‹ Traité sur les phrénopathiesChapitre 34 sur 58 · DELIRE A. L ETAT DE MONOPATHIE · texte numérisé non relu

DELIRE A. L ETAT DE MONOPATHIE

On conçoit , d'après ce qui précède , que Faltération de nos idées doit se présenter a l'état de monopathie avec des nuances diverses : mais comme le délire est toujours le résultat d'impressions profondes et douloureuses, ou d'une excessive impressionnabilité du sujet; comme il n'est qu'un épiphénomène d'une lésion plus profonde des qualités affectives, et que celle-ci entraîne le plus souven t la lésion des déterminations , il en résulte que l'aberration des idées doit avoir été précédée par des symptômes appartenant aux modifications morbides déjà décrites , et qu'il se présente rarement sans être accompagné de mélancolie , de manie , de fantaisies ou d'autres variétés du trouble intellectuel. C'est ce que l'observation confirme ; car toujours nous voyons le trouble des idées être la suite d'un trouble de la sensibilité affective , ou d'une forte tension du principe actif de notre système intellectuel. Ainsi, l'étude des faits nous apprend r le le délire succède à la mélancolie ou à la manie , quoiqu'il puisse cependant se présenter comme association morbide de tous les genres d'aliénation connus.

Dans tous les cas, le délire suit une marche continue ; on y observe moins fréquemment ces rémittences , cet état de véritable intermittence ou de périodicité propres a la manie ou à la mélancolie. L'on trouve cependant une exception à cette règle dans ce délire connu sous le nom à' Oiiéirocljnie , Monomanie somnolente , affection dans laquelle le trouble des idées se déclare

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au moment du sommeil. Nous en avons fourni un exemple en parlant de l'altération du système nerveux.

Soit que le délire se manifeste par des phénomènes tenant a une lésion dominante de la sensibilité , soit qu il tienne à la réaction de l'imagination , soit qu'il comprenne à la fois ces deux altérations, il dénote, dans tous les cas , un degré moindre decurabilité : or, plus le délire se montre dégagé de toute exaltation de la volonté , en prenant le caractère des monopatliies , moins le malade offre d'espoir de guérison. Nous ne comptons dans nos journaux que des exemples rares de monopathies par délire guéries radicalement : ce que nous obtenons le plus souvent, ce sont des améliorations chez des individus qui , plus tard , éprouvent des récidives. Ces cures incertaines, s'élèvent à 0,048. Les guérisons complètes ne se présentent que dans la proportion de 1 sur 150, Mais il faut remarquer que nous parlons de la monopathie avec caractère délirant bien prononcé ; lorsque cette altération ne constitue qu'un phénomène accessoire dans l'aliénation , elle laisse bien plus de chances de guérison. Dans tous les cas cependant , le rétablissement se fait sentir très lentement. Une femme devint aliénée à la suite d'une chute dans l'eau : elle croyait partout entendre des voix criant les plus grandes infamies à ses oreilles : au bout d'un mois de séjour à notre établissement, elle guérit complètement. Des cas pareils sont rares.

ASSOCIATIONS MORBIDES

Mélancolie , Mank j Folie , Extase y Conduisions ^ Délire,

0IE]:i4NCOLI£ AVEC DELIRE.

A letat physiologique : les hallucinations, les visions, les illusions, les rêves , les erreurs des personnes placées sous Tinfluence de quelque chagrin , de quelque frayeur.

Ayant d'abord étudie la tristesse comme simple altération du sentiment, nous l'avons ensuite rencontrée unie tantôt à des actes bizarres , tantôt à un état de tension nerveuse , sous la forme d'extase , tantôt enfin au mode convulsif; nous avons également vu ces états se présenter soit sous la forme d'une combinaison double, soit d'un composé ternaire, quaternaire ou plus complexe.

Ici le délire s'annonce comme une expression exagérée de la lupérophrénie ; c'est l'aliénation mentale dans tout son caractère primitif, mais rembrunie par des prévisions sinistres, par une aberration permanente de l'imagination.

La lettre suivante , écrite par un de nos malades a un ecclésiastique son ami , est une description fidèle et touchante de tout ce que l'homme peut éprouver de pénible dans la variété d'aliénation dont il s'agit.

