‹ Traité sur les phrénopathiesChapitre 18 sur 58 · MANIE TRANQUILLE · texte numérisé non relu

MANIE TRANQUILLE

Considérée dans son état de plus grande simplicité,

(i) Du verbe fV^/Çw, j'agace, j'irrite.

(2) ofiyàco , je désire violemment.

rexaltatlon réagissante n'est qu'une exagération morbide dans l'expression fonctionnelle du cerveau , sans actes de violence ni de fureur. — Irritabilité, bien-être intellectuel , exubérance de la volonté morale , exal^ tation dans les impulsions musculaires»

Ces phénomènes constituent le premier degré de la réaction cérébrale ; ils sont parfois si faiblement prononcés qu'on les distingue à peine de l'état naturel : tantôt ils sont relatifs à une simple expression douloureuse du moral , tantôt ils se rapportent à un accroissement d'énergie dans les déterminations volontaires.

Nous allons d'abord considérer ces diverses anomalies de la sensibilité et du principe actif de notre entendement , dans leur état d'isolement , pour les étudier ensuite dans leurs différentes combinaisons.

Mécontentement f caractère jaloux , interprétations fâcheuses , susceptibilité , esprit de critique, humeur tracas sière.

IRRiTABILITé MORALE.

Nous retrouvons cette disposition à Tétat physiologique, chezl'homme réputé sain d'esprit, surtout chez l'individu remarquable par un sens intellectuel subtil : un tempérament nerveux , une complexion délicate semblent y disposer particulièrement. Ces personnes croient partout découvrir des desseins occultes, des intentions malveillantes, chez ceux mêmes qui devraient leur inspirer une entière confiance : leur me-

SUR LES PHRÉNOPATHIES. 195

fiance les porte à ne voir partout que complots et conspirations redoutables.

Les e'crits de beaucoup d'hommes dé génie se distinguent par cet esprit acerbe , et aucun que je sache ne l'a porté à un plus haut point que J.-J. Rousseau ; un caractère d'aigreur perce k travers la vive sensibilité qui caractérise cet homme célèbre, disposition qu'il a fait si bien ressortir dans tous ses ouvrages. Il n'a cessé de se plaindre de ses meilleurs amis et n^a cru éprouver d'eux que de criantes injustices ; il les accuse avec amertume : les noirs soupçons qu'il conçoit , la méfiance ombrageuse qu'il montre , surtout à la dernière époque de sa vie , annoncent une irritabilité extrême, que quelques historiens ont qualifiée, avec raison , d'état morbide.

Cette tendance de l'esprit à la censure , ce langage âpre et causticjue , vous les retrouverez chez P.-L. Courrier : dans tous ses écrits , il déverse avec profusion son ironie sur les hommes qu'il accuse de torts et d'improbité ; mais chez Courrier, la sensibilité tient au naturel ; chez Rousseau elle est plutôt morbide.

Ce caractère , qui consiste à ne découvrir partout qu'égoïsme et injustice , que fourberie et trahison , Molière l'a dépeint avec une admirable vérité dans son Misanthrope.

Il est des naturels qui se constituent les critiques infatigables de tous ceux avec cjui ils ont des relations sociales; leurs amis , leurs proches , sont les sujets de prédilection auxquels ils s'attachent et qu'ils abreuvent de préférence de leur censure maligne ou de leurs incartades sanglantes.

Î96 TttMtt

La femme, clans ses emportemeiis jaloux, nous en fournit un frappant exemple : ses soupçons , ses plaintes ne tarissent point : elle se représente partout son amant , son époux en relation avec d'autres femmes , auxquelles elle croit qu'il la sacrifie.

Chez le vieillard encore , ce phe'nomène se présente avec des caractères non équivoques : pessimiste , il ne voit partout que le mal ; tout ce qui le frappe , raffecte douloureusement.

Vous observerez ces plaintes , ces reproches , ces accusations, cette humeur tracassière, chez les personnes dont les actes moraux et instinctifs se trouvent sous quelqu influence re'pressive ; les jeunes gens qui n'ont pas embrassé la vie contemplative par esprit religieux , les malheureux enfermés dans les maisons dedéteution, nous en offrent des exemples.

Cette irritabilité intellectuelle qui , chez l'homme ^ain , se manifeste par une aptitude à ne voir que des motifs de critique , des soupçons et des sujets de haine , se présente , dans l'aliénation mentale , avec des caractères plus prononcés , isolés , de tout autre phénomène morbide , ou combinés avec d'autres modifications.

