DE LA RESTAURATION
du palais avaient été respectés. De chaque côté, la bouche communiquait avec lesfosseszygomatiques; à droite , le plancher de l’orbite avait été défoncé, et l’œil chassé de sa cavité. Celte plaie énorme ne fut suivie d’aucune hémorrhagie. Revenu de son étourdissement, le blessé eut la force et la présence d’esprit de se traîner dans un fossé au bord de la route. C’est là qu’il fut relevé par les siens , trois heures après l’accident.
Dans la précipitation de la retraite , Cornelis ne put recevoir que les secours les plus urgents , et ce ne fut que plus tard, en Hollande , qu’il put être pansé d’une manière régulière ; mais le défaut primitif de soins avait eu des conséquences auxquelles il n’était plus possible de porter remède. La portion restante du nez, refoulée vers l’arrière-bouche, avait contracté des adhérences avec l’arcade palatine; les lambeaux de la lèvre supérieure et de la joue droite , roulés et contractés sur eux-mêmes, étaient perdus pour la réunion , et l’on se vit obligé d’en faire l’excision. Le résultat de celte opération fut un agrandissement notable de l’ouverture de la plaie , qui s’élargit encore par le dégorgement et le retrait de ses bords. Celle ouverture était limitée supé.-
I)U SAC LACRYMAL
rieureraent par le nez renversé , latéralement par deux mamelons , débris de la lèvre supérieure , et en bas par la lèvre inférieure.
La mandibule supérieure en grande partie détruite avait déterminé une diminution notable dans la hauteur de la face , la mâchoire inférieure étant portée en avant et en haut , et la lèvre inférieure venant toucher le dos du nez. L’ensemble de cette physionomie, si physionomie il y a , était bizarre autant qu’horrible , et rien , pour qui ne l’a vue , ne peut en rendre l’expression. La langue, qui avait été déchirée, avait contracté en se cicatrisant des adhérences au plancher de la bouche ; il en résultait que les articulations linguales , labiales et dentales étaient perdues, et que Cornelis n’émettait plus que des sons gutturaux qui venaient expirer au bord de l’antre naso-buccal.
Quant aux usages digestifs de cette bouche monstrueuse , il est à remarquer que peu à peu ils se rétablirent avec assez de régularité. Dans le principe, le malade ne pouvait mâcher ni avaler ses aliments; il était réduit à vivre de bouillies qu’il faisait couler directement dans le pharynx ; mais insensiblement le jeu du voile du palais se rétablit , et le malheu-
DE LA KESTAi nATlOX
reux trouva le moyen de broyer ses aliments entre les molaires inférieures et les cornets moyens des fosses nasales, dont la muqueuse s’épaissit au point de prendre les caractères de la gencive. La lèvre, en s’appliquant contre la portion rentrée du nez , empêchait les matières de s’échapper de la bouche , et la langue avait retrouvé assez de mobilité pour pousser le bol alimentaire vers le pharynx.
Pour restaurer une difformité aussi étendue , deux plans d’opération se présentaient : je pouvais emprunter à la peau de la partie supérieure du front et de la tête un lambeau suffisant pour rétablir la lèvre supérieure et la joue droite, renverser ce lambeau par son pédicule , et procéder ensuite à la dissection du nez et à sa restauration , au moyen d’un second lambeau pris sur les parties latérales droites du front; ou bien je pouvais tailler mes lambeaux de chaque coté de la face , les disséquer et les amener en avant, afin de les réunir comme un bec-de-lièvre simple ; disséquer et rétablir immédiatement le nez et rajuster la lèvre inférieure. Ce dernier plan, beaucoup plus simple, me permettait d’agir en un seul temps et d’utiliser les deux mamelons, débris de la lèvre supérieure; je m’y arrêtai.
DU SAC t.ACUYMAL.
