VINGT-UNIÈME OBSERVATION
c( Madame L. blanchisseuse , âgée de cinquante-cpiatre ans , a eu une sœiu’ qui est morte , à soixante, d’un cancer au sein. Réglée â treize ans , et devenue mère h vingt-sept, elle commença à trente-neuf ans à ressentir des doulem-s dans les lombes , les aines et la région hypogastrique, sans que le toucher me fît rien connaître de particidier dans 1 utérus et ses dépendances ; des bains , un régime adoucissant, et parfois des sangsues aux lombes et a 1 hypogastre , furent les seuls moyens employés jusque vers quarante-trois ans, en y joignant des précautions relatives à l’exercice de la profes-
tl) Recherches sur le traitement du cancer , t. l'f, p. 332.
sion de la malade , comme de ne pas plonger les mains dans Peau froide pendant la duree des règles , etc. A cpiarante-deux ans , aux souffrances ordinaires, se joignit un flux leucorrhèicpie liaLiluel et assez abondant, toujours sans le'sion organicpie sensible au col de Futèrus. Jusqu’à l’âge de quarante-six ans , je mis en usage, à l’intérieiu’ et à diverses reprises, de la ciguë, d’abord en substance, et ensuite en extrait, en y joignant parfois l’emploi de bains rendus sulfureux et des cataplasmes sur le ventre.
» En 1819, la malade e'tant âgée de cjuarante-six ans, et le flux leucliorrliéique fort augmenté, je reconnus, avec le spéculum, que l’extrémité des lèvres du museau de tanche était excoriée et portait des fongosités de huit a dix lignes de long ; cpie la base du col utérin était saine , mais que sa partie inférieure , quoique sans tuméfaction , était plus dense cjue dans l’état naturel. Après avoir fait comprendre à cette dame que l’alilation de sa maladie me paraissait le seul moyen de guérison , j’obtins son consentement pour l’examiner avec M. le professeiu- Dupuytren , qui , s’étant trouvé du même avis que moi, fit l’opération le 13 novembre 1819. La malade étant placée comme pour l’opération de la taille , le col de l’utérus fut saisi par le museau de tanche, avec les pinces de Muzeux , abaissé jusqu’à la vulve , et résécpié avec des ciseaux com'bes sur le plat, au dessus de tout ce cpii parut malade.
» Cette opération fut suivie de la plus forte hé-
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niorrhagie que j’aie observe'c en pareille circonstance ; des boiu’donnets ne suffisant pas pour l’arrêter, j’eus recours h un petit verre à pâte cpii me servit de pessaire en bilbocpiet. Après l’avoir rempli de charpie, je l’introduisis dans le vagin, où il me servit a rendre efficace le tamponnement , resté jusque-là sans suecès; j’appliquai ensuite, d’arrière en avant , sur le pied du verre cjui dépassait les grandes lèvres , le chef descendant d’un bandage en T , et l’hémorrhagie fut arretée.
» Des doideurs et des symptômes inflammatoires s’étant manifestés dans la nuit suivante, je supprimai le bandage en T, et fis faire une saignée du bras et deux applications de sangsues sur l’hypogàstre. Les avantages obtenus par ces moyens furent soutenus par des boissons émollientes , des cataplasmes siu* le ventre et des bains tièdes. Le troisième jour après l’opération, j’enlevai les pièces les plus extérieures du tamponnement, et le cpiatrième , à cause de leur mauvaise odeiu-, je retirai les plus profondes , sans cpie l’hémorrhagie reparût.
» Le 30 novembre, je fis, de concert avec M. Dupuytren, une cautérisation avec un morceau dépotasse caustique, porté avec une tige sur la plaie mise h découvert par le spéculum. Cette cautérisation Fut suivie , le lendemain , d’une hémorrhagie assez considérable.
