurs, son incertitude est devenue le thème favori de ceux qui ont eu besoin d’abriter de son nom les fautes de leur inexpérience ou de leur légèreté... « Quod nolæ positæ , non bonos, sed 1mperitos medicos decipiunt..…. » C'était là l’idée que Celse avait des résultats fournis par l’étude des signes de la mort, et c’est la même pensée qu'on retrouve à chaque page dans les lettres de Louis sur ce sujet (1).
Il y a plusieurs catégories à établir parmi les observations de mort apparente, faussement considérée comme des cas de mort réelle.
L'une peut être destinée à ces prétendues er. reurs de médecins, qui auraient plongé le scalpel dans les entrailles de personnes en état de mort
(4) Lettres sur la certitude des signes de la mort, Paris, 1753; in-12,
apparente et qui se seraient ainsi rendus coupables d’homicide involontaire; mais, comme on le verra par la suite, aucun de ces faits n’a été démontré.
Une seconde renferme, au contraire, le grand nombre de méprises, malheureusement incontestables, qui ont été commises par des personnes étrangères à la médecine, et qui ont eu pour résultat des mesures prématurées d’inhumation.
La dernière se compose de toutes les histoires merveilleuses qu’un caprice a fait naître, que la légèreté a recueillies, et que nos feuilles quotidiennes nous ont transmises comme des exemples de la facilité avec laquelle une personne peut être enterrée vivante. Elles resteront toujours dans le sujet qui nous occupe, ne fût-ce que pour témoigner de la faiblesse de lesprit humain, quand il est aux prises avec la crainte, l’ignorance et la superstition.
fo Erreurs attribuées à des médecins.
La conclusion qu’on a voulu tirer des erreurs attribuées aux médecins contre Pautorité de la science médicale est si absurde, qu’il n’y aurait pas heu d’en parler, si, en même temps, ce n’était üne heureuse occasion de réhabiliter la mémoire
d'hommes célèbres injustement calomniée dans l’histoire de la médecine.
I est évident que la science ne peut être responsable des fautes qu’elle n’a jamais commises et qu’elle donne au contraire le moyen d’éviter. Elle les rejette à leurs auteurs, qui sont les vrais et les seuls coupables.
Îci, devant l’homme expirant, l'incertitude est une faute, et cette faute que j'allais appeler un crime , la science, vraiment, ne saurait Paccepter pour son compte. Elle condamne d’ignorants dépositaires, mais elle relève, défend, ct absout ceux qui, au contraire, sont injustement accusés.
Trois erreurs, c’est-à-dire trois meurtres, pour parler le langage du temps, sont reprochés à Vésale, à Philippe Peu et au chirurgien de village qui visita l’abbé Prévost à l’instant de sa mort. — Ces trois faits, dont il serait difficile d'augmenter le nombre, sont à chaque instant reproduits, et ils sont accompagnés d'exclamations ridicules qu’une plume honnête ne saurait reproduire sur l’incertitude de la science à l’égard des signes de la mort. Les uns accablent la médecine de leurs impuissantes clameurs, les autres se lamentent sur le sort des médecins , qui, abandonnés au hasard de leur mspiration, sont exposés à livrer tout vif un de
leurs semblables aux vers de la tombe ou au scalpel de l’anatomiste ; mais personne ne songe à vérifier les faits qui servent de base à cette accusation, personne même ne se demande s’ils sont possibles, et chacun les accepte comme parfaitement exacts, sans s'inquiéter en rien mi de leur origine, ni de leur filiation, La moindre recherche sérieuse, cependant, aurait suffi pour démontrer qu'il n’est pas une de ces prétendues erreurs qui mérite ce nom, et elle aurait déjà établi jusqu’à l’évidence que Vésale et Philippe Peu sont fort innocents du meurtre dont Winslow, Bruhier (4) et les continuateurs de leur doctrine les ont si faussement accusés.