Les os maxillaires supérieurs manquaient ; cette circonstance compliquait l’opération d’une manière fâcheuse , en ce sens qu’elle ne me laissait aucun appui , aucune base, pour étaler les parties molles que j’allais confectionner. Je pouvais craindre que la lèvre et le nez ne s’en allassent en arrière dans le gouffre J et que mon opération ne fût sans utilité. Afin de prévenir cet accident, je fis confectionner par un artiste habile de cette ville une plaque en argent , moulée sur les os de la mâchoire supérieure , surmontée d’un obturateur et d’une espèce de crête figurant les cartilages du nez , et articulée d’une manière mobile avec l’os de la mâchoire inférieure. Je me proposais de remplacer plus tard cet appareil au moyen d’un dentier et d’un palais. Cette espèce
de squelette artificiel devait soutenir la lèvre et le nez.
Le patient ayant été convenablement préparé , je pratiquai l’opération le 18 mars 1839.
Le malade fut assis sur une chaise , la tête appuyée contre la poitrine d’un aide : deux coups de ciseaux détachèrent de chaque côté la lèvre inférieure ; dans l’état où se trouvait alors la figure de Cornelis, cette lèvre s’élevait trop haut , il fallait
Dli LA RESTAÜKATION
la diminuer afin de faire place à la lèvre supérieure que j’allais construire. Ce premier temps de l’opération me donnait donc pour double résultat de gagner de la place , et de trouver de chaque côté de la lèvre inférieure quatre lignes de bord muqueux que je pouvais utiliser dans la composition de la nouvelle lèvre.
Dans le second temps , je traçai , de chaque côté du visage , concentriquement au bord orbitaire , à un pouce au-dessous de ce bord à gauche , et à un demi-pouce à droite , une incision à convexité inférieure , étendue de l’ouverture nasale au bord antérieur des os malaires , et deux autres incisions coupant les premières à angle droit , et se prolongeant le long des masséters jusqu’aux angles de la mâchoire inférieure. Je limitai ainsi deux lambeaux que je disséquai des parties sous-jacentes, en ayant soin de ménager les vaisseaux et les nerfs , ainsi que le conduit de Sténon. Les lambeaux tenaient aux téguments du cou au moyen d un pédicule d’un pouce de largeur. Ce moment de 1 opération fut le plus douloureux pour le malade , et le plus effrayant pour les spectateurs, car toute la face venait d’être disséquée , et le sang qui était rejeté
DU SAC. LACRYMAL
lie la bouche avec l’air qui venait des poumons , donnait à la figure un aspect horrible.
Dans le troisième temps de l’opération , je détachai profondément le nez de ses adhérences à la voûte palatine et l’isolai complètement, de manière à pouvoir l’asseoir ensuite sur la lèvre dans sa position naturelle.
Quali lèrtie temps. Je m’occupai de la réunion des lambeaux ; à cet effet , j’en avivai les bords à la faveur de deux incisions semi-lunaires , de façon qu’en les réunissant , le mamelon de la lèvre se formât de lui même. Ce mode d’avivement peut être appliqué au bec-de-lièvre en général ; il remplace avec succès la manœuvre qu’on fait subir à l’aiguille inférieure , et qui tend à lui faire parcourir dans les chairs un trajet scmi circulaire , afin qu’en se redressant la saillie médiane se dessine. Il est rare que , par ce moyen , l’on soit assez heureux pour obtenir ce résultat , tandis que , par celui que je mis en usage , on l’obtient d’une manière immanquable, La plaie fut réunie au moyen de la suture entortillée.
Cinquième temps de l’opération. Afin d’empêcher le bord libre de la lèvre nouvelle de se rouler sur
DE LA IIESTAURATION
lui-même , je le garnis d’un ourlet muqueux emprunté à la membrane interne de la bouche. Dans cette vue, je disséquai cette dernière dans l’étendue de trois lignes, et je la fixai au moyen de quelques points de suture.
Sixième temps. Le nez fut mis en place , et toutes les incisions réunies au moyen de nombreux points de suture entrecoupée ; l’angle supérieur et interne du lambeau droit fut amené vers le grand angle de l’œil de ce côté , et fixé par deux autres points. J’eus soin de ne pas en placer le long de la paupière inférieure, de peur de la tirailler et de la renverser.