» Le 4 décembre suivant , je fis une seconde cautérisation ; mais je me servis, cette fois , de nitrate acide de mercure, porte dans 1 intérieur du col uté-
rin avec de petits pinceaux de chai’pic , et siu’ la plaie avec des bourdonnets tenus au moyen dVne pince longue et recourbee. Cette cautérisation fut plus profonde que la première; cai’ je pénétrai trèsavant dans le col , sans autre accident que d’assez vives douleurs locales et sympathiques , qui furent dissipées en quelcpies jours par des bains , des cataplasmes, des injections et des boissons émollientes , qui cependant, fm’ent continuées jusqu’à la fin du mois. Madame L*** étant guérie à la fin de janvier 1820 , je lui fis étalibr un cautère au bras. J’ai souvent examiné cette persoime dans les années suivantes, et je n’ai rien trouvé cjui pût faire craindre une récidive. Depuis l’opération, les règles n’ont reparu que deux fois , à trois mois d’intervalle. J’ignorais sa situation depuis trois ou cpiatre ans , parce cpi’elle habite la campagne ; mais étant venue à Paris, j’ai constaté la permanence de sa guérison.
» Le 6 octobre 1827, huit ans après la résection et la cautérisation du col utérin , la matrice a son poids et sa mobilité ordinaires ; le fond du vagin est parfaitement souple ; il n’y a point de flux leucorrhéicpie , et l’état général est aussi bon qu’on peut le désirer chez ime personne de cinquante-quatre ans , rhumatique , et en proie à des chagrins violons. »
Cette cm’e est des plus remarqualiles , si , comme il n’est pas permis d’en douter, après le témoignage de praticiens tels que MM. llécamier et Dupuy-
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tren , la maladie était réellement un cancer de l’utérus ; mais il faut ajouter encore , si la malade est à l’abri de toute récidive , ce qui ne nous paraît pas aussi certain cju’il Test que la guérison ait été obtenue par Fexcision et les cautérisations.
On a vu la première malade traitée 'a peu près de même par les deux illustres praticiens cpi ont opéré cette dernière ciu’e , périr de récidives après plusieurs années. Le même sort n’attendrait-il pas la seconde malade , et ne l’ atteindrait-il pas plus tard , quoiqu’il se soit écoulé depuis sa guérison un temps beaucoup plus long?
Les exemples de récidives que Bayle et M. Cayol ont observés, apres vingt ans de guérison parfaite , permettent de rester dans le doute.
Quoi qu’il arrive de cette malade, il reste pom’ l’art un beau succès , obtenu dans un de ces cas où les malades sont abandonnées 'a leur malheureux sort, et où quelques simples palliatifs leur sont ordonnés pour modérer leurs souffrances et leur procurer l’avantage d’arriver plus doucement à leur tenue fatal. Le cancer térébrant est celui qui réclame ce mode de traitement. Des bourdonnets de charpie, imbibés de nitrate acide de mercm’c, et portes dans la cavité du col dont le cancer ronge les parois de dedans en dehors, pourraient modérer son activité destructive, suspendre sa marche et prolonger les jours des malades. On doit d’autant mieux y avoir rccom’s que ce cancer est tout-à-fait mattaquablg par rinstnmjçnt tranchant, à moms
qu’on ne fas3ç Textirpation de la matrice entière.
Mais , liâtons-nous de le dire , quelles f|ue soient riiabiletè , la hardiesse , la persévérance avec lesquelles ces cautérisations sont pratiquées ; c|uelque exactitude ejue l’on apporte à faire journellement les pansemens indiqués, pendant des mois et des années, la maladie se joue le plus souvent de tous les efforts; elle marche, elle atteint l’organe entier, les organes cjui l’avoisinent ; elle ronge , détruit , perfore les parois vaginales , vésicales et rectales , elle saisit l’organisme entier, et conduit à une mort déplorable et inévitable , lorsque son extension aux viscères du bas-ventre rend toute tentative opératoire impraticable.
Dans son zèle infatigable pour la science et pour l’humanité, M. Kécamier a fait, clans le covuant de l’année 1835, de nouvelles tentatives pom’ arriver à un traitement efficace du cancer de la matrice. Les résultats cju’il a obtenus sont déjà assez rcmaicjuables pour c[ue nous croyions devoir les faire connaître aux médecins c[ui s’occupent essentiellement de la pratique de leur art. Ils leur serviront d’encouragement , et ils les engageront à faire tous lem’s efforts, a l’exemple de leur savant confrère de l’Ilôlel- Dieu, poiu obtenir la guérison d’une maladie, rebelle jusqu’ici aux divers agens thérapeutiques qu on lui a opposés.