L'aliéné s'exhale en injustes accusations; son air est soucieux , sa figure exprime un mécontentement, que l'accent de sa voix trahit encore. On le retient enfermé, dit-il ; c'est une criante injustice dont il obtiendra raison : le pain qu'il mange , il le trouve détestable; le lit sur lequel il couche est dur, malpropre; ceux qui le servent sont pour lui des barbares : on a beau

SUR LES PHRÉNOPATHIES. 197

le satisfaire , il n'en continue pas moins à ne trouver que de nouveaux motifs de plaintes.

Le début du plus grand nombre d'aliénations mentales s'annonce par le mécontentement , les soupçons et les reproches. Sous ce rapport , il est curieux d'observer comment le trouble mental s'élève graduellement , du simple éréthisme , à une eiFervescence tumultueuse, au mode fantastique, au délire , conservant à la convalescence ce même caractère de susceptibilité morbide, après avoir passé par toutes les phases d'exaltation : dès que le malade guérit, il cesse de se plaindre ; un air calme et content, l'absence des reproches et des accusations , annoncent chez lui le retour assuré de sa santé.

L'existence de ces phénomènes morbides se rattache aux exacerbations; vous les observerez, chez les femmes aliénées, aux périodesmens truelles : vous les retrouverez chez plusieurs personnes prédisposées à l'aliénation mentale , lorsque nul autre phénomène n'annonce encore cet état. L'individu croit partout découvrir des intentions coupables , il se dit le sujet d'un persiflage général , n'a plus de confiance en qui que ce soit; ses amis intimes le trahissent ; il ne se croit nulle part en sûreté, et met tout en œuvre pour se prémunir contre les attaques de ses prétendus ennemis : ce sont là ordinairement les prodromes de la manie.

Il importe de distinguer l'irritabilité morale du mode mélancolique qui la précède toujours. Le malade n'est pas animé dans la mélancolie; triste, abattu, affaissé"*, il ne se plaint point des injustices qu'on lui fait, mais il déplore le sort auquel il est voué.

nONOPATHIE.

L uTitatllltë morale à l'ëtat de monomanie est une modification morbide qui n est pas fre'quente ; le diagnostic n en est pas toujours également facile à établir, tant l'analogie de cette affection est grande avec ce que nous offre , à chaque pas ^ rhomme dans son état physiologique. A entendre les discours de ces malades, on les croirait jouissant de toutes leurs facultés : il n'y a chez eux ni motif erroné dominant, ni incohérence dans les idées : rien ne manque non plus du côté du raisonnement ni de rintelligence ; mais d'éternelles accusations les dominent.

T.... quitte Tordre des frères de la charité , parce que , dit-il , tout le monde lui en veut. C'est un jeune homme doux , vertueux , doué d'intelligence et possédant assez d'instruction. Il fait à notre établissement des Alexiens , conjointement avec \xn frère, le service de l'infirmerie; c'est la qu'il découvre mille et mille intentions dirigées contre lui : quelqu'un élève-t-il la voix, tousse-t-il un peu fortement , il sent, comprend, ce que cela veut dire ; ferme- t-6n rudement la porte , il a deviné le motif de ce bruit ; un meul^le se trouve-t-il déplacé , il prétend savoir à quelle fin cela s est fait. Un jour, je reçus unépître envers flamands qu'il m'adressait : cet écrit , dont la tournure ne manquait pas d élégance , renfermait une série d'accusations dirigées contre moi. La satyre, qui était virulente , m'arrivait a l'occasion d'un changement de chambre auquel j Savais , sans reflexion , soumis le malade.

SUR LES PHRÉNOPATHIES. 199

Gaké tjhîdtrie , chants, raillerie, danse.

Dans le plus grand nombre des cas , cet état némane point d'une idée fixe, mais il est dû à une manière d être particulière de la sensibilité.

La gaîté se présente chez les aliénés comme 1 a 9; la raillerie ne se rencontre que chez 1/27. Presque jamais la gaîté ne se présente au début de l'aliénation mentale; dans tous les cas, elle est précédée par un état de tristesse et d'irritabilité morale. Nous avons déjà vu que cette situation de bien-être dépend ordinairement d'un accroissement dans le stimulus morbide.

La figure est riante, l'accent de la voix plein d'aménité, la conversation très enjouée; ce sont des éclats de rire , souvent c'est une gaité bruyante , parfois une joie tranquille.

Jusqu'ici nous n'avons point eu occasion d'observer l'exaltation joyeuse à l'état d'isolement; associée ordinairement à d'autres variétés de l'éréthisme , elle est un symptôme de l'afFection nommée par les auteurs , manie joyeuse : moria , de Sauvages; amènomanie, de Rush.