Vésale osa vérifier sur le cadavre les descriptions anatomiques de Galien et, chose fort grave à cette époque , 1} se prit même à les corriger. Ses confrères le lui firent cruellement expier, car le mérite de ses travaux n’eut d’égal que la violence de l’opposition soulevée autour de lui. Toutefois si ses contemporains [ui ont reproché d’avoir manqué à la parole du maître , et s’ils l’ont fort tourmenté à cet égard, du moins 1ls ne l’ont ja-
(1) Dissertation sur l'incertitude des signes de la mort et l’abus des enterrements et embaumements précipites, nouvelle édition, Paris, 4792, 2 vol, in-12,
RAPPORTÉS PAR LES AUTEURS, el” mais accusé d’avoir fait l’autopsie d’un homme vivant. Cette fable n’a été inventée qu'après sa mort, et son origine est inconnue. Malheureusement accréditée dans la science par la préface d’Albinus et de Boerhaave placée en tête des OEuvres de V'ésale, chacun la reproduit, bien convaincu, nous aimons à le penser du moins, de l'erreur malheureuse commise par ce médecin ; et cependant, il faut le dire, jamais accusation ne fut plus mal fondée.
Des versions différentes ont circulé au sujet de cette méprise.
Ainsi, elle aurait eu lieu, d’après Ambroise Paré, «sur une femme de maison, qu’on estimait » être morte d’une suffocation de matrice (4), » et d’après tous les auteurs, au contraire, ce serait un gentilhomme de la cour de Madrid qui en auräit été la victime. Tel est le point de départ du récit des auteurs de la Biographie universelle. s ont eu le tort d’accepter l’accusation comme réelle, pour la réfuter ensuite comme une chose impossible dont on cherche cependant à donner une explication. Vésale, ami et médecin de Phi- Jippe IE, roi des Espagnes et des Pays-Bas, aurait
(4) Œuvres complètes d'Ambroise Paré , nouvelle édition , publiée par J,.-F, Malgaigne, Paris, 1840, t. IE, p. 755.
été chargé de faire l’autopsie d’un noble Espagnol, et au moment où, après avoir ouvert la poitrine, le péricarde, le cœur fut mis à nu, il se serait produit dans cet organe une sorte de mouvement mécanique, ce que ces auteurs attribuent au reflux du sang dans les oreillettes et ce que les assistants regardèrent comme une preuve que la vie n’était pas encore éteinte, d’où le cri de meurtre proféré contre l'opérateur, d’où ensuite son accusation, d’où encore les poursuites par les moines jaloux de sa gloire et de son crédit, d’où enfin son procès devant le tribunal de l’inquisition et sa condamnation à mort, commuée par le roi, et malgré les efforts de sesennemis, en un exil à Jérusalem.
Aucune de ces versions n’est exacte, et il serait historiquement impossible d’en prouver la vérité. Le fait de l’erreur reprochée à Vésale n’est pas mieux établi que le fait de sa condamnation; et son départ pour la Palestine dont il est parlé dans plusieurs ouvrages est motivé par le mauvais état de sa santé, plutôt que par sa disgrâce. Ce ne fut même qu'après de très vives instances auprès du roi, que Vésale obtint la permission de partir et d'aller en terre sainte accomplir le vœu qu’il avait formé dans l’espoir d’une guérison prochaine,
Un auteur espagnol Hernandez Morejon et un compatriote de Vésale, le professeur Burggraeve, de Bruxelles, se sont occupés de cet événement, l’un pour réhabiliter la mémoire de l’homme dont la condamnation serait un opprobre pour l’'Espagne, et l’autre pour effacer de la vie de Vésale une calomnie dont l'existence ferait tache dans la gloire du célèbre anatomiste belge.
Morejon raconte la vie et les occupations de Vésale à Madrid, et pour le justifier de cette faute que tout le monde lui reproche, ainsi, que sa prétendue condamnation capitale , il s’exprime ainsi: « Ceux qui ont inventé ce conte, ne songent » pas même à le prouver. Comment se nommait » ce gentilhomme qu’il aurait ouvert vivant ? Quels » furent les témoins qui le prouvèrent à linquisi- » tion ? Devant quel tribunal de ceux qui existaient » alors en Espagne, le procès fut-il porté ? Pour- » quoi Don Antonio Llorente, dans ses Annales ou » Histoire critique de l’inquisition, ne fait-l au- » cune mention d’un pareil procès, quoiqu'il y parle » de Vésale comme nous l'avons vu ? Pourquoi les » écrivains contemporains de la mort de l’anato- » miste belge et quelques uns même qui furent » ses collègues à la cour gardent-ils un profond si- -»fence sur un événement qui, s’il avait été vrai,
» aurait sans doute fixé leur attention, et dont ils » auraient parlé les uns pour le plaindre, les autres » pour le blâmer, et tous pour exalter la clémence » du monarque. Pourquoi ? Parce que le fait est » absolument faux. Porque? Porque el hecho tiene »visos de ser absolumente falso. »
Le professeur Burggraeve, dans ses Études sur André V'ésale, nous donne ce fragment , traduit de louvrage de Morejon (1), et n’ajoute pas d’autres commentaires. Îl accepte l'autorité de Morejon, et c’est d’après ce médecm qu'il arrive à réhabiliter du même coup la science (si jamais la science avait besoin d’une telle réhabilitation), et celui des anatomistes qui ont jeté tant d'honneur et d'éclat sur elle.