Le malade s'exprime en ces termes :

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a Divino fulmine percussus , vilam et animam per- » do, si , piissupplicationibus atque humiliationibus , » justa Dei ira non plaça tur. Quod patior humanâ ma- » nudescribi nequit, nec ullus unqiiam mortalium tan- 7) tos quantos ego cruciatus, tulit. Ab hinc vigintimenw sibus , nulla quies , somnus impossibilis, desperatio » continua , cor, tum ira , yindicatione, in me ipsum , » in Deam, ebullit ; tum mœrore , tristitiâ , inyidiâ, » et verme inhuma niter rodente , exeditur. Caput » interne frac tum ( conquassabit capita in terra mul- » torum ) , et lumen , quod mirum , sine uUâ inter- » missione, occupatum. Loquacitas et ratiocinium » cum me ipso continua sunt. Spes , charitas et vera » contritio , desu.nt. In hoc terribili statu, morior » et semper cum morte luctor; atque idea ignis » eetemi adstantis vel, iracundiâ, cor inflat cum » horrendis blasphematibus , vel misericordiam di- » vinam , inaudito liululatu , exposcere cogit. 0 reve- » rende domine ! crede mihi , miraculum castigationis » est. Ad mortem usque sustinebo Deum venisse , » ultorem et judicem, vel propriam uxorem misisse » ad ponenda ante oculos horrenda , quod accidit in » terribilibus noctibus postquam domo profectus es- )) sem. — Agitationibus fessus, parumper dormie- » bam , et ecce faciès uxoris meae , ac si realiter in )) vitâ fuisset, vultui apponebatur, tali orebenigno » ridente et jocoso, dicentis : « Amice, tu morieris cpasi » tuasponsa.w Ab hoc tempore, hanc semper, mecum » questionem resolvo : an in ccelis , an in inferno est. » — Patere domine , haec narratio quœ tibi non vera >^ Yidebitur,tamenest. Tormenta patior morte pejora

» et post tantos cruciatus e vitâ discedere debeo sine » ullo solamine. A Deo omnino sum derelictus et ita » vinctus ut credere nemo posset. Bonitate tua atque » commiseratione fretus , has ad te mitto litteras ; te « oro atque obsecro etc. , etc. »

Il règne parfois une forte exaltation dans les fonctions intellectuelles les plus élevées , au point que le malade , dans tout ce qui n est pas relatif aux idées de son délire, est remarquable par la lucidité de ses conceptions. Ainsi un mélancolique doué d'ailleurs d'un talent d'observateur rare, me dit, en parlant de cet état d'érétliisme, qaelespointes de son esprit étaient comme limées, aiguisées, comparaison ingénieuse qui indique merveilleusement cette hypertonie du domaine idéal.

La mélancolie avec délire s'annonce par un délire général ou par une aberration partielle dans les idées. Dans le premier cas, le lupérophrénique déraisonne sur plusieurs objets a la fois ; dans l'autre, le trouble se borne à certaines conceptions. Le plus fréquemment, c'est la Panophohie, T Hypocondrie, le Délire mélancolique religieux, la Démono manie on mieux la Démonophohie.

Ces espèces de vésanies sont rarement intermittentes ; la rémittence même ne s'observe presque jamais; la périodicité se rencontre quelquefois. Dans tous les cas, la tristesse devance le trouble des idées ; ordinairement, elle ne se manifeste point brusquement mais se prépare de loin. Le malade ne s'imagine être atteint de maladie mortelle , poursuivi par les démons , destiné au supplice de l'enfer , qu'après avoir offert les symptômes

d'une simple mélancolie sentimentale. Si le délire porte un caractère vague et se déclare au début de la mélancolie, il est loin d'offrir des chances défavorablés de guérison ; mais le trouble des idées procède-t-il avec lenteur, après avoir été devancé par une mélancolie dont la durée a été plus ou moins longue, il acquiert souvent mi caractère monopatliique qui en annonce Tincurabili té. Le malade, après s être cru destiné à quelque supplice , aux tourmens de Fenfer , changé en béte féroce ou atteint d une maladie mortelle , vous annonce-t-il avoir vu devant lui des fantômes sous la forme de ses amis ou de ses ennemis , avoir entendu leur voix , celle des démons , des anges , de Dieu , le pronostic est moins favorable que jamais. Ces visions, ces révélations, sont des complications très fâcheuses du trouble intellectuel ; le pronostic est cependant bien moins désavantageux, lorsqu'elles se déclarent d'une manière brusque, après une vive frayeur ou toute autre cause dont l'action est instantanée sur le moral.