Caractère entreprenant ^ audacieux, ardent^ instinct d^ autorité , despotisme,

EXtJBÉBANCB DE VOLONTE MOBALE.

Besoin continuel de modifier, de changer un ordre de choses avec lequel on est en rapport : action toute

200 TnAiTÉ

morale , distincte de l'exaltation de nos détermina-

tions musculaires.

Quelle différence dans les caractères î les uns osent tout , et ne reculent devant aucun obstacle ; les autres n^osent rien , ou ont peur d'entreprendre quoi que ce soit : ceux-là sont fortement disposés a l'aliénation mentale. A tout moment, nous voyons ce caractère , conside'ré dans son état physiologique, décider de nos revers ou de nos succès , dans les relations sociales.

Ce que certains aliénés veulent tel jour, ils n'en parlent plus le lendemain , et passent avec légèreté d'un objet à un autre : cette mobilité , cette instabilité dans les projets , est frappante chez eux.

'On reconnaît ce caractère moral à un désir d'entreprendre , un état de passion , s'annonçant par un air affairé, un besoin excessif d'agir librement; une exaltation dans les instincts , les idées. Le malade ne veut point que , le soir, on ferme la porte de sa cellule ; il exige qu'on lui laisse ses rasoirs, et ne prétend pas qu'un autre lui fasse la barbe : tantôt il ordonne qu'on lui fournisse des livres, tantôt il n'en veut point : il a toujours quelque affaire a régler, vous fait cent fois les mêmes demandes. ♦

Cet état, de même que le précédent, est remarquable au début de beaucoup d'aliénations mentales, îl annonce l'explosion ou le retour des accès. Aujourd'hui calme et docile, demain le malade vous dira qu'il ne veut plus rester dans sa chambre : il prétend souvent être malade, et exige qu'on lui prescrive des médicamens. Une de nos aliénées demande, à chaque

SUR LES PHRÉNOPATHIES. 201

retour de ses accès maniaques , une dose de rliubarbe , exigence qui , chez elle , est le prélude de ses exacerbations.

Venant à cesser dans le cours de l'aliénation mentale , ce mode morbide est souvent l'indice d'une guérison prochaine. Parfois il persiste long- temps dans la convalescence , et se fait remarquer par une promptitude, une violence dans les déterminations du malade.

MONOPATSïE,

F. A..., âgée de cinquante-deux ans, avait abusé de toutes les jouissances de la vie; son fils , après avoir enduré pendant quatre ans les exigences de cette femme , et épuisé toutes les ressources de son existence pour satisfaire a des goûts si insolites , se vit à la fin obligé de la faire entrer dans notre établissement. Les premiers jours , nous ne lui remarquons point d'altération sensible au moral ; mais bientôt son caractère morbide se dessine. Habituée, dit-elle, à prendre tous les matins un bon bouillon , elle prétend , d'un ton d'autorité, que celui qu'on lui donne soit plus fort : aussi, de temps en temps , un verre de vin , un verre de bierre, mais vieille et forte. Elle exige que son fils vienne la voir souvent , et veut aussi que ses connaissances lui rendent à tout moment visite. Elle veut changer de chambre et d'habillemens ; tous les jours elle a quelque nouvelle prétention à faire valoir. Hormis ces symptômes, on ne lui remarque pas d'autre trouble au moral.

Il est rare de rencontrer cette variété d'aliénation

a ce degré d'isolement, dégage'e de toute autre altération mentale ; ordinairement elle se trouve associée aux plaintes , aux accusations , et , sous cette forme , on la rencontre souvent chez les personnes qui font excès dans les boissons.

Besoin de se déplacer, mobilité , agilité,

EXOBÉaAKCE DB VOLONTÉ LOCOMOTRICE.

La conduite morale est une qualité distincte des actes physiques de l'homme. Le despote ne se fait point remarquer , a dit un psycologue allemand , par la vivacité , la force de ses actions; mais il se caractérise par l'énergie de sa pensée ou de sa volonté : la volonté locomotrice , dans ses phénomènes d'action , n'est point la volonté morale.

