LE RYTHME A LA FIN DU VERS OU LA RIME
Nous avons vu quelles étaient Timportance et la fonction de la rime ; il nous faut maintenant en tracer brièvement l'histoire.
Il a déjà été dit que la notion de la quantité sjllabique s'était de bonne heure perdue chez les Romains; de bonne heure aussi ils eurent recours à la rime pour fortifier le rythme ainsi affaibli. On peut citer des exemples de vers latins rimes dans les Florides d'Apulée (ii^ siècle) et dans la dernière Instruction de Commodien (iii^ siècle). Ex. :
Incolae cœlorum futuri cum Deo Christo Tenente principium, vidente cuncta de cœlo, Simplicitas, bonitas, habitat in corpore vestro, etc
(Commodien.)
Dans les hymnes du iv^ siècle, la rime n'est plus un accident comme chez les poètes qui précèdent : elle semble avoir un caractère presque obligatoire pour les poésies religieuses et populaires. Après la renaissance classique du viii^ et du ix^ siècle, qui en restreint l'usage, elle devient un élément nécessaire de la versification dans tous les genres de poésie ^.
Toutefois, si nous nous reportons aux monuments poétiques les plus anciens de notre langue, la rime ne
\. V, Aubertin, Histoire de ia langue et de la littérature française.
kk TRAITE THEORIOUE ET HISTORIQUE
consiste encore que dans la parité de la dernière voyelle tonique : c'est là ce qu'on appelle l'assonance. Nous citons un exemple emprunté à la Chanson de Roland
Li quens Gerins set el ceval sorel Et sis cumpaiuz Grerers en Passe-cerf; Laschent los reisnes, brochent amdui adait, Et vunt ferir un païen Timozel, etc.
(Roland, 1379.)
Ce sont ici des assonances masculines ; l'assonance est dite, au contraire, féminine quand les vers se terminent par une syllabe atone. Ex. :
Trenchet l'eschine, une ni ont quis juinture, Tut abat mort el pred sur l'herbe drue, etc.
(Roland, 1333.)
On distingue les assonances d'après la voyelle accentuée : assonance en a, en e, en i, en o, en u^ et enfin assonance nasale. Voici un exemple de cette dernière : luisant, — Rolland, — forment, — gent, — sanglenz, — desment, — guarent, etc. [Roland, 874.)
L'assonance ne marquant la fin du vers qu'assez faiblement, il est aisé de s'expliquer pourquoi, dans les poèmes assonances, la même voyelle se répète plusieurs fois de suite au dernier temps fort. Cette faiblesse de la sensation rythmique est justement rachetée par la persistance du même son ; et, de la sorte, il n'y a pas d'illusion possible pour l'oreille.
Les principales chansons de gestes qui se contentent de l'assonance sont Berte, Ogier le Danois, Girard de Roussillon, Doon de Nanteuil, Renaud de Montauhan, etc.
La rime ne tarda pas d'ailleurs à remplacer l'assonance ; la chanson de Raoul de Cambrai, qui est en partie du xii^ siècle, en partie du xiii% est moitié rimée, moitié assonancée.
Dans ce passage de l'assonance à ^.a rime, il y a comme deux étapes à signaler. D'abord, ies poètes ajou-
tèrent à la parité de la dernière voyelle tonique celle de la consonne finale ; ne purent dès lors s'apparier les désinences suivantes : part, arz , vassal, mat, etc. (Roland , 880). Voici un exemple d'assonances où l'articulation finale est la même ; nous le tirons du Roman, d'Alexandre qui remonte au xii^ siècle :
Coûter — entrer — converser — yverner — geler — amer — habiter, etc.
Déjà, la plénitude de la rime se rencontre souvent dans cette phase de notre versification : nous la trouvons ci-dessus entre conter et habiter. Elle ne tarda pas à détrôner l'ancienne assonance ; les poètes s'habituèrent peu à peu à rechercher la rime pleine, c'est-à-dire celle qui comprend, outre la voyelle, l'articulation dont cette voyelle est précédée et celle dont elle est suivie. Sans doute, ils ne se soumirent pas toujours à la stricte observation de la règle : même au xvii*' siècle, dans nos chefs-d'œuvre classiques, elle est souvent violée; mais enfin la véritable rime est désormais trouvée, et elle devient de plus en plus un besoin pour le poète et pour le lecteur. Voici un passage du Chevalier au Lyon où nous la voyons aussi bien observée que dans nos tragédies du XVII*' siècle :
Ensi fu messire Yvains pris Molt angoisseus et antrepris Reraest dedanz la sale anclos, Qui tote estoit cielee a clos Dorez et pointes les meisnières De boene oevre et de colors chieres.
Mes de rien si grand duel n'avoit Corne de ce qu'il ne savoit, Quel part cil en estoit allez.
La rime pleine ou exacte devait être le terme final de cette évolution qui a l'assonance pour point de départ. Mais nos poètes ne tardèrent pas à se laisser entraîner dans des jeux puérils. Déjà, dès les premiers
siècles de notre poésie, les troubadours provençaux avaient donné l'exemple en s'imposant des difficultés aussi gênantes que gratuites, en recherchant les rimes rares et ardues, en s'essajant à de véritables tours de force qui n'ont rien de commun avec la poésie*. Toutefois, s'il nous faut brièvement examiner ce que l'on désigne habituellement sous le nom d'anciennes rimes, c'est au xv*^ siècle et dans la première partie du xvi« que nous devons chercher nos exemples.
Les Arts poétiques de cette époque, ceux de l'Infortuné, de Croy, de Fabri, de Gracien du Pont, nous montrent la poésie contemporaine réduite presque tout entière à la rime et aux jeux de sens et de mots que l'imagination stérile des rimeurs en avait tirés. La veine des anciens trouvères est désormais épuisée ; en attendant une renaissance que certains symptômes peuvent déjà faire pressentir, nos poètes se consument dans des artifices laborieux et puérils, signes de décadence, d'épuisement et d'une sénilité qui tombe en enfance. Nous allons indiquer les principales de ces anciennes rimes : annexées, fratrisées, enchaînées, en écho, couronnées, emperières, équivoquées, batelées, brisées, renforcées.
La rime annexée reprend au commencement du second vers la dernière ouïes dernières syllabes du premier, et ainsi de suite* Ex.:
Par trop aimer mon pauvre cœur lamente ; Mente qui veut, touchant moi je dis voir. Voir on le peut : car pour or ni avoir, Avoir ne puis que douleur véhémente.
(J. Marot..
La rime fratrisée reprend le mot entier. Ex. :
Malheureux est qui récuse science, Si en ce croit excuser son mesfait :
Mais fait heureux la suivre en diligence Diligent ce sera nommé parfait.