Parmi les motifs erronés qui dominent le malade , l'esprit religieux avec délire est généralement considéré comme laissant le moins de chances de guérison; mais comme en a souvent confondu cette variété de vésanie avec la monopathie religieuse portant un caractère exalté, de même on a confondu les chances de curabilité que ces deux affections présentent : c'est ainsi que l'exaltation religieuse avec délire et caractère maniaque est peut-être , d'entre toutes les monopathies , celle dont le pronostic est le moins avantageux ; tandis que , dans la mélancolie religieuse avec

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délire , il est d'autant plus favorable , que le mal a pris origine dans un chagrin et non pas dans des scrupules religieux.

il faut ici répéter la remarque déjà faite : si le caractère mélancolique prédomine , les chances de guérison sont favorables. Un profond désespoir , la démonomanie même, laissent entrevoie beaucoup de succès , si toutefois les conceptions ne sont pas trop erronées et n'ont pas un caractère fixe trop prononcé. Ainsi, une femme atteinte de lycantropie a été guérie à notre établissement après un séjour de six mois ; quatre démonophobes se sont rétablis cette année; une autre femme, infatuée de l'idée quelle allait périr dans un déluge universel , a récupéré la raison après trois ans et demi d'isolement dans le même hospice. J'ai vu une femme atteinte de désespoir avec délire , se guérir au bout de huit jours; elle avait eu l'esprit troublé par frayeur du choléra , et ne cessait de répéter qu'elle allait mourir sans les secours de la religion.

Dès que la guérison se fait sentir , le malade évite les hommes avec qui il ne se trouve point habituellement : ceci prouve qu'il a le sentiment de son état. La timidité et la honte ne se manifestent pas aussi long-temps que la maladie est dans sa période croissante ; ces sentimens ne se déclarent qu'à cette époque oii le convalescent commence à réfléchir et à avoir le sentiment de son état. Cette observation est applicable a toutes les variétés du trouble intellectuel.

Dans les cas d'incurabilité , la maladie se termine fréquemment par un afîaissement intellectuel , des

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altérations abdominales ou tHoraciques; lapoplexie y succède en quelques cas.

ÎUANIE AVEC DÉLIRE.

A l'ëtat physiologique : perdre la tête, V esprit , déraisonner de colère,

La mélancolie a disparu sous les efforts répulsifs de la volonté et les illusions de l'imagination : cette obscuration du symptôme primordial annonce , dans tous les cas , une phrénopathie ayant dépassé sa première période.

Irritabilité , exaltation prononcée de la volonté , loquacité, emportemens de colère et de fureur, exaltations des instincts , des idées; tous ces états peuvent venir se présenter avec des hallucinations plus ou moins marquantes.

Dans ï exaltation sans fureur, avec délire , ce n'est plus cette acerbité que nous avons fait connaître dans la manie tranquille sans délire ; il y a écart de l'imagination : ce On lit ici autour de moi dans de mauvais livres, on mêle du poison à mes alimens, w vous dira le malade. Un autre soutiendra qu'on ne lui donne point a manger, et il a ses poches remplies d'alimens. Un aliéné me disait que la nuit on venait lui arracher les boutons de son habit , et que cela le faisait horriblement souffrir. Beaucoup de malades prétendent que icurs ennemis se cachent dans les caves sous leur lit,

afin d'ëpier le moment de pouvoir accomplir leurs funestes desseins.

L'amour , l'amour des enfans , l'amour-propre , l'ambition , l'avarice , le vol , la religion , les idées concernant les arts, les sciences; enfin tout le domaine idéal et instinctif peuvent, dans leur état de simple exaltation , fournir des sujets au délire.