Un besoin d'agir , de changer de place , une mobilité excessivo , pousse certains aliénés a une activité continuelle. L'aliéné sort de chez lui et court de maison €n maison ; un besoin indomptable d'aller voir des amis le domine ; il se rend dans les champs , parcourt de longues dislances avec beaucoup de vitesse ; son activité est parfois surprenante : on le trouve au spectacle, au cabaret, a l'église; le jour, la nuit, dans des endroits éloignés ; quelques-uns ne peuvent souffrir qu'on ferme la porte sur eux. Dans les instituts , ces aliénés courent les corridors, les chambres; dans leur sommeil, les jambes, parfois, s'agitent, comme si l'individu marchait. Chose à noter, c'est que la contractilité fibrillaire est généralement augmentée chez ces hommes : en loucbanl le malade, en le pin-

M'n LES PHRENOPATHIES. 2Ù3

çant au bras , à la main , en Icxcitant a quelqu effort , on éprouve une re'sistance insolite dans les muscles dont on provoque le relâchement. Ce phénomène , si peu important en apparence, est cependant d'un grand poids dans le pronostic; presque toujours , dans les inters^alles lucides, si longs que vous les supposiez, cette roideur, jointe a un besoin de marcher, aux exigences et aux plaintes, annonce le retour des accès , ou une solution imparfaite de la maladie.

Nous n'avons point jusqu'ici rencontre' cette exaltation a l'état de monopathie.

Loquacité , besoin de faire des récits.

EXA.LTATIOB DAHS l'eXPEESSîOT DES IDÉRS,

Cent fois ces aliénés recommencent les mêmes discours : ce sont des récits a n'en pas finir : ils ont toujours quelque compte a vous rendre, et répètent éternellement les mêmes histoires. Leurs propos roulent sur des faits, rarement sur des idées abstraites. Ils vous parlent à haute voix.

Le besoin de conter constitue le début de presque toutes les exaltations intellectuelles avec réaction. C'est à cette époque du mal qu'on le rencontre parfois }xr l'état de monopathie. Comme tel nous rencontrons cet état dans les aliénations mentales périodiques , dans lesquelles le malade , après une succession de récidives, ne montre plus à la fin , comme caractère morbide, qu'une intarissable loquacité qui , après avoir duré quelques semaines^ quelcjues mois , se dissipe pour reparaître ejLicore après un intervalle plus ou moins

long , et se dissiper derechef, jusqu'à ce que lé mmàde se trouve tout-à-fait libre de cette affection.

Plus souvent , la loquacité se trouve associée à une exaltation générale de la volonté , à l'agitation , aux plaintes, et souvent au délire.

La loquacité, venant à cesser dans le cours de l'aliénation mentale , est d'un bon augure : elle annonce ou une rémission ou la cessation totale du mal.

V ensemble des diflfér entes variétés que nous venons de voir constitue, à proprement parler, la manie tranquille. L'exemple suivant pourra nous donner une idée de l'aspect et de la marche de cette maladie.

M.... , à cinquante ans , éprouva une exaltation intellectuelle qui se dissipa au bout de quelques jours ; mais , lors de nos commotions politiques de 1830 , il vit sa fortune compromise , et d'autres revers ne tardèrent pas à lui inspirer les plus grandes inquiétudes sur son sort futur. Au bout de quelques jours d'insomnie et d'agitation , il entra dans notre établissement. Dans sa chambre , il chante et déclame à haute voix , vocifère contre le parti patriote ; il fera le bonheur de la ville de Gand; d'un trait de plume, il anéantira le gouvernement provisoire : il se promène à pas rapides , adresse la parole à tout le monde ; ses discours sont énergiques et pleins d'ironie, les traits de sa figure sont soufifrans, l'œil proémine , le sommeil est presque nul, le pouls fréquent et petit. Tout d'un coup, il s'établit du calme; le malade parle peu , paraît fatigué ; mais les déclamations , les chants , les promenades re- CQOimencent ; il tonne contre les magistrats qui le re-

SUR LES PHRÉNOPATHIES. 205

tîenneiît captif, écrit àcs lettres les unes fiprès les autres et pleines d'aigreur , qu'il adresse au congrès , au re'gent ; il ne souffre pas qu'on sourie en sa présence, quon le regarde de travers ; il interprète tout en mal, pre'tend connaître les mauvais desseins de tous ceux dont il est entouré : il traduira devant les tribunaux les complices de ses ennemis , cjui le retiennent en prison contre tous les droits des gens.

L'ordre dans lequel les caractères divers de cette affection se présentent successivement est a peu près comme suit.

D'abord le malade est abattu , triste ; il clierclie la solitude et pleure souvent; les traits sont altérés , le teint est pale , le pouls fréquent.