Philippe Peu, célèbre accoucheur, a failli commettre une erreur semblable à celle que l’histoire reproche à Vésale. Il ne l’a cependant point commise. [Il fut appelé chez une femme arrivée au terme de sa grossesse et dans un état complet de mort apparente. On le pria de pratiquer l’opération césarienne afin de sauver l’enfant, Les voisines qui étaient présentes lui assuraient que la femme était morte; je le crus aussi, dit-1l, car lui ayant
(4) Historia bibliografica de la medicina española, Madrid, 1842-1848, 3 vol. in-8.
RAPPORTÉS PAR LES AUTEURS. 11 fait mettre un miroir sur le visage , il n’y parut aucun souffle de vie et déjà je n’avais trouvé nul battement sur la région du cœur, y ayant porté la main pour m'en assurer. Mais... portant l’instrument pour faire mon incision, cette femme fit un tressaillement accompagné de grincement de dents et de remuement de lèvres dont jeus si grande frayeur, que je pris alors la résolution de ne plus jamais opérer qu’à coup sûr.
Cet aveu nous suffit, car, pour la science, elle est placée trop haut pour qu’une pareille histoire puisse jamais y porter la moindre atteinte. Une trop grande précipitation a failli entrainer Philippe Peu à la pratique d’une opération dont l’idée seule fait frémir, mais il a su s’arrêter à propos. L'histoire trouvera, je Pespère, dans l’honnôteté de son récit un fait à ne point oublier et un bon exemple à suivre.
L'abbé Prévost, sur la fin de sa carrière, cédant aux sollicitations du prince de Condé, avait entrepris d'écrire Phistoire de Chantilly. FF était venu habiter dans les environs, à Saint-Firmin, dans la famille Bidot, qui se faisait un plaisir de le recevoir. Il y vivait tranquillement au sein des lettres et de l’amitié, lorsqu’à la fin de 1763 il fut trouvé mort d’apoplexie où d’indigestion sur
le chemin de Saint-Firmin à Saint-Nicolas d’Acy, près Senlis, maison de bénédictins où il était allé diner. — Telle est la tradition de la famille Didot, qui a encore aujourd'hui pour chef M. P. Didot, le célèbre imprimeur, le fils même de lhôte du savant abbé (4). Elle est d’ailleurs entièrement conforme à l’article du Mécrologe de 1764, aux récits de la Gazette de France du o décembre 1763, du Mercure en février 176k, et de l'Encyclopédie méthodique. Nulle partil n’y est question de la fin malheureuse de Prévost dans les tourments d’une autopsie prématurée. Ce n'est que plusieurs annécs après sa mort que cétle anecdote a été inventée, On la trouve dans la notice qui précède les œuvres de Prévost et Lesage en 54 volumes, et c’est de là qu’elle a été prise par la Biographie universelle, et par les littérateurs qui depuis ont tracé la biographie du joyeux auteur de Manon Lescaut, — Fous ra- Content que, tombé sans connaissance au milieu
(4) C’est le hasard qui me l’a fait découvrir, J'avais feuilleté les chroniques et les journaux du temps ; j'avais fait visite au curé de Saint-Firmin ; j'avais exploré Chantilly, et tout cela inutilement, lorsqu'enfin j'eus recours à l'obligeance de M, Magnin, conservateur à la Bibliothèque nationale, qui m'indiqua M. Didot comme pouvant me donner les renseignements que je désirais. C'était justement mon voisin, et le propriétaire de la maison que j'habite, Je le vis, etil eut la bonté de me dire ce que je viens de rapporter.
de la forèt, il fut regardé comme mort et ne revint à lui que trop tard, sous le couteau du malheureux chirurgien de village chargé d’en faire l’autopsie par l'officier publie de l’endroit.