Ces six temps de l’opération , malgré toute la promptitude que j’y mis , prirent cinq quarts d’heure , et pendant tout cet intervalle Cornélis ne poussa aucun cri ; il endura la douleur avec un courage et une résignation dignes de remarque. Aucun pansement ne fut appliqué; le malade, installé dans son lit, eut le visage couvert de compresses imbibées d’eau glacée. (Une mixture laudanisée fut prescrite, à raison d’un gros de laudanum sur six onces de véhicule, et donnée par cuillerée, d’heure en heure.)
nu SAC LACRYMAL.
Le visage était d abord froid , et les larobeaux décolorés ne manifestaient pas la moindre sensibilité. Grâce à l’application continuelle de la glace , la réaction fut modérée , et la chaleur ne se rétablit que peu à peu dans les parties opérées. Au bout de six heures, elles commencèrent à s’engorger, mais sans tension. Aucun des points de suture ne céda. On prescrivit la diète la plus absolue.
Le lendemain , le malade se plaignait d’un léger mal de tête et de soif; il y avait constipation. Je prescrivis quatre onces d’eau de Vienne. Je crus un instant qu’il serait nécessaire de scariüer les lambeaux ; mais l’engorgement ne continua pas , et je pus me dispenser de recourir à ce moyen. Vingtquatre heures après , les lèvres des plaies commençaient à s’agglutiner ; il se formait çà et là des adhérences.
Le troisième jour , il survint un accident qu’il ne m’avait pas été possible de prévoir : le squelette artificiel que j’avais placé dans la bouche , et qui devait soutenir les parties, se dérangea; je me vis obligé de l’extraire.
L ouverture de la bouche fortement engorgée ne laissait qu’un passage étroit pour cette opération ;
PE LA UESTAUIVATIOIV
craignant d’exercer sur les parties fraîchement réunies des tractions dangereuses , je me décidai à ouvrir la suture médiane ; en détachant les adhérences qui s’étaient déjà formées, j’amenai facilement l’appareil. Les parties étant devenues assez consistantes, je pouvais m’en passer. Les aiguilles droites furent immédiatement replacées ainsi que les sutures.
Le sixième jour , la réunion était faite presque sur tous les points , excepté dans l’endroit où les lambeaux avaient été empruntés et où il restait une perte de substance de deux lignes que j’abandonnai à la suppuration. 11 restait également une ouverture dans l’angle interne de l’œil , la peau trop amincie dans cet endroit n’ayant pas permis aux points de suture de tenir. Je renonçai pour le moment à la fermer , me réservant d’y revenir plus tard. Je profitai même de cette espèce d’auvent pour faciliter la respiration et faire boire mon malade. 11 est étonnant combien cette ouverture se rétrécit d’elle-même : elle offrait d’abord plus d un pouce de diamètre; peu de jours après, elle fut réduite à quelques lignes.
Corrections. Par suite de la destruction des os delà face , la mâchoire inférieure remontant jusque
DU SAC LACRYMAL
derrière la lèvre supérieure, l’introduction de l’air et des aliments se faisait d’une manière difficile. Je cherchai donc à relever la commissure de la bouche par l’opération suivante : Je fis de chaque côté de la lèvre , dans le sens du pli naso-labial , deux incisions semi-elliptiques, opposées par leur bord concave , de manière à circonscrire un intervalle de peau que j’enlevai ; en réunissant ensuite ces incisions, je forçai la lèvre à se relever, et l’ouverture de la bouche devint plus facile (1). »
Parmi tous les cas d’autoplastie dont il a été question jusqu’à présent, il n’en est pas qui fassent à la fois mieux ressortir les heureux 'effets et l’innocuité de la méthode française , que celui du professeur Burggraëve.
Rappelez -vous, dit à ce sujet le D»’ Dumont, cette figure hideuse , horriblement mutilée par la mitraille , labourée de cicatrices , et n’offrant plus rien d’humain dans son ensemble ; l’os maxil-
(1) Annales de la soc. de mcd. de Gand , juillet 1839.