SECONDE DIVISION
Définition et but. — L'auscultation est un moyen d'exploration qui fait percevoir par l'audition les bruits ou les sons se produisant dans l'intérieur des organes : bruits ou sons dont l'observateur interprète la valeur pratique au point de vue de l'état physique de ces organes et de leurs lésions, en se basant en grande partie sur ces signes pour établir le diagnostic des maladies, déterminer leur évolution, leur pronostic et même les effets de leur traitement.
Historique. — Laennec est considéré avec raison comme le fondateur de l'auscultation, même en remontant jusqu'à Hippocrate. Avant Laennec, on ne trouve que des indications éparses de signes diagnostiques perçus par l'oreille et se rattachant à des affections variées, sans que nul observateur ait songé à l'emploi méthodique et raisonné de l'auscultation.
Hippocrate a parlé de l'application de l'oreille sur la poitrine pour percevoir les bruits intra thoraciques. Ses traducteurs ne sont pas d'accord, il est vrai, sur les caractères du bruit anomal qu'il a eu en vue; mais le fait de l'auscultation de la poitrine n'en est pas moins signalé par lui.
Après Hippocrate, les auteurs qui parlent de bruits mor-
bides s'en liennent à Pobservalion superficielle de bruits perçus à distance, et qui n'ont avec l'auscultation de Laennec qu'un rapport indirect. Ces indications ne méritent pas autre chose qu'une simple mention destinée à satisfaire la curiosité des érudits. Telles sont celles de Caîlius Aurélianus, d'Ambroise Paré (1), de Quarin, d'Harvey, qui ont été cités. Il faut arriver jusqu'à Robert Hooke, vivant en 4680, pour trouver un auteur ancien qui ait entrevu le parti que l'on pourrait tirer de l'auscultation. C'est un aperçu, resté stérile, il est vrai, mais qui n'en fait pas moins honneur au philosophe anglais. Voici le passage remarquable reproduit par Tyndall (2) :
« 11 ne serait pas impossible, dit Hooke, de découvrir les modes de mouvements et d'action des corps par les sons qu'ils font entendre. De même que, dans une horloge, nous entendons le battement du balancier, la rotation des roues, le frottement des engrenages, le choc des marteaux et beaucoup d'autres bruits, ne pourrait-on pas découvrir les mouvements des parties intérieures des corps, animaux, végétaux ou minéraux, par le son qu'ils rendent, reconnaître les travaux qui s'accomplissent dans les divers ateliers du corps humain, et apprendre ainsi quels sont les instruments ou les outils qui fonctionnent mal, quels travaux s'exécutent normalement a certains instants, anormalement dans d'autres, etc.?... Je sens la rougeur ^ me monter au front, quand je considère avec quel dédain la plupart des hommes accueilleront ce que je vais dire : J'ai trouvé un peu plus que de l'encouragement en constatant, par l'expérience, que j'entendais parfaitement les battements du cœur de l'homme, comme c'est chose commune
(1) Ccclius Aurélianus, Acut. morb., lib. II, cap. xiv. — Amb. Paré , Table méthodique pour cognoislre les maladies par les cinq sens (phénomènes perçus par l'ouïe).
(2) Le Son, trad. par l'abbé Moigno, 1869, p. 46.
d'entendre le va-et-vient des gaz dans les entrailles ou dans d'autres petits vaisseaux; comme l'état des poumons se révèle par le bruit de la respiration, le rhume de cerveau par le sifflement du nez, le déplacement des jointures par un claquement et la sensation du mouvement des organesse déplaçant l'un l'autre. » (Le Son, pp. 46;, 47.)
Nous trouvons ici, mentionnée au xvn° siècle (1), pour la première fois depuis Hippocrate, l'application de l'oreille sur la poitrine comme moyen d'auscultation, pour entendre les battements du cœur. Quant aux bruits perçus au niveau des organes respiratoires, il ne s'agit encore que de bruits perçus à distance, puisque l'auteur met sur la même ligne le sifflement nasal du coryza et le claquement produit par le déplacement des jointures.
Laennec ignorait certainement cette opinion émise par
i Hooke, car elle était passé inaperçue du temps de son auteur; elle n'a été remise en lumière que par les auteurs anglais
l qui ont succédé à Laennec. A lui donc revient bien légitimement, ce que personne ne conteste d'ailleurs, l'honneur d'avoir, sinon indiqué le premier le principe de l'auscultation , du moins de l'avoir fondée comme méthode pratique, en faisant connaître les phénomènes acoustiques qu'elle fait percevoir, en signalant leur valeur, et en consignant les résultats de ses remarquables recherches dans un ouvrage impérissable par l'importance des résultats auxquels l'inventeur est arrivé d'emblée. Il est nécessaire de rappeler sommairement l'évolution de ses travaux. ■
Le point de départ de la découverte de Laennec fut l'application de l'oreille employée par quelques médecins, par son ami Bayle entre, autres, pour constater les bruits du cœur lorsqu'ils n'étaient pas appréciables à l'application de la main par suite d'embonpoint ou d'infiltration œdéma-
(1) Robert Hooke, né en 1G35, mourut en 1703.