L'autorité des journaux du temps, jointe aux souvenirs des amis de Prévost, permet d’écarter ce récit contradictoire et posthume dont rien ne prouve la réalité, et qui est en opposition complète avec de nombreux témoignages contempo= rains. C’est encore là un de ces faits douteux dont la science ne peut se servir et qu’elle est obligée de repousser, comme indignes des archives de son histoire, avec tant de faits pareils, moins connus peutêtre, mais d’une aussi nulle valeur : témoin, parmi ces derniers, l’histoire du cardinal Espinosa :.…. € puis 1!mourut subitement. Le bruit courut qu’on » avait ouvert avant qu'il füt mort, ayant donné » encore des signes de vie tandis qu’on l’ouvrait. » On assure que sa mère accoucha de lui à l’heure » de son enterrement, pendant que les prêtres di- »saient pour elle l'office des morts, et qu’elle » vécut encore quaiorze ans depuis celle appa- » rente résurrection (1). »
De toutes ces accusations homicides, pas une n'est démontrée. De ces méprises, de ces erreurs,
(1) Mémoires d'Amelot de La Houssæ attip, 212, 2, 4 P
de ces fautes attribuées à des médecins, que restet-1l donc qui ait le moindre crédit contre l’infailhbilité de la science ? Rien, absolument rien.
2° Erreurs commises par des personnes étrangères a la médecine,
De nombreuses histoires avaient déjà consacré les noms de personnes, sorties vivantes du cercueil où on les avait mises en attendant l’heure de la sépulture, lorsque Winslow en publia d’autres dans sa thèse sur les signes de la mort. Bientôt après, Bruhier en rapporta un très grand nombre; mais dans la foule des récits ridicules qu’il a acceptés de toutes parts, quelques uns seulement peuvent être acceptés comme authentiques. Mais ce serait aller trop loin que de dire avec cet auteur qu'on ne connait pas tous les faits de ce genre et qu’un grand nombre resteront toujours inconnus, ensevelis qu’ils sont dans les entrailles de la terre.
Foutes ces méprises appartiennent à des personnes étrangères à la médecme, et elles ont eu heu à une époque où il n’y avait pas de règles établies pour constater la réalité des décès. — Plusieurs de ces individus qu’on avait jugés morts et qu’on se préparait à ensevelir ont été sauvés par des médecins qui s’opposèrent à l’inhumation et
qui, à l’aide de soins bien entendus, réussirent à rappeler la vie prête à s'étendre. D’autres se réveillèrent seulement à l’église au milieu des cérémonies funèbres qui précèdent les inhumations. Quelques uns, dit-on, plus malheureux , ne sorürent que trop tard de Pétat de torpeur où ils étaient plongés et ne se ranimèrent que dans la profondeur de la tombe, instruits, continue-t-on, par le silence et l’obscurité qui les environnait, du triste sort auquel ils étaient condamnés.
Observation. «Le feu avait pris à plusieurs me- » sures de charbon au fond d’une mine. Ce charbon » fut étouffé pour éteindre la flamme. Un des tas » où le feu avait existé, laissa échapper une vapeur » extrèmement forte et telle que personne n’osait » en approcher qu’en se mettant au-dessus du vent. » Quelques heures après, les marchands de char- » bon hasardèrent de descendre dans la mine; » mais 1]s remontèrent bien vite étant tous hors » d’haleine, et ayant la respiration courte, Ceux » qui montèrent les derniers pouvaient à peine » parler pour faire entendre qu’un de leur bande, » nommé Jean Blair, était resté mort au fond de » fa mine. Des hommes hardis descendirent dans » la mine et enlevèrent ce pauvre malheureux au » bout de trois quarts d'heure, fl avait la bouche
» et les yeux ouverts ; il était froid et il ne fut pas
» possible de sentir le moindre battement au cœur -» et aux artères, n1 d’apercevoir aucune respira- » tion, de sorte qu'il avait toutes les apparences
» d'un homme mort. M. Tossach, chirurgien ,
» n'en jugea point ainsi, il secourut cet homme
» avec courage. Au bout d’une heure le malade
» CoMMEnÇa à donner aux assistants des marques
» certaines qu’il n’était pas mort (4). »
Autre observation. « Une personne de distine-
» tion demeurant à Paris, attaquée d’une de ces
» maladies dont on guérit tous les jours bien
» qu’elles soient mortelles de leur nature , mais
» où la mort ne vient pas brusquement , était
» traitée par un médecin de la Faculté dont on n’a
» Jamais pu me dire le nom. Il laissa le soir le
» malade en danger, mais sans avoir lieu de
» craindre qu'il le vit pour la dernière fois. Lors-
» qu’il vint le lendemain, on lui dit que le malade
» était mort la nuit. En conséquence, on l'avait » mis sur la paille et enseveli. Le médecin assura
» positivement que le malade n’était point mort ; » 1} fut remis au lit et justifia le sentiment du mé- » decm, en revenant d'un accident soporeux qui
(1) Journal de médecine de la Société d'Edimbourg, ct
Bruhier, t. I, p. 242.