L’eau régale, tenant en dissolution une certaine cpiantité de chlorure d’or pur, est le nouveau caustique cfue M. Uécamier a mis en usage. Le faif^ stu-
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vant l’a conduit à lui donner la pre'férence sur les autres caustiques,
Un orfe'vre portait un bouton cancéreux a la joue. Ce bouton , de nature non équivoque , excitait des sensations incommodes qui obbgeaient le malade à y porter souvent la main.
Ap rès plusieurs attouchemens de cette espèce, pendant que cet artiste poursuivait une dissolution d’or dans Peau régale , l’aspect du bouton changea a vue d’oeil, et, au bout de cjuelque temps, il finit par s’effacer.
M. Récamier, attentif a ce phénomène, soupçonnant aussitôt la cause de cette améhoration , entreprit de vérifier si , comme il l’avait présumé , ce n’était pas a l’impression de l’eau régale chargée d 01 , sur le bouton suspect, a l’aide d’un doigt mouillé par le liquide, cpi’il devait attribuer la guérison du bouton cancéreux. Il ne tarda pas a faire l’essai de ce caustique chez une femme qui portait au col de l’utérus une ulcération à bords frangés , durs et douloureux. Les symptômes généraux ne laissaient aucim doute sur la nature carcinomateuse de cet ulcéré, c[ui avait détruit une grande partie du col utérin. Sept a huit applications du caustique indiqué triomphèrent de cette affection. Les symptômes généraux se dissipèrent, et on constata , soit par le toucher, soit par l’examen à l’aide du spéculum, la cicatrisation de l’ulcère et la disparition de Pengoigcment du corps de la matrice qui existait au moment où l’on avait conmiencé à faire usage du caustique.
^56 TRAÏTEMENT Dt CANCER
Ayant foi, dès-lors, en reflPicacité de ce caustique, M- Rècamier en généralisa Pcmploi au traitement des affections cancéreuses de la matrice qui se présentèrent dans son service. Nous devons a son obligeance d"* avoir pu suivre quelques unes des malades soumises à ce nouveau genre de traitement ; nous en rapporterons brièvement Pliistoire.
Mais auparavant nous devons indiquer les diverses préparations dontM. Récanier fait usage. Le caustique dont il se sert contient, tantôt six^grains, tantôt huit ou seize, ou même vingt-quatre grains de chlorure d’or dissous dans une once d’acide nitro-hydi’ochlorique. Il a substitué plus tard le cidorure de platine au chlorure d’or, et il a cru remarquer qu’avec le chlorm’e de platine, l’action du caustique était plus énergique , plus pénétrante , et cpi’il occasionait moins de douleur. Dans l’intervalle des cautérisations, des pansemens journaliers sont faits avec de la charpie imbibée d’un mélange à parties égales de teintures de mirrhe, d’aloès, de quinquina et de chlorure d’or ou de platine; cette dernière contient huit grains de sel chloruré en dissolution par once d’alcool. Les chlorures sont quelquefois incorporés dans de l’onguent populéum, dans la proportion de seize à vingt grains par once , et de la chai’pie recouverte de cette pommade est portée et laissée a demeiu’e sur l’ulcération du col. Ces diverses combinaisons varient suivant les indications qu’on SC propose de remplir. Souvent ellfes sont remplacées par d’autres niédicaniens a
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propriétés différentes, tels que les émolliens, les narcoticfues , lorsque l’inflammation ou l’irritation vive des parties les réclament.
Les cautérisations sont faites avec de forts tampons de charpie imbibés du caustique et portés avec une longue pince recourbée , au moyen du speculimi, sm la surface ulcérée ou sur les indurations que l'on veut détruire. La plaie a dû être préalablement abstergée du sang , du pus ou des glaires qui la recouvi aient. Ce tampon estmaintenu en contact avec la plaie pendant une minute; puis on le retire et on en porte successivement plusieurs suivant le degré de profondeur où l’on veut que li cautérisation pénètre. On finit par des injections St 1 eau froide et on laisse sur la plaie de la charpie imbibee du mélangé des teintures. Toutes les pré cautions doivent être prises pour garantir les partics ssincs du contRCt des caustiques.
Si, ce qui arrive rarement, les cautérisations dé-
tci-minent des accidens consécutifs , tels que l’in flammation de la matrice ou de ses ligamens , celle de 1.1 vessie ou du péritoine, ces inflammations sont combattues par des saignées générales ou locales des bains, et par tous les moyens qui leur sont api
phcables dans toute autre circonstance.