Cet état d'une lésion pure et simple de la sensibilité dure un jour , deux jours , quelquefois plus longtemps : le moral réagit ; la figure s'anime, l'œil est proéminent, la tristesse se change en un état d'irritabilité.

A l'afïliction succèdent les plaintes; aux plaintes, les accusations , les soupçons , l'esprit Iracassier.

A raffaissement musculaire, succède la promptitude tians la marche ; au silence , la vivacité dans les réponses; à rabattement, l'abondance, l'énergie dans les idées ; a l'anorexie , l'appétit vorace; a la somnolence, le sommeil irrégulier ou nul.

La volonté acquiert un caractère impérieux ; le malade, dominé par un besoin de tout changer, de tout conduire a son gré , devient hardi , entreprenant , audacieux , querelleur ; il perd tout sentiment de soumission , et brave les convenances sociales : un besoin

d'aller voir des amis , de se rendre dans des lieux publics, Feutraîne continuellement hors du sein de sa famille.

La loquacité devient intarissable ; la volonté prend le caractère des désirs , les désirs se changent en impulsions passionnées : alors parfois Tesprit soupçonneux et tracassicr fait place à une situation de gaîté et de bieh-étre. Jusqu'à cette époque , le malade conserve ordinairement le sentiment de son état , mais dès que cette métamorphose s'opère dans la sensibilité morale, tous les sentimens , toutes les idéesde réflexion s'évanouissent.

La maladie parvenue à ce point reste ordinairement stationnaire , ou bien se change en d'autres variétés d'aliénation , parmi lesquelles se présente en première ligne la manie furieuse et la démence.

Cette espèce d'aliénation mentale , moins souvent intermittente ou périodique que la manie furieuse, offre , comme nous venons de voir , des intervalles de calme , caractérisés par une rémittence dans les caractères morbides. C'est pendant les premiers six mois du développement de ses symptômes , qu'elle parcourt ordinairement ses stades.

C'est dans l'état physiologique, avons-nous dit, qu'il faut chercher le prototype du trouble intellectuel : le naturel de l'homme , ses idées , ses instincts , le dominent dans l'exallation réagissante plus que dans tout autre genre de maladie mentale : originairement dé-

SUR LES PHRÉNOPATHIES. 207

velopp^s chez lui , ils le pre'disposent à cette efferveâcence morale, et, ce qui plus est, impriment souvent à cette maladie un caractère spécial d'isolement , d'individualité , de monomanie dans la rigueur de Fexpression. ^

C'est ainsi que nous trouvons des monomanies du cai'actère entêté, que l'érotisme, le libertinage (i) , peuvent se présenter à l'état d'exaltation partielle : il en est ainsi de l'amitié, du caractère généreux, qui parfois s'offrent sous cette apparence morbide. Même phénomène pour l'amour-propre , la vanité {2) , l'ambition (3). Un esprit d'intrigxies, un penchant à la convoitise (4) , se montrent souvent a l'état de monomanie et en même temps sous celui de manie tranquille : l'avare, au déclin de sa vie et se privant du nécessaire , le voleur, en dépit de la justice qui le guette et des ressources qu'il possède , en sont de frappans exemples. Le sentiment des convenances , vous le rencontrerez parfois comme simple exaltation morbide. La vertu , la religion (5) , a ses monomanies d'exaltation sans désordre dans l'intelligence , le jugement et les idées : le raisonnement même s élève à cet état (5), chez le philosophe quW vertige de sophisme domine. Les goûts, les arts, les sciences, les industries indistinctement , peuvent offrir ce caractère monomaniaque , que vous retrouverez dans le bibliomane pour

(i) Erolomanie.

(2) Manie Narcisse.

(3) Manie ambitieuse.

(4) Manie du vol.

(5) Manie religieuse.

(6) Manie raisonnante de Pînel.

ses livres , dans le poète (i) et le musicien (2) , dans le botaniste pour ses plantes, dans le peintre pour ses tableaux , dans le voyageur qu'un irrésistible désir conduit dans des pays lointains (3).

Soit qu'on l'envisage sous un rapport général , soit qu'on la suppose concentrée dans une faculté affective, instinctive, une série d'idées, etc., l'exaltation des forces intellectuelles est la maladie mentale qui , après la mélancolie, s'éloigne le moins de l'état physiologique. On peut juger par la combien il est parfois difficile de distinguer ce qui appartient au naturel de ce qui est propre à la maladie .