teuse. Il avait à donner des soins à une jeune personne qui présentait des symptômes généraux de maladie du cœur et un embonpoint prononcé. La réserve que s'imposa Laennec dans ce cas, le fit penser à la transmission facile des sons dans la longueur des corps solides, et il voulut immédiatement tirer parti de cette condition acoustique. Il prit un cahier de papier, en forma un rouleau fortement serré dont il appliqua une extrémité à la région précordiale, et, posant son oreille à l'autre bout, il entendit les battements du cœur d'une manière beaucoup plus nette et plus distincte que ne l'avait jamais fait l'application immédiate de l'oreille. Il présuma dès lors que ce moyen pourrait s'appliquer à l'exploration de la respiration, de la voix, du râle, et peut-être même de la fluctuation d'un liquide épanché dans les plèvres ou le péricarde.
L'auscultation était trouvée. On était en 1816. Laennec, né en 1781, avait par conséquent trente-cinq ans. Il se livra immédiatement à des recherches suivies à l'hôpital Necker, et trois ans d'études cliniques lui suffirent pour publier la première édition de son ouvrage (1). En 1821, il faisait de l'auscultation l'objet de son enseignement à l'hôpital Necker, et, dès l'année suivante, au collège de France. Enfin il inaugura sa clinique à l'hôpital de la Charité en 1823; mais il mourut trois années après, le 13 août 1820, âgé de quarante-cinq ans, et dix ans après avoir fait sa glorieuse découverte. Il venait de publier une nouvelle édition de son ouvrage.
Laennec ne tint jamais ses recherches cachées (f); aussi attirèrent-elles tout d'abord l'attention, car elles
(1) Fi.-T.-II. Laennec, De l'auscultation médiate ou Traité du diagnostic des maladies des poumons et du cœur, fondé principalement sur ce nouveau moyen d'exploration. 1819, 2 vol.
(2) Laennec dictait à un de ses élèves, en latin, les observations qu'il recueillait au lit des malades.
furent l'objet de communications qu'il signale comme inexactes, et qui nécessitèrent de sa part le dépôt à l'Académie des sciences d'un travail qui avait pour lilre Mémoire sur F auscultai ion à l'aide de divers instruments d'acoustique-, employés comme moyens d'exploration dans les maladies des viscères thoraciques et particulièrement dans la phthisie pulmonaire (1).
Une semblable innovation, introduite dans la pratique médicale, ne pouvait ètreadmise d'abord sans une certaine hésitation. Aussi voit- on Laennec, publiant la première édition de son ouvrage en 1819, se plaindre de l'indifférence de ses contemporains, et dédier son ouvrage aux professeurs de la faculté de médecine de Paris, pour faire plus facilement accepter par les médecins les innovations résultant de ses observations. Il va même jusqu'à se comparer, pour les contrariétés qu'il éprouve, à Avenbrugger.
Heureusement la comparaison n'était pas juste. La première édition de son ouvrage fit rapidement connaître l'auscultation, et l'usage s'en répandit non-seulement en France, mais encore dans les autres contrées de l'Europe. En 1824 et 1825, les ouvrages de Bertin et Bouillaud, de Louis, d'Andral en contenaient d'importantes applications, et Forbes le traduisait en anglais en 1824.
Ce qui démontre encore le succès que Laennec obtint, c'est que, lors de la publication de sa deuxième édition, en 1826, l'année même de sa mort, il était devenu professeur au collège de France, professeur à la faculté de médecine de Paris, membre de l'Académie de médecine, etc.
Cinq ans après, en 1831, parut la troisième édition de son Traité d'auscultation. En mourant, il avait confié cette publication ultérieure de son œuvre à son parent et ami le docteur Mériadec Laennec, qui avait été admis pendant
(1) Percy fit sur ce mémoire un rapport élogicux.
dix années clans la confidence de ses travaux. Celte édition, conforme à la deuxième, contenait des notes nombreuses de Mériadec Laennec. Enfin, en 1837, à cette troisième édition en succéda une quatrième, identique à la précédente, mais enrichie de notes par Andral, qui eut pour but d'indiquer et d'apprécier les travaux divers qui dans les derniers temps étaient venus confirmer, étendre ou contredire les recherches de Laennec. Avec une entière franchise, tout en partageant le plus souvent les opinions de l'auteur, Andral se vit forcé de discuter celles qu'il ne pouvait pas adopter.
En outre de ces publications multiples de la grandeœuvre de Laennec et des travaux de détail que je rappellerai à l'occasion, on en vint à publier des travaux d'ensemble, des traités et des manuels démontrant que l'auscultation avait pris définitivement droit de domicile dansla science et dans la pratique.