Dans la manie furieuse avec délire, nous trouvons les caractères d'une violente réaction joints a des illusions, des hallucinations : les impulsions locomotrices sont impétueuses, la loquacité est intarissable; le malade vocifère et prodigue des injures a tous ceux qui lui parlent ; il est en butte a des emportemens de colère, frappe et saccage; mais il n'offre plus cette intégrité dans les conceptions , que nous avons observées dans l'orgasme intellectuel sans délire ; ici Fexaltation furieuse marche de pair avec rerreui* dans les idées d'induction ou de rapport; l'aliéné se trompe sur le nom, la qualité des personnes qui lui parlent ; il a l'air de connaître celles quil n'a jamais vues, et leur parle avec une extrême familiarité : il se croit transporté dans sa demeure ; il a de fausses conceptions sur sa personne , se dit chef de la maison et donne des oidres en conséquence.

La manie avec délire peut se présenter encore avec des caractères dune aberration générale dans les idées, ou bien à l'état de monopathie.

Vous rencontrerez dans cette dernière catégorie, 1° le monomaniaque ambitieux , qui n'est plus exclu-

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sivement mû par un besoin de dominer , mais qui , se croyant métamorphosé en personnage distingué , emploie la violence pour faire respecter ses ordres. — 2° Le monomaniaque religieux^ qui n'offre plus une simple exaltation religieuse , mais qui se croit martyr, prophète, saint, etc. (^Théomanie d'Esquirol.) — 3° Le monomaniaque amoureux, dont Timagination erotique le transporte dans un monde de fictions agréables. lien est de cette variété d'aliénation mentale comme de toutes celles qui accompagnent le trouble des idées : le délire ne se présente que comme phénomène secondaire succédant à l'altération de la sensibilité , et de plus , ici , à l'exaltation des déterminations volontaires. Ce qui distingue la manie avec délire du délire mélancolique , c'est la vivacité dans les réponses du malade , la promptitude de ses mouvemens , son air soucieux et affairé , joint à l'absence de tout abattement, de toute tristesse.

Un état de rémittence se fait remarquer dans cette affection; mais jamais des momens lucides parfaits n'ont lieu , lorsque l'aliénation se présente sous l'aspect de manie tranquille : le calme du malade n'est relatif qu'a la cessation d'une volonté exaltée ; le trouble des idées persiste. Il n'en est pas ainsi de la manie furieuse avec délire; intermittente fréquemment ou périodique , elle offre des momens de calme caractérisés par rintégrité intellectuelle la plus parfaite. Cette affection, quoique offrant moins de chances de guérison que la manie furieuse sans délire , se fait cependant remarquer par une propension bien plus grande

Ix la curabilité , que nous ne la remarquons a la manie tranquille avec délire. De toutes les varié lés du délire maniaque , celle qui se présente à l'état de monopatliie doit être considérée comme offrant le moins de chances de guérison. L'incurabilité sera d'autant plus certaine, que la maladie s'est déclarée lentement et qu elle oiFre des liaisons avec le caraclère physiologique de Taliéné. Cependant , l'association du délire monopathique avec un caractère morbide d'exaltation , n'offre pas une tendance aussi prononcée à l'incurabilité que les monopathies calmes sans caractère maniaque : nous connaissons des individus atteints de Zoantropie ( erreur sur les qualités de l'individu ) , avec exaltation prononcée dans les forces réactives, qui sont parvenus, au bout d'un long séjrur a notre institut, a un rétablissement parfait.

Ce que nous avons dit , en parlant de la mélancolie avec délire , sur les illusions et les hallucinations des sens , eu égard au pronostic , est applicable en partie à l'hyperphrénie avec trouble dans les idées. L'issue de la maladie est funeste , si l'état visionnaire se prépare de loin : le pronostic est moins défavorable, si les illusions sensitives se manifestent au début de la manie. lien est de même de ces manies avec caractère visionnaire qui succèdent a des causes débilitantes; telle est la lactation prolongée , tel est encore l'abus dans les boissons. Souvent dès le début du delirium tremens , le malade croit voir des figures d'hommes, des animaux, des fantômes divers qui voltigent autour de lui : dans ces sortes de cas, le pronostic est loin d'ctrc défavorable : or, la maladie a-t-elle éclaté

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subitement , Falienë gue'rit souvent au bout de quelques jours, sous remploi d'un traitement méthodique.

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