Concentrée dans un cercle rétréci d'opérations intellectuelles , les monomanies par simple exaltation ont moins de chances de guérison que ces aliénations du même nom qui offrent un caractère de lésion générale. La maladie dont il s'agit traîne souvent en longueur , ou dégénère en d'autres altérations morbides. Chez les vieillards, que la manie tranquille affecte souvent, elle offre rarement une solution heureuse. Cependant je possède plusieurs observations d'individus ayant dépassé l'âge de soixante ans, et atteints de manie tranquille , qui sont parvenus à un rétablissement complet.

J'ai vu un seul cas de manie tranquille se dissiper par un engorgement considérable des glandes parotides.

Nous verrons, en parlant de la manie furieuse et des

(i) Métromanie.

(2) Mélomanie.

(3) Mania errahunda

SUR LES PHRÉNOPATHIES. 209

différentes associations que Fhyperphre'nie forme avec d'autres genres morbides , quelles sont les différentes terminaisons de cette affection.

En se servant du terme de mônopathie , soit pour designer une unité isolée de la manie tranquille , l'irritabilité morale , l'exubérance de la volonté , etc. , soit pour faire connaître l'exaltation d'une série dldées, d'une faculté instinctive quelconque, tout symptôme d'exaltation , lorsqu'il se présente a l'état d'isolement, sera considéré comme mônopathie. Par la on voit que ce terme , tel qu'il a été employé poup désigner les aliénations partielles, est encore susceptible de s'adapter à un grand nombre de variétés du trouble intellectuel. Mais ce qu'on a presque généralement perdu de vue , c'est que le mal , pour peu qu'il soit prononcé , offre , dans la majorité des cas , une lésion simultanée de deux , de trois , ou d'un plus grand nombre de qualités intellectuelles ou instinctives. L'exemple qui suit suffira pour prouver notre assertion.

J. D...^ sexagénaire , devint aliéné à la suite d'une vive frayeur; incarcéré d'abord à la maison centrale de détention pour vol , il fut transféré a notre établissement : le médecin de la prison lui trouva des signes d'aliénation mentale ; nous, à notre tour, nous pûmes nous convaincre que le penchant au vol qui dominait cet homme tenait a un état morbide. Tout ce qu'il trouvait , il s'en emparait et le recelait sous son oreiller et dans ses poches : en vain s'efforçait-on de l'en

corriger. Une propension au chant s'associait à ce

peiiehatit morbide : au milieu de la nuit , à toute heure du jour , à table , a Fe'glise , cet aliéné se mit a chanter et à voix assez haute pour s^attirer Tattention de tous ses compagnons. De nos jours, un célèbre musicien marque partout sa présence par une sordide avarice. Le compositeurs était dans le même cas;

doué d'un brillant talent pour la musique , il se signala partout par des vols aussi bizarres que multiplies.

MARIE PUBlErSE.

Invectwes , blasphèmes , menaces , colère j voies de de fait, fureur : Tollheit, raserey ,wuth , des Allemands.

On a seulement appliqué la dénomination d'orgasme à une anomalie du système circulatoire; orgasme vasculaire , a-t-on dit ; mais ce terme, qui donne l'idée d'un état de violence et de désirs , convient plus que tout autre à la variété d'aliénation que nous allons décrire.

Considérée comme aliénation passagère , la colère se présente , à tout moment , chez l'homme en état de santé , et quelle q)ue soit l'origine de cette aflfection , on lui trouve toujours , comme altération fondamentale , un excès d'impressionnabilité morale, soit qu'elle se développe accidentellement,soit qu'elle dépende de la constitution : plus la sensibilité est vive, plus la réaction sera prompte : les tempéramens nerveux I les hommes maigres et irritables, sont plus

SUR LES PHRÉNOPATHIES. 211

enclins à la colère que ceux dont le physique est robuste et pesant»

Tout ce qui agace le moral , soit que Firritation s y transmette par Fide'e ou le sentiment, soit qu'elie émane d un stimulant viscéral , dispose l'homme a îa réaction maniaque , lorsque par son caractère il y est sujet. Une étude laborieuse, lusage inconsidéré du coit, des boissons, augmentent notre impressionnabilité , et , sur le plus léger motif, nous disposent à îa colère. Si vous voulez une preuve de ce que peuvent les impressions physiques sur le moral, récapitulez nos considérations sur les accès de colère qui naissent par l'irritation des nerfs plantaires : l'être est pris d'un rire involontaire ; la sensation, d'abord voluptueuse, devient insupportable; l'œil est expressif, tous les muscles déploient leur vigueur pour écarter Firritation transmise au cerveau : bientôt l'individu , par ses cris , ses débats , laisse voir combien Finsurmontable besoin d'éloigner cette cause de souffrance est grand chez lui : Firritation se prolonge-t-elle , Fexplosion des forces réagissantes devient plus violente et fait naître les convulsions.