Corbin, en 1831, dans son Manuel, Dance, en 1834. dansson Guide pour l'étude de la clinique, ne firent guère que résumer très-succinctement les faits connus et admis. Mais, en 1839, Fournet, élève d'Andral, et qui lui-même pratiquai! assidûment l'auscultation, publia de sérieuses recherches. C'est deux ans plus tard, en 1841 , que Barth et H. Roger publièrent la première édition de leur Traité, dont le succès croissant fut la preuve des services qu'ils ont rendus à leurs contemporains, en leur facilitant la connaissance de l'auscultation. La même année, Aran publia son Manuel pratique des maladies du cœur et des gros vaisseaux, résumant les signes d'auscultation de ces organes. Enfin le Manuel de percussion et d'auscultation d'Andry parut en 1844.
Dans ces différents travaux, il n'y eut pas d'opposition critique bien accusée aux doctrines du fondateur de l'auscultation.
Cependant, loute œuvre humaine étant perfectible, il ne faut pas s'étonner si tous les observateurs n'ont pas regardé l'œuvre, si extraordinaire d'ailleurs, deLaennec, comme le dernier mot de la science au sujet de l'auscultation.
Dès 183 i, Beau proposa de substituer à la théorie de Laennec, à propos de la production des bruits d'auscultation, une théorie nouvelle qui tendait à en bouleverser l'étude. Mais c'est de l'étranger que partirent ensuite les plus sérieuses critiques.
Le professeur Skoda, de Vienne, après avoir étudié en France l'auscultation, quoiqu'elle fût dans son pays un objet de dédain, comme l'avait été l'œuvre d'Avenbrugger pendant tant d'années, se posa en ardent réformateur de l'œuvre de Laennec ; car tout en démontrant l'utilité de l'auscultation à ses compatriotes, il crut devoir la remanier de fond en comble.
L'ouvrage de Skoda eut un très-grand succès en Allemagne. La première édition parut en 1839, mais c'est seulement la quatrième que traduisit Aran en 1854. Jusque-là, l'œuvre de Skoda n'avait été connue en France que par un petit nombre d'analyses bibliographiques insuffisantes, à part l'intéressant travail de H. Roger, publié en 1852 dans les Archives générales de médecine (1), et où il expose des particularités importantes de la doctrine du professeur de Vienne, principalement au point de vue de la percussion.
J'aurai très-fréquemment à rappeler lestravaux de Skoda; car depuis plus de vingt ans écoulés à partir de la publication d'Aran, il y a eu de nombreuses controverses et un certain désarroi dans la manière dont on doit comprendre l'élude théorique et pratique de l'auscultation.
(1) H. Roger, Recherches cliniques sur quelques nouveaux signes fournis par la percussion, et sur le son lympanique dans les épanchemenls de la plèvre (Arch. de médecine, 1852, t- XIX).
J'en avais été frappé; c'est ce qui me porla h poursuivre mes recherches dans le but d'élucider les points obscurs en litige. Sans espérer y être entièrement parvenu, je publiai en 1805 mon Elude sur l'auscultation (1), où je proposais une théorie nouvelle des bruits de percussion, et un classement plus correct que celui qui était adopté. C'était un appel que je faisais aux objections de mes confrères, en posant les jalons d'une publication plus importante. Je préparais le Traité que je publie aujourd'hui. Pendant les treize ans écoulés depuis cet appel, un silence à peu près absolu s'est fait à son endroit, sans que je puisse le considérer comme approbatif. Mais comme, pendant cette longue période, mes conclusions premières m'ont paru être confirmées par les nouveaux faits que j'ai observés, et qu'elles se sont raffermies au lieu de s:ébranler, j'ai dùr sans m'inquiéter du silence peu encourageant de la critique, poursuivre l'idée de ma réforme, tout en tenant compte des travaux antérieurs, dont aucun ne sera volontairement négligé par moi.
Divisions. — L'auscultation s'emploie de différentes manières et dans différents buts. Son principal objet est de faire percevoir les bruits ou sons qui se produisent au niveau des organes respiratoires et circulatoires. De là deux divisions principales dans l'étude des signes d'auscultation qui vont m'occuper. J'exposerai ensuite les résultats de l'auscultation dans les affections de l'abdomen et principalement dans la grossesse. Enfin je terminerai en indiquant les autres applications qui ont été faites de celte méthode d'exploration.
(1) Étude sur V auscultation des organes respiratoires (théorie et division nouvelles des bruils respiratoires normaux et anormaux) (Arch. gén. de médecine, 1865.)
Comme pour les signes perçus par la percussion, je vais m'occuper dans autant de chapitres : 1° des méthodes d'exploration; 2° des caractères généraux et expérimentaux des signes perçus; 3° des données fournies par l'auscultation chez l'homme sain; 4° des signes anomaux qu'elle fait percevoir.