RAPPORTÉS PAR LES AUTEURS. 17 » avait fait prendre le change aux assistants, Il » vécut encore plusieurs années depuis sa résur- » rection. » (Brubhier, t. [, p. 66.) |
Ces faits, pris entre beaucoup d’autres semblables, qu’il faudrait savoir taire pour arriver à établir lmcertitude des signes de la mort, sont cependant rapportés par Bruhier dans cette intention. Ils prouvent directement le contraire : là, où le public s’est mépris, en croyant que la vie avait cessé, deux médecins, d’après une idée différente, ont pu réussir, par des soins bien entendus, à sauver la vie à deux infortunés qui eussent infailliblement péri sans leur secours.
Une phrase de Celse, écrite à ce sujet, juge tous les faits de cette nature et relève la science des mauvaises accusations portées contre elle par quelques uns de ses disciples : non crimen arts quod professoris est. En effet, la question n’a jamais été de savoir si l’on a enterré des personnes vivantes sous de fausses apparences de la mort. C’est un point de fait qu’on ne peut révoquer en doute. Mais ce qu'il est important de savoir, c’est que toutes ces personnes déjà ensevelies, n’ont été réputées mortes que par des assistants sans nom, des domestiques, des quidams, etc., qui n'avaient ni le discernement, ni la capacité
18 DES FAITS DE MORT APPARENTE requise pour prononcer dans ces circonstances sur la vie ou la mort des individus.
En voici la preuve dans un récit fort piquant auquel il ne manque rien, si ce n’est fort peu de chose, sans doute, la vérité.
Un cadet gentilhomme fut forcé d’entrer sans vocation dans un ordre religieux, triste victime de Pambition de son père! Ayant fait ses vœux, mais n'étant point encore dans les ordres sacrés, il fit un voyage et trouva dans une hôtellerie où il descendit, le maître et la maîtresse dans la plus grande consternation. Ils venaient de perdre une lille unique d’une grande beauté, avantage qui, Joint à leurs richesses, leur faisait espérer pour elle un établissement avantageux. Comme on ne devait enterrer la fille que le lendemain, on pria le religieux de la veiller pendant la nuit. Ce qu'il avait entendu dire de sa beauté ayant piqué sa curiosité , 11 découvrit le visage de la prétendue morte, et, loin de le trouver défiquré par les horreurs de la mort, il y trouva des grâces am: mées, qui, lui faisant oublier la sainteté de ses vœux, et étouflant les idées funestes qu’inspire naturellement la mort, l’engagèrent à prendre avec la morte (prétendue), les mêmes libertés que le sacrement pourrait autoriser pendant la vie.
RAPPORTÉS PAR LES AUTEURS. 19 Il ne tarda point à réfléchir sur l’indignité de son action, et, honteux de son crime, 1l partit le lendemain avec précipitation. F/assoupissement de la fille durant toujours, on se mit en devoir de lut rendre les derniers honneurs. Mais comme on la portait en terre, on sentit quelques mouvements dans la bière; on l’ouvrit, on trouva la fille “ressuscitée; elle fut remise au lit et guérit.
La joie que causa au père et à la mère cet événement inespéré ne fut pas de longue durée. Peu de temps après, des symptômes, trop connus pour s’y méprendre , annoncèrent que la ressuscitée était devenue mère. On l’interrogea vainement sur Ja cause de cet état; comment l’aurait-elle avoué puisqu'elle ne la connaissait pas ? Les neuf mois écoulés, elle donna le jour à un enfant aussi beau que le Dieu qui l'avait formé; et la fille, devenue la fable de la ville où elle demeurait et la honte de ses parents, fut confinée dans un couvent.