Même phénomène dans l'aliénation mentale ; toujours excès de sensibilité , auquel succède l'exaltation de la volonté : les rapports que les stimulans et la sensibilité ont entr'eux sont changés; les impressions qui , dans Fétat naturel , ne procurent aucun sentiment de plaisir ni de douleur , se transforment en impressions fortes : c'est ainsi , avons-nous dit , que le malade ne rencontre partout que des agens qui le font souffrir ; tous lui deviennent insupportables : aux exi-

gences pressantes succèdent ks injures, les cris, les Yocifërations , les blasphèmes , les menaces , les coups , la destruction , enfin , la fureur, le meurtre, le suicide : c est un besoin de braver les convenances sociales , les lois et les préceptes religieux ; un désir extrême de liberté , une soif de domination , un effluve , une explosion de volonté.

Indépendamment de cet influx de force intellectuelle , remarquable dans l'orgasme moral , un autre phénomène reste à examiner ; c'est le penchant qui domine l'individu en colère de voir souffrir celui qu'il accuse de ses souffrances. L'action de mettre en pièces un meuble , celle de porter des coups à un adversaire , ne dérive pas du seul besoin qu'il éprouve de donner un libre essor a sa volonté , mais il l'anime encore d'un désir d'irriter, de molester, de faire souffrir , a son tour , son ennemi imaginaire ou réel : vous me faites soufîrir , je vous fais souffrir ; telle est la voix secrète de l'homme dans ses actes de vengeance.

Par ce qui précède , il est facile de voir quelle doit être la difî'érence entre l'éréthisme et l'orgasme moral. Dans le premier cas , il y a accroissement d'énergie de l'organe intellectuel sans explosion violente de forces, l'éréthisme, avons-nous dit, doit être envisagé comme une exaltation des facultés que Gall a nommées fondamentales : semblable à cet état de simple surexcitation qui tantôt s'oflre sous l'aspect d'une exaltation générale , tantôt bornée à l'une ou à l'autre faculté , Torgasme , a son tour , se manifeste comme altération

SUR LES PHRÉNOPATHIES. 213

générale de toutes les facultés , de toutes les idées , de tous les penchans ; ou bien se borne a une violente réaction subordonnée à l'une ou a l'autre des ide'es , à l'un ou à l'autre des instincts.

C'est ainsi que l'aliène qui se caractérise par un excessif entêtement , se roidira avec violence contre les obstacles qu'on viendrait opposer à ses volontés : de là , la Manie furieuse par entêtement.

L'amoureux , tout en appelant à grands cris l'objet de son affection , déploiera une force , une résistance, une volonté , tenant de la fureur : de là , la Fureur utérine , la Fureur erotique.

L'aliéné ambitieux s'exhalera en menaces, et repoussera avec violence quiconque voudrait le ravaler : la Manie ambitieuse avec fureur.

Celui dont l'esprit religieux est exalté se livrera à des actes de fureur , et maltraitera impitoyablement le sacrilège dont les vues ne seraient point conformes aux siennes : la Manie religieuse furibonde.

L'exaltation du raisonnement même peut conduire à l'exaspération la plus forcenée , et constituer un genre d'aliénation particulière , connue sous le nom de Manie raisonnante avec fureur.

La simple plainte devient une exigence pressante ;

Le besoin de se déplacer se change en actes tumultueux , en voies de fait ;

La loquacité devient injurieuse, lagaîté bruyante, la raillerie sanglante :

Un motif de réaction existe donc dans toutes nos facultés morales.

MOiSOPATHIE FURIEUSE,

Un payâan me consulte sur son enfant âgée de sept ans.; c'était une fille : a trois ans , elle reçut sur le nez un coup qui, a la suite d ulcérations qui s'établirent dans les narines, en fit tomber un os; il lui en resta une tumeur a la racine du nez qui ne se dissipa cju au bout de deux ans. Depuis ce temps, cet enfant fut sujet à des emportemens qui finirent par jeter leffroi dans toute sa famille ; elle traite son père de coquin , de scélérat ; bat ses frères plus âgés qu'elle , et saute à la figure de quiconque montre la moindre disposition à réprimer des actes aussi étranges. Je vis cet enfant: son maintien est hardi , menaçant , au point qu'il faut un effort de volonté pour soutenir son regard extraordinairement audacieux. L'intelligence ne souffre pas la moindre altération ; elle est même plus développée qu'elle ne l'est ordinairement chez les enfans de son

âge.

