‹ Traité théorique et historique de versification françaiseChapitre 11 sur 29 · Le vers de dix syllabes, un des plus anciens · texte numérisé non relu

Le vers de dix syllabes, un des plus anciens

mètres de notre versification, fut en très grand honneur au moyen âge, du moins dans toute la première partie. On le trouve, dès le début du xi*^ siècle, dans le fragment de 258 vers qui nous est parvenu sous le nom de Consolation de Boëce. Quarante chansons de gestes du cycle carlovingien, les plus anciennes, sont écrites en décasyllabes ; citons la Chanson de Roland, Aspremont, Raoul de Cambrai^ les enfances Ogier, Ogier de Danemark, Berte, Garin le Loherain, etc. Les troubadours provençaux font souvent usage de ce mètre, surtout dans les complaintes, Bertrand de Born, par exemple, dans son chant sur la mort du jeune prince anglais, fils de Henri II. Les trouvères du xiii^ siècle l'emploient aussi dans leurs chansons, comme Thibaut de Champagne, alors même que l'épopée l'a délaissé pour l'alexandrin. Au xv^ et au xvi^ siècle, c'est le rer^ commun; Marot l'a presque constamment adopté.

La nouvelle école du xvi^ siècle ne laissa pas au décasyllabe la même importance. Sans doute, Ronsard écrit sa Franciade en vers de ce mètre ; mais ses poèmes, ses églogues, ses élégies sont généralement en alexandrins. Même dans la poésie épique, le décasyllabe ne tarde pas à être abandonné ; du Bartas écrit ses épopées en grands vers, et Vauquelin de la Fresnaye, dans son Art poétique, où il use lui-même de l'alexandrin, reproche à Ronsard d'avoir choisi, pour chanter Francus, un rythme qui n'est pas vraiment propre à la poésie épique. Désormais, le vers de dix syllabes est relégué dans les genres dits inférieurs. On le trouve employé dans certaines fables de La Fontaine : par exemple, le Bassa et le Marchand ; dans un grand nombre de pièces de Voltaire, dans le Vert-Vert de Gresset, etc. De notre temps, le décasyllabe est assez rarement usité dans les pièces isométriques ; il est peu commun, même mélangé à d'autres mètres ^

i. V., au chapitre ii, les différ«Qts rythmes dont le décasyllabe est sus^ ceptil)le.

11. L'hendécasyllabe ne remonte qu'au xvi® siècle : encore les poètes de cette époque y voyaient-ils un vers mesuré d'après la quantité prosodique des syllabes. On a voulu, de nos jours, le remettre en honneur, mais cette tentative n'a guère réussi. Contentons-nous de citer une strophe de la pièce que Rapin composa eu l'honneur de Ronsard :

Puisse ton tombeau léger estre à tes os, Et pour immoi'tel monument de ton loz Les œillets, les lis, le lierre à maint tour Croissent à l'entour.

12. Le vers de douze syllabes fut employé pour la première fois dans le Voyage de Charlemagne à Jérusalem. Son nom d'alexandrin lui vient du poème épique intitulé le Roman d'Alexandre et composé par Lambert le Court et Alexandre de Bernay. L'alexandrin est le vers dominant dans l'épopée française, à partir du xiii^ siècle. Parmi les poèmes du xiv^ et du xv^, beaucoup sont même de simples remaniements où le vers de douze syllabes a été substitué à celui de dix. Sans doute, l'alexandrin ne conserve pas toujours cette haute fortune: au commencement du xvi^ siècle, il est abandonné : Thomas Sibilet, dans son Art poétique (1548), le déclare trop lourd; Ronsard, dans sa préface de la Franciade, prétend qu' « il a trop de caquet », et lui préfère le décasyllabe. Mais nous avons déjà vu que cet abandon de l'alexandrin, comme vers épique, ne dura pas longtemps; au reste, dans tous les autres genres, c'est le mètre le plus employé par les poètes de la Pléiade, et, depuis la Renaissance, il a toujours été considéré avec raison comme le vers français par excellence : c'est celui de l'épopée, de la tragédie, de la comédie, de l'élégie, de la satire, et la poésie lyrique s'en sert très fréquemment soit en l'employant seul, soit en le mélangeant à d'autres mètres. L'usage de l'alexandrin est d'ailleurs trop connu pour que nous en donnions des exemples.

CIIAPlTRh II

Page 1