Le religieux, qui ne s'attendait pas aux suites de son caprice ou de son libertinage amoureux, ayant été obligé pour ses affaires de repasser par la même ville, descendit dans la même hôtellerie ; sa fortune avait bien changé de face. Il était deveau fils unique et avait perdu son père, s’était
20 DES FAITS DE MORT APPARENTE fait relever de ses vœux et jouissait d’un bien con. sidérable , etc. Il épousa la fille,
3° Observations mensongéres d'inhumations précipitces,
S'il est quelquefois pénible de contester l’exactitude des observations d’autrui, c’est un devoir à remplir quand elles tendent, comme dans le sujet que nous traitons, à répandre dans le public les erreurs les plus déplorables. Ainsi, parmi les relations d’enterrements prématurés connus jusqu’à ce Jour, il est un grand nombre d'observations mensongères ou complétement fausses.
Quelques unes sont faciles à reconnaitre , tant les détails en sont puérils et ridicules; mais les autres, plus savamment déguisées, sont parvenues jusqu'ici à échapper au contrôle le plus sévère, En général, ces observations passent du chapitre des nouvelles diverses des journaux politiques dans les feuilles médicales et dans les livres. On peut donc juger de leur valeur, par leur origine. La négligence qui préside à la rédaction et au choix des nouvelles diverses est proverbiale, et les médecins qui vont, à pareille source, puiser leurs documents scientifiques, sans prendre la peine de les vérilier, ne peuvent y recueillir que des erreurs.
C’est à cette cause qu’il faut attribuer l’invraisemblance et la naïveté d’un certain nombre d’histoires d’enterrements prématurés recueillies par les auteurs qui ont écrit sur l’incertitude des signes de la mort. Un sérieux examen aurait dû les faire rejeter; mais on a cru devoir les admettre, etil est aujourd’hui trop tard pour commencer une vérification tout à fait impossible. Cependant, parmi les faits ridicules qui encombrent l’histoire de la mort, quelques uns sont assez récents pour qu'il soit possible d’en faire l’analyse rigoureuse.
Un contemporain, M. Leguern, qui cramt beaucoup d’être enterré vivant, a successivement fait paraitre plusieurs brochures qu’il a adressées au roi, aux chambres, et à tout le monde, pour démontrer, d’après les récits les plus lugubres, lPimcertitude des signes de la mort et le grand nombre d’erreurs qui se commettent journellement. C’est aux journaux politiques qu'il emprunte ses observations, et hâtons-nous d’ajouter qu’il les accepte telles qu’elles se présentent. En voici une par exemple, que M. Leguern a prise dans un journal de Limoges et qui a été aussitôt reproduite par les feuilles de Paris. Sa fausseté, que nous démontrerons à l’aide de pièces officielles , permettra de préjuger de l'exactitude des autres,
On lit dans l'Ordre de Limoges du 2 avril 1845 : ;
« Des rouliers , voyageant sur la route d'Excideuii, longeaient le mur du cimetière d’Angoisse qui se trouve près de là. Ils entendirent un bruit extraordinaire qui les effraya beaucoup , et ils racontèrent la nouvelle au village.
» À ce récit, les assistants s’écrient : Mais si c'était Pierre qui ne fût pas encore mort. — De quel Pierre voulez-vous parler ? — Parbleu, de celui qu’on a enterré ce soir à l’entrée de la nuit, et que nous venons d’accompagner jusqu’à sa dernière demeure ; Pierre, le fils de ***, que l'on à cru mort deux autres fois, et qui, après avoir été veillé jusqu’au lendemain, était revenu toujours de mort en vie. — Mais ce que vous dites Jà est vraiment étonnant, dirent les rouliers: et, réflexion faite, allons voir si ce Pierre n’aurait pas été enterré vivant encore une fois.
» À cette proposition, on se lève de table et on se rend en foule au cimetière. On écoute, on entend un cri sourd, mais répété, qui semble sortir de terre. Alors on ne doute plus, on pénètre dans le cimetière , et on arrive au lieu de la sépulture. On découvre le cerceuil avec hâte, et l’on aperçoit Pierre encore vivant , mais dans le plus triste état, ayant les mains et les pieds dans le plus triste état, tant il s’en était servi rudement, quoique logé assez à l'étroit, pour se faire entendre des passants, Comme on le pense bien, ce pauvre diable, qui avait été ainsi enseveli avant sa mort pendant un
sommeil léthargique de plus de trente heures, fat retiré de son cercueil, et de cette triste position, pour recevoir des secours dont il avait grandement besoin. Mais le pauvre Pierre ne revint pas à la vie pour longtemps , car il avait à peine respiré une quinzaine de minutes qu’il rendait dans le cimetière même, et pour toujours, le dernier soupir. »
Voici la vérité sur ce fait étrange :
| Angoisse, 47 mai 18/5.