Cette espèce d'aliénation mentale, assez souvent continue, rémittente et intermittente , est parfois périodique. Elle se développe ordinairement dans le cours de la manie tranquille sans antécédens aucuns.

La manifestation de cette affection est aussi brusque que sa terminaison. Le malade se plaint d'un malaise , d'un grand abattement, d'un état maladif , d'un violent mal de dents , et parfois d'une douleur de ventre. Ce sentiment précordial monte a la poitrine ( Pinel ): alors les traits se décomposent ; un léger tremblement agite les membres. Dans quelques cas , les souffrances sont concentrées dans la poitrine; l'aliéné dit qu'il

sua LES PHRÉîîOPATHlli^. 215

y éprouve une forte constriction ; il est dans llmpossibililë de se contenir, et la fureur éclate. Parfois il a si bien le sentiment de son état qu il engage les personnes avec qui il se trouve à s'éloigner de lui. Le pouls est ordinairement lent, la figure rouge ou excessivement pâle; les lèvres, le bout du nez offrent quelquefois une couleur livide. Un froid glacial précède dans quelques cas l'explosion.

Une variété de cette monomanie a été décrite sous le nom de Mania brebis; Vecordia , des auteurs latins ; selon quelques-uns Manie solaire ; Unsinn, des psychologues allemands.

Plus l'explosion est soudaine et sans intermittence prononcée , plus les efforts de réaction amèneront une solution heureuse , d'autant plus prompte à se manifester que le trouble est dû à une cause dont l'action s'est fait sentir brusquement. Mais se prépare-t-elle de loin , la fureur ne se présente-t-elle que comme épiphénomène d'une exaltation croissante , y a-t-il, dès le principe du mal , un type périodique et régulier , la maladie gagne en intensité et passe souvent à l'état fantastique. Les rapports des manies furieuses avec développement lent, aux manies avec invasion brusque et type continu , est comme 5 sont à 7 , relativement aux guérisons. Ce qui distingue le caractère furieux de la manie tranquille, c'est que dans cette dernière le rétablissement procède par gradations insensibles : dans l'autre espèce, la convalescence se de'clare souvent subitement ; trois ou quatre jours suffisent pour amener la guérison.

La manie , et surtout celle qui se pre'sente avec des symptômes formidables , se termine souvent par quelque crise organique , les menstrues , Tépistaxis ,^ les sueurs surtout. Il est à remarquer que ces dernières se pre'sentent parfois comme phénomènes sympathiques d'une inflammation des membranes séreuses et surtout du péritoine, cas dans lesquels elles sont loin d'être critiques.

La phthisie se déclare quelquefois dans le cours de cette aliénation ; elle est ordinairement due au froid auquel le malade a été exposé. L'apparition de cette afl*ection pulmonaire dans d'autres yariétés d'aliénation , reconnaît des causes que nous ferons connaître.

Un amaigrissement subit , un œdème des pieds , annoncent en quelques cas la convalescence.

Une seule fois j'ai vu la manie furieuse se dissiper par l'apparition soudaine d'une inflammation arthritique aux pieds : le sujet n*était point goutteux; l'aliénation provenais d'une cause morale.

ASSOCIATIONS MORBIDES

Ce qu'on a perdu de vue jusqu'ici, avons-nous dit, c'est l'existence simultanée des difîerens genres d'aliénation mentale; on a méconnu les modifications que subissent les phénomènes vitaux de l'organe intellectuel et les combinaisons qu'ils présentent entr'eux : c'est à l'absence de ces notions que nous devons attribuer l'extrême incohérence qui règne dans toutes les descriptions qu'on nous a données sur les maladies mentales, et qui sont d'autant plus éloignées de ce que

SUR LES PHRÉiNOPATHIES. 217

nous oiFre la nature, qu'on n y retrouve point les lois qui régissent nos fonctions organiques. Ce qu'on a également perdu de vue , ce sont les métamorphoses que les aliénations subissent , a tout moment , dans la succession de leurs modifications morbides, qui tiennent essentiellement à un ehangement survenu dans la manifestation fonctionnelle du cerveau. Rarement une maladie mentale conserve , pendant ses différentes périodes, le caractère qu'elle offre à son début; on la voit passer par une infinité de nuances diverses , dans lesquelles on reconnaît parfois toutes les variétés des phrénopathies connues.

Nous allons voir la combinaison la plus simple sous laquelle l'aliénation mentale se présente : la mélancolie associée à la manie.

Page 1